CHAPITRE X
PROTESTATIONS CONT E L IMPIETE RADICALE.— MANDEMENT DE CARÊME. — ADHÉSION A LA LETTRE DE MGR DE BORDEAUX.
— INSTRUCTIONS A LA RETRAITE ECCLÉSIASTIQUE.— DERNIER PÈLERINAGE A LOURDES. — RÉCEPTION A BORDEAUX. — VOYAGE A ROME; RÉCEPTION DU CHAPEAU. — SAINTE-MARIE- DE-LA-VIGTOIRE. — UNE JOURNÉE A LA GRANDE-CHARTREUSE.
— RETOUR PAR CHARTRES ET SAINT-CHÉRON. — LES NOMINATIONS ÉPISCOPALES. — PATIENCE ET SACRIFICE.
L'heure même où Mgr Pie allait être promu aux honneurs du cardinalat était celle où s'engageait et se poursuivait contre l'Eglise une odieuse campagne à laquelle l'honime de l'Eglise opposa une résistance qui n est pas assez connue. Jamais même, nous semblet-il, l'Evêque ne parla ni n'écrivit plus vigoureusement qu'alors, contre l'iniquité des puissances régnantes. Il est vrai que c'était non en dehors mais en dedans de son diocèse, selon sa règle ordinaire, qu'il faisait éclater ses protestations par des actes épiscopaux, publiés à mesure dans la Semaine liturgique diocésaine, mais que la mort ne lui a pas laissé le temps de faire paraître ensuite dans ses Œuvres complètes.
Ainsi, dans le moment même où se négociait entre
Rome et Paris la difficile affaire de son cardinalat, le 18 février 1879, trois semaines après l'avènement delà République radicale, Mgr Pie publiait un mandement de Carême où il dénonçait résolument ce « paroxysme de l'orgueil, qui, disait-il, foulant aux pieds toute religion et toute doctrine révélée, en est venu à bannir Dieu de toute Torganisadon sociale ».
S'attaquant à linepte souveraineté du nombre, insurgé contre la souveraineté du droit, Mgr Pie disait à nos hommes nouveaux : « Incarnant dans la volonté de la multitude le droit suprême de commander, n'avons-nous pas entendu naguère encore la Révolution nous signifier, dans les colonnes d'un de ses organes les plus autorisés, que l'entente restera impossible entre l'Eglise et la société moderne aussi loiigtemps que nous n'aurons pas déchiré de notre programme la maxime des apôtres : qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; attendu que l'article fondamental et désormais indiscutable de nos constitutions, c'est que la loi issue des volontés du peuple ne connaît rien au-dessus d'elle, et qu'elle slmpose, quelle qu'elle soit, à toutes les consciences! »
Là encore s'attaquant à la politique sans foi, qui demandait des transactions aux immuables principes qui ne transigent point, l'Evêque disait aux tribuns et aux ministres du nouveau Jacobiuisme :« Que dis-je? cet axiome delà tyrannie césarienne devenu le dogme favori de nos démocraties (à savoir que laloi humaine ne connaît rien au-dessus d'elle) n'a-t-il pas été posé dans les plus hautes régions politiques, comme la condition sine qiiâ non de la pacification religieuse ? » Plus loin il dénonçait formellement le radicalisme socialiste, et « sa subversive et inepte revendication de la parfaite et inaliénable égalité de tous ». 11 dénonçait le «communisme qui ne recule pas devant
la destruction même de la famille, par rabolition des lois sacrées du mariage » . Il dénonçait le nihilisme, duquel il écrivait : « Pour être bien assurées de ne rien épargner, les sectes ont fini par s'adjuger le nom même du néant». Et il montrait aux magistratures politiques les projectiles meurtriers qui, coup sur coup, visaient la tête des souverains, après que déjà le président d'une République (Abraham Lincoln) avait péri par le poignard.
C'estlà enfin qu à la veille d'être ou de n'être pas Cardinal, s'adressant au parti dominant des opportunistes, il leur disait que personne n'avait plus que l'Eglise « le don de l'opportunité, et que les Papes ont toujours été ici-bas les grands opportunistes ». Il montrait donc Léon XIII » se mettant résolument à la tête des conservateurs, au sens supérieur de ce mot, et présentantaux gouvernants et aux gouvernés le seul remède efiicace à la dissolution dont le monde est menacé ».
Enfin, se plaçantenface de la République nouvelle, il lui faisait entendre cette ferme déclaration: « Pour tout régime politique, ancien ou nouveau, monarchique ou démocratique, l'Eglise qui enseigne ces doctrines est une alliée et un auxiliaire nécessaire : la repousser et la traiter en ennemie, c'est prononcer l'arrêt de sa propre condamnation. Y ouloir lui fermer la bouche, c'est ramener sur ses lèvres la réponse des Apôtres à ceux qui leur défendaient de parler : Soyez juges vous-même si la conscience permet de vous obéir plutôt qu'à Dieu. Si justum est in conspectu Dei vos potiùs audire quàm Deumjudicate . »
Sa conclusion était ce cri d'alarme et d'épouvante : « La marche progressive des passions, d'accord avec les justes jugements de Dieu, pousse notre génération jusqu'au fond de labîme où nous allons périr. »
On conviendra qu'il y avait, de la part de l'Evêque^ quelque grandeur d'an e à faire entendre de telles pa-
rôles contre ce qu'il appelle « les funestes projets dos impies » , et à leur dénoncer « les châtiments visibles de la colère divine », lorsque ces mêmes impies tenaient entre leurs mains sa couronne de Prince de l'Eglisii encore suspendue sur sa tête. Il avait donc raison le prêtre qui lui écrivait à cette occasion : « Vous avez fait quelquefois plus long", mais jamais, Monseigneur, vous n'avez fait plus fort ».
