‹ Histoire du Cardinal Pie, évêque de PoitiersChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LAME DE MGR PIE. — SON HUMILITÉ CROISSANTE ; SA PIÉTÉ. — LE CONSEIL ÉPISCOPAL. — SA CHARITÉ. — SA PAIX. — SA FIDÉLITÉ. — LA GRANDE CROIX. — MANDEMENT DE CA- RÊME. — DÉPART POUR ROME. — AFFAIRES A PARIS. — ROME ET LE PAPE. — ADHÉSION A MGR DE RORDEAUX. — ETAT DE SOUFFRANCE. — ADIEU A LÉON XIII. — VISITE AUX MINISTRES- — SACRE DE MGR EMMANUEL DE RRIEY. — DISCOURS DU SACRE. — VOYAGE A ANGOULÊME. — LA PENTECÔTE. — LA JOURNÉE APOSTOLIQUE. — LA NUIT DE MORT. — DERNIERS INSTANTS. — OBSÈQUES. — TESTAMENT. — ELOGE FUNÈBRE.

Nous sommes entrés dans l'aiiiiée 1880, la dernièrede la vie de MgrrEvêqae de Poitiers. 11 avait dit en parlant de son Cardinalat : ^< Ce m'est un avertissement de me préparer à mourir ».

Et en effet, il s'y préparait par un accroissement de vertu. « Dans ces derniers temps, particulièrement depuis la mort de sa mère, écrit Mgr Gay, il y avait dans toute la conduite, dans tous les discours et dans la manière d'être du Cardinal, une humilité, une^ suavité, une sérénité, une possession de soi-même vraiment admirables. C'était l'Evêque toujours, et le prince de l'Eglise, mais sanctifié et mûrissant chaquejour pour l'Eternité. »

Une Religieuse cloîtrée à laquelle il permettait de lire dans son âme, a écrit de lui ces lignes : « Depuis quelques années, je ne pouvais me défendre d'une douloureuse appréhension du coup qui nous fut porté. Si je trouvais une immense consolation à sentir le progrès spirituel de cette âme épiscopale, j'y puisais aussi la conviction qu'elle approchait du terme. Ses entretiens, ses lettres portaient le cachet d'une préoccupation plus profonde de l'avenir éternel. Tout entier à la pensée de son perfectionnement il ne me demandait plus mes pauvres prières et celles de la communauté qu'avec une insistance atteignant presque le ton de la supplication. Son élévation au Cardinalat, en le grandissant encore en humilité, en bonté et en piété, redoubla sans doute notre admiration, mais en donnant à nos inquiétudes une nouvelle force, »

Cette humilité de son âme se trahissait par des accents de plus en plus profonds. Quand, par exemple, il s'entendait appeler le successeur dHilaire, l'Hilaire de la Gaule moderne : « Que tout cela ne m'illusionne guère ! répondait-il à ses amis; on ferait bien mieux de prier pour moi. » Une fois, à une Religieuse qui se disait convaincue de son propre néant : « Si vous en êtes là, ma mère, vous valez mieux que moi; car j'ai encore la folie de me croire quelque chose. » Il écrivait précédemment : « Etre réputé comme rien du tout est une perfection chez les saints^, mais ce 'n'est que justice chez les pauvres êtres comme nous qui valons moins que rien. » Une de ses dernières terminaisons de lettre fut celle-ci : « Priez, ma fille, pour votre très indigne Père en Notre-Seigneur. »

Plus son âme se vidait d'elle-même, plus elle se remphssait de Dieu. « La méditation quotidienne, la visite au Saint-Sacrement, Texamen de conscience le trouvèrent toujours fidèle. Surtout, depuis 1875, il

LA CONSO>tMATIOîî ET LA. MORT. 685

av^ait beaucoup profité dans loFaison. Il se servait des Méditations et Eléyations de Bossuet « qui le portait sur ses ailes. » Il avait aussi recours à saint François de Sales, chez qui il trouvait une. manne délicieuse, « sentant dans toutes ses pages une influence divine », Mais surtout il en revenait toujours à TEvangile et aux prières liturgiques. « L'oraison mentale, écrivait-il uû jour, n'est pratiquement quelque chose quepour les âmes imprégnées de la prière deFEglise. Quiconque établit Lin lien et un rapport étroit entre sa mé<:litation et son office s'enrichit l'âme incessamment, et cela sans peine et sans effort. »

La piété de Mgr Pie consistait en une grande religion, très profonde, très solide, très nourrie de foi et d'amour, plutôt que chargée de pratiques. L'office divin, le chant des Psaumes le portaient à Dieu, jusqu'à l'exalter. Par exemple, un jour, entendant de loin les Religieuses de Sainte -Croix qui chantaient les Vêpres : ♦;■ Ecoutez, dit-il en se levant tout l'avi , cela me fait du biten d'entendre cette louange donnée à Jésus- Christ par mies vierg-es ! » Ses dévotions étaient de l'Eglise et de la tradition. Il n'y aimait pas la nouveauté et l'excentricité. « Mes vénérés Frères, disait-il à ses prêtres, avoir introduit dans l'Eglise une dévotion, une fêle, une confrérie, une pratique, une image nouvelle, c'est un culte religieux dans lequel le culte de soi se glisse aisément. Que de fois, en ces derniers temps, nous avons eu à recevoir les confidences de bonnes gens qui avaient découvert la recette de la guérison et la formule infaillible du salut social ! A ces sauveurs masculins et fémininS;, nous avons à répondre que le salut est surtout dans l'humihté, l'oubli de soi-même, la fuite de la nouveauté, l'a^ mour du silence et de l'obscurité. »

La vie chrétiem^e pour lui consistait donc dans la vie intérieure. Elle le tenait attentif à la voix de l'Es-

prit-Saint, dans toutes ses actions, instructions et décisions. « Personne n'a plus desprit que le Saint- Esprit », répétait-il habituellement.

Une . des formes de sa religion tout ecclésiastique était d'honorer et de faire honorer les saints patrons du diocèse, et de chaque paroisse. On a vu son zèle à faire introduire la cause de canonisation des saints personnages de son Eglise. Il en était de même des saints de toute J'Eglise de France. Unede ses dernières consolations futd'avoir contribué à procurer cet honneur à la vénérable « Mère Barat, fondatrice de la Société des Religieuses du Sacré-Cœur, et qui avait tant travaillé à la fondation de leur maison de Poitiers. »

11 n'est plus besoin de parler de son culte pour la Mère de Dieu. Cette piété filiale avait redoublé d'intensité après la mort de sa mère. Une statuette de Notre-Dame de Lourdes que lui avait laissée cette mère vénérée ne le quittait plus nulle part, ni le jour ni la nuit. Un prêtre nous raconte quun jour l'Evêque étant déjà sorti de son palais, y rentra aussitôt pour réparer un oubli : il avait omis de baiser les pieds de sa Mère du Ciel.

Mais Texercice de sa piété était dans la charité, et celui de la charité dans la pratique du devoir. Il travaillait assidûment. « J'ai beaucoup d'autres misères, éciivait-il un jour, pour lesquelles Dieu n'aura que trop de raisons de me juger sévèrement ; mais du moins il me semble que j'ai la conscience nette du péché de paresse. »

Rien de précipité cependant dans l'action ; toujours et en toute chose une sérénité et une majesté qui était celle d'un pontife, et la paix égale et douce d'une âme maîtresse d'elle-même.

