CHAPITRE I
LA GUERRE D'ITALIE ET LA PAPAUTÉ
LA GUERRE d'ITALIE. — ADRESSE DU CLERGE POITEVIN AU PAPE. — LETTRES SUR LE CONCORDAT AUTRICHIEN ET LA GUERRE. — LETTRE SUR LA RÉVOLTE DES ROMAGNES. — LE CONCILE D'AGEN. — NOTRE-DAME DE HON-ENCONTRE. — DISCOURS SUR SAINT ÉMILIEN, A NANTES.— RIGUEURS CONTRE LA PRESSE CATHOLIQUE ET LES PUHLICATIONS ÉPISCOPALES.
(1859-18tl0.)
L'Empire, resté sourd à tant d'avertissements, avait déclaré la guerre à l'Autriche, le 2 mai 1859. « Nous y voici donc, Monseigneur , écrivait M. Rendu à i'Evêque de Poitiers. Je ne vous demande pas : Qu'en dites-vous ? Ce que vous en dites, je crois le savoir. »
Pour le savoir d'ailleurs, il n'y avait qu'àlirele Mandement par lequel Mgr Pie ordonnait des prières publiques pour le succès de nos armes. Une Lettre courte, officielle, conçue en termes généraux et pleine de réserves, avait suffi au strict accomplissement de ce devoir.
Mais, le 7 juillet, I'Evêque, présidant la retraite ecclé-
siastique, prit à part les archiprêtres et doyens de son diocèse pour leur fournir quelquesexplications, devenues nécessaires, sur sa manière et de penser et d'agir. On sait assez que les gouvernements ne manquent guère de se faire payer leurs libéralités par des services, et que c'est en particulier la chaîne d or avec laquelle ils seraient bien aises de lier l'indépendance du clergé. Mgr Pie signifia tout d'abord à ses prêtres qu'il n'acceptait ce .marché ni pour lui, ni pour eux. « Plusieurs de vous, Messieurs, ont exprimé assez haut, sinon leur désaveu, du moins leur regret de ce que le premier Pasteur du diocèse, en se montrant trop avare de paroles de louange et de confiance, qui lui coûteraient si peu et qui seraient si remarquées , faisait refluer vers d'autres rives plus heureuses les flots d'or qui ne demandaient qu à s'épancher sur nos terres. » A cela Mgr Pie répond que, « sans abdiquer ses convictions de citoyen et ses devoirs d evêque, et tout en réservant religieusement ce que le respect du passé et les obscurités de l'avenir commandent de réserver, il n'a omis, au moins sciemment, aucune occasion de prêter à la puissance publique le concours qu'elle était en droit d'attendre et de demander ». 11 a donc évité et il évitera encore tout ce qui serait capable d'appauvrir son diocèse, en aigrissant les puissances. « Mais, ajoute-t-il, si, ce qu'à Dieu ne plaise, lalternative venait à être posée entre l'intérêt matériel et le devoir, l'hésitation ne saurait exister un seul instant. La question des pierres et des murailles sera toujours très secondaire, relativement à la personne vivante de Pierre et à la maison spirituelle de l'Eglise. »
Quant à la guerre présente, ses mandements de 1854 et de 1856 en ont déjà prévu la déclaration, et mesuré la portée. Dans le fond, c'est au Pape qu'on en veut, à sa royauté temporelle, et consé-
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•quemment à son indépendance spirituelle. « Donc, si le patriotisme nous impose des devoirs dans Tappréciation de cette guerre, notre christianisme nous commande des réserves. Et soit qu'on considère notre adversaire, l'Autriche, qui est une puissance catholique et inoffensive; notre allié, le Piémont, qui est une puissance sacrilègement ambitieuse et révolutionnaire, enfin les conséquences inévitables de cette agression qui sont le détrônement des princes italiens et l'invasion des Etats de l'Eglise, il y a là de quoi jeter l'épouvante dans nos cœurs. »
Cette réserve, Mgr Pie lavait faite d'une manière très significative dans le dispositif même de son mandement prescrivant des prières pour Tarmée. Il avait remplacé les prières ordinaires contre les ennemis de l'Eglise par des psaumes pénitentiaux, comme se rapportant mieux aux besoins véritables de la situation : « En effet, en considérant quels sont nos alliés et quels sont nos adversaires, serait-ce de ces derniers (c'est-àdire des Autrichiens) que nous aurions pu dire : 0 Dieu, les barbares sont venus dans votre héritage, ils ont pollué votre saint temple... Ils ont répandu le sang comme l'eau autour de Jérusalem? C'est bien plutôt contre d'autres qu'eussent semblé portées les malédictions suivantes : Répandez, Seigneur, votre colère «ur les nations qui ne vous ont point connu et sur les royaumes qui n'ont point invoqué votre nom ; car ils ont •dévoré Jacob, et porté la désolation sur son territoire. »
On sent par ces paroles, comme par d'autres encore, quel combat l'amour de l'Eglise et celui de la patrie se livraient dans cette âme d'Évêque et de Français.
La victoire de nos armes ne dissipa point ces craintes. On était en pleine retraite ecclésiastique. Les journées de Magenta et de Solférino avaient soulevé le patriotisme, toujours si inflammable dans le clergé. « Mais, Messieurs, prenez garde ! disait l'Evêque à ses
prêtres; nous n'avons pas de vœux à faire, sinon que la modération préside à nos triomphes ; que l'appoint décisif apporté à l'expédition piémontaise ne nous fasse pas subir la responsabilité de quelque grande iniquité ; enfin, que l'esprit guerrier de notre nation, s'il doit la conduire à de nouvelles entreprises, s'exerce au profit des faibles et des opprimés. Exprimer de tels vœux, Messieurs, ce n'est pas flatter les passions et encenser les utopies de l'heure présente, c'est parler un langage vraiment chrétien et vraiment français ; et si ce langage n'est pas compris de tous, qu il nous soit permis de nous glorifier de notre civisme désintéressé, comme d'autres font parade de leur servilisme rémunéré. »
La parole de l'Evêque avait déjà commencé à redresser les esprits et à retourner les cœurs, quand l'Encyclique du 18 juin parvint à Poitiers au milieu de ces instructions. Cette Lettre, rappelant énergiquement l'excommunication fulminée par les saints Canons contre les violateurs du domaine de saint Pierre, protestait contre le soulèvement des Légations qui, à l'instigation de quelques agents de M. de Cavour, venaient d'ofl'rir la dictature au roi Victor-Emmanuel. Le Pape demandait de prier. 11 fut obéi immédiatement. A chacun des jours de la retraite, du 5 au 11 juillet, des psaumes étaient indiqués, pour être chantés en commun. L'Evêque les avait choisis avec ce sens particulier qui dans les saintes Ecritures lui faisait trouver tout ce que demandait l'heure et la chose présentes. Chantés par un chœur de quatre ou cinq cents voix sacerdotales, ces psaumes prenaient un accent d'énergique supplication dont Mgr Pie disait dans une lettre : « Ces invocations étaient si vives et si senties que, le 10 au soir, j'ai eul'audace de dire à cette assemblée ecclésiastique qu'elle était exaucée». Le lendemain, 11, la paix de Villafranca était signée.
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La dépêche qui l'annonça fit éclater l'enthousiasme de toute la réunion près de se séparer.
Ce n'était pas assez. Aussitôt, au nom de ses prêtres, Mgr Pie adressa à Pie IX une longue Lettre de congratulation pour le ferme langage soit de son Encyclique, soit de son allocution, soit de sa lettre autographe au Cardinal vicaire. Telle était la vraie victoire, celle dont il convenait au clergé de se féliciter, celle du droit sur la force ; et, celle-là, Pie IX en était le héros.