En ce même temps, lui-même ouvrit^ le dimanche 2 mars 1879, la station prêchée pour le Jubilé d'avènement du Souverain Pontife. A cette époque, on parlait beaucoup, dans la presse et à la tribune, de l'amnistie des condamnés delà Commune. « Voilà, disait l'Evêque, l'immense amnistie spirituelle dont la condition première est le pardon préalable obtenu par le repentir: amnistie qui s'étend non seidement aux vivants, mais encore à ceux que la justice divine détiendrait au delà Recette vie, dans le séjour des expiations. » Il commenta en ce même jour le Psaume en™" : Benedic, anima mea^Dominum : « Toutes les cataractes du ciel sont ouvertes parle Jubilé ; les pluies du pardon tombent à torrents, disait-il à ces amnistiés de Dieu; c'estla miséricorde multipliée par la miséricorde : Miser ator elmisericors Domlnusjonganimis et mv.ltîmi misericors. »
Cependant les honteux décrets de dispersion portés contre les congrégations religieuses, en vertu de lois existantes ou non, venaient de soulever l'indignation de tous les honnêtes gens. Malgré la réserve prescrite au futur Cardinal, dans les intérêts futurs de l'Eglise plus que des siens, ainsi que nous le verrons, Mgr Pie était résolu de se montrer, et fermement, dans une affaire qui touchait, pour ainsi dire, à la prunelle de ses yeux : ne s'agissait-il pas de ces Ordres religieux dont il n'avait cessé d'être le patron et le père? Mais il ne voulait le faire qu'en conformité avec les instructions qu'il savait être données de haut pour cette résistance.
Un mot était venu de Rome exprimant le désir que, si les évoques élevaient une protestation, ce fût en procédant d'une manière hiérarchique et par groupes de provinces ecclésiastiques. Le Métropolitain de Bordeaux crut-il pouvoir suffire personnellementà exprimer le sentiment de tous ses suffragants? Toujours est-il que, sans les avertir, il adressa au Président de la République et lança rlans les journaux une pièce de forme et de doctrine absolument à part, dont il donna ensuite avis à Mgr Pie par la lettre suivante : « J'étais dans l'intention de soumettre à nos chers collègues de la Province un projet de pétition ou protestation collective, lorsque j'ai lu dans les journaux la signature de NN. SS. d"Angoulême etde Luçon, à côté de celle de Mgr Freppel qu a noblement protesté, de concert avec les membres de l'épiscopat fondateurs de l'Université catholique d'Angers. Il aurait été d'ailleurs impossible d'obtenir à temps la signature de nos vénérables collègues des colonies. Veuillez me dire, en tout abandon, si ma lettre -au Président rend votre pensée. »
Hélas ! elle était loin de là Et cette réponse de Mgr Pie, écrite le 10 avril à un vicaire général de Mgr de Luçon sur ce sujet délicat, témoigne de son embarras non moins que de son respect : « Son Eminence le cardinal de Bordeaux m'a écrit, après avoir publié sa lettre au Président, qu'il avait eu la pensée d'agir de concert avec les évêques de la Province, mais qu'il avait pris le parti d'agir de lui-même. Je lui ai répondu qu'il était assuré d'avance de l'assentiment de tous les évêques de la Province. Mais il n'en reste pas moins que notre situation provinciale a quelque chose de défectueux ; et je ne vois guère, à l'heure actuelle, comment 3^ remédier par des interventions isolées. Au cours de la discussion et en i^éponse aux discours de M. Ferry ou de tel autre, la partie pourra être reprise. » Mgr Pie se réservait donc, et il disait sur ce
sujet à Mgr son Auxiliaire : « Attendons : ce sont souvent les combats d'arrière-garde qui décident du sort des batailles ».
Aucun évêque de la Province n'avait adhéré à la lettre de Bordeaux. Quelques-uns, comme Mgr Dabert, de Périgueux, protestèrent à part: ce dont le métropolitain ressentit une vive peine. L'Évêque de Poitiers fut supplié, lui du moins, de ne pas se séparer du vieillard qui l'aimait : « J'ai pensé, lui écrivait un vicaire général de la Métropole, M. l'abbé Gervtiis, que Votre Grandeur pourrait guérir la blessure faite au cœur de Son Eminence. Une chaleureuse adhésion de votre part, Monseigneur, atteindrait ce but. Les autres évêques de la Province suivraient votre exemple, et la situation serait sauvée. »
L'Evêque de Poitiers envoya l'adhésion qui lui était demandée. Sa lettre, du 21 avril 1879, à son métropolitain, était courte et mesurée, mais cependant fort décidée, et laissait entrevoir qu'il pourrait bien ne pas s'en tenir à cet acte collectif. Elle se termine ainsi : « Après cette première manifestation de l'unanimité de nos vues et de nos démarches, puissions-nous n'avoir pas à reprendre et à continuer, chacun 'pour notre part, les réclamations que notre devoir pastoral, l'amour du pays et le dévouement à ses intérêts de toute sorte, enfin l'appui qu'attendent de nous toutes les familles chrétiennes, nous feraient une obligation de renouveler ! »
Par cet acte de discipline Mgr Pie avait consolé son métropolitain. « ^'otre lettre d'adhésion, lui écrivit-on le '^9 avril de l'archevêché de Bordeaux, répond admirablement aux nécessités de la situation. Son Eminence en est ravie ; c'est un peu de soleil et de printemps dans son âme, du moins pour aujourd'hui. »
C'était quelques jours après que Mgr Pie, recevant
la barrette, se montrait si g-rand évêqiie en arlressant à M. Grévy le ferme et noble discours que nous avons rapporté. « Je ne crois pas, nous écrit Mgr d'Anthédon, qu'on trouve dans la tradition ecclésiastique une déclaration plus belle et plus haute des droits de Jésus- Christ à régner sur le monde. Je me souviens qu'en la lisant, j'en fus ému aux larmes. Je baisai la page, et me sentis absolument lier d'être l'ami d'un si noble et courageux confesseur et docteur de la foi. »
Cependant l'Evêque s'était remis à son ministère pastoral, avec un accroissement de zèle stimulé encore par l'accroissement de ses honneurs. C'est la belle pensée qu'il place au tome VP de son Registre épiscopal, en tête d'un procès-verbal d'une consécration d'église, à la date du 3 juillet 1879: « Il est juste que l'augmentation des honneurs ne fasse pas décroître notre travail ou notre zèle pour le service du Père et le salut des âmes. Donc, loin de nous qu'après avoir déjà consacré un si grand nombre d'églises , nous venions à nous relâcher dans ce ministère, tant que nos forces y suliiront (1). » On le voit donc qui, à la veille et au lendemain des fêtes de son Cardinalat, reprend ses tournées pastorales, donne des confirmations, fait des ordinations, prêche des vêtures, préside des assemblées pieuses, jetant partout la semence de l'Ecriture sainte, dont le trésor s'ouvrait docilement devant lui pour tous les besoins et pour toutes les circonstances. Mais le premier de tous ces besoins était celui de la prière. La Collecte du VP Dimanche de l'Epiphanie, « Domine qui sois nos in tantispericulis consiitutos^ Seigneur qui connaissez les grands périls où nous sommes , » lui paraissait la prière
(1; ALquum est ut amplificatis honorihus non decrescat labor aut zelus in ils quœ Patris sunt et quœ ad saîutem animarum spectant. Itaque corisecratis jam tam niultis ecclesiis, ahsit a nobis, quandià vires suppetent, ut ab hujus sacra functione relaxemur.