11 en était ainsi, par exemple, dans son Conseil et dans les affaires de son administration. « Notte bon Evoque était vraiment admirable au milieu de ses

vicaires généraux, nous écrit Mgr Gay. Quoiqu'il fût persuadé que la responsabilité du gouvernement incombe à FÉvêque seul, établi par TEsprit-Saint pour régir l'Eglisede Dieu, et qu'il dût garder toujours son rang et son rôle, il aimait à prendre conseil, étant rempli d'égards envers ses assistants qu'il écoutait avec déférence, pour tenir ensuite grand compte de leurs avis. Il mettait à tout cela beaucoup de dignité, d'humilité et de sagesse. Il n'arrivait jamais à la réunion sans s'être préparé et s'être fait à lui-même une idée de toutes choses. Il connaissait les lieux et les personnes, ne faisant jamais ses choix qu'avec réflexion, sans partialité aucune, sans ombre de parti-pris, sans vue humaine. Il est prodigieux combien il saisissait promptement et énonçait clairement tous les divers aspectsd'unesituation,etcomme il savait en général accommoder les choses et dénouer les difficultés. S'il avait à combattre le sentiment d'un de ses conseillers, c'était toujours avec douceur et respect, ne se rendant qu'à la raison et ne décidant qu'après la lumière faite. A ce sérieux surnaturel qu'il apportait à l'examen des affaires, il joignait ordinairement ce charme et cette gaîté de bongoût qui lui étaient propres, et que son esprit si français savait si bien servir. Quand venaient au Conseil ces déplorables affaires que Notre -Seigneur prévoyait sans doute quand il disait: Necesseest ut veniant scandala, l'Evêque, avec une grande force d'âme, conservait un calme entier, agissait avec une prudence parfaite et maniait avec une discrétion admirable la houlette qui dirige et la verge qui châtie. C'était dans la solitude, devant Dieu, et la nuit surtout, qu'il donnait libre cours à sa douleur et à ses larmes. Que de fois je lui ai vu les yeux remplis quand il parlait de ces sortes de peines ! »

Ses relations avec ses prêtres n'étaient pas familières : c'étaient celles de l'autorité, mais d'une autorité

tempérée de bonté et mitigée de respect. Nous avons entre les mains des preuves généreuses de cette paternité, ou mieux de cette fraternité noblement secourable, envers quelques-uns d'entre eux qui étaient dans l'affliction. Nous n'en citerons qu'une seule, de cette même année 1879. Un de ses prêtres et anciens amis, ayant subi une perte considérable d'argent, et cette perte fondant sur lui pendant une période de douloureuse infirmité, le Cardinal lui en écrivit la noble lettre que voici: « Un mot de Mgr d'Anthédon m'apprend le dur échec qui vient s ajouter à. vos souffrances physiques. Je vous demande une grâce. Il a plu à la bonne Providence d'augmenter mon revenu au delà de l'augmentation de mes charges. Sans que vous soyez redevable à aucune caisse quelconque de mon administration, donnez-moi la consolation de vous continuer, si je le puis, tout le revenu qui va vous échapper. Et que ce ne soit connu que de vous et de moi, votre Evêque et votre ami, qui prie quotidiennement pour vous Notre-Seigneur et sa sainte Mère de qui vous êtes aimé. »

Autour de lui sa bonté et sa gracieuseté rayonnaient sur sa maison, ses amis, ses serviteurs. Le vieux ménage octogénaire qui gardait la porte de son palais épiscopal nous a raconté avec attendrissementles attentions aimables qu'avait pour eux le grand Évêque, qui parfois leur apportait les premières Heurs de sa campagne, ou quelques beaux fruits choisis de son jardin. L'allocution qu'il lit, en 1877, au mariage de ses domestiques, Joseph et Joséphine, est d'une déhcatesse et d'une condescendance paternelle. 11 s'applique à luimême ces paroles de l'Ecriture : « Si vous avez un serviteur sensé et fidèle, aimez-le comme vous-même, puisqu'il se donne tout entier à vous, et traitez-le comme un frère. »

Par sa tendresse envers sa mère, on devine ce qu'il fut

poiirsafanûlle, son frère, ses neveux et ses nièces. It leur faisait, un jour de mariage, ces nobles et modestes recommandations, en présence de sa parenté réunie: « Toute votre ambition sera de devenir humbles et irréprochables dans la condition où l'adorable Providence vous a placés. Vous n'envierez point de vous égaler, par le luxe, à un rang dans lequel elle ne vous a pas fait naître. Vous serez contents du sort qui vous a été donné, et de la place qui vous a été marquée ici-bas par l'arbitre et le dispensateur suprême de tous les biens... Que la très sainte Vierge Marie, de son sanctuaire de Chartres, auquel nous enchaîne la devise qui restera le seul titre d'honneur de tous les miens, Tuvs sum ego, joigne sa bénédiction à celle de son divin Fils ! »

Sa famille ne fut pas ingrate. L'année dernière, on bénissait et on inaugurait, dans l'église de Pontgouin, un splendide vitrail représentant le cardinal Pie à genoux devant la statue de Notre-Dame de Chartres. C'était le don reconnaissant d'une de ses parentes qui, dans la détresse de ses affaires, ayant eu recours à l'Evêque, avait pu, grâce à son secours, relever son commerce. Maintenant elle lui rendait largement, sous cette belle forme, la somme que son bienfaiteur lui avait autrefois généreusement donnée.

Tel fut Mgr Pie envers Dieu et envers tous. Quelqu'un qui l'abien connu dès sa jeunesse sacerdotale, a pu nous écrire de lui que sa qualité dominante et distinctive était la fidélité. Il a été fidèle à sa mère, à sa famille, à sa paroisse natale, à Charires, à son vieil évêque, à ses premiers maîtres et ses premiers bienfaiteurs, à Saint-Sulpice, à ses condisciples, à ses confrères, à ses élèves, à ses amis de la première comme de la dernière heure, à ses foyers, à ses autels. Il a été fidèle à Poitiers et à son diocèse qu'il n'a pas voulu quitter, à ses frères dans l'épiscopat, à ses

conseillers et à ses auxiliaires, à ses serviteurs et à ses protégés, comme on le verra par les souvenirs déposés pour chacun dans son testament. Il a été fidèle à ses études, à ses affaires, à ses entreprises et à ses fondations, fidèle aussi à son ministère de chaque jour, ainsi que l'attestent les six grands volumes où , pendant trente-un an s, il a consigné ses actes pontificaux sans une seule interruption, jusqu'à sa dernière semaine. Il a été fidèle à la vérité tout entière, fidèle à son devoir et à l'obéissance, malgré la contradiction, malgré la persécution, jusqu'à lui sacrifier sa réputation : et cela simplement, sans affectation, sans le dire, et sans se croire pour cela meilleur qu'un autre. Il a étéfidèle à Jésus-Christ, à son Eglise, à sa patrie, au Saint-Siège et au Pape, à laRo^^auté et au Roi. Il a été fidèle à Marie dont le nom fut le dernier prononcé par ses lèvres, la nuit même qui l'emporta dans une nouvelle vie. Il était donc bien temps que Dieu, qui, lui aussi, est fidèle, lui fît entendre la parole de son Evangile : Euge serve bone et fidelis, et l'appelât à entrer dans la joie de son Maître.

Mais il fallait auparavant que ce précieux métal passât par le creuset, et ce fut le suprême travail de la bonté de Dieu sur son pontife. Mgr Pie était d'ailleurs un ami de la croix. « Le souvenir du Cardinal qui a laissé dans mon esprit l'impression la plus profonde, nous écrit Mgr l'évêque de Saint-Dié, est celui de ses idées et de ses sentiments à l'égard delà Croix. 11 était convaincu que la Croix était comme la condition nécessaire de tout bien spirituel ; c'est une pensée qui revenait dans ses conversations intimes. Que de fois il m'a redit et expliqué ce verset : Regnavit à ligno Deus ! »

Sa santé, toujours fléchissante, était la première de ces croix. A l'infirmité de ses jambes se joignaient des névralgies qui le privaient souvent de sommeil. Un jour qu'on parlait devant lui de misères semblables,

il leva les yeux au ciel avec une expression d'angoisse et de douleur qui disait assez ce que lui-même avait à souffrir de tels maux : « Enfin soit ! dit-il ; car il n'y a que la douleur qui soit féconde : in dolor^e paries. »

Mais la croix la plus lourde qu'il portât à cette époque fut bien celle de l'opinion, qui, ignorant ses discours, ses résistances coiu'ageuses, ses protestations superbes, tout ce que nous venons de lire, et surtout ignorant les services inappréciables de ses négociations, et ne le voyant pas paraître comme à l'ordinaii'e sur le front de la bataille, se mettait à douter de lui et à ne plus le reconnaître. C'était donc sa réputation, son ancienne gloire militante, sa dignité d'Evêque qui subissaient une éclipse. Mgr Gay nous déclare qu'il ne croit pas que jamais l'Evêque de Poitiers ait eu à faire un sacrifice plus héroïque et plus méritoire aux yeux de Dieu. Mais il témoigne en même temps cfu'il en était bien capable ; et nous en avons la preuve. Il n'en est pas de meilleure que cette note intime, plaintive et résignée, que nous trouvons dans ses papiers, et que tout nous permet de placer à cette époque.