La Lettre de TEvêque disait : « Très Saint-Père, le gouvernement temporel du Vicaire de Jésus- Christ est aujourd'hui l'asile à peu près unique de la politique orthodoxe. Quel triomphe pour lenfer si cette dernière forteresse du droit chrétien était forcée ! » 11 disait encore : « La crise actuelle est moins politique et internationale que religieuse et ecclésiastique. C'est un effort suprême de la Révolution pour établir les principes de 89 dans toute l'Italie et jusque dans les Etats de l'Eglise, pour quel'Eglise n ait plus ni la pensée ni la possibilité de rétablir les principes du droit chrétien dans les sociétés civiles, ainsi qu elle vient de le faire si heureusement au sein d'une grande nation parle concordat autrichien. Ce traité régénérateur, dont l'application et l'extension seraientle coup de mort pour la Révolution, est très particuUèrement l'objet des colères et le point de mire de la réaction satanique dont nous sommes témoins.
« Il vous sera donné, Très Saint-Père, de triompher de cette levée infernale de bouchers. Votre fermeté indomptable déconcertera tous vos adversaires : je comprends sous ce nom ceux-là même qui se disent et qui ont la volonté sincère d'être les protecteurs du Saint-Siège, mais dont la dose de christianisme et la portée d'esprit ne vont pas jusqu'à discerner le vice fondamental des institutions issues du principe irrehgieux de 89. »
8 l:: cardinal pie.
L'Evêque finissait ainsi : « Qu'à la prière de Marie immaculée,la sagesse lîe Dieu prévalant sur les pensées des hommes, il nous soit donné de voir le \'icaire de Jésus- Christ, non pas seulement président honoraire d'une confédération italienne plus ou moins hybride, mais l'âme et l'oracle dune alliance plus sainte et plus vaste, embrassant tous les peuples catholiques romains ! »
Le Pape répondit par un Bref, daté du 18 août : La lettre de l'Evét^ue de Poitiers lui était allée au cœur ; Rome l'en remerciait et bénissait en lui un défenseur principal de l'Eglise et de son Chef.
Une brochure politique en faveur de Tltalie, arrivant à Mgr Pie dans les dispositions où il se trouvait alors, courait risque d'être reçue avec peu de faveur, fût-elle signée d'une main amie. Aussi bien fut-ce timidement que M. Rendu lui adressa, le 21 juillet, un nouvel écrit politique de liu : L'Autriche dans les Etats du Pape. 11 avait pris cependant la précaution de dire : « Je puis hem^ter des idées bien dignes d'un profond respect, puisqu'elles ont obtenu votre patronage vénéré ; mais, en me lisant, vous qui donniez le titre de maître àMgrCiausel de Montais, vous serez indulgent pour celui qid est lier de pouvoir vous donner le même titre. »
Mgr Pie se déclara prêt à lui en dire sa pensée : « Il y a dans mon âme cent fois plus d'amour pour vous qu'il n'en est besoin pour justifier ma Hberté et ma franchise ». Et, en effet, ce n'est pas la franchise qui manque à cette réponse du 29 juillet : « Mon cher ami, je n'ai pu vous lire jusqu'au bout encore ; mais je puis vous dire que je ne vous eusse pas conseillé cette publication — Cette végétation de brochures sur la question italienne a produit im si grand nombre de mauvaises plantes qu'en lisant, sur le dosde la vôtre, l'annonce de tant de méchants libelles sur la même
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question , je suis blessé de vous voir casé clans cet herbier... Vos publications, mon cher ami, valent mieux que celles au milieu desquelles on les installe; mais ce qu'elles ont de contestable et de défectueux s'accroît de l'inconvénient de la mauvaise compagnie.
« Voilà, n'est-ce pas, la franchise vendéenne poussée jusqu'à la brutalité ? Eh ! non ; c'est tout simplement l'amitié usant de ses droits. Rien ne saurait, moucher Eugène, affaiblir le lien qui m'unit à vous. Je vois à quel point nous différons de sentiments et d'appréciations ; mais, la foi n'étant pas en cause, je n'entends et ne veux retirer d'une ligne mon coeur d'auprès du vôtre, alors même que mon esprit se tient à distance respectueuse. Le temps fera le rapprochement, même sous ce rapport. »
M. Rendu remercia son cher contradicteur. « Je sens en moi, répondit- il, toutes les énergies nécessaires pour soutenir, coûte que coûte, mes principes et mes convictions. Mais je ne sais s'il me serait jamais possible d'accepter la pensée que ces dissentiments, sur des questions livrées à la dispute des hommes, me jprivassent du bonheur intime et profond dont me fait jouir la paternelle affection de l'homme éminent et vénéré dont la parole, en même temps que celle de mon père et de ma mère selon la nature, m'a ouvert les horizons de la vie divine. Je demande à Dieu de me conserver deux choses pour moi et pour mes deux fils : la foi et votre tendresse. Monseigneur. »
Le lendemain de la guerre d'Italie parut à l'Évêque de Poitiers un de ces moments fastiques qui décident pour longtemps dusortdes sociétés : « Jamais les grands intérêts du monde chrétien n'ont été plus en cause qu'en ce moment, écrivait-il. Nous allons savoir si Dieu réserve encore au règne de son Fils sur la terre une période de gloire et d'éclat avant le triomphe de l'antechrist. Combien il faut prier pour l'Eglise, pour
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le Pape, pour nous, pour le jeune Empereur d'Autriche, à qui Dieu a envoyé une épreuve bien forte à la suite d'un acte tel que son Concordat! »
Mais où la pensée de l'Évêque a tout son développement, c'est dans une lettre du 30 juillet écrite à l'auteur d'une récente brochure sur ces événements : « Si la politique de la Révolution finissait par l'emporter, Jésus -Christ n'aurait plus où poser sa tête, et, comme aux jours de sa vie mortelle, le nid de l'oiseau et la tanière du renard lui seraient refusés. Alors la fin serait proche, et le règne personnel de l'antechrist aurait commencé... Cependant, comme le verbe séculariser est devenu absolument synonyme de déchristianiser, ^e me tiens assuré que Rome, dans les concessions du moment, ne lâchera rien de ce côté. Le Pape montre une vraie énergie à cet endroit. »
Il concluait : « Il faut s'escrimer à prier. Je pense nuit et jour au Pape. J'ai eu des nuits blanches, le 11 et le 12, en pensant au jeune Empereur d'Autriche. Ah ! qu'il n'aille pas douter de son œuvre et hésiter sur son Concordat ! »
Sur ce sujet de la guerre de la France et de l'Autriche, l'Evêque avait repris sa correspondance, interrompue par la guerre, avec un illustre prélat alors résidant à Vienne^ Mgr Mislin, Abbé de Sainte-Marie de Deg, en Hongrie, connu par ses savants travaux sur les Saints Lieux. « Je reste plus persuadé que jamais, lui écrit-il le 31 juillet, que l'avenir de l'Europe et de l'Orient catholiques repose sur l'alliance de la France et de l'Autriche. Je maintiens que votre jeune et chrétien Empereur, par son Concordat, a donné le premier signal de la politique régénérée qui doit sauver le trône et les sociétés. La sanction de l'épreuve par laquelle Dieu vient de le marquer de son sceau augmente ma foi à sa mission, comme ma respectueuse sympathie pour son caractère. Aussi ne saurais-je vous dire avec
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quels sentiments j'ai passé toute une heure devant le Très Saint-Sacrement dans la journée du 11 juillet, sachant, par le télégraphe, que l'entrevue des deux souverains avait lieu ce jour-là... Quel malheur, si ce prince, ébranlé par nos succès et par ses revers, allait éprouver la tentation de regarder en arrière et de douter de la voie dans laquelle il est généreusement entré!... Il n'en sera pas ainsi. Nous resterons, nous, avec la gloire incontestable de nos armes, due à une milice aussi chrétienne qu'intrépide ; votre Empereur gardera pour lui l'incomparable gloire d avoir purifié la politique moderne de sa tache originelle, et d avoir seul voulu et accompli un acte dont l'application et l'extension seront le coup de mort de la Révolution.