propre du temps présent, et elle lui fournissait le texte à des commentaires pleins d'à propos et de force.
La retraite ecclésiastique, du 8 au 15 juillet, en mettant Mgr Pie en présence de ses prêtres, le mit aussi en présence des grandes questions qui alors occupaient toutes les âmes : « Comme ce sont, leur ditil, nos affaires les plus intimes, les plus sacrées qui sont présentement enjeu dans les affaires et nos intérêts publics, je devrai, en quelques mots, caractériser les discussions dont le Parlement français vient de retentir. L'ostracisme dont nous sommes frappés n'allant pas encore jusqu'à nous interdire nos réunions pastorales, nous en profiterons, et nous ne nous séparerons pas sans nous être entretenus en famille et sans bruit des questions qui nous atteignent dans tout ce qui nous est le plus sensible et le plus cher. »
Cet entretien, écrit et rédigé tout entier dans sa belle forme oratoire, était de ceux qui devaient prendre place plus tard dans le dixième volume de ses Œuvres pastorales, si la mort lui eût laissé le temps de le remplir et de le publier. Il consacra trois séances consécutives de la retraite à développer ce sujet, selon la belle méthode qu'il s'était prescrite. Le P^'jour, samedi 12 , il porta solennellement à la connaissance de ses prêtres les principaux Actes pontificaux accomplis depuis le dernier synode C'était la condamnation du socialisme, du communisme et autres doctrines anti-sociales par l'Encyclique Quod apostolici muneris; c'était la concession du Jubilé par les lettres apostoliques: Pontifices maximi; c'étaient les revendications du pouvoir temporel faites par Léon XIII dans une Allocution récente: Non desunt\ c'étaient les réclamations énergiques du Vicaire de Jésus - Christ en faveur du catéchisme et de l'instruction chrétienne dans les écoles de Rome; puis sa Lettre aux archevêques et évêques de Tltalie du Nord con-
tre les efforts tentés pour soustraire le mariage à l'autorité sacrée de la religion ; enfin deux actes de la Sacrée Congrégation des Rites relatifs à son Eglise de Poitiers : à savoir l'Introduction de la cause de Béatification et Canonisation du serviteur de Dieu Théophane Vénard, qui, avec celle des vénérables Charles Cornaj et André Fournet, constituaient trois causes poitevines pendantes devant le tribunal de la sainte Eglise. Il y joignait celle de la vénérable Mère Barat, fondatrice de la société des Religieuses du Sacré-Cœur, qui avait « tant travaillé pour fonder et former sa maison de Poitiers v> .
Le second jour, abordant de front les affaires publiques, l'Evèque laissa éclater l'éloquente émotion quil avait trop longtemps et douloureusement comprimée. C'était quelques jours après le rapport de M. Spuller,les discours de M. Paul Bert, et les violentes discussions de la Chambre sur l'enseignement, les corporations religieuses, le clergé, les Jésuites. Ceux qui demandent encore ce que pensait, disait et écrivait alors le cardinal de Poitiers, vont l'apprendre cette fois :
« Messieurs et chers coopérateurs, leur déclara-t il, nous vous parlons aujourd'hui sous l'impression d'une des plus grandes tristesses et d'un des plus pénibles mécomptes qui puissent atteindre en nous le sentiment à la fois de l'honneur chrétien et de l'honneur français. Une discussion de quatorze jours vient de se clore à la Chambre des députés de la France. Nous en avons lu consciencieusement tous les discours tels que le Journal officielle?, donne in extenso ; nous en avons suivi avec attention tous les incidents, écouté toutes les interruptions, noté tous les battements de mains, et nous demeurons consterné à la pensée que l'Europe et le monde entier connaissent aujourd'hui comme nous cette triste page de notre histoire nationale. Voici quen effet les appréciations des hommes d'Etat
les plus graves, des écrivains les plus autorisés, des organes les plus considérables de l'opinion publique nous arrivent déjà de l'étranger, et nous sommes réduits à cacher notre visage sous nos mains, en entendant les paroles de dédain, de mépris, de dégoût, les qualifications d'ignorance grossière, de haine aveugle, de violence brutale et tyrannique, qui pleuvent sur notre pays. Jamais, non jamais, notre patriotisme n'avait été mis aune pareille épreuve, à une pareille torture.
« Certes, si nous étions, comme on nous en accuse, les adversaires passionnés de la forme politique qui a prévalu, nous pourrions, comme d'autres, prendre notre parti de ces excès, dont il est facile de prévoir l'issue fatale. Mais la France est toujours pour nous la France ; et quel que soit le régime sous lequel elle se trouve placée par la marche et le mouvement des choses, nous, hommes de l'Eglise, nous avons toujours à cœur d'apporter notre concours moral à ceux qui la gouvernent. Des causes que nous n'avons point ici à apprécier ayant amené une assemblée réputée monarchique à remettre, après cinq ans, la direction de ce grand pays de France aux mains de la République, nous prenons Dieu et les hommes à témoin que nous n'avons justifié par aucun endroit l'attitude prise aujourd'hui envers nous, mais qu'au contraire nous n'avons cessé d'enseigner les doctrines, de prêcher les vertus, de pratiquer les dévouements, d'entreprendre les œuvres qui sont le fondement et l'appui de toutes les institutions sociales indistinctement. »
La compassion de l'Evêque lui faisait dire ensuite : « Même à l'heure présente nous défions ceux qui se sont faits avec tant d'éclat nos ennemis, de surprendre dans le fond de nos cœurs un sentiment d'injustice, ou seulement d'acrimonie, envers eux. En les plaignant d'avoir si mal servi la cause dont ils se disent les
patrons, nous ne cherchons point à rabaisser leurs personnes; et nous sommes ainsi alïectésqu'il nous est plus familier de surfaire que de dénigrer nos adversaires. . . »
Seulement il s'excuse de ne pouvoir aller jusqu'à les appeler des Géants, commecesennemis de Dieu dont parle l'Ecriture. Ainsi l'homme de l'Eglise ne voit que le service de l'Eglise, et s'il condamne les hommes et les institutions, c'est que les institutions se sont tournées contre l'Eglise par le crime des hommes.
