CHAPITRE II
LA BROCHURE, LE PAPE ET LE CONGRES : SA CONDAMNATION SO- LENNELLE PAR L'ÉVÊQUE. — PUBLICATION DE L'ENCYGLIQUE. — LETTRE A MGR L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS. — DISCOURS A LA TRAPPE DE FONTCtOMBAUD. — POURSUITES JUDICIAIRES. — LETTRE A M. FOISSET : LE SALUT SOCIAL DANS LA VÉRITÉ. — MÉMOIRE A ROME SUR LES ERREURS DU TEMPS.
En décembre 1859, quelques jours seulement après le discours de Nantes, parut la fameuse brochure : Le Pape et le Congrès. L'auteur anonyme était le vicomte de la Guéronnière ; l'inspirateur secret était l'Empereur lui-même. C'était, en termes diplomatiques et parlementaires, le programme de la Révolution aboutissant comme conclusion à la reconnaissance de l'insurrection des Romagnes, à la diminution et à la sécularisation du domaine du Pape, à la non-intervention des puissances à Bologne, et à la réunion d'un Congrès européen qui n'aurait qu'à sanctionner et à consacrer l'usurpation accomplie. Cette conclusion disait : « Le Congrès devra reconnaître, comme un principe essentiel de Tordre européen , la nécessité du pouvoir temporel du Pape : c'est le seul point capital. Quant à ce pouvoir lui-môme, la ville
de Rome en résume surtout l'importance ; le reste n'est que secondaire. Il faut donc que la ville de Rome et le patrimoine de saint Pierre soient garantis au Pape par les grandes puissances, avec un revenu considérable que les Etats catholiques paieront comme un tribut de respect et de protection au Chef de l'Eglise. Il faut qu'une milice italienne, prise dans lélite de l'armée fédérale, assure la tranquillité et l'inviolabilité duSaint- Siège. Il faut qu'une liberté municipale aussi large que possible dégage le gouvernement pontifical de tous les détails de l'administration... C'est ainsi que le victorieux Empereur des Français pourra sauver la Papauté en affranchissant l'Italie... et s'assurer l'honneur de réconcilier le Pape comme souverain temporel, avec son peuj^le et son temps. Voilà ce que tous les cœurs sincèrement catholiques doivent demander à Dieu. »
On ne pouvait livrer plus hypocritement le Pape à ses ennemis que ne le faisait ce libelle, « qui eut pour conséquence, selon les expressions de John Russell, de rendre inutile la réunion du Congrès et de faire perdre au Pape plus de la moitié de ses domaines. »
A la lecture de cette pièce, l'indignation fut le premier mouvement de Mgr Pie. Il s'y mêla un autre et secret sentiment qui n'osait pas s'avouer : c'était une inquiétude paternelle qu'un des principaux auteurs de laprécédente brochure, Le Pape et l'Italie, ne fût pour quelque chose dans la rédaction de celle-ci. M. Rendu le pressentit; et, tout de suite, sans attendre d'être interrogé, il se hâta de tirer TÉvêque de ce doute, en lui mandant que^ ni directement ni indirectement, il n'avait et n'aurait contribué à une œuvre qu'il réprouvait au contraire de toute l'énergie de son âme d'honnête homme, de chrétien et de français. « Je sens, Monseigneur, tout ce que vous devez souffrir
dans les circonstaiices présentes. Permettez-moi de vous dire qu'avec vous je suis navré. »
Ii"Evèque respira. Tout son cœur est dans cette effiision amicale du 28 décembre: « Merci de votre lettre. J'espérais beaucoup que vous n'étiez pour rien dans cet infâme écrit dont saint Hilaire dirait : Stylo cmtechristi compositum... J'avais redouté seulement qu'on ne se fût fait donner des notes de votre main, et que, sous la détestable broderie que vous repousseriez comme moi, il n'y eût un certain canevas émané de vous. J'en pleurais d'avance dans mon amitié pour vous, pour votre femme et pour vos enfants. Si parfaite que soit la loyauté de vos sentiments, et quelque part que je fasse devant Dieu à la sincérité de vos convictions et à rentraînement de vos relations, je ne saurais me résigner à vous savoir la responsabilité d'une participation directe ou indirecte à l'un des plus grands crimes qui doivent signaler les derniers siècles de TEglise. Mon ami, votre lettre m'est un soulagement immense. »
Puis voici comment il aime et de quelle sorte il le prouve : « Imaginez-vous que j'avais eu l'idée de me rendre de nuit à Paris, de passer une journée chez vous et de revenir la nuit suivante, à Tinsu de tous ; et cela afin de savoir de vous ce qu'il en était, et de vous conjurer, au nom de votre saint oncle qui s'était mis dans l'esprit, quelques mois avant sa mort, que mon amitié pouvait vous être utile, de rompre, je ne dirai pas toute relation d'amitié, mais tout rapport de coopération effective avec les meneurs de cette horrible et satanique manœuvre. En apprenant de votre bouche que vous étiez complètement étranger à la brochure, je vous aurais embrassé avec transport, et j'aurais embrassé aussi vos enfants avec le sentiment qu'une grande grâce leur était faite comme à vous... » La suite de ces lignes, plus intime encore, est d'une déh-
catesse et d'une tendresse d'amitié, qu'on ne saurait redire.