Là le Prince de l'Eglise s'exhorte à tout souffrir et à tout attendre de la justice divine. « Sustine sustentationes Dei : supporte les épreuves de Dieu, se dit-il à luimême. Ne festina in teynpoi^eohductionis. Ne t'impatiente pas lorsqu'un nuage passe sur ton nom. Oui, il y a un temps où nous sommes méconnus et comme enveloppés d'ombre. Ne te hâte pas trop de croire, pendant ce temps-là, que tu as le dernier mot de Dieu sur toi et ta destinée. Dieuselèv^era, il approche, la lumière se fera sur toi ; ce seront des flots de lumière ! Tiens- toi donc uni à Dieu et comme collé à lui : Cunjungere Deo et sustine. Ces épreuves humiliantes te préparent une phase meilleure; etune gloire croissantecouronnerales années delà finde ta vie: Ut crescatin novissimo viiaiiia...

Sache donc subir les douloureux appareils qui te sont appliqués, sache garder la patience dans l'humiliation : car comme l'or et l'argent sont éprouvés par le feu, ainsi les hommes acceptables ùeDieu^ dignes d'être reçus de lui, hominesvero receptibiles, s'éprouvent dans le creuset de Vhumiliation. — Entends bien, non pas seulement de la tribulation, la douleur a encore quelque chose de noble, — mais de l humiliation qui couvre de honte la nature, qui atteint les dernières profondeurs de la fierté innée. Voilà l'expérience à la suite de laquelle Dieu reçoit un homme, comme un architecte reçoit un ouvrage quand il fait ses preuves... Crede Deo, et recuperabit te. A l'heure où tu[sembles perdu, crois en Dieu, tie-toi à lui, et il te réhabiUtera. »

C'est donc ainsi qu'il faisait, qu'il espérait, qu'il souffrait, qu'il se consommait devant Dieu et devant les hommes, quand ilrésolut d'aller de nouveau prendre lesinstructionsdu pape Léon XIII, dans un voyage à Rome qui devait être le dernier.

Avant son départ, il publia son Mandement pour le carême de 1880. 11 y disait : « Obéissant aux intentions que le Saint-Père nous a manifestées l'automne dernier, nous devons prochainement reprendre la route de Rome et y séjourner quelques semaines. Nous aurons à nous y pénétrer de plus en plus de Tesprit dans lequel, en union'avec ses pensées et ses vues, nous devons accomplir notre ministère d'enseignement, et participer, en ce qui nous concerne, au gouvernement sacré à travers des temps si difficiles. L'Encyclique qui parvient aujourd'hui même entre nos mains nous révèle, une fois de plus, comment la force et l'intégrité de la doctrine peuvent et doivent se combiner avec les ménagements de la charité, et dans quelle mesure la suavité du régime ecclésiastique est susceptible de tempérer les applications de la loi dont l'Eglise est l'interprète, v

Cette Encyclique, concernant le sacrement du mariage, restera certainement une des plus instructives entre celles que Léon XIII a adressées au monde. L'Evêque la commente, l'explique, mais il veut qu'en proclamant hautement la vérité, on tienne compte aussi des opportunités. « Notre apostolat, dit-il, comme celui de saint Paul, n'omet jamais de se placer à un double pointdevue: envisageant les choses, ou du côté de Dieu à qui il faut rendre hommage par la confession plénière de la vérité et par l'affirmation totale de ses droits,, ou du côté des hommes dont il faut gagner les esprits en ménageant parfois leur infirmité intellectuelle : sive mente excedimus Deo^ sive sohrii sumits vobis Ceci est affaire de conduite, question de temps ; et l'esprit de Dieu dirige ses ministres dans l'appréciation continuelle du devoir à cet égard. Mais malheur à vous, et malheur à nous-mêmes si la crainte de manquer par excès nous conduisait à pécher par défaut, et si notre réserve devenait l'effacement! Dans l'état actuel du monde, on l'a dit, les demi-moyens sont frappés d'impuissance. Les demi- vérités seraient plus inefficaces encore. »

Sa dernière parole était le vœu que « notre grand Pontife Léon XTII réussît pleinement dans l'initiative qu'il avait prise d'offrir loyalement et paternellement sa main aux nations chrétiennes et à leurs chefs ». Visiblement c'est de l'esprit de ce Maître que ces pages s'inspirent. Un souffle de paix les anime, et ce souffle vient du Vatican. Mais si la charité a ses condescendances, la vérité, on le voit, ne perd rien de ses droits. Elle se prononce sans faiblesse, jusqu'à ce que sa grande voix retrouve ses beaux éclats, ainsi que nous le verrons.

Ce Mandement étant publié pour tout le diocèse, l'Evêque prit congé des diverses communautés religieuses de la ville. Il visita le Sacré-Cœur. « Nos maux sont

grands, jdit~il, parce que nous sommes dans un temps de transition et d'enfantement; nous approchons de la fin du cinquième âge du monde. Mais, au sixième, nous aurons quelque consolation, sans obtenir cependant le triomphe comi)let qui ne nous sera donné qu'au Ciel. Pour nous, sans chercher à pénétrer le secret de ces divins conseils, à l'exemple de Siméou et de la prophétesse Anne, croyons à la rédemption spirituelle d'Israël plutôt qu'au rétablissement temporel et prospère du royaume d'Israël. Nos épreuves actuelles pronostiquent, pour le peuple chrétien, une époque de consolation qui doit nous donner patience et nous inspirer confiance dans le secours d'en haut. » Cet entretien se prolongea durant trois quarts d'heure. L'Évêque semblait dans une sorte de contemplation de l'avenir : c'était la dernière fois qu'il parlait à cette communauté.

Le 6 mars, il fut visiter la Prieure du Carmel, et il lui demanda de prier pour son voyage. Il paraissait malade. 11 avoua qu'il souffrait chaque nuit d'une lourde oppression. « Mais qu'importe ma santé ? ditil; ce qu'il y a d'important, cest qu'allant à Rome, je travaille pour l'Eglise et la gloire de Dieu. Demandez à Notre-Seigneur qail me ramène sain et sauf de corps et d'âme, s'il lui plaît. »

11 n'oublia pas les pauvres. Le 7 mars, il envoya au président de la Conférence de Saint-Vincent-de- Paul un billet de banque avec ces mots : « Ne pouvant pas participer cette année à votre fête annuelle du P"" dimanche de Carême, je vous prie de vouloir m'associer quelque peu à vos œuvres de charité, regrettant d'être condamné à vous faire une offrande trop modeste. Toutes sortes de bénédictions à la Conférence et à tous ceux qui y participent : qu'ils veuillent bien prier pour leur père très dévoué. »

Le Cardinal prépara ce dernier voyage de Rome, comme s'il ne devait pas en revenir. Le P"" mars, il

avait revisé son testament auquel il avait joint un codicille. Il quitta Poitiers le 9, après avoir laissé aux pieds de ta statue de sa Mère céleste ce simple cri d'adieu : « Siib iuum prœsidium, et patrocinium sanciissimi Sjjoyisi tui^ ô fidelis Virgo et Mater meal Sous votre garde et sous la protection de votre très saint époux, ô Vierg-e fidèle, ma mère ! »

A Paris, il eut des entretiens presque quotidiens avec le Nonce , Mgr Czacki , sur les atfaires de l'Eglise et du gouvernement. Il écrivait le II mars à Mgr de Saint- Dié : « Je ne veux me rendre à Rome qu'avec quelques renseignements précis sur la tournure que vont prendre les choses. Le gouvernement est sous le coup des sommations de la Chambre, et il ne sait pasencore ce qu'il fera. Le Nonce me conseille de n'etfectuer mon départ qu'après avoir vu MM. Grévy et Freycinet, dans le courant de la semaine qui va suivre, de manière à parler au Pape avec quelque connaissance de cause. » Il vit en eifet le Président delà République, de M. Freycinet, M. Lepère, M. Flourens, directeur des cultes. On était à la veille des sinistres décrets du 29 mars contre l'enseignement congréganiste et les maisons religieuses. Il fallait ou arrêter ou du moins amortir le coup. On disait dans les journaux, non sans quelque raison, que le Cardinal Pie négociait dans ce sens. Il déploya à Paris une activité extraordinaire. Il visita les principaux personnages du Parlement et de la presse catholique. Il s'entretint beaucoup avec le cardinal de Paris. Il visita plusieurs couvents, toujours pour y recommander les besoins du pays avec ceux de son âme. Puis, la situation des esprits et des pouvoirs lui étant bien connue, et sa mission déterminée, il prit le chemin de Rome.