Aussi bien ces hommes coupables, il ne lesménagepas. IlnommeM. Paul Bert. Il confond ses calomnies, etjuge ses violences contre la Compagnie de Jésus. « On rougit de honte, dit-il, en voyant l'alternative ou d'ignorance inqualifiable ou de mauvaise foi impardonnable qui se pose nécessairement en présence de ces rabâchages de seconde et de troisième main, qui ont derrière eux, à ne parler que de notre siècle, les- Montlosier de 1828, les Guizot de 1844. Et c'est devant ces trésors d'érudition que l'on a vu la grande majorité de nos représentants s'ébahir et se pâmer d'admiration ! C'est à la suite d'applaudissements frénétiques accordés à de telles pauvretés, à de telles insanités, qu'est intervenu le vote d'une majorité colossale ! Je m'arrête, Messieurs : l'honneur de notre nation ne me permet pas d'en dire davantage. »
Il était dans la nature de Mgr Pie d'élargir le débat- Il montre que cette lutte n'est rien moins que le duel entre la Révolution et l'Eglise. La Révolution a créé pour la société moderne un Evangile. « Notre Evangile, a dit le ministre auteur du projet de loi, est un évangile nouveau, incompatible avec l'Evangile chrétien tel que lEghse l'interprète. » Or, un évangile devant avoir ses minisires., le ministère de l'évangile moderne, c'est l'Etat : l'Etat, c'est-à-dire la raison, privilégiée de quelques-uns, se chargeant d'exercer le pouvoir souverain au nom de la raison de tous ; l'Etat,.
668 LE CARDINAL PIB.
c'est-à-dire VImperator Pontifex maximus du monde contemporain ; l'Etat infaillible, au regard duquel toute autre autorité est déclarée factieuse, parlât-elle .au nom d'une révélation divine. Telle est la situation. Elle s'est posée franchement, et Mgr Pie déclare qu'il n'en est pas fâché : le temps est venu pour Terreur d'être enfin conséquente avec ses propres principes : « Faites- en donc l'expérience, dit-il aux pouvoirs impies qu'il interpelle en face. Vous venez de le dire, Monsieur le Ministre, les temps sont propices, et l'heure est favorable. Vous avez eh main toutes les forces, toutes les ressources de l'Etat; vous formez une majorité énorme : c'est le cas ou jamais de livrer la bataille ; c'est l'occasion ou jamais d'espérer la victoire. Voici cent ans bientôt que la Révolution a posé le principe : faudra-t-il laisser s'achever le siècle avant d'avoir tiré la conséquence ? A l'œuvre donc, puisque vous le voulez. Si vous l'emportez ; si, après un laps de dix-huit siècles, vous terrassez le christianisme, vous ne pourrez pas, disait déjà Joseph de Maistre, emprunter les paroles de César : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Mais enfin le temps n'y fait rien ; l'homme aura finalement prévalu contre Dieu. »
L'Evêque a meilleur espoir. « J'ignore jusqu'où Dieu permettra que Terreur triomphe ; il peut entrer dans ses desseins de pousser loin Tépreuve qui nous est réservée ; et je suis plein de douleur à la vue de tous les excès que nous avons en perspective, et je demande à Dieu de nous en préserver. Mais enfin, tranquilles sur le dénouement du conflit entre l'homme et Dieu, entre TÈvangile de M. Ferry et l'Évangile du Christ, nous répétons avec confiance la parole du prophète : « Rassemblez vos forces, et vous serez vaincus ; armez-vous en guerre, et vous serez défaits ; dressez vos plans, et ils seront dissipés ; parlez, et il n'en sera rien fait, parce que Dieu est avec nous. »
La troisième conférence de l'Evêque avec ses prêtres fut consacrée à discuter certains points de discipline, dont le plus intéressant était le rétablissement de l'inamovibilité pour les desservants. Dans les avances que leur faisait ainsi la démocratie, il montrait un piège tendu à leur intégrité et à leur liberté. On venait de voter 200,000 francs en leur faveur. « Ah ! Messieurs, leur disait-il, prenez garde que la gratitude demandée au clergé ne devienne de la servitude, et qu'on veuille nous faire acheter ce morceau de pain à des prix qu'il ne mérite pas, et qu'on n'obtiendra point de notre génération sacerdotale. »
C'était, sans qu'il le sût, la dernière fois de sa vie que Mgr Pie parlait à tous ses prêtres assemblés. L'avaitil fait jamais avec cette indignation et cette vigueur de protestation? Il les adjura, en finissant, de choisir entre la Révolution et l'Eglise, car nul ne peut servir deux maîtres ; or ils ne devaient pas tivoir d'autre maître que Jésus-Christ. Ces suprêmes paroles avaient l'accent de la prophétie et du testament.