« Tout ne sera pas perdu dans cette expédition », a dit votre Empereur dans son discours aux grands corps de l'Etat. Cette parole est modeste, et elle est vraie : il sortira de cette guerre, au profit de l'Eglise et de la contre -révolution, des gains providentiels que la politique n'avait pas cherchés, n'avait pas voulus, et 'dont elle ne se rend pas compte encore. »
Puis, revenant sur la solennelle gravité des circonstances et le caractère vrai de l'hostilité révolutionnaire : «Je crois, reprend-il, que nous traversons une des années les plus solennelles et les plus critiques. La levée universelle de boucliers contre le Concordat autrichien est le fait qui domine tout. L'attaque est proportionnée à l'importance de ce qui est attaqué. Mais je crois au triomphe du principe consacré par ce Concordat, et j'espère que le règne de Jésus-Christ aura encore des jours d'éclat en Europe et en Orient, avant l'avènement du règne personnel de l'antechrist. Parmi beaucoup de mal, les éléments d'une grande régénération existent. Puissent ces éléments trouver des mains capables et dignes de les recueillir et de les mettre en œuvre! Dieu interviendra, et ce sera!... »
La réponse de Mgr Mislin est une autre grande page, de laquelle il faut du moins extraire ces assertions, qui éclairent l'histoire d'une lumière supérieure : « L'Empereur d'Autriche a succombé, parce qu'il était sans alliés ; et il a été sans alliés parce qu'il avait fait son Concordat. Le plus grand des griefs de la Prusse, de l'Angleterre et de la Russie contre l'Atitriche est sa politique et ses tendances catholiques ; et cela se conçoit. L'Allemagne aurait fini par venir à son secotirs, mais elle y mettait des conditions : les journaux allemands protestants les plus dévoués à l'Autriche lui objectaient chaque jour le Concordat. y> Ici Mgr Mislin démontrait, preuves en main, que les causes de la défaite de l'Autriche étaient toutes religieuses. Il faisait voir la btu'eaucratie, la presse, la finance, toutes les puissances de l'Etat entre les mains des juifs, déchaînés contre l'Eglise et contre le priace catholique romain qu'on laissait dans l'isolement, parce qu'il s'était montré tel. »
Enfin, répondant à la préoccupation de l'Evêque de Poitiers : « Non, je ne crois pas, Monseigneur, que l'Empereur François-Joseph regarde jamais en arrière et se repente de ce qti'il a fait. Mais quelqu'im qui verrait les choses de moins haut serait bien capable d'être ébranlé. Heureusement l'Emperetir François-Joseph compte sur le plus puissant de tous les auxiliaires. Si le bon Dieu a permis ce revers, il sait pourquoi. Comme vous. Monseigneur, le 11 juillet, j'étais en prière, pendant l'heure de l'entrevue de Villafranca. Si, humainement parlant, j'ai déploré de voir le Souverain de la France prendre à l'Empereur d'Autriche, qui ne lui avait fait aucun mal, la plus belle de ses provinces, pom* la donnera un roi si peu recommandable que Victor-Emmanuel, j'ai la consolation de savoir que cette perte n'a pas atFaibli la confiance que notre Empereur a mise dans Celui qtii règle toutes
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choses et qui sait tirer le bien du mal, quand est arrivé le moment fixé par ses décrets éternels. »
La conclusion de cette lettre était une invitation pressante à faire un voyage en Autriche et en Hongrie. Maisl'Évêque de Poitiers faisait campagne alors : ce n'était pas l'heure d'un congé.
Le déluge montait. La révolte des Romagnes, fomentée parle Piémont, et au profit du Piémont, venait de se consommer sans réclamation de la part de la France. Le 28 septembre 1859, l'Evêque adressa une Lettre à son clergé sur la situation inique faite au Saint-Siège par les ennemis de l'Eglise. On calomnie le Pape par des brochures menteuses ; on démolit son pouvoir par un appel dérisoire au sulFrage populaire, duquel il ne relève pas ; d'ailleurs ces attaques forcenées cachent mal le projet de renverser l'Eglise ellemême. Mais les révolutions s'écoulent comme un torrent; l'Eglise et la vérité demeurent éternellement.
Cette Lettre brève, vive et nette comme un coup de clairon, réveilla l'opinion, et l'émut en tous sens. Les catholiques se sentirent éloquemment vengés ; ils écrivirent à Poitiers, de la France, de la Belgique, de ritahe, de partout. Le Pape répondit le 15 octobre par une Lettre latine de son secrétaire, qui dépassait de beaucoup la dimension ordinaire de ces sortes d'épîtres. C'est un exposé de l'état des esprits plus encore que des alfaires. Pie IX, gardien de la doctrine avant de l'être de son trône, se plaint de l'anarchie intellectuelle d'un pays livré à une presse incendiaire qui secoue sur elle des idées telles que celle-ci : « La grandeur nationale de l'Itahe dépend de la destruction de la religion catholique ; le libre exercice de toutes les religions est le premier de tous les principes sociaux ». Pie IX appelait de tels principes « le renversement des choses divines et humaines ».
« On comprend mieux qu'on ne peut dire, ajoutait
cette réponse, quelle est dès lors la douleur du Souverain Pontife, qui, non content d'avoir déjà condamné ces erreurs dans ses Lettres encycliques, voyant le iïrand danger que courent les âmes, se propose d'élever la voix pour redresser ces errements, et consultera peut-être les évèqties à cet égard. Quant à Votre Grandeur, qui s'est conquis au dedans de son diocèse et au dehors ime si haute renommée par ses excellents écrits, j'estime que, vivant dans un grand pays, et pouvant mieux, grâce à sa pénétrante perspicacité, connaître le caractère et la nature de notre époque, elle sera d'un grand secours au Souverain Pontife, qui ne manque jamais de lire avec plaisir et qui met en grande estime vos Lettres pastorales et vos autres écrits. Voilà pourquoi j'ai dû^ Monseigneur, sur l'ordre du Saint-Père, vous écrire cette lettre et vous exposer cette situation — »
C'est le projet du SyUabus quon voit poindre encore, pour la seconde fois, dans cette confidence intime ; et on pressent la part principale que la confiance du Souverain Pontife y réserve atix informations de Mgr Pie.
Par contre, une grêle dinjures pleuvait chaque matin sur la table de l'Evêque. C'étaient des variantes de l'insulte des pharisiens au Seigneur : Samaritanus es et dœmonium habes. « Soyez bon catholique, mais soyez bon citoyen ! » lid criaient les moins insolents. Les autres lui prodiguaient les plus grossiers outrages. D'autres enfin lui faisaient la leçon, et, comme les pharisiens, ils cherchaient, eux aussi, « à le prendre dans ses propres discours ». Le journal la Patrie, dans son numéro du 12 octobre, retournait contre lui sa belle maxime, en disant : « Un évêque, en ce siècle, n'est jamais plus apte à rendre des services à la religion et à la société que quand il est seulement évêque, tout cela et n'en que cela ». C'était équivalemment
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lui dire de s'occuper du Poitou et de Poitiers, mais de ne pas s'inquiéter de l'Italie et de Rome.