11 fit le 21, dimanche des Rameaux, une station à Chambéry, où, ayant pontifié, il se rendit là encore aux

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monastères du Carmel et de la Visitation pour demander des prières : c'était bien le Pontife qiii « prie beaucoup pour le j^euple ». La nuit qu'il passa en wagon, du 21 au 22, pour se rendre à Turin, fut une nuit de vives souffrances. Il venait de recevoir et de distribuer les Palmes dans la cathédrale de Chambéry. Après avoir célébré le triomphe de Bethphagé, nallaitil pas au Calvaire ?

Arrivé souffrant à Rome, le 23, mardi saint, il se confessa le 25, et passa une partie de celte journée du Jeudi Saint en de pieux exercices. La inatinée fut donnée à la Confession de Saint-Pierre et la soirée à la maison des Filles de la Croix établies au palais Borghèse. Jamais voyage de Rome n'avait été pour lui, autant que celui-là, un voyage de piété et une station de l'âme sur la terre des saints.

Le 26, Vendredi -Saint , il visita les insignes reliques de l'église de Sainte-Croix de Jérusalem, et adora le bois de la Croix. Le même soir, à six heures, il fut admis à l'audience du Saint-Père, avec lequel il eut une heure et demie d'entretien tout confidentiel isur les choses du temps.

Elles s'aggravaient en France. Le 1 "' avril, Mgr Pie alla en conférer de nouveau longuement avec le Pape. On venait d'apprendre, ce même jour, que les décrets d'expulsion portés contre les Religieux non autorisés avaient été lancés le lundi de Pâques, 29 mars. On devine quelle fut sa douleur et celle du Saint-Père ! Immédiatement, 2 avril, une lettre de lui partit pour Bordeaux, à l'adresse de son ami, M. labbé Gervais, vicaire général de Mgr Donnet, à qui elle devait être par lui communiquée : « Monsieur le vicaire général, les deux décrets du 29 mars nous sont parvenus ici dans la journée d'hier. On ne doute pas que lepiscopat ne renouvelle, par provinces, la manifestation qui s'est si heureusement produite lors de la présenta-

tion de la loi Ferry. Je vous prie de dire à Son Eminence quéloigné encore pour quelques semaines, je l'autorise pleinement à joindre ma signature à celle de Mgr son coadjuteur et de nos comprovinciaiix, au bas de la lettre qu'Elle ne va pas manquer d'adresser à M. le Président de la République.

« La Compagnie de Jésus et les divers Instituts enseignants ont rendu de trop bons et trop grands services à la religion et aux familles ; les réguliers de tout ordre ont trop fructueusement accompli toutes les parties du ministère sacré de la prédication et de la direction des âmes, pour que nous omettions de leur payer le tribut public de notre gratitude, et de signaler l'immense tort que leur disparition causerait à la France chrétienne.

« Mon diocèse ayant participé, plus qu'aucun autre peut-être, au bénéfice de leur précieux concours, j'aurais une dette de justice et une dette de cœur à acquitter personnellement et publiquement, si je ne savais qu'il appartient à Son Eminence de se faire l'interprète autorisé de toute la métropole. »

Ecrite quelques heures après une audience du Pape, il n'était pas douteux qu'une telle lettre ne se fût inspirée de l'esprit dejustice et de vérité que le Cardinal recevait de son foyer même, en cette heure critique .

Les flots de douleur qui s'amoncelaient dans le cœur de l'Evêque de Poitiers, faisaient publiquement explosion dans sa prière. C'est une prière, eneffet, quel'allocution qu'il prononça, le samedi 10 avril, dans une ancienne église de la place Navone, jadis dédiée à saint Jacques, et rendue récemment au culte sous le vocable de Notre-Dame-du -Sacré-Cœur. Saluant Marie sous la figure de la charitable Rebecca, en permanence auprès de la fontaine de vie : « Ouvrez donc, ô Marie, lui dit -il, ouvrez cette veine d'eau qui est le Cœur de Jésus, à tant de cœurs que dévore, à l'heure

présente, la douleur et l'inquiétude. Ouvrez-la, cette source du Cœur de votre Fils, à ces peuples infortunés qui le renient, à ces sociétés mourantes qui l'abandonnent. Ouvrez-la à la France et à sa capitale

Ouvrez -la, cette source divine, particulièrement au Chef de tous les pasteurs et de tous les troupeaux, à ce Léon dont nous saluons aujourd'hui la fête. >. Le 10 avril était, en elfet, le jour de saint Léon, le pape vainqueur de l'hérésie et de la barbarie, et la fête patronale de son auguste successeur.

Mgr Pie souffrait toujours. La doideur indignée que lui causaient les maux dont l'Eglise était atteinte ou menacée aggravait son propre mal. Un jour, 12avril, qu'il était allé se reposer à Albano, il avait eu bien de la peine à atteindre le bord du lac, s'appuyant sur un bras ami, et s'arrêtant souvent. Mais lorsqu'il put s'asseoir, et que de la montagne, il put embrasser du regard la campagne romaine, avec la ville éternelle empourprée par le soleil, les monts Sabins, le Soracte, les eaux tranquilles du lac reposant à ses pieds, alors la majesté et la beauté du paysage semblèrent passer dans l'éclat de sa conversation ; il rappela toutes les grandeurs de cet Etat de l'Eglise , riche de tant de souvenirs ; et, oubliant sa souffrance, il se laissa longtemps emporter parl'ardeur de son amour filial et de son éloquente admiration.

Quelques jours après, 20 avril, c'était Ostie qu'il visitait. Là, au bord de la mer, il livra toute son âme au souvenir de saint Augustin et de sa mère Monique se faisant leurs derniers adieux, dans un transport céleste, sur le même rivage. 11 se rappela sa propre mère : mais pour lui, hélas! Monique n'était plus.

Durant ces journées romaines, il avait aussi visité le tombeau de Pie IX, et il s'était beaucoup entretenu avec Tâme de ce père fidèlement aimé. Une de ses consolations avait été de conférer l'ordre de la prêtrise à

un de ses diocésains, AI. de la Sayette, dans la chapelle du Séminaire français. Après l'ordination, le nouveau prêtre, se rendant à l'autel du Saint-Sacrement, alla donner la communion à une vénérable dame agenouillée entre deux jeunes hommes. C'étaient sa mère et ses frères. Cette mère, qui venait de sacrifier son fils, n'allait pas tarder à se sacrifier elle-même dans l'admirable Institut des Petites-Sœurs des Pauvres.

Le Cardinal, cette fois encore, avait beaucoup exploré les archives du Concile du Vatican, et obtenu d'emporter quatre volumes de documents qui devaient lui servir à écrire l'histoire de cette assemblée. 11 était temps de repartir, mais il lui en coûtait plus que jamais de le faire : avait-il le pressentiment qu'il ne reviendrait plus?

Le 25 avril, jour de l'audience que le Pape devait accorder au pèlerinage national français, TÉvêque de Poitiers convoqua ses diocésains dans son église de Sainte-Marie-de-la-^'ictoire, et il leur adressa quelques paroles après l'Evangile. C'était le commentaire de son antienne favorite: « Sancta Maria^succurre tniseris^ de laquelle il tira des applications aux maux de l'heure présente. Il appliqua surtout Y intervent jpro clero^ et V intercède j^ro devoio femineo sexu^ aux nécessités des congrégations religieuses si menacées alors: l'émotion de sa voix en disait plus encore que son discours.

« Le soir de ce jour, raconte un de ses compagnons de voyage, le Cardinal fut prendre congé de l'ambassadeur, M. Desprez, avec lequel il resta une vingtaine de minutes en conversation confidentielle : en a-t-il emporté le secret dans la tombe? De là nous vînmes au Vatican. Monseigneur était silencieux; il tenait ses deux mains jointes sur sa poitrine ; on sentait, à le voir, que son cœur était triste. La vue du Tibre amena sur ses lèvres un souvenii' classique ; mais ce ne fut

qu'un éclair, auquel succéda de nouveau un silence que rien ne vint plus interrompre. Son entretien avec le Saint-Père dura une longue heure.