Alors, d'un cœur plus libre, Mgr Pie peut juger le manifeste impérial ; et il le perce d'un regard qui va jusqu'aux dernières conséquences religieuses dont une telle politique menace l'avenir. — « Non, quoi qu'en aient écrit M. d'Azeglio et Bûchez avant lui, leplus pur christianisme ne sortira pas de la Révolution française. Non, quelques prédicateurs d'imagination et de sentiment ont beau porter cette utopie jusque dans la chaire ; l'Eglise n'est point avec eux, — Mon ami, ajoute l'Evêque, les conjonctures sont graves. Toutefois, TEglise ne touche point à sa finsur la terre. Je ne sais pas ce que verront les enfants de vos enfants, et j'aperçois des signes très graves qui peuvent faire craindre la décadence universelle avant la fin de l'autre siècle. Mais j'aperçois, en mêmetemps, les éléments d'une phase temporaire de prospérité pour le christianisme. Ce sera fort incomplet, ce sera assez court peut-être, parce que le mal a pris sur plusieurs points un empire qui ne sera jamais totalement détruit. Mais la vie chrétienne a encore tant de puissance dans les Ames qu'il m'est impossible de^ ne pas augurer un triomphe assez éclatant, à la suite des ignobles menées qui nous contristent à cette heure. »
Mgr Pie était donc, avec tous les grands orthodoxes d'alors, avecDonoso Cortès, avec Dom Guéranger, de ceux qui espéraient, contre toute espérance, le règne social du Christ sur la terre, mais sans oser l'espérerdéfinitif, durable, et qui ne se rattachaient plus qu'à l'espoir d'un brillant coucher de ce soleil dont il ne leur semblait plus possible d'arrêter le déclin. La fin de sa lettre disait: « Je sens que tout ceci contredit tous vos instincts, toutes vos impressions d'aujourd'hui. Mon cher ami^ si Dieu vous accorde vie, nous reparlerons
de tout cela dans deux OU trois ans, et nous verrons qui de vous ou de moi aura le plus modifié ses sentiments à l'école des faits. En attendant, nous sommes d'accord dans notre deuil aujourd'hui; nous éprouvons les mêmes tristesses chrétiennes. C'est déjà beaucoup qu'en différant d'appréciation sur les causes, sur les caractères et sur les remèdes du mal, nous soyons affectés de la même manière quand il s'agit de le déplorer. Tant d'autres s'en réjouissent! Ceux-là ont totalement banni Jésus-Christ et son Eglise de leur cœur. Ces deux grands noms et ces deux grands amours, qui n'en font qu'un, vivent et vivront toujours dans le vôtre. Tout à vous et à toujours! »
Mais ce n'était plus à l'oreille discrète de quelques amis, c'était tout haut, sur les toits, que les hommes d'action avaient le devoir de faire retentir leur protestation. Mgr Pie commença par y préparer son peuple dans de fréquentes homélies où la voix de David s'unissait à celle d'Hilaire pour prononcer les oracles d'en haut sur les choses du temps et de l'éternité.
Le dimanche de la solennité de l'Epiphanie, 1S60, l'Evêque expliqua cette parole du psaume: « L'insensé a dit dans son coeur : 11 n'y a pas de Dieu » ; jusqu'à ces autres qui terminent : « Qui me donnera de voir sortir de Sion un sauveur pour Israël ? » Hilaire avait comparé l'Empire romain à une ville infectée de la peste, abandonnée de tous, et appelant un médecin pour la guérir. Mgr Pie ne trouvait ni moins malade, ni moins abandonnée la société de laquelle on pouvait dire encore : Corriq^ti sunt et ahominahiles facii sunt in studiis suis. Mais où l'application devint plus particulière, ce fut quand, passant de ce psaume xiii'' à l'Evangile du jour, il en vint à parler d'Hérode, dont il dénonça la ruse, en recommandant fortement de se séparer de lui et de sa politique. « Mes frères, joignons-nous aux mages, et non pas à Hérode,
Hérode le rusé, le politique, qui veut rendre les mages eux-mêmes, les sages et les saints, complices de ses desseins perfides. Ne tombons point dans les filets d'Hérode ; à l'exemple des mages, tournons le dos à Hérode. 11 dira peut-être que nous l'avons trompé, et il rejettera sur nous la responsabilité de sa violence criminelle : cum illusus esset à magis. Il se dira trompé par les mages, parce qu'il n'a pas réussi à les tromper jusqu'au bout. Ah! que ce roi des Juifs était bien la personnification de ces ennemis de l'Eglise, comme nous en avons tant vus dans l'histoire des siècles! Ah! que vous êtes candides, âmes de cathohques qui rendez peut-être les mages d'aujourd'hui responsables du massacre des Innocents, à cause de leur défiance prématurée d'Hérode ! — S'ils étaient retournés auprès de lui, dites-vous, ils l'auraient peutêtre éclairé ? peut-être conquis ? Il avait manifesté de bonnes intentions : il aurait peut-être tenu parole, et se serait joint à eux pour adorer Jésus. On l'a blessé, ce prince, on l'a irrité, et de là tous les maux.... Non, non, mes Frères, n'écoutez pas cette prudence par trop naïve. N'ayons rien de commun avec les ennemis de Jésus. Ceux-là ne cherchent Jésus que pour le faire périr. Allons-nous-en, rentrons chez nous, et pour cela marchons par une autre route que la leiu* : per alichn viam reversi sunt inregionem suam. »