Le gouvernement était venu au secours de l'insulte par ses interdictions. Le 15 octobre, une personne amie, écrivant de Paris, prévint Mgr de Poitiers que, « le jeudi 13, à dix heures du soir, une descente de la police venait d'être opérée dans les bureaux de tous les journaux catholiques, à l'effet de connaître en épreuves la reproduction des mandements épiscopaux, avec défense de publier à l'avenir toutes les pièces émanant des évêques, de la cour de Rome, et même du Saint- Père, sur le sujet qui passionnait alors tous les esprits. — On m'a dit cela tout bas. Monseigneur, pour que je vous en fasse part. Ainsi vous comprendrez que la prudence est nécessaire, et ma vieille affection s'alarme des désagréments qui peuvent prochainement résulter de votre trop grand courage. »
Quand on bâillonne la victime pour l'empêcher de crier, c'est qu'on s'apprête à faire le coup. Les catholiques de toute nuance sentirent que l'heure était venue pour eux de resserrer leurs rangs, par un rapprochement entre les partis.
La lettre de l'Evêque leur en faisait les avances : ils j répondirent immédiatement. M. de Falloux, que plus d'un dissentiment séparait de Mgr Pie, fut le premier néanmoins à lui témoigner ce qu'il appelait « sa part bien profonde et bien vive de reconnaissance pour sa Lettre pastorale ». 11 lui disait plus loin : « Votre admirable langage, Monseigneur, — relevé encore par votre précédent silence — console l'âme et ranime le courage. Ace titre, permettez-moi donc de croire que tout fidèle vous doit son remerciement, et que vous voudrez bien agréer le mien. » Mgr Pie remercia à son tour. Seulement, étonné d'avoir à se justifier de « son précédent silence », il se contenta de rappeler tout ce qu'il avait constamment fait, écrit et
dit dans cette affaire, depuis le commencement : ses avertissements de 1856, son Instruction synodale, ses paroles à son clergé, et en particulier, son entretien avec l'Empereur, « auprès duquel, disait-il, il avait rempli le moins mal possible son devoir, dans une longue audience ». 11 concluait simplement : « Je crois donc, Monsieur le Comte, pouvoir me rendre le témoignage que j'ai fait tout ce qui était en mon faible pouvoir de faire ».
Ailleurs on lisait dans la lettre de M. de Falloux : « Entre toutes les douleurs qui pèsent sur nous tous en commun depuis quelques mois, la plus poignante peut-être est de voir tant de violences, tant d'iniquités accomplir leur œuvre avec l'apparente approbation ou grâce à l'inexplicable aveuglement d'une grande partie de l'épiscopat français. » Mgr Pie, très jaloux de l'honneur de ses frères, répondit qu'il était juste de limiter un mal que M. de Falloux était tenté d'exagérer en le généralisant. « Sous peine d'excéder, il ne faut pas, disait-il, oublier que dix ou douze membres au moins ont été irréprochables et qu il y en a trente autres très graciables. » Il alléguait, chose vraie, que plusieurs pouvaient peut-être s'illusionner encore, qui sauraient se montrer plus tard et se conduire bravement. « D'ailleurs, ajoutait-il, ce n'est pas à vous qu'il est besoin d'apprendre que la promptitude des vues, non plus que la fermeté de caractère et de conduite vis-à-vis du pouvoir temporel, n'ont été en aucun siècle le partage du plus grand nombre. » 11 concluait enfin: « Eu égard à la fragilité humaine et à l'expérience de l'histoire, l'essentiel est que la complaisance n'aille pas jusqu'au sacrifice de la doctrine. » A cet égard, il ne se cachait pas de ses appréhensions sur le danger de « certains axiomes nouveaux, professés par une élite de laïques et de prêtres », qu'il avertissait en conséquence. Puis, terminant sa lettre avec la
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déférence due à un homme illustré par de grands serr vices : « J'avais une inclination toute naturelle et des motifs puissants pour me ranger à votre avis, plntôtqu'à celui de qui que ce soit. Il a donc fallu, croyez-le bien, une lumière très directe de ma conscience et une véritable évidence des choses, pour me faire persévérer dans ma voie ».
Le concile provincial tenu à Agen, au milieu de ces débats religieux et politiques, ne fut pas même une halte, ni une suspension d'armes. Ce fut, pour ainsi dire, un Conseil d'État-Major, tenu sous la tente des chefs, devant l'ennemi en armes, et toujours sur le sujet du péril et de la défense de la patrie romaine.
Mgr Pie y avait apporté un concours de préparation et de collaboration plus considérable encore qu'aux précédentes assemblées. Un volumineux dossier des travaux préliminaires inspirés par lui ou rédigés de sa main en est le témoignage. Certaines circonstances devaient faire de ce concile le concile de Marie, comme il disait, le 25 août, dans une Lettre au clergé : « La piété bien connue de notre éminentissime métropolitain envers l'auguste Marie lui a inspiré de fixer la session solennelle d'ouverture au jour même de la Nativité de cette bienheureuse Vierge. Commencés sous de tels auspices, poursuivis dans une si sainte octave, et s'achevant dans une autre solennité consacrée par l'Eglise au culte des douleurs de la Mère de Dieu, nous avons la ferme confiance que nos travaux seront marqués au coin de cet incomparable patronage. Marie sera au milieu de nous comme elle était au Cénacle. »
Le programme des matières à traiter au concile, préparé par Mgr Pie, et soumis ensuite par le métropolitain à tous ses sufFragants, portait en tête une adhésion ferme aux récentes paroles, réclamations, protestationset condamnations, prononcées parle Pape contre
les spoliateurs du Saint-Siège et de l'Eglise. Ce fut sur ce point, hélas ! qu'échoua l'ancienne unité de sentiments entre les comprovinciaux d'Aquitaine. MgrDelamarre, évêque de Luçon, commença par se défendre de mettre le pied sur ce terrain des actualités politiques. « Une précaution à prendre, répondit-il à l'archevêque, c'est, à mon estime, d'éviter, dans l'intérêt bien compris de nos conciles et du Saint-Siège lui-même, de heurter des préjugés gouvernementaux que nous n'avons pas précisément mission de combattre. Imitons en cela les sages avis du divin Maître : Neque mitiunt vinum novuminutres veteres... Non potestis porta}''e modo. On arriverait facilement à faire enrayer la liberté heureuse de nos saintes assemblées, si l'on venait y menacer le gouvernement de catastrophes, etc. »
Le programme portait un chapitre condamnant les erreurs du temps : c'étaient celles qui se produisaient de plus en plus hardies dans les nouvelles publications de MM. Vacherot, Taine, Proudhon, Renan, et qu'avait exposées et réfutées, par ordre de l'Evêque, un savant travail resté manuscrit de M. l'abbé Gay. Mais là encore Mgr Pie se heurta tout d'abord aux mêmes fins de non-recevoir. Mgr de Luçon, répondant au métropolitain, objecta que « ces généralités sur les erreurs du temps importaient fort peu à la province de Bordeaux, dans laquelle elles ne servaient qu'à les faire pénétrer parmi les prêtres et les laïcs, dont elles excitaient la curiosité ». Puis continuant il disait, non sans quelque ironie : « Que ces hautes questions soient traitées ex professo^ par d'habiles prélats remplissant ainsi le rôle si intéressant de docteurs de l'EgHse, on ne saurait le trouver mauvais : il faut que les esprits d'élite aient leur alimentation ; mais, dans le concile, nous nous adressons à tous. En d'autres termes, nous pourrions louer les éloquentes et vigoureuses pages de Mgr l'Evêque de Poitiers ; mais il vaudrait mieux
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qu'elles précédassent notre assemblée que de se transformer en discours synodal périodique, qui devient l'événement et se présente comme un commentaire nécessaire et prévu des principaux décrets. J'insiste, Eminence, sur ce point qui a, sous d'autres aspects, plus de portée pour notre province ecclésiastique et son auguste chef que je ne puis dire ici. » Mgr de Luçon terminait en exprimant sa prédilection pour la méthode plus pratique et la conduite plus sage « de son digne et habile voisin de la Roclielle » .