« Hélas! c'est tout ce qu'on en sait. Mais, lorsqu'ensuite nous fûmes introduits auprès de Sa Sainteté, le Cardinal avait repris sa physionomie sereine, et il nous présenta avec sa bonne grâce accoutumée. L'audience terminée, le Pape quitta le bureau près duquel il était assis, et, tenant le Cardinal embrassé, il lui renouvela sa demande de revenir bientôt. Puis, il lui dit adieu in osculo sancto. Ce fut la dernière parole que Mgr Pie entendit de Léon XIII. »

Le même témoin rapporte qu'au sortir de là, l'Evêque put à grand 'peine monter les escaliers qui conduisaient chez le cardinal Secrétaire d'Etat. «Appuyé sur le bras d'un ami , haletant, respirant avec difficulté, il fit cette ascension avec tant de lenteur et de précaution qu'on eût dit que le fil de sa vie allait se briser au moindre effort. Au retour, ce fut le même silence. Nous avions le cœur serré d'une pénible émotion. Je le remerciai du bonheur qu'il m'avait procuré ; il m'embrassa et me répondit : Je suis heureux de von s avoir fait ce plaisir, et il se renferma au Séminaire français. »

Peu s'en fallut que ce jour ne fût le dernier pour le Cardinal. Il eût été digne de son âme romaine de s'exhaler à Rome, aux pieds du Pontife romain. Mais Dieu lui ménageait le retour dans sa patrie, afin qu'il j pût jeter un dernier et grand cri en faveur de cette Eglise qu'il avait tant. aimée.

Le lendemain donc il quitta Rome. Arrivé à Paris le 26, il y passa huit jours en entretiens avec le Nonce, Tarchevêque, le ministre de Freycinet, M. Flourens, quelques amis ; mais ces visites officielles, ces négociations, ces supplications le laissèrent sans espoir de sauver les Congrégations et d'arrêter la main du gou-

vernement. Quand, le 5 mai, il revit sa ville de Poitiers, il ne manqua pas d'aller , selon son habitude, s'agenouiller d'abord à Notre-Dame -la-Grande, puis il rentra à Tévêché, où l'on remarqua l'altération de ses traits et sa tristesse profonde. Un de ses vicaires généraux , M. de Béchillon , l'interrogea sur les affaires publiques. « Je ne vous demande qu'un mot, Monseigneur, lui dit-il : conservez-vous encore une lueur d'espérance? » — « Aucune, répondit- il avec insistance. Ils iront jusqu'au bout. »

Le surlendemain, il demanda la visite de son médecin, M. de la Mardière. Le docteur, qui était son ami, amena l'entretien sur les Lettres écrites alors par plusieurs évêques contre les Décrets du 29 Mars. « Et cependant, ajouta M. delaMardière, est-il possible que vous étant à Rome, au moment où le Pape vient d'adresser au gouvernement une réponse si énergique contre cette proscription, vous n'ayez pas été pour quelque chose dans cet acte ? — Je le crois bien, répondit le Cardinal en souriant. Cette lettre a été écrite presque sous mes yeux. »

Il expliqua ensuite fort clairement sa réserve. Comme personne ne connaissait mieux que lui le clergé de France, il avait pour mission formelle c'e ménager tant qu'il pourrait son crédit auprès des pouvoirs pubhcs, afin de s'employer à épargner à l'Eglise de mauvais choix d'évêques. « Or, docteur, demanda-t-il, cela n'est-il pas autrement important qu'une Lettre militante, si brillante et si vigoureuse qu'elle soit '? »

Il n'écrivit pas, il parla. Voici l'heure enfin où l'indignation qu'il n'avait encore pleinement épanchée qu'avec les prêtres, eut son éclat public. Il avait pu décider un de ses chanoines les plus estimés, M. Emmanuel de Briey, frère de l'évêque de Saint-Dié, à accepter lacoadjutoreriede Meaux. Il s'en félicitait comme d'un choix tout à fait dans l'esprit de l'Eglise ; et à peine de

retour, il se disposa à le sacrer solennellement dans la cathédrale de Poitiers. Il fit le discours et il le fit grand. Dénonçant à son nouveau frère quels combats Tattendaient, il exposa de cette sorte la situation : « A l'heure qu'il est, mes Frères, voici que, non pas par un attentat fortuit et accidentel, non point par un emportement subit de violence imputable à celui-ci ou à celui-là, mais comme évolution progressive et comme déduction logique de maximes sacrilèges élevées à la hauteur de principes et de dogmes sociaux, à l'heure qu'il est, Dieu est sommé de céder sa place à l'homme, de lui transporter sa souveraineté, de soumettre son Décalogue et son Evangile aux revisions de la loi humaine, de se dessaisir de la part qu'il s'était réservée sur le temps et sur l'espace pour le service de son culte, en un mot, de renoncer à tous ses droits, désormais annulés devant les droits de l'homme. Et parce que l'Eglise est ici-bas la personnification de l'ordre divin, voici qu'elle est menacée, qu'elle est atteinte dans tous ses représentants et ses organes, dans les diverses formes de son action, et jusque dans les conditions essentielles de son recrutement et de son existence. »

Il aborda le sujet des congrégations : « Nos plus généreuses milices sont condamnées à périr. Comme au temps d'Estlier, le jour où l'édit a paru a été un jour de ténèbres et de péril, de tribulation et d'angoisse, et une immense frayeur s'est répandue sur la terre. Toute la nation des justes est dans le trouble à l'aspect des maux qui l'attendent et du sort qu'on lui prépare. Seigneur, mon Dieu ! nos propres péchés ou nos entêtements d'erreur s'opposeront-ils à ce qu'elle soit exaucée, la prière qui, de tant et tant d'âmes, s'élève vers vous, notre unique libérateur? Cette clameur unanime de toute la hiérarchie épiscopale et de toute la tribu ecclésiastique, ce cri de détresse de tant de pères et de mères jaloux de la liberté des écoles où

sont élevés leurs fils, cette confiance à la fois résignée et résolue de plusieurs milliers de sectateurs de la vie parfaite, est-ce que tout cela ne montera pas jusqu'au trône de votre miséricorde et de votre toutepuissance? »

Et puis, réclamant, « sous un régime d'institutions libres, le droit de redire les paroles que l'indépendance épiscopale pouvait faire arriver aux oreilles des Césars du quatrième siècle », ^Mgr Pie empruntait le langage de saint Hilaire pour faire entendre aux maîtres de la France les plus énergiques et les plus pathétiques adjurations que la justice opprimée puisse adresser sans espoir à la force oppressive. L'accent de sa voix, la couleur de son visage, son regard, son frémissement visible, ajoutaient encore à la force de son discours , et trahissaient la généreuse émotion d'une rentrée en campagne.

Il le déclarait d'ailleurs : il ne parlait pas ainsi en son nom personnel seulement ; il revenait de Rome ; on le savait, il en faisait ressouvenir : « Et quand nous tenons ce langage, nous partageons avec Notre Très Saint-Père le Pape, avec le prudent mais vaillant Léon XIII, le sentiment profond que nous plaidons la cause des intérêts de la religion. »

Après les énergies, il faudrait dire aussi les grâces de ce discours ; l'évocation du nom de Bossuet, et la gloire héréditaire pour tout évêque de Meaux d'être « le fils de l'aigle, et de pouvoir, par droit de succession, s'appuyer sur ses écrits pour se rapprocher de son vol : velut magnœ aquilœet altissimè volanti pullusnoninutilis è joropinquo advolans» ; puis les noms des deux frères Albert et Emmanuel de Briey associés désormais dans l'épiscopat, comme ceux de Pierre et d'André, de Basile de Césarée et de Grégoire de Nysse. Mais tout cela disparaissait dans l'éclat du grand sujet dont tous les cœurs étaient pleins. « L'au-

ditoire sortit de là joyeux et fortifié, comme l'est une armée quand elle retrouve à sa tête son chef le plus illustre et le plus victorieux. Personne ne s'y trompait : ce qu'on venait d'entendre, c'était une proclamation, une préface, un programme. La grande voix ne se tairait plus. Avec la triple ma,jesté de la pourpre, de l'âge en sa plénitude, de la pensée en toute sa lumière , on pouvait tout attendre du grand Cardinal... Mais, hélas! quelques jours après. Dieu faisait un signe, et l'athlète tombait au seuil de la carrière qu'il venait de s'ouvrir. »