L'allusion fut comprise, si bien comprise que le prédicateur dut s'en interdire de pareilles, car on lit en marge de l'homélie suivante cette note significative : « Quand Jésus- Christ savait que sa parole était épiée, il prenait parfois le parti du silence ». Il ne reprit donc pas, ce jour-là, le commentaire accoutumé. C'était le 13 janvier, dans l'église de Saint-Hilaire, dont on célébrait la fête. LEvcque déclara seulement qu'on traversait de ces jours où il est plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir, et dans do
tels jours la resssoiirce suprême est la prière. Il demandait donc de prier, et il priait lui-même. Puis, il disait d'espérer dans l'Eglise immortelle : « Tout ce qui est aujourd'hui debout sera renversé, déclare-t-il. Les siècles auront rongéjusqua la dernière poussière de notre sépulcre, et Pierre sera encore debout, et il sera encore le fondement de l'Eglise ». Il en appelait à saint Hilaire. « Demandez-le à votre docteur: les Constance, les Julien, ses persécuteurs où sont-ils aujourd'hui?» Enfin il se reprenait à la défense des catholiques que la presse accusait de renier leur pays en qualité d'ultramontains, et de renier leur souverain en qualité de papistes : « Eh bien ! oui, nous acceptons cette qualification : nous nous en glorifions, car pape veut dire jpère. Et ceux qui n'ont pas de père, de père connu, constaté, que sont-ils, je vous le demande"? Nous, nous nous honorons d'être des enfants légitimes, ayant notre père visible et notre père invisible, le Pape sur la terre et Jésus-Christ dans le Ciel. Vousnous appelez ultramontains. Eh bien ! oui, nous le sommes. Nous sommes membres d'un corps dont la tête a été divinement posée, par rapport à nous, au delà des montagnes. Nous sommes donc ultramontains, car si des liens, des nerfs, des artères, des jointures n'unissent les membres qui sont en deçà des montagnes à la tête qui est au delà, il ne restera de notre côté qu'un tronc mutilé, que des membres épars et sans vie. Nous sommes ultramontains, car nous ne voulons pas subir, en matière de vie religieuse et spirituelle, cette petite opération qui, en matière de vie corporelle et animale, consiste dans la séparation du corps d'avec la tête. En ce sens et pour ces raisons, nous sommes ultramontains. »
Mais l'heure était venue d'agir. U Univers, trois jours seulement après la publication de la brochure Le Pape et le Congrès, ayant proposé une Adresse élo-
quente au Vicaire de Jésus-Christ, avait reçu aussitôt un Avertissement du gouvernement, qui, en prenant ainsi fait et cause pour le libelle, s'en confessait sufBsamment le père. L'Episcopat comprit donc clairement désormais à qui U avait affaire. A sa tête, alors, pour toute cette campagne, se placèrent deux chefs, Mgr de Poitiers et Mgr d'Orléans, que nous sommes heureux de retrouver unis. Mais en défendant la même cause, chacun de ces chefs combat à sa manière, par des moyens conformes et à sa nature personnelle d'esprit et à ses habitudes propres d'argumentation. Mgr Dupanloup, qui veut agir sur son siècle et sur son pays, pour les éclairer et les entraîner, emprunte davantage ses moyens au dehors, agissant et agitant avec le secours de la presse, par les brochures et les journaux, se plaçant de préférence sur le terrain du droit public et de la politique, et là fixant les regards éblouis de ses contemporains sur ce champ de bataille oii sa brillante épée jette de si vifs éclairs. Mgr Pie, qui s'adresse avant tout à l'Eglise, se fait une loi de n'employer que les moyens d'action usités dans l'Eglise : instructions, lettres pastorales, mandements épiscopaux ; il se place de préférence sur le terrain de la doctrine, de la tradition et du droit ecclésiastique ; et là, retranché comme dans « cette citadelle où pendent mille boucliers et où les forts trouvent toutes les pièces de leur armure », il oppose un mur d'airain à l'assaut de l'ennemi, sous le regard de l'Eglise et la bénédiction de son Chef.
Tous deux avaient parlé déjà séparément. Mgr Pie avait parlé dès le commencement : parlé à son clergé, parlé à son peuple dans son mandement sur « Rome siège delà Papauté »', parlé au Pape dans son adresse et celle de ses prêtres à Pie IX, parlé à l'Empereur dans une mémorable audience, parlé encore publiquement dans sa Lettre pastorale du 28 septembre sur la
révolte des Romagnes. Mgr d'Orléans, le 30 du mêmemois, avait élevé contre cet attentat une vigoureuse Protestation, dans une brochure politique, qui avait fait le tour de l'Europe, Il parut à Mgr Pie que l'heure était venue pour lui d'accomplir un acte d'autorité-,, qui fût un acte d'Eglise. Au lieu donc de descendre dans l'ardente mêlée de la publicité, en réfutant,, lui aussi, le manifeste impérial, il résolut de le condamner épiscopalement, du haut de son siège déjuge et de sa chaire de docteur.