Mgr Landriot était en effet dans les mêmes opinions. Aussi, — qui l'eût pensé ? — la dernière synodale de son collègue de Poitiers sur les erreurs du temps l'avait trouvé peu favorable, à cause de ses assertions contre le naturalisme et le libéralisme. « Il m'avait semblé, lui écrivait-il, que la Providence vous avait réservé une mission plus digne de votre beau caractère et de votre beau talent. » A cette observation il ajoutait son regret « de voir s'évanouir, disait-il, le rêve qu'il avait fait naguère de s'unir à lui pour combattre, côte à côte, les vrais ennemis de l'Eglise. 11 lui avait paru qu'il y avait tant de choses sympathiques entre eux » ! Enfin il déclarait que « l'avenir n'était point avec le parti dont Mgr de Poitiers se faisait le patron, lequel, quant à lui, il considérait comme plus dangereux encore que le rationalisme ».
Ainsi placé entre les césariens qui l'accusaient de parler trop, et les libéraux qui l'accusaient de parler trop peu ou trop tard, Mgr Pie subissait le sort inévitable de tous ceux qui, entre des partis extrêmes, cherchent la juste mesure. Cette justesse démesure, il la garda dans la réponse qu'il fit à Mgr l'évêque de la Rochelle. Après avoir finement demandé à son collègue s'il était bien sûr que l'avenir dût appartenir au parti dont il était; s'il importait d'ailleurs qu'un parti eût pour lui l'avenir et la faveur, pourvu qu il eût la vérité ; s'il ne
craignait pas en outre que le parti de son choix ne se servît de son nom pour l'engager bien avant : « Foulons donc aux pieds, lui écrivait- il avec sa grandeur d'"âme, tous ces dires qui en etîet sont bien ceux des
partis humains Je ne puis mettre mon âme à nu devant
vos jeux, cher Seigneur. Mais s'il plaisait à votre bon Ange de s'adresser au mien qui voit toute ma pensée, et de vous redire ensuite à l'oreille du cœur tout ce qu'il y a en moi de vrais et profonds sentiments de respect et dattacheinent pour votre personne, de disposition à ressentir avec vous toute injustice dont vous seriez lobjet, à partager avec vous toute peine qui vous surviendrait, enfin lardeur avec laquelle je demande à Dieu qu'il guide et règle lui-même, dans le sens qu'il sait le plus utile à son Eglise, lemploi de vos belles et riches facultés, j'ai la confiance que toute apparence de nuage entre vous et moi s'évanouirait, et que vous me considéreriez comme uni aussi intimement que possible à vous, dans le lien de la vérité comme de la charité. »
C'est au mois de septembre 1858 que cette lettre appelait ainsi l'entente des cœurs; mais elle n'avait pas, chose plus difiicile, obtenu celle des esprits, car, au mois de février de l'année suivante, Mgr Pie avait le regret de voir son programme du concile d'Agen, non seulement repoussé mais tourné contre lui par son collègue de la Rochelle. Au lieu de la condamnation du naturahsme et du philosophisme, Mgr Landriot, dans sa réponse au métropolitain, demandait que le concile condamnât « l'exagération de ceux qui voient le naturalisme philosophique et liistorique là où il n'est pas ». Au heu de la condamnation de certains ouvrai.» es impies, Mgr de la Rochelle demandait qu'on condamnât « la témérité de ceux qui attaquent avec violence l'enseignement des classiques pratiqué de temps immémorial dans l'Eglise ». Enfin
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sa lettre confessait qu'en somme il avait peu de goût pour ces assemblées ecclésiastiques.
Mgr Pie, prévenu de ces dispositions, se garda d'autant plus de heurter personne. Mais il possédait un avantage qu'on ne pouvait lui enlever : sur toutes les questions du programme il était prêt ; et c'est une supériorité qui s'impose que celle-là. Il avait introduit un chapitre concernant la Propagation de la Foi ; et nous trouvons, dans ses lettres, une correspondance suivie sur ce sujet avec la Propagande, les évêques des colonies et le supérieur des Missions étrangères. Il proposait un chapitre sur les siqjerstifions ; et il s'était fait remettre par chacun des doyens du diocèse de Poitiers des rapports positifs et pratiques sur cette matière. Il s'était préparé de même sur la question économique de VEmigration des campagnes dans les ■villes; de même, et plus encore, sur le sujet des statuts des Chapitrescathédraux.hes constitutions kit règlements de ces respectables sénats ecclésiastiques 'lui avaient, sur sa demande, été adressés de tous les points de la France et de la Belgique. Même on avait appelé au concile d'Agen un certain nombre de délégués des Chapitres de la province, qui furent admis à y présenter leurs raisons. L'Evêque de Poitiers fut nommé rapporteur. Mais finalement le concile recula devant la tâche d'établir une loi uniforme, dans une si grande variété de situations et de coutumes, et toute décision fut ainsi ajournée.
Dans la congrégation de Doctrinà et de Fide, qu'il présida encore cette fois, Mgr Pie fut admirable de sagesse, de science, de bonté et de délicatesse, écrit un témoin oculaire. « Je n'oublierai jamais avec quelle profondeur et quelle piété il commenta, en manière d'ouverture des travaux, Tadmirable prière du Pontifical : Adsumus, Domine, adsumusl On sentait d'ailleurs qu'au concile il était dans la vraie patrie
de son âme. Sa supériorité, quoique toujours voiléepar lui, frappait tout le monde, et exerçait sur tous une influence d'autantplus décisive qu'il y joignait une bonne grâce, une gaîtè sereine et digne, enfin un charme irrésistible. Les erreurs amassées dans les tristes ouvrages qu'il déféra à l'assemblée furent condamnées et mulctées, comme elles le méritaient. »
Le 11 septembre, les Pères interrompirent leurs travaux conciliaires pour se rendre aux portes de la ville, à la consécration d'une église à Marie, sous l& vocable de Notre-Dame de Bon-Encontre. Ce fut Mgr Pie qui y porta la parole, et son génie délicat se retrouve tout entier dans ce petit discours. Avec sort à-propos habituel, il s'empare de cet heureux surnom da Bon-Encontre pour attribuer à Marie lesparoles écrites au livre de la Sagesse : In viis oslendit se illis hiîariterj et in omni 'providentiâ occurrit illis. L'Evêque développe ensuite une doctrine substantielle sur la puissance de la Vierge, reine dans le concile, depuis qu'elle a été reine dans le Cénacle. Il veut que le concile d'Agen lui répète les acclamations de celui d'Ephèse. Enfin il applique ce nom de Bon-Encontre aux rencontres mystérieuses de la grâce et de lâme, par l'entremise de Marie.