Epuisé par ces émotions, brisé par ces douleurs plus encore que par les fatigues de son voyage à Rome, le Cardinal se disposait à aller achever dans sa campagne de Mauroc la Lettre synodale déjà commencée sur la Constitution Pastor œternus et l'InfaiUibilité pontificale, avec les faits historiques du dernier Concile, dont il venait de rapporter les documents authentiques. Il voulait prévenir surce grave sujet les interprétations de l'esprit de parti. « Je ne ferai pas d'éclat, disait-il, si on n'en fait point ailleurs. Mais si quelque nouveau Fra Paolo Sarpi vient à fausser l'histoire, je veux venir en aide aux Palavicini de l'avenir. »

Cependant il avait à acquitter une promesse et à remplir un devoir : il s'était engagé auprès de Mgr Sébaux, évéque d'Angoulème, à venir pontifier chez lui le jour de la Pentecôte et présider le lendemain la réunion des Œuvres catholiques ouvrières. Le sauiedi matin, 15 mai, il consulta son médecin, et, malgré la fatigue, il résolut de partir. « La veille du départ, dit Mgr Gay, j'allai le voir à l'évêché ; je le trouvai si souffrant et si changé, que j'en eus une vive peine et ne pus me défendre de le dissuader de son voyage. Voici sa réponse textuelle: » Il est vrai, ce voyage m'est pénible ; mais j'ai promis, etje ne déteste rien tant que de manquer de parole ».

Le Dimanche, après l'Evangile, il fit Tliomélie dans la cathédrale d'Angoulême remplie d'une foule pressée. 11 parla, avec une grande élévation de doctrine, de la première et de la seconde création de l'univers et de l'homme, par l'Esprit créateur et vivificateur. Ayant expliqué la mission de l'Esprit-Saint dans les âmes, il s'étendit ensuite sur sa mission analogue dans les sociétés. Là encore il parla très énergiquement de l'état présent des affaires publiques. « Ce qui arrive aux peuples quand l'esprit de l'homme exile l'Esprit de Dieu, notre pays l'a vu de ses yeux, et puisse-t-il ne plus le voir de nouveau ! Ce n'est rien moins que le retour à la barbarie. Ah ! que deviendrait le monde, si l'Eglise n'y conservait l'Esprit de Dieu ? Mais elle ne conservera cet Esprit qu'à la condition de combattre l'esprit contraire. Attaquée, elle se défend, c'est son droit et son devoir. Ce qui a été annoncé à son divin Époux, c'est son histoire à elle-même : Dominare in medio inimicormn titorum : elle règne en combattant, environnée d'ennemis ! »

Mais où vibre l'âme de rEvêqne,c'est dans ces derniers mots qui furent, à son insu, son adieu à la chaire et la déclaration de sa volonté dernière : « Vous tous, mes Frères, si vous êtes condamnés à voir le triomphe du mal, ne l'acclamez jamais. Ne dites jamais au mal : tu es le bien ; à la décadence : tu es le progrès ; à la nuit : tu es la lumière ; à la mort : tu es la vie. Sanctifiez- vous dans le temps où Dieu vous aplacés ; gémissez des maux et des désordres que Dieu tolère; opposez-y l'énergie de vos œuvres et de vos efforts, maintenez toute votre vie pure des erreurs, libre des entraînements mauvais : de telle sorte qu'après avoir vécu ici-bas unis à lEsprit du Seigneur, vous soyez admis à ne faire qu'un avec Lui dans les siècles des siècles. Qui adliceret Domino unus spiritus est. Amen. »

Le lendemain, lundi de la Pentecôte, le Cardinal

dit sa messe à Técole ecclésiastique Saint-Paul :ce fut sa dernière messe. Il y lut dans l'évangile ces paroles de Jésus au docteur de la loi : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que tous homme qui croit en lui ne périsse pas, mais obtienne la vie éternelle ». L'entretien familier qu'il eut ensuite avec ces jeunes enfants fut plein d'une bonne grâce charmante. Il répondit à leurs compliments avec une familière et spirituelle modestie, en rappelant un mot que le bon M. Samoyault ne manquait pas de lui dire à chaque fois qu'il le voyait complimenté de la sorte : « Pas vilain, ce compliment-là. .. mais un peu exagéré tout de même, un peu exagéré ! — Eh bien ! mes enfants, ce que M. Samoyault n'est plus là pour me dire, il faut que je me le dise à moi-même pour ne pas me laisser aller à la vanité : vos compliments sont trop aimables pour n'être pas exagérés. » C'était bien le fond de son âme.

Comme ces enfants, dans leurs chants, avaient parlé des angoisses du temps présent, il leur dit que, « étant jeunes, eux du moins verraient se lever de meilleurs jours pour l'Eglise, la patrie et la société, et que cet avenir meilleur serait en partie leur ouvrage; mais que lui, vieux qu'il était, ne verrait pas ce temps heureux, et qu'il n'espérait plus de beaux jours que dans le Ciel ».

Au déjeuner de lévêché, qui réunit l'élite des hommes de Ijonnes œuvres, on admira la distinction et le -tact parfait avec lequel il savait dire à chacun le mot à propos et le mot personnel. Il excellait dans cette qualité princière.

La réunion de la journée, de deux à trois heures, fut un triomphe pour lui. Plus de cinq cents catholiques se pressaient dans la salle. Après l'évêque d'Angoulême et les principaux directeurs des œuvres, le Cardinal prit la parole et se livra à une causerie familière sur l'apostolat de ces hommes de bien. « Dans

les premiers siècles du cliristianisme, certaines lois, favorables aux associations pour le soin des sépultures, avaient permis aux chrétipiis de demeurer trois cents ans au milieu de leurs tombeaux et au pied de leurs autels, sans être expulsés par la police d'alors, plus tolérante que ne le serait la police d'aujourd'hui. De même devons-nous user de tous les moyens légaux poiu" défendre les droits de l'Eglise. Nous passions alors du paganisme au christianisme ; aujourd'hui, nous passons du christianisme au paganisme. La sécession se fait, elle va jusqu'à l'exclusion du crucifix de l'école et de l'hôpital. Mais, à défautdes institutions publiques, les œuvres privées nous restent. Accomplissons-les, en union avec la direction du Saint-Siège. Ce doit être une imion d'intelligence et de cœur. Il ne s'agit pas seulement d'être ?"éS(!y/;?^s, mais il faut être attachés à son enseignement. Nul fruit de grâce et de foi ne se produira sans cette soumission. » Le Cardinal recommanda l'obéissance au Syllahus^ dont il précisa le vrai sens; puis il finit par de pieuses paroles de saint Augustin sur la Bénédiction qu'on souhaitait aux ouvriers dans l'Ancien Testament. De longs applaudissements iuterromriirent souvent et suivirent ce discours.

Après la séance, Mgr Pie reçut les hommages d'im excellent Religieux, le Père "Folleville, des prêtres de la Société de Marie ; tout de suite il lui parla du vénérable Grignon de Montfort, fondateur de sa Société: « Où en est le procès de sa Béatification ? Espérons, mon cher Père, qu'il aboutira bientôt. Il y a si longtemps que nous l'avons demandé! Notre prochain concile provincial se tiendra à Luçon ; et de là nous nous rendrons à Saint-Laurent-sur-Sèvres, en l'honneur du Bienheureux. Nous daterons une session conciliaire delà : Apud sanctum Laiirentium ad separim. Ce sera une belle journée. »

Mgr Pie semblait mieux portant. Il venait de décla-

rer à un jeune officier d'artillerie, M. le comte des Courlis, que la séance qu'il venait de présider ne lui laisserait plus de fatigue le lendemain.

Le souper, pris ensuite avec les seids commensaux habituels de Févêclié, fut encore animé par la plus vive conversation. Seulement le Cardinal se retira de bonne heure, vers huit heures et demie, pour se reposer : il se sentait un peu de fatigue dans lesjambes. Ce devait être se dernière nuit.