C'était le dimanche 15 janvier, jour auquel se célébrait la solennité de la fête de saint Hilaire dans tout son diocèse, qu'il devait porter ce grand coup. On en eut venta Paris, et le 14, une dépêche du ministre de l'Intérieur, partie à onze heures du soir, arrivait au cabinet du préfet de la Vienne, à une heure du matin, pour lui enjoindre d'arrêter le bras prêt à fulminer.
Le préfet d'alors était un homme excellent, ami de son Évêque et sou admirateur, très désireux de vivre en relations cordiales avec lui, et trouvant seulement, en bon fonctionnaire, que Monseigneur avait tort de tant parler, de tant écrire, et de se compromettre. Quand, arraché à son sommeil par le télégramme, qui d'ailleurs lui était annoncé de la veille, il en eut pris connaissance, il en conçut une vive peine : aucune mission ne pouvait lui être plus désagréable que celle-là. Il était cependant impatient de l'accomplir; mais il ne voulut le faire qu'accompagné de M. le secrétaire de l'Evêché, qu'il alla prendre de nuit, et qui lui procura, non sans peine, l'accès de la chambre de l'Évêque, où ils furent admis peu après. Il était environ trois heures et demie du matin. Le préfet, très ému, lut à Mgr Pie cette dépêche expédiée en caractères secrets : « Ministre des cultes vous charge de voir l'Evêque, de grand matin, avant le prône. Inviolabilité de l'Etat pontifical érigée en dogme, démembrement qua-
lifié sacrilège en chaire : trop fort, et dépassant le sens de la brochure. Tâchez de réussir contre telles exagérations réprouvées par les amis de la religion et les bons citoyens ». Après cette dépêche en était arrivée presque aussitôt une autre de M. le Ministre des cultes, sur le même objet : « Ministre des cultes "apprend que lÉvêque pubhera un acte destiné à produire émotion dans le pays. Dire de ma part de s'abstenir, car nuisible à la religion et à la paix publique. Insistez ; aurez fait votre devoir, moi le mien ».
Après lecture de ces pièces, le préfet supplia Mgr Pie de donner satisfaction aux Ministres, en l'autorisant à télégraphier qu'il renonçait à faire lire en chaire la condamnation. LÉvêque, qui avait écouté attentivement les dépêches, dont copie lui fiit remise, répondit avec une tranquille bonté : « Mon cher Préfet, vous savez quel empressement j'ai mis en toute occasion à vous être agréable. Aujourd'hui je me trouve en présence d'un devoir à accomplir. Répondez, s'il vous plaît, à messieurs les Ministres que je les remercie des conseils qu'ils veulentbien me donner, mais qu'avant de les recevoir j'avais déjà pris les conseils de ma conscience, et que rien ne peut prévaloir contre ces derniers. Quant aux conséquences, ne vous en effrayez pas plus que moi. Donc j'officierai pontificalement à neuf heures. A neuf heures et demie, je me rendrai au banc d'oeuvre, et M. l'archiprêtre montera en chaire pour lire mon mandement. Si vous voulez y assister, je vous ferai préparer un fauteuil. »
« Cela dit, l'Evêque serra affectueusement la main du préfet et nous congédia, rapporte le té loin de cette scène, sans que nous ayons pu remarquer la moindre émotion sur son visage. Sa sérénité était parfaite. »
Ainsi qu'il avait dit, à neuf heures, l'Évêque se rendit à Saint-Pierre, pour la grand'messe, fit monter en
chaire Tarchiprêtre de sa cathédrale, et lire en sa présence la Lettre pastorale portant bravement en titre : « Condamnation des erreurs contenues dans divers écrits, et notamment dans la brochure : Le Pape et le Congrès ». A la même heure, par les mêmes ordres, le Mandement était lu dans chacune des six paroisses de la ville épiscopale.