La légende de cette Madone trouvée par un jeune pâtre dans un buisson d'épines lui fournit des récits, des leçons, des allégories d'un charme inattendu. Il ne manqua pas de saluer les saints patrons des Eglises : Phébade, évêque d'Agen, Prime, Félicien, Vincent, Caprais, Fidès, martyrs de cette contrée. Enfin la même grâce de piété lui fait emprunter à la sainte Ecriture cette prière qui termine : « Je vous conjure, ô Marie, soyez aujourd'hui^ pour chacun de nous, Notre-Dame du Bon-Encontre : Occurj^e , obserro , mihi hodiè. Soyez-le surtout pour moi. A moi seul, hélas ! je ne saurais pas trouver la fontaine de la
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grâce, je ne saurais pas aborder aux sources du Seigneur, je ne saurais pas y puiser, je ne saurais pas y boire. 0 vous, gracieuse et charitable Rebecca, descendez à la fontaine, à point nommé, à l'heure marquée ; emplissez, emplissez votre urne ; puis, penchant votre vase sur votre bras, abaissez-le miséricordieusement à ma portée, inclinez-le jusqu a mes lèvres, afin que je n'aie qu'à ouvrir la bouche, et que je boive, et que je me désaltère pleinement, moi et tout mon troupeau : Occwre, obsecro, mihi hodiè /... »
Cependant c'était vers Rome, là encore, là surtout, qu'étaient tournés tous les yeux. Quoi qu'eussent fait les timides, le concile commença par donner son adhésion reconnaissante, admirative, à tous les actes pontificaux, depuis le voyage de Pie IX dans ses Etats, jusqu'à ses dernières et puissantes protestations contre la révolte des Romagnes et des provinces avoisinantes. Le décret : De Sancta Sede et De Romano Poniifice, fut immédiatement détaché des autres actes du concile et envoyé au Souverain Pontife, sous forme de lettre. C'était une lettre très explicite, très courageuse, très forte. Le Pape s'en déclara touché et reconnaissant. « Rien ne pouvait, répondit-il, le consoler davantage que cette unanimité des évêques ses frères ; et il les exhortait à tenir ferme dans le combat, »
En somme, le programme de l'Evêque de Poitiers, sa doctrine, sa politique, tout avait prévalu dans le concile d'Agen. Mais le métropolitain, dont on avait essayé de pré venir l'esprit, n allait-il pas s'effrayer du dissentiment de plusieurs de ses suffragantssurles choses del'Eglise et les choses de l'Etat ? Ne serait-ce pas désormais un obstacle à la réunion des conciles de la province, et à l'œuvre d'unification qui devait en résulter? Mgr Pie, qui connaissait le caractère du cardinal Donnet, crut devoir prendre les devants, en posant la question en face devant lui, dans ces termes : « L'avenir per-
mettra-t-il la continuation de ces saintes assemblées ? Je crois qu'il suffira à Votre Eminence de le vouloir plus que jamais. Ce dernier concile, tel qu'il est, ne peut donner ombrage au pouvoir : il nous est facile d'être aussi prudents les fois suivantes. Si donc ce qui est dure encore alors, je ne crois pas que, nonobstant le revirement d'idées qui s'opère de plus en plus, le pouvoir se croie des motifs suffisants pour donner le démenti à cette parole solennelle du souverain : « Dé- « sormais les conciles se tiendront librement et sans < entraves ».
« Il est vrai qu'outre les obstacles extérieurs, il peut y avoir lieu de compter avec quelques tiraillements intérieurs qui se sont produits à Agen, avec un caractère qu'ils n'avaient pas eu jusqu'ici. Malgré cela cependant, tous les prêtres qui ont pris part à ce concile, qui en ont même aperçu et deviné les péripéties intimes, sont restés sous l'impression de la sainteté, de l'utilité et de la beauté de ces assemblées. Et puis, Votre Eminence accordera que la flexibilité des idées , le sacrifice du propre sentiment ont surtout éclaté du côté des anciens. Je n'en dis pas davantage sur ce point. Avec les dispositions de vos suffragants actuels, le concile reste possible. »
Mgr Pie raconte que, « durant les courts instants de liberté que lui laissaient les travaux du concile, à Agen, il lui était doux d'aller visiter et vénérer les monuments qui y consacraient le triomphe d'une jeune vierge agennoise, sainte Foy ou Fides, martyrisée dans les premières persécutions du christianisme dans les Gaules. « Je vois encore d'ici, disait-il, le lieu où la jeune patricienne, éblouissante de beauté comme de vertu, faisait pâlir Dacien sur son tribunal par son énergie à confesser le nom de Jésus-Christ. » Sainte Foy rappelait à l'Evêque une très ancienne église ou chapelle de ce nom, dans la ville de Chartres, où
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déjà elle était célèbre du temps de saint Fulbert, mais dont les bâtiments avaient été convertis en un théâtre, une loge maçonnique, un café et une salle de bal, etc. Ce fut une consolation pour Mgr Pie, d'être appelé, le 6 octobre 1859, à réconcilier ce sanctuaire cher à un souvenir. Rappelant sa profanation précédente, il disait : « Le démon a pris ici sur la pudique vierge d'Agen une longue et cruelle revanche. Percez, percez ces murs : Fode parietem ; puis regardez, ou plutôt cachez votre face dans vos mains pour ne pas voir ce qui se passe entre le vestibule et l'autel... Que de fois, au milieu des joies bruyantes et des rires lascifs, tout à coup les yeux se portant sur ces colonnes et ces arcades du temple, une pensée d effroi est venue glacer les cœurs ! On entendait tout autour de soi comme un grondement de la colère divine prête à éclater. Sur ces murailles encore imprégnées des parfums de l'encens et marquées des signes de la consécration religieuse, on croyait, comme dans la salle du festin de Balthazar, voir glisser une main mystérieuse qui traçait des caractères menaçants. Enfin on sentait sous ses pieds les dalles funéraires se soulever; et l'on se demandait si, le rideau tombant, les spectres des ancêtres à demi enveloppés de leur linceul n'allaient pas apparaître sur la scène et donner le concert de leurs plaintes lugubres... » Longtemps Mgr Pie avait désiré cette restauration. « Souvent, disait-il encore, contemplant avec tristesse l'image et le nom de Sancta Fides dans les vitraux de notre temple cathédral, je me demandais à moi-même: Est-ce que l'illustre vierge qui garde dans ces peintures une place si haute et si glorieuse, ne jettera pas enfin un regard de pitié sur sa propre maison humiliée et profanée ? Mes vœux sont exaucés. Le sanctuaire de la jeune vierge et martyre a refleuri à l'ombre des grandes tours qui surmontent le temple de la Vierge par excellence. » Enfin, comme
cette église était destinée à servir de chapelle aux prêtres de Marie, l'Évêque souhaitait à « ces pieux et charitables missionnaires de changer cet ancien foyer de désordres en une source de grâces qui se répandissent sur toute la ville et tout le diocèse. »
Cependant cette Papauté qu"on venait de glorifier à Agen, on la calomniait partout. On faisait courir, dans les journaux de France et d'Italie, des notes et informations prétendues officielles sur les dénis, ou du moins les retards de justice, commis parla Sacrée Consulte pontificale. Le 5 octobre , notre ministre des affaires étrangères, M. Walewski, s'avançait à dire, dans une circulaire, que « le Saint-Père était décidé à doter ses Etats de réformes qui, en assurant au pays une administration généralement laïque, lui donneraient les garanties d'une meilleure justice et d'un contrôle dans la gestion des finances », etc.