Sa santé le força d'aller prendre les Eaux de Cauterets. Ce lui fut l'occasion d'un nouveau pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes. Le lundi 4 août, solennité de l'adoration perpétuelle, il y célébra la messe, et il j adressa, de la table de communion, quelques paroles de piété à une nombreuse assistance, avide de l'entendre. Il y fit en même temps la consécration de sa nouvelle dignité à la Mère de Dieu. « Mes frères, dit-il, depuis le jour où j'ai eu le bonheur d'assister et le bonheur de parler à la solennité du Couronnement de la Vierge de Lourdes, le culte de Marie, l'amour de Marie, le service de Marie, l'invocation de Marie, le recours à Marie est devenu pour moi inséparable du souvenir de Lourdes, comme il l'est, depuis mon premier âge, de la pensée et du souvenir de Chartres. J'avais donc grandement à cœur de venir déposer à
ses pieds cette pourpre romaine dont je ne me connais redevable qu'à cette Vierge bénie : dignité suprême dont il lui a plu de couronner l'indigne panégyriste de son couronnement. » En quittant Lourdes, il répétait : « Il j a par le monde des villes avec leurs cathédrales. Mais il n'y a qu'un seul Lourdes avec sa grotte ». Il se promettait, hélas! d'y revenir encore. Le retour par Bordeaux lui préparait une joie d'un autre genre. L'archevêque lui avait écrit qu'il avait hâte de lui marquer « sa vénération et son amour ». Il le fit pontifier, le jour de l'Assomption, dans sa Primatiale, assisté de l'archevêque d'Alger et de l'évêque de Tarentaise. Mgr Pie ne prêcha pas cette fois ; mais, à l'issue du sermon donné par un Père Carme, il se leva du banc d'oeuvre, et, saluant son vénérable métropolitain, il lui dit ces paroles : « Eminentissime Seigneur, vos bontés pour moi datent de trente ans, et non seulement elles ne se sont jamais démenties, mais Votre Eminence a bien voulu m'en donner toujours de nouvelles marques, particulièrement à l'occasion de l'insigne honneur qui vient de m'être conféré par le Chef de l'Eglise. Le premier des évêques de Poitiers qui ait été revêtu de la pourpre romaine, Arnaud d'Aulx, doit cette dignité à votre devancier sur ce siège métropolitain, Bertrand de Goth, devenu le pape Clément V. — Léon XIII, à l'élection duquel vous avez contribué, n'a pas ignoré la part que prendrait Votre Eminence à la promotion Cardinalice de son suffragant ; et si, par cette faveur depuis longtemps inusitée, il a voulu témoigner son estime, comme il l'a dit, à la ville et au diocèse de Poitiers, sa pensée de bienveillance s'est étendue à la Province ecclésiastique de Bordeaux. C'était mon devoir, devoir bien doux à mon cœur, de venir, à cette occasion, renouveler à Votre Eminence et olfrir à son digne Coadj ut eur le tribut de mes sentiments et de
mon hommage. Le lien plus direct et plus étroit qui m'unit désormais à l'Eglise, mère et maîtresse de toutes les autres, n a rien changé au lien antérieur qui me tient attaché à la Métropole et au métropolitain de r Aquitaine. Je m'en applaudis.
« Je serais ingrat si Bordeaux n'occupait une place marquée dans mes affections. Rien ne pourra jamais effacer de ma mémoire ces grandes assises du concile de 1850, et ces autres solennités mémorables où il m'a été donné de porter la parole devant des auditoires si intelligents et si sympathiques. La sainte Vierge, dont j'ai eu la consolation de célébrer aujourd'hui avec vous la fête triomphale, nous accordera de voir longtemps encore Votre Eminence assise sur cette chaire primatiale, entourée d un clergé et d'un peuple auxquels Elle a voué sa vie entière, et qui la paient de retour par une fidélité d'attachement et de respect tous les jours plus profonde et plus touchante. »
L'archevêque pleurait. Après quelques mots de reconnaissante tendresse qu il avait peine à achever, le pieux vieillard prit sur son cœur le nouveau Prince de l'Eglise, et, l'y pressant avec force: « Puissent, dit-il, tous nos diocésains se comprendre et s'aimer, comme nousleiu' en donnons l'exemple en cette journée ! » Ce fut une scène incomparable, digne des âges antiques.
Le Cardinal ne rentra dans sa ville épiscopale que pour j recevoir, le mercredi 18, le pèlerinage qui, du nord de la France, se rendait aux pieds de Notre- Dame de Lourdes, en visitant au passage le tombeau de sainte Radegonde. Là, s adressant particulièrement aux centaines d'infirmés qui allaient demander la santé à Notre-Dame, l'Evêque leur expliqua le récit évangélique de la guérison de l'hémorrhoïsse qui fut sauvée en touchant le vêtement de Jésus. Mais toucher Jésus matériellement, ce n'est pas le toucher efficacement. L'important est de le toucher par le mou-
vement d'une foi vive et pénétrante : Filia, fides tua te salvam fecit. L'Evêque disait : « J'étais moi-même, il j a aujourd'hui huit jours, aux pieds de la Vierge de la grotte : j'ai constaté de mes yeux que la source des grâces et des miracles n'était point tarie, que sa vertu n'était point aifaiblie. Allez donc avec foi, avec confiance, avec assurance. Dès aujourd'hui, près de ce tombeau delà sainte reine et thaumaturge Radegonde, j'ose dire à plusieurs de vous : « Ma fille, votre foi vous a sauvée, vous a guérie ; allez en paix. »
Mais Rome le réclamait: il devait y aller recevoir le chapeau. Après une tournée pastorale d'un mois, où le Prince de l'Église s'était montré plus père que jamais, Mgr Pie se mit en route pour le Consistoire public du 22 septembre. Le 11, avant de partir, il déposa aux pieds de sa statue de Notre-Dame une prière latine dans laquelle il disait : « Ce voyage que j'entreprends[surles ordres du Vicaire de Jésus-Christ, je vous le recommande très instamment, ô bienheureuse Mère de Dieu, ma Mère. Si je reviens heureusement, j'irai visiter votre sanctuaire de Chartres, afin de vous y rendre grâces, et de m'y consacrer à vous et à votre très fidèle et très vigilant époux, pour ensuite travailler à mon progrès spirituel. »
Arrivé, le 17 septembre, à Rome, il fut reçu en audience dès le lendemain par le Pape. Le 22^ Léon XIII lui assigna son titre cardinalice de Sainte- Marie-de-la- Victoire. Mgr Pie avait exprimé au Saint Père son désir que ce titre fût de préférence celui dune église dédiée à la Mère de Dieu. Le R. P. Martin, de l'Ordre des Carmes déchaussés, gardien de cette église, se plut à le lui rappeler quand il en vint prendre possession . « Pouvant choisir entre plusieurs sanctuaires diversement illustres, vous avez de préférence tourné votre cœur vers celui-ci, parce qu'il est consacré à la Reine du Ciel, désireux de lui consacrer