L'Evêque y dénonçait une vaste conspiration de fausseté et d'hypocrisie contre laquelle il était temps de parler et d'agir. Il parlera donc, pour poser les principes suivants. Sans doute la violation des droits temporels du Saint-Siège blesse toutes les lois de la justice, de l'ordre, de la propriété, de la souveraineté : c'est la thèse soutenue par toutes les publications des conservateurs, et en particidier par Mgr d'Orléans ; il n'a pas ày revenir. Mais, en outre, cette spoliation blesse la vertu de religion, en ce qu'elle constitue contre la divinité cet outrage particulier qui est le sacrilège. Telle est la thèse particulière de Mgr de Poitiers. « Nous déclarons donc, dit-il, que la question n'est pas libre pourlaconscience des catholiques, et que, sous peine de sortir de l'orthodoxie, ceux-ci doivent refuser tout assentiment aux assertions exprimées dans les hvres et dans les feuilles périodiques qui ont cours en ce moment. »
Ayant averti comme père, prononcé comme docteur, l'Evêque condamne comme juge. Ceux qui aiment le langage de la force chrétienne se plairont aux lignes qui suivent : « Par des mesures que nos habitudes de respect nous interdisent de discuter ici, la parole épiscopale n'a plus le pouvoir de se faire entendre en dehors du temple. Eh bien ! tout en réservant, à l'exemple du grand Apôtre, la plénitude de nos droits de citoyen , nous parlerons dans le temple, et nous frapperons de censures et d'anathèmes les erreurs qu'on interdit à notre juridiction épiscopale de poursuivre sur
le terrain de la publicité. Nul n'a imaginé assurément que les sentinelles de la foi pourraient se résigner à assister, l'arme au bras, passives et immobiles, au saccagement de la cité sainte et au renversement de tous les principes religieux et sociaux dont la garde leur est confiée. Non possumus non loqiii. »
L'Évêque d'ailleurs s'attend à tout. La presse traitera de révolte ce qui n'est qu'un peu de courage au service du devoir. Mais ce n'est pas en un tel jour, fête de saint Hilaire, que son successeur peut être tenté de faiblir. « Bien plutôt ce grand pontife lui enseignera le langage que les évêques peuvent et doivent tenir dans ces conjonctures, et Dieu qui veille sur la France lui épargnera la honte, le crime et le malheur de concourir en quoi que ce soit à la consommation du plus funeste attentat quipuisse être accompli au sein de la chrétienté. »
Suit le décret de condamnation, libellé en un article sous cette forme à la fois judiciaire et doctrinale : « Nous rejetons, condamnons et réprouvons les doctrines émises dans plusieurs publications récentes, et notamment dans la brochure : Le Pape et le Congrès. Nous déclarons qu'aux jeux des fidèles enfants de l'Eglise, nulle ptiissance terrestre n'a autorité pour opérer ou sanctionner, en tout oti en partie, la sécularisation du patrimoine apostolique et la déchéance temporelle du Pontife romain. »
Au reçu de ce Mandement, il y eut un soulagement de la conscience catholique ; et de toutes parts il se fit un vaste assentiment de tous ceux qui veulent que l'autorité se prononce comme telle. C'est ce que faisait valoir cette lettre de dom Guéranger adressée à un de ses amis de Poitiers : « Félicitez le cher prélat de ce que, lui le premier, il a fait la première chose qu'un évêque avait à faire dans l'occurrence : agir en pasteur, en condamnant un mauvais pamphlet. On s'étonne que
tous ne le fassent pas. La lice reste ouverte ensuite pour
traiter la question en publiciste catholique Mais tout
cela est bien pâle en présence d'un acte juridictionnel comme celui de Mgr Pie. La place qui lui est réservée dans la polémique présente demeure jusqu'ici tout entière. Ce qui lui reste à faire, c'est de montrer comment le tiers parti libéral a livré à nos adversaires les prémisses de leurs arguments, puisque ce parti est favorable à ce qu'il appelle les conquêtes de 89, et qu'il en est réduit à des raisons politiques aussi rapetissantes que réfutables. Si j'avais le malheur de ne pas anathématiser 1789, je ne serais pas en peine de faire un pamphlet autrem.ent fort que Le Pape cl le Congrès ».
C'était vrai; là était le défaut de la cuirasse par où les partisans de l'autonomie italienne poussaient leur pointe contre les conservateurs libéraux. M. de Montalembert, de son fort et grand style, avait entrepris de combattre la brochure impériale ; mais, fidèle à son culte de la liberté, il n'avait rien trouvé de plus solide à faire valoir contre les annexions des petits Etats au Piémont, que la souveraineté nationale de ces peuples, et le bon ou mauvais usage qu'ils en faisaient. M. Rendu avait donc beau jeu et contre lui et contre son école, comme il s'en explique dans une de ses lettres : « L'auteur fait consister toute la question à savoir si les Romagnes avaient des raisons suffisantes pour s'insurger. Mais ce n'est plus là qu'une simple question de fait, dont chacun reste juge ; tandis que l'Evêque de Poitiers, se plaçant au contraire sur le terrain de l'absolu^ y est inattaquable, car il se retranche dans le droite et il n'en sort pas ».
Le même sentiment de cette excellente et supérieure position de Mgr Pie s'était produit dans le clergé de la France entière, dont les lettres affluaient de toutes parts entre lès mains. Surtout ce sentiment était entré,
avec la fierté filiale, dans le clergé de Poitiers. Un prêtre de mérite, Oblat de Saint-Hilaire, placé à la tête d'un grand établissement ecclésiastique, pressa l'Evêque de prendre l'initiative d'une adresse collective des évêques à l'Empereur : « ^'os éminents services, pendant dix années d'épiscopat, lui disait-il, vous ont placé, parmi vos vénérables collègues, à un rang tellement incontesté que je suis autorisé à dire que nul n'est plus que vous, Monseigneur, digne de marcher à la tête de cette croisade.... Et s'il fallait un enfant perdu pour parcourir la France sur toutes les lignes, afin d"y solliciter et recueillir la signature des évêques, je serais mille fois heureux que Votre Grandeur ne me jugeât pas indigne d'une pareille mission. »
Mais ce n'était pas la manière de Mgr Pie de s'ériger en organe de lépiscopat et de provoquer ainsi de sa propre autorité un acte qui, croyait-il, dépassait les limites de sa juridiction. Il lui suffit que son clergé lui eût déclaré en masse, par lettres individuelles et par lettres collectives, qu'il marchait avec lui et s'associait à lui dans la condamnation du libelle impérial. « C'est une condamnation doctrinale, celle-là, et elle est unique jusqu'ici », lui écrivait-on de tous les presbytères. Cette belle singularité éclatait à tous les yeux .