Vers une heure du matin, 18 mai, M. Marnaj^ son vicaire général, qui couchait dans une chambre contiguë à la sienne, fut soudainement éveillé par des coups frappés convulsivement dans la muraille. Cet appel s'étant fait entendre une seconde fois, le grand vicaire se leva ; soudain sa porte s'ouvrit, et le Cardinal apparut sur le seuil, demandant du secours. M. Marnay fat auprès de lui.L'Evêque s'était remis au lit ; son domestique fut appelé. Ce fidèle serviteur chercha à le rassurer en lui disant : « Monseigneur, c'est comme àRome» . — « Ah ! non, c'est autre chose », répondit le mourant. La respiration était haletante, la voix entrecoupée. Le prêtre inquiet lui suggéra quelques pieuses pensées, sans se rendre compte encore de la situation. Mais les traits se contractaient, la langue s'épaississait, elle devenait violacée. M. Marnay entrevit Timminence d'un malheur. « Monseigneur, je vais vous donner l'absolution », lui dit-il. Le Pontife la reçut encore en connaissance, mais déjà il ne parlait plus. Mgr d'Angoulême arriva en même temps, avec les saintes huiles pour l'extrême-onction qu'on lui administra en grande hâte. Un moment après, c'en était fait. Le médecin, qui accourut, déclara qu'il y avait eu rupture d'anévrisme. Le Cardinal n'était plus.

Ainsi expira-t-il, dans sa soixante-cinquième année, le xv!!!*" jour du Mois de Marie, sa patronne. 11 avait son chapelet autour de son bras lorsqu'il fut

LA CO^'iOiJMATIûX ET LA MORT. 709

saisi par la crise qui l'emporta. Dans les efforts qu'il fit alors pour appeler du secours , le chapelet était tombé au-dessous du cordon de la sonnette. Il ne lavait donc quitté qu'avec la vie. On retrouva pareillement sous son chevet la petite statuette de Notre- Dame de Lourdes qu'il tenait de sa mère et qui ne le quittait jamais.

Mgr Pie était devant Dieu, où ses œuvres l'avaient suivi. C'étaient de ces œuvres qui restent, parce qu'accomplies selon Tesprit de l'Eglise et animées de son souffle, elles participent à la vitalité de l'Église ellemême. C'était d'abord la vérité, l'autorité et l'unité, prêchées, défendues, maintenues par trente ans de combats; la société raffermie dans les vrais principes, et les âmes fortifiées dans la vraie foi. C'était une Eglise nourrie de la plus saine doctrine, un clergé modelé sur le plus pur type ecclésiastique, des écoles instituées, des monastères fondés, des conciles célébrés, la liturgie régularisée, l'enseignement multiplié, près décent églises consacrées, la cité elle-même embellie et mise en possession d'une gloire nouvelle. C'était aussi une belle carrière menée dans les plus hauts sentiers, la science sacrée honorée, le ministère sanctifié^ la parole sainte surélevée, et le règne de Dieu cherché pardessus toute chose ; et puis l'épreuve, la souffrance, la persécution, la croix, qui est le sceau suprême de la prédestination sur le front des élus. Enfin, ce qui couronne le reste, c'était cette humble protestation tant de fois renouvelée par lui dans ces dernières années, qu'au milieu de tout cela, il n'était néanmoins qu'un serviteiu* inutile ; et ce filial abandon de tout soi-même à Dieu, auquel Dieu répond par le don absolu de lui-même pour l'éternité.

La nouvelle de cette mort, immédiatement transmise par toute la France et au delà, jeta la consternation dans TEgUse entière. Nous n'avons pas à reproduire

les Mandements ou Lettres solennelles de NN. SS. les évêques d'Angoulême , de Chartres , de Vannes, d'Aiich, de Bordeaux; les hommages de toute la presse ; les services funèbres célébrés dans tous les diocèses voisins ou par les évêques amis ; le deuil de Rome, la douleur des monastères et des familles. Qu'un mot suffise , lequel dit tout. Lorsque Léon XIII reçut cette nouvelle, il soupira en disant : «J'ai perdu mon bras droit en France ». Tel fut aussi le témoignage de Mgr le Nonce. « L'avant-veille des funérailles, nous écrit M. de La Rochejacquelein, avant de partir pour Poitiers , M. Ernoul et moi nous étant rendus chez Mgr Czacki pour Tentretenir de l'avenir de notre diocèse, le Nonce nous dit ces paroles : « Le Saint-Siège a fait une perte irréparable. Je la déplore comme ami, comme admirateur, et surtout comme Nonce. Le Cardinal était le seul intermédiaire utile entre le Saint-Siège et le gouvernement français : avec lui nous pouvions résister, lutter ; sans lui, nous demeurons impuissants. Il avait la confiance du Pape, et il se faisait écouter de nos gouvernants. Si, depuis deux ans que je suis à Paris, de bons choix d' évêques ont prévalu, c'est beaucoup à votre grand Cardinal que nous le devons. » Jamais les deux amis de l'Evêque de Poitiers n'avaient mieux compris quelle colonne venait de tomber dans l'Eglise de France.

Un premier service funèbre fut célébré à Angoulême, où l'on entendit Mgr Duquesnaj, alors évêque de Limoges , improviser , au sein de l'émotion universelle, l'éloge de celui qu'il avait vu naître à la vie sacerdotale à Paris. « J'ai beau regarder, dit-il, et chercher autour de moi : je ne trouve pas un seul homme plus complet que le Cardinal évêque de Poitiers. Nous avons le droit d'en être fiers pour l'Eglise et pour l'épiscopat français. Elle n'est donc pas vieil-

lie, TEglisequi enfante de tels hommes; elle n'est pas tarie en nous, cette source du génie et de la sainteté; c'est notre consolation. Nous perdons aujourd'hui, à une heure décisive,un de nos plus vaillants ; nous comptions sur lui , mais Jésus-Christ nous reste ; mais l'EgHse, avec ses promesses d'immortalité, nous reste. »

Larrivéeà Poitiers fut le signal d'un deuil immense. Durant tout le temps que le corps resta exposé à l'évêché dans la chapelle ardente, la multitude des prêtres et des fidèles accourus de tout le diocèse et de la France entière ne cessa de venir déposer à ses pieds ses hommages et ses prières. Les Messes dites à plusieurs autels ne s'interrompirent pas dans les deux matinées qui précédèrent celle des obsèques. Le cercueil disparaissait presque complètement sous les couronnes et les fleurs.

Les funérailles du cardinal eurent le caractère de toute son existence : ce furent celles d'un homme de l'Eglise. Neuf abbés ou prélats, quinze archevêques ou évêques ; toutes les Congrégations et Ordres religieux du diocèse, presque tout le clergé, puis les représentants de toutesles corporations et associations catholiques ; les Facultés, les notabilités de toutes les provinces: jamais semblable cortège ne s'était déroulé dans ces rues aujourd'hui tendues partout de deuil, et naguère pavoisées joyeusement pour la réception dunou-. veau Prince de l'Eglise. Plus de six mille personnes se pressaient dans la cathédrale ; beaucoup durent rester dehors. Le cardinal Donnet. malgré ses quatrevingt sept ans, voulut officier pontificalement: c'était un dernier devoir rendu à celui qu il avait tant admiré et tant aimé. Le R. P. Jourdan de la Passardière, aujourd'hui évêque auxiliaire de Lyon, fit entendre, après la messe, quelques-uns de ces accents de foi dont sa parole aie secret. Mgr Pie lui apparut comme ce personnage mystérieux de la Vision d'Ezéchiel qui

avait quatre faces : la face de l'homme, la face du bœuf, la face du lion, la face de l'aigle. Cette allocution toute biblique rappelait l'éloquence de celui qui en était l'objet.

On s'en souvient : dès le jour de son entrée à Poitiers, Mgr Pie avait marqué la place de sa sépulture dans le sanctuaire de l'église de Notre-Dame-la- Grande. C'est là, au pied même de l'autel surmonté par la statue de Marie, que, depuis dix ans, il s'était fait construire un caveau en pierre. On y descendit son corps, et on l'y déposa, le visage tourné vers cette statue de la Vierge qu'il semblait prier encore : Tuus sum ego.