LES DERNIEJRS COMBATS. 673
cette pourpre romaine dont la majesté resplendit à t eg-al de la pourpre des rois, et de lui prouver encore une fois la vérité de votre devise: « Tuassuni ego ! y>
Ce fut le dimanche 28 septembre, trentième anniversaire de sa préconisation épiscopale, qu'eut lieu cette prise solennelle de possession. Sainte-Marie-dela- Victoire, dont le nom se rattache, depuis les batailles de Prague et de Lépante^ aux triomphes des armes roi-ïiaines contre les ennemis de- Dieu;, est une élégante église du xvir*' siècle, bâtie et desservie par les Carmes déchaussés, vis-à-vis de la belle fontaine queSixte-Qidnt établit près des Thermes de Dioclétien.. Jadis ornée des drapeaux enlevés aux inlîdèles, elle est encore enrichie de précieux chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture. Le Cardinal y fit, à la fin de la Messe , un petit discours où il rappela que ce jour était le trentième anaiveirsaire de celui où la bouche mille fois bénie, mille fois chérie de Pie IX, exilé alors de ses Etats, prononçait, dans le palais de Portici, l'acte d'union de sa modeste personne avec la grande et glorieuse Eglise de saint Hilaire. Aujourd'hui il venait contracter une nouvelle alliance. « Mais ce n'est point rompre avec son épouse que de s'approcher davantage de sa mère ; et la mère et la maîtresse de toutes les Eglises du monde, c'est la sainte Eglise de Rome. »'
Puis, viennent ces sentiments d'humilité et de recueillement, en vue de sa fin prochaine, qui remplissent tous les discours de ces dernières années. « Puissions-nous, ajoutait-il, pendant tout le temps qu'il plaira à Dieu de continuer un ministère déjà si prolongé, réparer tant d'omissions, corriger tant de fautes du passé, et travailler plus efiicacement que jamais au salut des centaines do mille âmes qui nous sont confiées ! » Appliquant à Maiie, Reine de ce lieu, cette expression du se(îond livre des Rois : « Nomini
meo adscribatur Victoria, qu'à mon nom soit attaché le nom de la Victoire », il souhaita que la victoire fût rendue à l'Eglise par le secours de Marie. Il n'oublia pas la France, qu'il compara à Saul sur le chemin de Damas. Elle est lancée aujourd'hui dans la voie de l'impiété et de la violence ; mais luie voix se fera entendre : Je suis ce Jrsus que tuper.-;éc'.i(es. « 0 France, faire la guerre à Dieu n'est pas dans ta nature. Relève-toi, vase d'élection, et va, comme parle passé, porter mon nom devant tous les peuples et les lois de la terre. »
Le plus grand intérêt de ce voyage à Rome, pour Mgr Pie, fut -sans doute dans les longs et fréquents ■entretiens qu'il eut avec le Souverain Pontife et les •Cardinaux, sur les affaires de la France et la conduite à tenir dans les circonstances présentes. Aucune correspondance ne nous en révèle le secret , que d'ailleurs nous aurions le devoir de respecter.
Arrivé le 17 septemlire à Rome, le Cardinal Pie en repartit le 2 octobre, après trois semaines seulement données à ces affaires, et aussi à la visite des Basiliques majeures qu'il ne devait plus revoir. Son dernier adieu fut pour le tombeau de Pie IX. On remarqua sa vive piété dans chacun de ces sanctuaires: il ■cherchait Dieu partout.
A son retour en France, il voulut faire le pèlerinage de la Grande-Chartreuse. U avait longteuips désiré de voir un monastère de l'Ordre de Saint-Biuno s'établir dans son propre diocèse, parce que c'eût été pour lui et ses diocésains une supplication et une intercession du jour et de la nuit. Sétant arréfé à Grenoble auprès de Mgr Fava, il se dirigea avec lui et avec M. Iléline, son compagnon de voyage, vers la célèbre abbaye, où il ai riva le soir du samedi 4 octobre, fête de saint François d'Assise. Le lendemain, fête du saint Rosaire et anniveisairede son baptême, il donna
la communion à tous les religieux et assista ensuite à la Messe conventuelle; après quoi il reçut dans une vaste salle de l'hôtellerie les hommages de la communauté,à laquelle il adressa quelques paroles familières. S'emparant du texte que les moines venaient de chanter à la Communion : Vovcte et reddiie Domino Deo vesiro, il fît ressortir l'excellence spéciale de la vie des Chartreux, semblable à la vie divine ; car, comme ilj a en Dieu solitude par son unité, société par sa Trinité, de même l'Ordre de Saint-Bruno combine l'une avec l'autre, par an sage tempérament, la vie érémitique et la vie cénobitique. Le Cardinal parla ensuite de ce Dieu, juge terrible qui ôte l'esprit, quand il veut, aux princes de la terre : Terribili qui aufert spiritum principum , abandonnantà leurs folies ceux qui ont la prétention de gouverner sans lui. Il parla des lois impies qui font appréhender de prochaines catastrophes. Mais les religieux sont là pour détourner les fléaux, et nous avons recours à eux, eux ces sommets spirituels auxquels, au xi*" siècle, Yves de Chartres appliquait ces cris suppliants des pécheurs épouvantés : Montes, cadile super nos^ et colles opcrite nos; et abscondite nos à facie sedentis super ihronum et ah ira Agni. a 0 âmes puissantes, protégeznous et couvrez-nous de votre ombre ; dérobez-nous aux regards du souverain Juge et défendez-nous de sa colère. »
La visite que le Cardinal fit à un Religieux de ses diocésains, Dom Fortunat, frère aînédeMM. Oudin, ses imprimeurs, montra bien la délicatesse de ce cœur de père. Ayant remarqué un prunier dont les branches chargées de fruits entraient presque dans la cellule du Religieux poitevin, il en cueillit de sa main douze prunes qu'il fit aussitôt emballer soigneusement, à l'intention de la vénérable mère du Chartreux, à laquelle en effet il les apporta dès son retour. Et, comme celle-ci ne savait
comment lui en dire son attendrissement, Mgr Pie répondit : « J'ai pensé que ma bonne mère eût été bien heureuse, si, dans semblable circonstance, quelqu'un avait eu pour elle cette attention. Cela m'a donc fait doublement plaisir de vous apporter ce souvenir de votre fils. »
Mgr Pie repartit, dèsles premières Vêpres delà fête de saint Bruno, pour se rendre à Lyon. 11 j était, le même jour, auprès de Son Eminence le Cardinal Caverot, avec lequel il monta à Notre-Dame de Fourvière.