Et puis, on avait su quelque chose de l'interdiction que l'autorité préfectorale avait voulu opposer à ce coup d'autorité ecclésiastique. Il faut même croire que cette circonstance avait fait sur les esprits une grande impression, car l'imagination s'en était saisie immédiatement pour la dramatiser. On voit, par exemple, Tévêque de Périgueux écrire à Mgr Pie pour lui demander s'il est vrai que le préfet l'ait menacé de Vincennes, et n'ait reçu de lui que cette brève réponse : « Qu'on vienne me chercher, mais je n'y changerai rien ». Un ami, M. Marbot, lui pose les mêmes
co>:daimnation de la politique sacrilège. 49
questions, et cite ces mots de l'Evêque : « Je suis prêt à partir, je n'ai que mon bréviaire à prendre ». De Séez une autre lettre donne au bréviaire de l'Evêque Taccompagnementdes ornements pontificaux, de la mitre et de la crosse. C'est ainsi que Mgr Pie se serait présenté, solennellement entouré de ses vicaires généraux , et aurait dit au préfet : « Puisque c'est comme Evêque que je suis arrêté, c'est aussi en Evêque que j e me rendrai en prison ». A Cologne, et dans les provinces rhénanes, le fait obtient les honneurs populaires de l'almanach. Mais là il a été démesurément agrandi par l'éloignement, et rien ne manque à la mise en scène du drame. L'Evêque refuse d'être emmené clandestinement à Paris et par le train de nuit. C'est de jour, à pied, presque processionnellement, qu'il se rendra à la gare, en dépit du commissaire du gouvernement, qui alors, se souvenant des guerres delà Vendée, redoute un soulèvement^ avise le ministre et fait retirer ses ordres. De Paris, M. Gay écrivait à son Evêque : « On raconte laffaire de dimanche avec enjoHvement. On montre le peuple qui s'émeut dans la cathédrale, à la lecture du Mandement, et la partie fidèle qui vous accompagne en masse à l'évêché pour protester qu'elle vous défendra contre toute entreprise violente, etc., etc. J'ai rétabli la vérité, qui, pour être plus simple, demeure peut-être aussi consolante. »
Les mêmes lettres apportaient à Mgr de Poitiers les félicitations de Mgr le Nonce. On y parlait des agitations de l'Empereur, des pleurs de l'Impératrice, des espérances renaissantes de l'orléanisme, à la suite des brochures du comte de Montalembert et de M. Villemain. On citait ce mot de M. Thiers : « Après 1850, j'ai dit : FEmpire est fait. Aujourd'hui, fin de 1859, je dis : l'Empire est défait. » A Rome, on avait entendu le Pape dire à un Français: « Votre Empereur me fait une grande peine : priez pour lui, et aussi pour
Garibaldi ». Ce rapprochement avait frappé. En effet, une lettre très ferme du Pape à l'Empereur avait reçu une réponse dans un sens absolument révolutionnaire. M. de Cavour en triomphait comme « d'un fait, disait-il, aussi important que la bataille de Solférino. » L'avènement de M. Thouvenel aux affaires étrangères avait la même sinistre signification. Le Pape s'adressa alors à tout le monde catholique, et publia^ le 19 janvier, une Encyclique dénonçant l'attentat combiné du Piémont et de la France contre le domaine de l'Eglise.
Le 29 ia.xi\ier,V Univers, ayant courageusement publié cette pièce, fut immédiatement frappé de suppression par décret impérial. « C'est une vraie infamie, écrivait le jour même M. l'abbé Gay à TEvêque de Poitiers. Je ne rencontre autour de moi que des cœurs indignés. J'ai été ce matin faire à Louis Veuillot ma visite de congratulation. On ne peut mourir plus noblement , et de telles tombes valent des berceaux. »
Qu'allait faire l'Episcopat, relativement à la publication de l'Encyclique ? Quelques évèques proposaient de la faire parvenir seulement au clergé, et dans le seul texte latin . « C'est l'expédient de la faiblesse, écrivait M. Gay .... Je suis plus heureux que je ne sais le dire, Monseigneur, d'apprendre que vous aviez pris les devants. Pourquoi y en a-t-il si peu qui se tiennent assez près du Cœur de Notre-Seigneur pour deviner ainsi ses désirs ? »
En effet, dès le dimanche, 24janvier 1860, Mgr Pie s'était hâté de faire publier l'acte pontifical dans toutes les éghses de la ville. Ce ne fut pas assez pour lui. Il en fit le commentaire dans un Mandement daté du 31 janvier ; tout y respire la vaillance d'un soldat de Dieu. « De tels accents remuent l'âme jusque dans les profondeurs de son baptême », disait-il enpar-
lant de l'acte de Pie IX. On pouvait en dire autant de la pastorale de Poitiers.