Il avait demandé que ses restes fussent recouverts d'une simple pierre tombale, de niveau avec le pavé, portant l'inscription latine que lui-même avait composée: « T'iat.s swm^^o. Louis-François- Désiré-Edouard Pie, Cardinal Prêtre de la sainte Eglise romaine, né à Pontgouin, diocèse de Chartres, le 26 septembre 1815, éluÉvêque de Poitiers le 26 septembre 1849, mort le (18 mai 1880).» 11 y avait joint cette prière: «Et comme vous avez été couronnée par mes mains sur la terre, puissé-je mériter d'être couronné par votre Fils dans les Cieux ! » Tout devait être de Marie, dans la mort comme dans la vie de son grand serviteur.

Son testament fut une autre belle et édifiante révélation de son âme. 11 l'avait écrit le jour même de la mort de sa mère. On ne peut rien lire de plus admirablement sacerdotal et pastoral que ce monument de ses volontés suprêmes. Après avoir remercié Dieu de toutes les grâces temporelles et spirituelles qu'il avait accordées à sa mère et à lui : « Je remets, dit-il , mon âme à Dieu par les mains de la bienheureuse Vierge Marie, à laquelle ma tendre mère m'a souvent répété qu'elle m'avait otïért et donné sans réserve, dès le premier moment de mon existence. »

Puis c'est le Docteur qui parle : « J'entends vivre et mourir dans la foi à tout ce qu'enseigne la sainte Eglise catholique dont j ai l'honneur, malgré mon indignité, d'être le ministre. Je considère comme une grâce immense d'avoir été élevé dans les plus pures doctrines concernant la suprême autorité et l'infaillible magistère du Pontife romain, successeur de saint Pierre. Et j'ai la confiance qu'ayant été honoré du soin d'introduire devant le Concile œcuménique du Vatican la question capitale de la Constitution monarchique de l'Eglise et de l'inerrance doctrinale de son Chef, le Pontife invisible des Cieux étendra sur moi, jusqu'à la fin de ma vie, un regard de miséricorde. »

Ayant rempli, durant sa 'vie, ses devoirs de bon parent envers sa famille, l'Evêque l'avertit qu'il veut rendre à l'Eglise ce qu'il tient de l'Eglise. Ses legs sont donc faits d'abord à son Eglise de Poitiers. Il lui remet avec la mitre qu'il portail à son sacre et sa croix d'Evêque, son anneau pastoral, « comme gage de sa fidélité à son unique épouse, demandant à Dieu pardon de toutes les fautes et négligences dont il a été coupable durant les longues années de son alliance spirituelle avec cette grande et belle Eglise ».

Toutes les fidélités ont d'ailleurs leur expression, et reçoivent leur témoignage dans ce testament. 11 en laisse un gage à chacun des sanctuaires près desquels il a vécu. C'est Notre-Dame des Clefs, à laquelle il lègue sa plus riche chapelle. C'est Notre-Dame de Chartres, où il entretient une lampe à perpétuité et où il fonde, et àTintentionde son âme et de celle de sabien-aimée mère, une messe qui sera célébrée le jour de la Compassion de Marie. C'est l'église Saint-Lubin de Pontgouin à laquelle il donne un ostensoir et un ciboire, en souvenir de sa première Communion. C'est le séminaire de Saint-Chéron qui reçoit la mitre précieuse de Mgr de Montais son fondateur, celle-là même que son disciple

portait chaque année en la fête de saint Hilaire, en souvenir de ce courageux défenseur de l'Eglise. C'est le séminaire de Saint-Sulpice auquel il lègue, pour être déposé au séminaire d'Issv, le portrait de Godet des Marêts,évêque de Chartres, l'un des membres de la Conférence d'Issy. Chacun de ces legs est exprimé dans les termes de la plus vive humilité. Il demande pardon aux prêtres et aux fidèles de son diocèse qu'il aurait contristés ; il demande pardon à Chartres « de tous les péchés dont il s'est rendu coupable, durant les dixannées de son ministère sacerdotal ». Il demande pardon à Pontgomn:Deliciajuventuiis meœ ne memineris, Domine ! ' Il demande à Saint-Sulpice une messe annuelle, afin que Dieu lui pardonne « tous les manquements qu'il a commis pendant son noviciat ecclésiastique ».

On pouvait lire ensuite toutes les 'délicatesses de sa charité et de sa reconnaissance, envers le Pape d'abord, puis envers le Chapitre de Poitiers, les paroisses des villes de Poitiers et de Niort, les Petites-Sœurs des Pauvres, la Conférence de Saint-Vincent -de-Paul, les institutions charitables, ses serviteurs, ses amis. 11 avait un souvenir pour chacune de ses fondations religieuses : les Oblats, Ligugé, Beauchêne, laFaculté de Théologie. Une des mentions les plus touchantes est celle qu'il fait du successeur qui lui sera donné : « Je donne et lègue à l'évêché de Poitiers ma crosse en vermeil, et je me recommande au souvenir bienveillant et aux prières de celui qui sera appelé, après moi, à continuer ce que j'ai commencé et à suppléer à tout ce que j'ai omis. Il m'est doux daimer à l'avance l'inconnu qui me succédera en tout ce qui fait l'objet de mes affections en ce monde. Je le prie d'accepter pour lui personnellement leMoïse^ grand module , qui est dans l'un des salons de l'évêché. » Une dernière recommandation était faite à ses parents. « Je leur recommande de vivre toujours en I)ons chrétiens, et, dans leur position modeste, de

LA CONSOiMMATION ET LA MORT. 715

maintenir honorable le nom auquel les faveurs de Dieu et du Saint-Siège ont donné une notoriété qui leur impose des devoirs. »

Restait à rendre au grand Évêqueun hommage suprême. Le 7 juillet, le service de quarantaine fut célébré dans la cathédrale de Poitiers, par Mgr le Cardinal archevêque de Paris , entouré de cinq autres évêques et de plusieurs abbés et prélats. Ce fut alors que MgrGaj, évêque d'Anthédon, prononça l'oraison funèbre. Il parla de son ami en homme qui avait vécu desonâmeetde sa vie. II glorifia \ homme d'Eglise, montrant successivement que, dans cette noble créature, l'amour de TEgUse avait formé le chrétien, illuminé le docteur, inspiré et sanctifié l'évêque. La fin fut un acte admirable d'acceptation et d'adoration de la volonté de Dieu : «0 mon Dieu, nous vous adorons ! Qui donc, comme vous, a le droit d'être le maître et d'accomplir librement tousses meilleurs plaisirs? Vous avez pris ce qui n'avait cessé de vous appartenir ; vous avez retiré à vous celui qui vivant parmi nous, n'y vivait que pour vous. De nous l'avoir extérieurement retiré ne nous fait point oublier que vous nous l'aviez gratuitement donné, et que vous nous l'avez si longtemps conservé. Nos actions de grâces se joindront donc à nos adorations: d'autant qu'il était bien juste que ce bon serviteur entrât enfin dans votre paix, et que de tels mérites reçussent le seul salaire qui les pouvait payer... Aussi bien, ô Pontife, ô Père, Dieu vous ayant gagné, nous ne vous avons point perdu. Nos yeux ne vous voient plus, il est vrai, mais notre âme est avec votre âme. Nous ne cesserons point de monter vers vous par la prière, vous ne cesserez pas de veiller sur nous et de nous protéger. Père, vous êtes bien heureux, et nous sommes dans la peine. Soutenez-nous dans le chemin, consolez-nous dans les angoisses... Bénissez-nous encore, vous qui tant de fois

nous avez bénis et du haut de cette chaire, et du haut de votre trône. Faites enfin que nous demeurions fidèles jusqu'à la mort à cette foi que vous avez prêchée, àcette Eglise que vous avez aimée, à ce Christ qui, étant désormais votre joie pleine et éternelle, est le terme de nos ambitions, de nos efforts et de notre espérance. Amen. »

La tâche de l'historien est maintenant terminée. Si j'y ai commis des fautes, que Dieu me les pardonne ! Puis qu'il bénisse et protège cet ouvrage de beaucoup de peine ! Je n'ai jamais tant souhaité de procurer sa gloire, d'exalter son règne, de servir son Eglise, de de faire aimer sa Mère, d'honorer ses ministres, d'édifier ses fidèles. Heureux si j'ai fait ce bien, et si par là j'ai mérité d'obtenir un jour une place dans la société des âmes dont les écrits et les exemples m'ont déjà été une si grande et si chère société en ce monde !

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