Qu'en était-il ? Mgr Pie, soupçonnant qu'une telle affirmation était pour le moins hasardée^ mais d'ailleurs attentif à ne servir Rome que de la manière dont elle voulait être servie elle-même, s'adressa à Mgr Fioramonti, afin d'obtenir de lui une explication sur les allégations de la circulaire du ministre. « Ilyadeux choses dans cette note, lui écrivait-il le 13 octobre : premièrement une affirmation, secondement une appréciation. — L'affirmation que le Saint-Père est décidé à donner à ses Etats « une administration généralement laïque », ce qui chez nous sera tenu pour synonyme de totalement laïque, dépasse manifestement la pensée de Sa Sainteté. — L'appréciation de cette prétendue résolution est plus blessante encore, puisqu'elle accuse très ouvertement l'administration ecclésiastique de n'avoir pas offert jusqu'ici les garanties suffisantes d'une bonne justice, et qu'elle ne permet d'attendre ce résultat que d'une administration généralement laïque. »
« Votre Excellence, Monseigneur, ne pensera-t-elle
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pas qu'il importerait de ne pas laisser les esprits sous la double impression qui résulte de cette assertion et de cette appréciation du ministre français? Deux lignes de rectification, conçues selon cette prudente habileté de rédaction qui est propre à ces notes semi-officielles du Diario, soiûageraient bien des cœurs, et fermeraient la bouche à beaucoup des nôtres qui acceptent trop aisément la pensée que Rome fait bon marché de son gouvernement ecclésiastique, et qu'elle est à la veille de la laïciser entièrement. »
Une réponse latine fit savoir, le 30 novembre, à Mgr Pie que le Pape, ayant lu et pesé sa lettre, avait compris l'émotion que lui avait causée la circulaire du ministre. Une seule chose était vraie dans cette pièce, c'est que Pie IX avait le projet d'enrichir son Conseil d'Etat de quelques nouveaux magistrats, et d'admettre deux représentants des provinces les plus étendues dans le Conseil des finances, avec certaines attributions de ce Conseil dans l'assiette de la dette publique. « Mais si c'est là, disait lalettre, ajouter quelque chose aux institutions présentes, ce n'est nullement laïciser l'administration de l'Etat pontifical. Parfois des circonstances extraordinaires ont conseillé aux Papes de préposer des laïques au gouvernement de telle ou telle province ; et Sa Sainteté n'est pas présentement éloignée de prendre cette disposition, mais là seulement où l'autorité du Saint-Siège est sauve et incontestée. Voilà pourquoi Sa Sainteté ne mettra ce dessein à exécution qu'après que les Romagnes révoltées seront rentrées dans son obéissance, ainsi qu'elle me l'a déclaré fermement. Elle a été sans doute tristement affectée de ce qu'on a publié sur la réformation de l'Etat pontifical ; mais elle estime qu'il faut s'abstenir d'y faire une réponse publique, moins dans son intérêt que dans celui d'un autre.
« Inutile, après cela, de vous redire, Monseigneur,
combien sont agréables et bien venus de Sa Sainteté les services que vous ne cessez de lui rendre, et en quelle estime chaque jour plus grande vous êtes auprès d'EUe. »
Quelques jours après, 24 novembre, conformément au désir exprimé par l'Evêque, une note du Diario déclarait que « plusieurs journaux avaient parlé de concessions ou réformes que le Saint-Père consentait à faire à ses sujets; mais que leurs assertions étaient entachées tantôt d'exagération et tantôt d'erreur et de malveillance ». On en conclut que le Pape, voulant garder intacts jusqu'au bout les droits de sa souveraineté, repoussait toute pression de la diplomatie révolutionnaire.
La vie militante, dans laquelle Mgr Pie entrait chaque jour davantage, lui paraissait d'ailleurs être essentiellement celle de l'Episcopat, particulièrement à l'époque présente. Une occasion lui fut offerte de le proclamer dans un discours qui fit du bruit. Mgr Jaquemet lui avait écrit que, désireux depuis longtemps de faire jouir la ville de Nantes de sa belle parole, il lui demandait d j venir prêcher le panégyrique d'un évêque guerrier du xiii*' siècle. C'était saint Emilien, qui, à la tête de ses Nantais, était aUé repousser une invasion des Sarrasins, dans la Bourgogne, où il avait péri sur le champ de bataille, et d'où aujourd'hui l'on rapportait à Nantes une partie de ses reliques. « Nous voudrions les faire rentrer avec honneur dans notre cathédrale que le saint évêque quittait, il y a neuf cents ans, avec ses braves qu'il avait communies de sa main. C'est au dimanche, 6 novembre, que nous fixerions cette solennité. Nous apjîellerions, de toutes les parties du diocèse, tous nos saints Nantais à faire cortège à l' évêque soldat qui revient, après neuf siècles, de ses grandes batailles. Saint Donatien et saint Rogatien , nos bien- aimés martyrs, que le
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peuple appelle avec amour du nom gracieux à' Enfants Nantais^ auraient une place d'honneur dans cette procession.
« Accordez-nous^ mon cher Seigneur, la faveur
que je sollicite. Au milieu des malheurs du temps présent, l'Esprit de Dieu vous donnera de belles inspirations qui soutiendront et affermiront la foi généreuse de mes Nantais. Nous allons tous attendre avec impatience votre prompte réponse. »
Mgr Pie accepta, et il fut convenu qu'il prendrait occasion de ce sujet pour « glorifier le rôle toujours militant de TEglise et de l'Episcopat ».
Le 8 novembre, à la suite de fêtes splendides, dont retentirent tous les échos de la France, en présence de plus de cinq mille personnes entassées dans la cathédrale, et devant lesévêques d'Angers, d'Amiens, de Blois, d'Angoulême, de Luçon et de Bruges, ainsi que les abbés de Melleraieet de Fontgombaud, « celui qu'on peut appeler et qui est vraiment le prince de la parole, gravit les degrés de la chaire », raconte la Revue de Bretagne et de Vendée. Son texte fut : ^ Notre Père, qui êtes dans les cieux, que votre règne arrive sur la terre comme au ciel ». Le règne visible de Lieu sur la terre, dans l'Eglise, tel allait être le sujet de cette éloquente revendication des droits de Jésus-Christ. Saint Paul a écrit : Il faut que Jésus- Christ règne : ojportet illuni regnare. C'avait été le mot d'ordre d'Emilien et des Nantais armés contre les Sarrasins ; ce sera perpétuellement le mot d'ordre des chrétiens dans les croisades de la foi. Il faut que Jésus- Christ règne non seulement dans les âmes individuellement, mais dans la société. L'Evêque s'explique. Il ne s'agit pas d'un régime théocra tique, au sens d'un gouvernement temporel de la société par une constitution politique divinement révélée, et par une autorité politique sur naturellement établie. Même l'Eglise sait
tenir compte des difficultés des temps et condescendre aux besoins des conjonctures politiques. Mais, d'autre part, en face de certains principes fondamentaux du droit public chrétien, elle est et elle sera toujours inébranlable. - Etqu'onn'objectepas qu'il faut être de son pays et de son temps. Qui est plus de son pays que le véritable chrétien, quand ce pays est la France de Charlemagne et de saint Louis? Il n'y aura jamais de national en France que ce qui est catholique. — • Qu'on n'objecte pas davantage qu'il ne faut pas se heurter à des impossibilités, mais savoir prendre son parti des faits accomplis et de la défaite sociale des principes de la foi. Des impossibilités ? Mais en est-il pour le Tout-Puissant ! Ah ! ce qui pourrait les créer au profit du mal, c'est la faiblesse des bons plus que la force des méchants ; et le principal nerf du règne de Satan est l'énervation du christianisme dans les chrétiens. La lutte contre l'impossible ! mais n'est-ce pas la lutte nécessaire du fidèle 1 N'est-ce pas l'impossible qu'il demande chaque jour quand il dit à Dieu : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel? » Et cependant il faudra le dire jusqu'à la fin du monde et maintenir espérance contre l'espérance même : contra spem in spem.