A la suite de Pie IX, Mgr Pie félicitait les intrépides pontifes, ses collègues de France, « qui n'avaient pas craint de se jeter, comme écrivains particuliers, au milieu de cette mêlée, dans laquelle il importait d'intervenir à armes égales, et de faire entendre, à tout prix, le langage du bon sens, de la justice, de l'ordre et du véritable patriotisme chrétien et français ». Cette page et celle qui suit étaient un hommage rendu à la polémique de Mgr d'Orléans, un rival d'hier, dans lequel l'Évêque de Poitiers saluait maintenant un noble émule dans le sacré combat.
Un beau passage de son Mandement est celui où, citant le panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry mort pour la défense des biens temporels de l'Eglise de la Grande-Bretagne, il emprunte à Bossuet cette réphque à l'adresse de ceux qui accusentle Pape de sacrifier la religion pour une motte de terre: « Est-ce là, dira-t-on, un digne sujet pour donner du sang et pour troubler tout un royaume? — Jeconfesse, répond Bossuet, que voilà un discours d'impie, un raisonnement digne d'un hérétique ou d'un libertin, des propos familiers aux politiques impies. » Mgr Pie sent bien sur qui retombent ces qualifications, et c'est pourquoi il s'excuse de leur vivacité; « mais elles ne sont pas de lui ; elles sont du grand homme qu'on a voulu se donner pour complice », dit-il. En effet, la presse d'Etat n'invoquaitelle pas toujours, contre les excès de Pie IX, « les traditions de l'Eglise de France auxquelles le nom de Bossuet est si glorieusement rattaché ? » Mgr Pie venait de lui enlever ce recours.
Le dispositifde ce Mandement ordonnait que l'Encyclique, déjàlue dans les églises de la ville le 24janvier, le fût pareillement, le dimanche suivant, dans toutes les paroisses et chapelles du diocèse de Poitiers. C'était la
publicité la plus complète qu il pûtdonnerà ce grand acte.
L'exemple fut entraînant : « Vous êtes le maître, le grand maître,luiécrivaitle 3 février Mgr de Salinis, évêque d'Amiens. Laissez-moi baiser cette main qui vient d'écrire ces admirables pages. Vous parlez de Bossuet comme Bossuet, Monseigneur. J'avais besoin de vous exprimer, cette fois encore, ma sincère admiration. Vous en serez d'autant plus touché, je l'espère, que vous sentez que je suis, moi, un hienraodèrè. Mais je prétends ne plus l'être, dès qu'il s'agit de votre incomparable talent... »
Et Mgr Guibert, archevêque de Tours, le 15 février : « J'ai beaucoLip admiré tout ce que vous avez écrit depuis le commencement de la crise. La distinction même de votre talent exchit la violence. Cela est très important pour ne pas tourner contre notre cause l'opinion des hommes sages et éclau'és de tous les parlis, laquelle est la seule force humaine sur laquelle nous puissions nous appuyer. »
Toute l'Europe n'eut qu une voix pour faire écho à la France. L'Italie tradtùsit la lettre de Mgr Pie; la Prusse lui communiqua l'Adresse de ses évêques implorant d ; leur Prince-Régent son intervention même armée, e:i favetu duPape : « rs'êtes-vouspas,lui disaientils, le til. de celui qui a rétabli Pie Vil sur le trône et dont i'aigie glorieux porte sur sa poitrine : Suum cuique, à chacun le sien? » De Bruxelles, le comte de Mérodelui écrit : « ^'oilàun Mandement qui, celui-là du moins, place le clergé de France à toute la hauteur des circonstances exceptionnelles de Iheure présente. — J'aurais voulu, ajoute-t-il, que tout l'Episcopat se fût réuni à Paris pour protester qu'il était résolu à ne pas quitter la place qu'il n'eût obtenu ou d'aller à Vincennes, ou de voirrétablir le Saint-Père sur son trône. On est venu en masse pour assister au baptême du prince impéri;d. Le trône de saiiu Pierre vaut bien un1)erceau. »•
L'Eglise était dans le deuil. L'Evêqiie voulait que le cœur de son peuple y fût de même, et qu'il en prît sujet d'une conduite plus grave. Il prêcha ce que Bossuet appelle l'incompréhensible sérieux de la vie chrétienne . «N'est-il pas vrai, mes Frères, demandaitil, qu'en pensant à tous les malheurs et à toutes les appréhensions de l'Eglise, plus d'une fois vous vous êtes demandé si le plaisir n'était pas hors de saison, et si les jours que nous traversons n'étaient pas de ceux dans lesquels le rire est une erreur et la joie un contre-sens : Risum reputavi errorem, et gaudio dixi : quid frustra deciperis 9 »
Il fallait ranimer la confiance de ce peuple. L'Evêque ouvrit le Carême, le 22 février, par une belle homélie, où le Pape était comparé à Jésus-Christ tenté par le diable dans le désert. Le diable disait à Jésus de se précipiter du haut, du temple, et que les anges le porteraient. Les suppôts du diable disent de même au Pape d'abandonner sa souveraineté, et que Dieu fera des miracles pour le faire subsister contre les lois communes. Ce serait tenter Dieu. Le Pape s'y refuse : iSon tentabis Dominum Deum tuum.
