CHAPITRE PREMIER
Naissance, famille, première éducation. — Dom Teissier. ^ Le petit séminaire d' Au tun. — Débuts poétiques. — La Mort de Judas Machabée, — Le grand séminaire. (1812-1836.)
Jean-Baptîste-François Pitrà naquit le l®"" août 1812, le jour de la fête de Saint-Pierre-ès-Liens, à Champforgeuil, petite paroisse du diocèse d'Autun, à quelques kilomètres de Chalon-sur-Saône (1). A l'occasion de sa profession religieuse on ajouta à ses noms celui d'Odon, un des plus grands abbés de Cluny.
Son père Laurent Pitra descendait d'une de ces familles de tisseurs de soie milanais que François P^ et Louis XIII s'efforcèrent d'attirer à Lyon pour faire profiter notre industrie française de l'habileté et de& procédés des artisans
(1) C'est par erreur qu'on a donné quelquefois comme date de sa naissance le 31 juillet. Les registres delà paroisse de Farges et Champforgeuil que nous ayons consultés chez le curé portent la date du ^'' août. Champforgeuil est une commune de cinq cents habitants.
italiens (1). En entrant dans le Sacré Collège, dom Pitra voulut allier au souvenir de l'ordre bénédictin, représenté sur son blason par la montagne du Gassin, les trois pies et la poutre, Pica super trabem, armes parlantes de sa famille (2). Habiles ouvriers, les Pitra obtinrent bientôt la maîtrise comme tireurs d*or. La famille se divisa en plusieurs branches dont quelques-unes ont encore des représentants à Givors et à Lyon. Laurent Pitra, établi dans cette dernière ville au moment de la révolution, se vit poursuivi comme suspect et obligé de fuir déguisé en maçon. « Je suis un peu Vendéen, écrivait plus tard dom Pitra, par mon vieux père qui après avoir laissé sous la mitraille de Lyon sa famille et sa fortune, émigra dans la Vendée. Il ne put que la traverser pour s'exiler treize ans sur toutes les mers, mais Lyon et la Vendée ne le quittèrent plus. Toute mon enfance en a été remplie, et mes dernières lectures de famille aux soirées d'hiver furent les Lettres vendéennes » (3).
Après ce long exil, son père, presque entièrement dénué de ressources, vint en Saône-et- Loire, épousa la fille d'un médecin de Cuisery, mademoiselle Edme-Françoise Vaffier et acheta en 1807 la charge de percepteur à Champforgeuil. Jean-Baptiste Pitra était le troisième enfant né de ce ma-
(i) Nous devons les renseignements qui suivent à Taiinable obligeance d'un neveu du cardinal Pitra, M. Félix Pitra, établi à Saint- Bonnet en Bresse.
(2) En réalité, les pies et la poutre furent introduites plus tard dans les armes du cardinal. Les premières portaient : Parti, au premier d'azur, à trois monts d'or plantés d'une croix patriarcale de sable au mot Pax de gueules, brochant sur le tout qui est du Mont Gassin. Au deuxième coupé : au premier de gueules à trois colombes d'argent posées deux et une ; au deuxième à une mer au naturel dans laquelle nage un poisson également au naturel tourné à dextre (souvenir de ses études sur VichtuSy poisson symbolique), au chef de sable chargé de deux étoiles à cinq rais d'argent (pour rappeler les armes de Solesmes). Plus tard les colombes subirent une métamorphose et se transformèrent en pies et la burelle de gueules prit la place de» étoiles.
(3) Lettre à Mgr Pie, non datée.
riage ; ses deux aînés portaient les noms d'Edouard et de Félix ; ils eurent plus tardiine sœur, Amélie Pitra, qui devint fille de la Charité et mourut supérieure de la Maison de Nîmes ; nous la retrouverons dans la vie du Cardinal. Ceux qui aiment à démêler dans un homme Tinfluence des milieux et des races ne manqueraient pas d'attribuer à la double origine bourguignonne et lombarde du jeune Pitra quelque chose de cette richesse exubérante d'imagination, de cette facilité d'esprit, unies à la ténacité dans la volonté et à la patience dans la recherche qui le distinguèrent de bonne heure. Sans remonter si haut et sans faire intervenir des données aussi incertaines, nous aimons mieux nous borner à constater l'heureuse action qu'exerça sur la formation de son caractère son père, nature profondément honnête et droite, chrétien convaincu, homme de cœur et de devoir, et sa mère, femme d'un esprit fin, d'une grande piété, de beaucoup d'intelligence et d'une rare distinction. Ce sont là quelques-unes des qualités que l'hérédité morale lui a transmises.
Dom Pitra racontera un jour qu'en 1815 les armées alliées envahissant la France vinrent jusqu'à Champforgeuil ; une partie des habitants s'enfuit dans la campagne à l'approche des soldats ; madame Pitra les suivit avec ses trois petits enfants ; dom Pitra se rappelait encore leurs larmes et leur frayeur.