Mais sa principale station fut à Notre-Dame de Chartres, où il arriva le samedi 1 1 , et pontifia le lendemain aux Vêpres et au Salut, dans la cathédrale, remplie d'une foule pressée et curieuse de voir son ancien vicaire sous la pourpre romaine. C'était le jour où l'Eglise célèbre la Maternité divine de la sainte Vierge, et en même temps la fête de saint Edouard, Tun des patrons du Cardinal. « Pour nous, c'est vraiment fête du rite double aujourd"hui, lui tirent remarquer ses compatriotes: car nous fêtons à la fois la Mère et le fils. » lly eut grande réception à l'évêché, félicitations solennelles du Chapitre, concert et bouquets offerts par les jeunes clercs de Notre-Dame, affluence d'amis toute la soirée ; puis le lendemain, fête de famille au Séminaire de Saint- Chéron, entrée triomphale, procession, consécratioû d"un nouvel autel, réunion des anciens professeurs et condisciples du nouveau Cardinal, visite à la maison, au parc et aux jardins peuplés de tant de souvenirs. Ce fut une des plus heureuses journées de Mgr Pie. Hélas f c'était un adieu. Aprèsavoir fait la consécration de l'autel, il parla de son trône, en commentant la Préface de cette cérémonie : « Que cet amtel reçoive Thommaged'e l'innocenco ; que l'orgueil y sort immolé ; que la colèi^ y soit consumée; que le vice impur y soit frappé à mort: qu'à l'oblation des tourterelles y succède le sa-
criâce de la chasteté et à celle des colombes le sacrifice de l'innocence. » Son dernier vœu fut pour la multiplication des vocations sacerdotales : « Priez donc le maître de la moisson qu'il y envoie des ouvriers ! »
Mgr Pie rentrait en France pour y trouver préposé à la Nonciature un prélat avec lequel nous avons vu ses relations très particulières. C'était Mgr Czacki, que Sa Sainteté Léon XIII venait de nommer archevêque de Salamine et de nous donner à Paris. Dès la tin d'août , Mgr Pie s'était empressé de faire annoncer cette nomination, dans sa Semaine liturgique, en promettant « au digne représentant de Lféon XIII le meilleur accueil des personnes honorables de tous les partis. » Plus tard, en novembre, le même recueil diocésain publiait une notice fort circonstanciée sur les antécédents de l'homme distingué, dont Pie IX avait fait son secrétaire particulier, et Léon XIII son ambassadeur auprès de notre gouvernement.
Evidemment î'Evéque de Poitiers se proposait de marcher avec lui dans les voies tracées par le Saint- Père. Or le double but à atteindre, sans faire aucun sacrifice de la doctrine et du droit, était premièrement d'empêcher la rupture du gouvernement français avec le Saint-Siège; et secondement de pourvoir à de bonnes et sûres nominations épiscopales. Mgr Pie avait de précieuses qualités de négociateiu- : la possession de lui-même, la finesse, la bonne grâce, la promptitude du coup dœil et la connaissance des hommes. On appréciait ces qualités à Paris comme à Rome : il avait donc le devoir de les mettre au service de TEglise qu'il aimait. Il ne pouvait ni ne voulait renoncer pour cela à affirmer les principes politiques chrétiens, ni à faire entendre au pouvoir les grandes et terribles leçons. Il allait le faire en effet aussi énergiquement que jamais. Mais il sa^'rait, d'autre part, garder tous les respects,
tous les ménagements, tous les silences même qui lui étaient commandés par les intérêts de l'Eglise. A ces conditions, peut-être serait-il capable d'amortir certains coups dont les pouvoirs malveillants menaçaient le clergé. l'eut-être du moins saurait-il faire accepter certiines candidatures épiscopales dont la liste, que nous avons, lui avait été remise par plusieurs hauts dignitaires de l'Eglise de France. Cette liste est bien, en effet, le livre d'or de notre clergé contemporain. Les noms en sont pris dans tous les diocèses . Celui de Poitie rs en comptait deux, mis en tête des autres. L'un d'eux fut retiré par la modeste résistance du candidat lui-même, etfravé d'une nomination dont il déclina la charge, mais dont il est d'autant ]ilus juste de lui garder l'honneur.
En etfet, dans cette annnée 1879, le vénérable Mgr Allou, évêque de Meaux, très âgé et presque aveugle, demanda uncoadjuteur au ministre des cultes, qui était alors M. Lepcre II s'adressa en même temps à Mgr le Nonce et à Mgr Pie, qui lui désigna un de ses prêtres, M. PabbéBernaud, ciirédeSainte-Radegonde, puis de Notre-Dame-la-Grande. Agréé par le Nonce. M. Bernaud l'avait été par le Souverain Pontife : « Il n'en a pas fallu davantage au Saint -Père, écrivait le Nonce, poursuivre les indications de Son Eminence le Cardinal Pie. » On croyait tout terminé; mais rien n'était commencé; M. Bernaud refusa. Et quels accents que ceux de sa lettre du 7 décembre à Mgr Pie ! Il le supplie de ne pas lui imposer ce fardeau : il lui demande pardon de lui désobéir une seule et première fois ; il fait tm pressant appel à sa compassion de père. Le Nonce insista auprès du Cardinal : « M. Bernaud ne peut pas se considérer comme libre; de son refus peut résulter un grand malheur. » Le directeur des cultes, M. Flourens, s'en déclara lui-même désolé. Mgr Czacki renouvela ses plaintes auprès de l'Évêque :
« Il y a urgence à profiter des bonnes dispositions présentes du gouvernement. Déjà m"!content de se voir refuser ses nominations toutes romaines, il commence à revenir à son déplorable système d'agir en dehors du Nonce, se contentant de lui faire part de ses choix", lorsqu'il est résoUi à ne s'en pas départir. » Mais ces instances échouèrent devant un obstacle invincible : M. Bernaud accablé tomba s^'rieusement malade. Il fallut donc finir par retirer son nom ; et Mgr Pie dut s'adresser à un autre de ses candidats, pour obtenir enfin lacceptation d'un sacrifice dont il fut reconnaissant, ainsi ([ue nous le verrons.