La Révolution'marchait. Une circulaire de M. Thouvenel avait formulé dans la politique le système officiel de non-intervention, c'est-à-dire, dans le cas présent, la désertion systématique de la cause du Pape. La résistance de l'épiscopat n'avait fait que lui attirer une nouvelle circulaire du ministre de l'Intérieur recommandant aux préfets de surveiller les écrits et les discours du clergé. Le 17 février, M. Rouland, ministre des Cultes, en adressait une autre à tous les évoques pour les rappeler au devoir du respect, de l'obéissance et même de la reconnaissance envers le gouverne ment, leur enjoignant d'avoir à surveiller leur prédication, leurs actes et ceux de leurs curés.
Lapresse était menaçante. Depuis trois mois le Siècle
ne cessait de faire au g-ouvernement des sommations de poursuivre tantôt l'évêque de Poitiers, tantôt l'évêque d'Orléans. Le Constitutionnel s'épuisait, lui aussi, en dénonciations. Mgr Dupanloup, dans sa réponse à ce dernier journal, ayant cru pouvoir sacrifier la mémoire peu éclatante d'ailleurs de Mgr Rousseau, un de ses prédécesseurs sous le premier Empire, avait été traduit en police correctionnelle, sous la prévention d'acte diffamatoire. Mgr Pie sentit, dans sa grandeur d'âme, qu'il ne pouvait laisser soncollègue se présenter isolé et sans appui à la barre des ennemis de Dieu. Il n'avait pas, loin de là, sur beaucoup de questions, la même manière ni de voir ni d'agir que Mgr d'Orléans ; mais audessus de leur cause et de leurs noms personnels il y avait la cause de l'Eglise et le nom de Pie IX. Le 23 janvier, l'évêque d'Orléans, lui adressant sa dernière brochure, v avait joint ces lignes : « Tout est bien douloureux en ce moment, et nous avons grand besoin que Dieu vienne en aide à son Eglise. C'est du moins une grande consolation et un grand encouragement que de notis sentir unis comme nous le sommes ». Que n'avait pas fait jadis Mgr de Poitiers pour maintenir cette union ! C'est pourquoi, ne se bornant pas à un simple mot de sympathie fraternelle, il écrivit, le 8 mars, à Mgr Dupanlotip, une longue et belle lettre, une de celles qui honorent le plus son cœur comme son esprit, pour lui dire que, dans cette attaire, il était près delui,et la main dans la sienne :
Puis il élevait la question, et il la généralisait : « Assurément , Monseigneur, après la grande et noble part que vous avez prise , depuis quelques mois, à la défense des intérêts les plus vrais de l'Eglise, il nous serait doux de ne pas vous laisser seid sur le banc des accusés. . . . Mais du moins devonsnous protester contre la tactique qui voudrait nous diviser. Il y a deux ou trois agitateurs, dit-on, deux
OU trois évêques qu'on ne nomme pas, par égard pour leur caractère sacré ; mais ces évêques sont désavoués par les autres, et ils s'agitent dans le vide. Mais non. La vérité est que, non pas seulement l'épiscopat français, mais l'épiscopat du monde entier, a fait entendre sa protestation ; et l'épiscopat catholique ayant à sa tête le Vicaire de Jésus-Christ, c'est, ni plus ni moins, l'Eglise de Dieu sur la terre, toute l'Eglise enseignante Si le rédacteur du Constitutionnel ix^ parmi les contemporains, un nom à ajouter à celui qu'il a si fâcheusement évoqué du caveau de votre cathédrale, qu'il le prononça hautement. Cet accusé vivant aura du moins la parole, lui, pour se défendre »
L'Evêque terminait par ces réflexions : « U y a deux choses qui n'en font qu'une en France, et dont on ne triomphera pas: c'est le bon sens et le sens chrétien. Les écrivains de journaux fondent en vain l'espoir d'abaisser et de dépraver cet esprit national : ils n'y réussiront pas. Notre nation est née dans le baptistère de Reims : les racines du pays baignent toujours dans les eaux de ce baptême. Qu'on répète à satiété que nous mêlons la politique àla rehgion :nous répondons qu'ici la question politique est avant tout religieuse. Et d'ailleurs, en nous souvenant que nous sommes évêques, nous ne nous défendons pas d'être Français. Nos devanciers ont quelque peu contribué à la gloire et au bien de la France ;il ne nous est pas commandé d'être insensibles à ses actes et à ses destinées. »
Mgr d'Orléans, alors a Paris, répondit brièvement : « Je ne saurais assez vous remercier de votre lettre. L'avis unanime de ceux qui m'entourent est que vous devez, la publier, à Poitiers d'abord, et avant que l'arrêt ne soit connu, ce qui pour vous sera à peine mardi matin. Tous ceux qui l'ont lue la trouvent extrême-