Mgr Pie était sublime quand, à la fin du discours, il montrait les chrétiens des derniers jours, épars et clair-semés sur un globe livré au triomphe du mal et près de se dissoudre, s' acharnant, avec un redoublement de ferveur, par la prière et les œuvres, à réahser cette impossibihté alors plus évidente que jamais : « 0 Dieu, notre Père des cieux, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel : sicut in cœlo et in terra : sur la terre comme au
ciel ! Ils murmureront encore ces mots, et la terre
se dérobera sous leurs pieds. Et comme autrefois, à la suite d'un épouvantable désastre, on vit le sénat
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de Rome et tous les ordres de l'Etat s'avancer à la rencontre du consul vaincu, et le féliciter de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république ; ainsi le sénat des cieux, tous les chœurs des Anges, tous les Ordres de bienheureux viendront au-devant des généreux athlètes qui auront soutenu le combat jusqu'au bout, contre toute l'espérance. Alors, cet idéal impossible que tous les élus de tous les siècles avaient obstinément poursuivi, deviendra enfin une réalité. Et Dieu vivra, etil régnera pleinement et éternellement, non seulement dans l'unité de sa nature et la société des trois Personnes divines, mais dans la plénitude du corps mystique de son Fils incarné et dans la consommation de ses Saints. »
Les revues et journaux bretons nous parlent « des enthousiasmes de la foule frémissante, des yeux humides d'émotion, des têtes qui s'inclinaient par rafales, comme si l'esprit de Dieu passait sur elles, car il soufflait, en effet, par la bouche dHilaire, foudroyant de sa parole les modernes ariens... »
Cependant, au pied de cette chaire, dans les rangs du séminaire, se tenait un jeune homme d'une vingtaine d'années, que ces brûlantes paroles enflammaient du désir de partir et de souffrir pour cette défense du Christ et de son Eglise. Il avait au séminaire la réputation d'un saint ; on sentait qu'il avait la taille morale d'un héros. Il s'appelait Louis Guérin. Ce fut en ce moment-là qu'il conçut le dessein de combattre pour le Pape, et, si Dieu l'en jugeait digne, de mourir pour lui. On sait s'il tint parole. Quand, plus tard, rÉvêque de Poitiers sut quelle part il avait eue, par son discours de Nantes, dans la vocation de ce jeune zouave devenu un martyr, il en remercia Dieu. « C'était, écrivit-il à son biographe, c'était le vieil évêque soldat et martyr qui revenait vers sa Bretagne pour y allumer le feu sacré dans de jeunes âmes, et susciter une
milice de soldats et de martyrs du Pontife-Roi. Joseph- Louis Guérin aura été le plus émineut entre ces croiséS;, et je vous remercie, pour ma part, du zèle que vous mettez à le faire connaître et à le glorifier. »
L'Évèque avait d'autres raisons de se féliciter d'un discours qui, écrivait-il à M. de L'Estoile, n'était pas sans courage dans le moment présent. « Je sais que si j'échappe à la poursuite légale, je néchappe point à la rancune et à l'humeur d'un pouvoir qui est condamné désormais à prendre pour lui tout ce qui est dit contre la Révolution. J'en ai pris mon parti depuis longtemps, et je vois que ceux qui avaient suivi une autre ligne que moi n'y ont rien gagné. »
Puis, ouvrant à son ami son âme de Pontife et de Pasteur : «Ah ! que Dieu est outragé par cette politique bâtarde de notre temps, et qu'il doit y avoir de douleurs accumulées dans le Cœur de Jésus-Christ à la vue de toutes ces injustices et ces ingratitudes de la terre envers lui ! Lenaturahsme nous tue. La foi n'est plus dans les choses, et c'est à grand'peine si elle est assez dans les hommes pour suffire à leur salut individuel... Du moins, pour nous, travaillons tous à faire dominer le bien sur le mal. J'espère un beau quart de siècle, dont le commencement n'est pas très loin de nous. Autant que je puis flairer des choses que Dieu tient dans ses secrets, le Pontificat qui suivra celui-ci sera un Pontificat glorieux : Posi tempestatem tranquillum facis, Domine, et post lacrymationeni et fietmn, exuUationem infundis.
« Je ne suis point prophète. Mais, si je ne me trompe, vous avez une lettre de moi, datée de 1847, où, vous parlant de Pie IX, je vous disais qu'il avait la mission d'être victime, et de rendre ainsi le libéralisme inexcusable. Hélas ! il n'y a aujourd'hui que trop de chances d'un dénouement tragique. »
Cette lettre de Mgr Pie est du 30 novembre. Le
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même jour, diverses personnes lui écrivaient de Paris que son discours de Nantes était traqué comme séditieux. Mais c'est à M. Veuillot quil appartient de dessiner, de la fine pointe de son style, une scène qu'il décrit ainsi à l'Evêque de Poitiers : « L'alguazil du Ministère de Tlntérieur a fait hier une apparition dans nos bureaux. 11 nous a priés bien respectueusement, sous peine de mort, de ne plus publier les discours desévêques qui, sous le prétexte de glorifier saint Emilien et les autres personnages morts depuis fort longtemps, parlent en réalité des choses de l'époque et font des mandements déguisés, sur des sujets périlleux. Cela ne peut que nuire à la religion et gêner le gouvernement dans les bonnes intentions qui l'animent au sujet du Saint-Père. 11 est étonnant que les évêques ne s'en aperçoivent pas, et semblent se plaire à exciter ainsi les mauvaises dispositions de la presse révolutionnaire.
« Je m'attendais à cette visite. On est résolu, et on veut étouffer la voix des évêques. Bientôt, on nous défendra de les nommer, et, pour être plus sûr de notre obéissance, on nous fermera la bouche.
«Vous voyez donc, Monseigneur, que j'ai la corde au cou, et que le nœudcoidant est fait. Mais ma conviction est que cette misérable corde cassera, ou que quelqu'un d'un peu plus lourd que moi y sera suspendu... »
L'Evêque de Poitiers répondit par cette lettre du 2 décembre : « Monsieur, je voudrais me repentir de vous avoir occasionné cette visite de l'envoyé de M. Billault. Mais, outre que la publication de la pièce incriminée n'aura peut-être pas été sans quelque profit, d'après ce qu'on m'en écrit de diverses parts, nous y aurons encore gagné de savoir d une manière bien précise que la publicité est totalement interdite aux évêques, même en dehors de la question d'Italie. C'est là une situation bien constatée, et dont, en temps et
lien, il y aura à lirer parti pour apprécier un pouvoir qui laisse impunément insulter l'Eglise. »
Puis, venant à la seconde partie de la lettre où M. Veuillot lui faisait entrevoir le coup mortel dont étaitmenacél' Univers : « De grâce, Monsieur, gardezvous de cette soif de martyre et de cet attrait pour la potence qui respirent dans vos dernières lignes. Le Père Abbé de Solesmes, qui est auprès de moi, se joint à moi pour vous dire qu'il est impossible, en conscience, d'aller au-devant d'un malheur aussi grave que serait la suppression de ce seul organe de vraie et utile publicité. Tl faut se résigner à un silence digne, et qui ne sera pas de longue durée, mais ne pas s'exposer à abandonner le terrain à des rivaux qui seraient ravis de voir
« Qu'enfin on a pendu le mauvais garnement. »
« La gent trotte-menu de la presse libérale serait si heureuse de se partager les dépouilles du pendu !
(( Toutes, dis-je, unanimement « Se promettent de rire à son enterrement. »
Mgr Pie avait raison. Ce n'était pas le moment d'abandonner son poste, car la bataille allait sonner. L'Evêque venait de donner le manifeste de l'Eglise ; nous allons lire celui de la Révolution.