Nous ne pouvons, on le comprend, raconter tout ce que le Cardinal et le Nonce firent de concert pour procurer à l'EgHse des pasteurs selon son esprit. « Nefaut-il pas se féliciter, écrivait alors Mgr Czacki,, d'avoir pu obtenir, en de tels temps et de tels^ pouvoirs, des évoques tels que ceux de Beauvais, d'Avignon, et quelques autres encore V — Le Seigneur, ajoute cette lettre, m'a beaucoup fait soufFnr; mais il a payé largement à l'Eglise nos épreuves : qu'il en soit mille fois béni ! »
En secondant cette mission tout apostolique, le- Cardinal, au besoin, ne perdait rien de sa force contre les adversaires que l'E'jlise^ à Poitiers même, rencontrait autour d'elle. C'est ainsi quun préfet de la République radicale ayant eu lindignité d'exclure delà Commission administrative des hôpitaux delà villeles chrétiens les plus méritants et les plus expérimentés, l'Evêque le man la chez lui, et il lui fit entendre de si fortes paroles, l'accabla déraisons tellement graves et sévères, que le malheureux fonctionnaire sortit delEvêché confus et confondu.
Mais beaucoup de catholiques voulaient autre chose de lui. Ni ces grandes instructions et protestations, qu'un grand nombre ignoraient, ni ces utiles mais
secrètes négociations, plus ignorées encore, ne leur paraissaient assez, soit pour le service de l'Eglise, soit pour la gloire d'un Evèque réputé jusqu'alorsun des plus militants de France. On aurait voulu le lire. « Mais, explique Mgr Gray, dans son oraison funèbre, une obéissance secrète lui imposait ce silence, silence que le monde ne pouvait guère comprendre, mais que Dieu à béni, croyons-nous, plus que toutes les vaillantes paroles. » L'Evêque ne s'en excusa point devant le public : ce n'eût pas été digne de lui. Mais dès la première page de son Mandement pour le Carême suivant, il en écrivit ces lignes qui devaient suffire à la docilité de son peuple : « L'Esprit-Saint ne nous dit-il point: Là où l'on n'écoute pas, ne vous répandez pas en discours, et ne faites point gloire dé votre sagesse à contre-temps : Ubiauditus non est^ non effundas sevmonem^ et importune noli ejQctolli in sapientia tua. Placé, comme nous sommes, en face des partis pris, l'heure est pour nous à la prière plus qu'à la parole. »
Cependantlà«ncore il parle, et il parle hardiment. Il relève de nouveau la fameuse parole : Le « cléricalisme, voilà l'ennemi ». Il déclare qu'en effet l'Eglise est et sera l'ennemie de tout pouvoir, de toute doctrine qui met la loi de l'Etat au-d*issus de la loi de Dieu, et l'idolâtrie de l'Etat au-dessus du culte de Dieu. » Naturalistœ iique omnes qui reipublicœ numen se ma- - xitne coiere profî{entu7\Cesi la parole du Pape. Mais d'autre part l'Eglise ne traite pas en ennemie la société actuelle. Elle ne prêche pas la séparation, elle recherche lunion ; elle ne renverse pas les pouvoirs établis, elle les prémunit et les éclaire. » Puis, s'adressant aux chrétiens : « Et nous, nos très chers frères, travaillons, par notre charité, notre patience, notre modestie, àrendre acceptable à nos adversaires eux-mêmes la victoire finale qui nous est réservée et que leurs propres emportements nous préparent. Soyons tels,
dans nos sentiments, dans nos discours, dans nos procédés, dans toutes nos relations, que nous fassions aimer et désirer le triomphe des principes dont •nous sommes les gardiens et les défenseurs, principes dont l'application à la fois franclie et prudonte peut seule procurer aux peuples les réalités auxquelles ils aspirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils n'ont guère jusqu'ici saisi que des apparences vaines et trompeuses. Ainsi nous entrerons dans la pensée et nous marcherons sur les traces du Pontife romain, notre guide et notre modèle. »
Ainsi, ni en public ni en particulier, Mgr Pie n'avait cessé de s'exprimer à la fois fortement et sagement. Il luttera ainsi jusqu'au bout de sa carrière. Son cri le plus puissant sera son cri des derniers jours; nous ne tarderons pas à l'entendre. « Sa haute intelligence n'avait donc rien perdu de sa fermeté et de sa profondeur, remarque l'écrivain qui a le mieux apprécié ces dernières années ; mais une situation nouvelle s'était produite où, parlant assidûment et vigoureusement à son troupeau et à ses prêtres, il ne se sentait point appelé à rechercher au delà de son diocèse un plus vaste auditoire. Il s'enferma donc dans l'accomplissement de ses devoirs de pasteur et dans le fidèle acquittement des services que la haute confiance de Léon XIII l'appelait encore à rendre à l'Eglise de France. Aucune faiblesse d'ailleurs, aucune concession de principes ni de conduite ; et les grâces exquises de son merveilleux esprit lui] furent d'un précieux secours pour aller , dans ces relations difficiles , jusqu'à la limite tracée par sa conscience d'évêque, sans jamais la dépasser. Mais ceux qui connurent les intimes secrets de sa grande âme savent ce qu'il j eut de souffrance, de vertu, d'esprit de discipline dans telle de ses politesses et dans tel de ses silences critiqués fort à la légère par des juges incompétents et mal renseignés.
682 LE CARDINAL PIK.
Je parle ici, qu'on veuille bien le croire, uniquement de ceux qui attribuaient sa réserve à quelque découragement ou affaiblissement de l'ancienne vigueur. A ceux qui y chercheraient des calculs personnels, l'histoire ne daignera pas répondre (1).
(1) M. Amédée de Margerie, Revue trimestrielle, 5 avril 1881.