Quelques années après, M. Pitra acheta une charge d'huissier et vint s'établir à Ouroux-sur-Saône, bourg important situé dans les plaines riches et plantureuses de la Bresse. Jean-Baptiste y fit ses études primaires. A cet âge où se révèlent les premières tendances et où se dessine souvent l'ébauche de toute une vie, il se fit apprécier par son application au travail, sa piété, le sérieux de ses habitudes et la précocité de son intelligence. Son oncle maternel, le docteur Vaffîer venait souvent à Ouroux qui n'est séparé de Cuisery que de quelques lieues ; il eut vite reconnu les rares aptitudes de son neveu et résolut de s'attacher à les développer. A partir de ce moment le jeune Pitra passa la
plus grande partie de son temps dans la petite ville de Cuisery où sa vocation allait se décider. Le bon docteur, hygiéniste distingué, n'entendait pas développer Tintelligence au détriment du corps ; il prétendait plaisamment que ce dernier est d'une nature élastique et que par le régime et l'habitude on peut le plier à tout. La complexion du jeune enfant était frêle et délicate ; son oncle lui donna ses soins et au bout de peu de temps une transformation complète s'était opérée en lui. La vigueur et la résistance de sa constitution étonnaient tous ceux qui l'approchaient. Dans la suite il sembla reprendre à son usage l'axiome de son oncle de Cuisery. Son corps fut un esclave qui dut se mettre docilement au service d'une volonté inflexible, et se prêter à toutes les exigences : jeûnes forcés, travail prolongé bien avant dans la nuit, froid rigoureux, il fallut tout supporter sans se plaindre. A Rome dom Pitra effraiera les Romains les plus robustes en faisant par forme de promenade le pèlerinage des sept basiliques dans une matinée de juillet sous un soleil de feu. En Russie, il déconcertera les plus vieux Russes en bivouaquant nuit et jour de bibliothèque en bibhothèque, de traîneau en traîneau, par des froids de 20 à 25 degrés (1).
Mentionnons aussi, parmi les plus heureuses influences qui s'exercèrent sur sa jeunesse, celle de sa sœur. « Dieu, raconte dom Pitra lui-même, avait formé le cœur de ma sœur de sensibilité, son âme de prévoyance, son caractère d'énergie. Aussi prit-elle de bonne heure dans la maison paternelle un grand ascendant sur tous ses frères, bien qu'elle fût plus jeune qu'eux. Nous nous inclinions devant sa fermeté, nous admirions sa piété et nous nous attachions à ses pas par un attrait irrésistible. C'était elle qui par son esprit de conciliation tranchait nos petits différends et qui ramenait, par la gaieté, la joie quelques instants perdue. »
Le père et la mère ayant été enlevés par une mort prématurée, la sœur resta chargée des orphelins et prit en
(i) Lettre à dom Ferron, le 17 mars 1860.
main le gouvernement de la maison. Il entrait sans doute •dans les desseins de Dieu, dit encore dom Pitra, de la préparer ainsi à la conduite de la famille religieuse qu'il devait lui confier un jour. Tout en faisant régner le bon ordre à l'intérieur, elle visitait souvent les pauvres, et c'est par ce pieux ministère que la grâce de sa vocation lui fut révélée (1).
C'est aussi à Cuisery que Jean-Baptiste Pitra commença «es études latines. Le curé de cette paroisse était un ancien bénédictin de l'illustre abbaye de Cluny, au diocèse d'Autun. Sécularisé depuis la révolution, dom Teissier restait attaché dans l'àme à sa profession religieuse. Il aimait à parler des souvenirs de la grande abbaye bourguignonne et de la vie monastique d'autrefois. Reconnaissant dans le jeune Pitra des qualités précieuses, il se l'attacha et en fit son clerc (2). Sans que l'enfant s'en rendît encore bien compte, dom Teissier représentait pour lui tout un passé évanoui, un ensemble de traditions et de souvenirs qui exercèrent une grande influence sur sa vive imagination et sur son intelligence précoce. Ce furent les premiers germes de sa vocation monastique. Il parle encore dans ses lettres d'une impression profonde qu'il éprouva vers rage de dix ans. Au-dessous d'un tableau représentant saint Benoît, il lut ces mots 'qui le frappèrent vivement : « ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus^ je le conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur. » Plus tard il écrivait à dom Guéranger : « Depuis mon enfance j'entends ces mots, les premiers mots latins que j'ai traduits, ces mots que je lisais sous une image de saint
(i) Entretien du cardinal Pitra sur sa sœur, citée dans une lettre circulaire aux sœurs de Saint- Vincent de Paul, 1887, p. 94.
(2) L'église de Cuisery possède aujourd'hui en souyenir du cardinal un vitrail qui représente d'un côté le jeune clerc servant la messe et de l'autre le cardinal, avec cette inscription : 'parvulus' olim huic altari ministrans hîc primum de ingressu in ordinem sancti Bénédictin sifflante deo, cogitavit; qui postea ob eminentia mérita ad cardinalitiam dignitatem sublimatus est J. B. Pitra.