D HISTOIRE DU CARDINAL PITRA
Benoît, et que je méditais saas trop les comprendre en servant la messe d'un vénérable bénédictin : dticam eum in solitiidinem et loquar ad cor ejus » (1). 11 disait à un autre ami dans son gracieux et poétique langage : « Si vous entendez toujours cette voix qui m'a parlé dès mon enfance, ce mot qu'à dix ans je déchiffrai à l'aide d'un vieux bénédictin de Cluny sur un portrait de saint Benoît : ducam eum in solitudinem.,. si vous entendez toujours cette voix sortir des ruines de Cluny, ouvrez votre cœur et levez votre tête, frère! Les temps approchent, l'heure de la délivrance sonne, les ailes de la colombe se déploient et vous prendrez votre essor... Paix et force, fiatpax invirlute tua » (2).
Quelques années après, en 1825, Mgr de Vichy, évêque d'Autun, venait donner la confirmation dans la paroisse de Cuisery. Le nombre des confirmants était considérable, la chaleur accablante; le prélat succombant à la fatigue tomba malade et dut se faire soigner quelques jours à Cuisery. On appela en hâte le docteur Vaffier qui lui prodigua ses soins et le rendit à la santé. Comme Tévêque reconnaissant lui offrait ses services, le docteur se contenta de lui recommander son neveu qui donnait déjà des signes sérieux de vocation sacerdotale.
A la suite de cet incident, Jean-Baptiste Pitra entra en cinquième au petit séminaire d'Autun. Cet établissement recevait indistinctement les jeunes gens qui se préparaient aux professions libérales dans le monde et ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. De tous les points du diocèsC; et des régions voisines, on y envoyait des élèves qui y recevaient avec une solide éducation chrétienne, les principes d'une haute culture intellectuelle. Dom Pitra y eut pour condisciples le futur maréchal Mac-Mahon, le comte de Cissey, parent du général de ce nom ; Jean-Baptiste
(i) Lettre du 5 juin 1840. Le tableau est encore conseryé dans l'église de Cuisery.
(2) Lettre du 20 mai 1843. Cette lettre et quelques-unes de celles que nous citerons dans la suite sont extraites de la notice biographique de M. le chanoine Gucherat.
PI\EMIÉRES ANNÉES 7
Landriot, plus tard évêque de La Rochelle, puis archevêque de Reims; Devoucoux, devenu évêque d'Évreux; Cucherat, aumônier de l'hôpital de Paray-le-Monial, auteur d'ouvrages estimés ; Henri Pignot « riche et laborieuse tête, dira de lui dom Pitra, et qui a déjà dévoré une foule de choses curieuses sur nos antiquités éduennes. » C'est Tauteur d'une remarquable histoire de Cluny (1).
Le petit séminaire d'Autun pouvait à cette époque rivaliser avec nos plus florissantes maisons d'éducation. Il semblait réunir les conditions les plus favorables pour une vie de retraite et d'étude. Situé vers l'angle est de la ville, à la limite des anciens remparts, il est entouré d'un parc d'aspect seigneurial dessiné par Le Nôtre, et domine la campagne des environs d'Autun. De ses belles terrasses aux arbres séculaires la vue se repose d'un côté sur les croupes boisées des collines qui entourent la ville au sud et à l'est, de l'autre sur la vaste plaine terminée par les montagnes du Morvan. Des disciples de Platon ou d' Aristote eussent pris plaisir à se promener sous ses frais ombrages, auprès des belles eaux jaillissantes, devant ces grands horizons, en agitant les hautes questions de la métaphysique.
Les évoques d'Autun qui firent construire cet édifice au dix-septième siècle, pour servir de grand séminaire, ne craignirent pas d'y employer les architectes et les artistes le plus en renom de leur temps ; aussi attirait-il déjà l'admiration des contemporains, assez sévères, on le sait, en fait d'architecture, et Bussy-Rabutin en donne une description enthousiaste dans une de ses lettres au Père La Chaise. C'est en 1811 que le petit séminaire d'Autun y fut établi. Dans ces derniers temps, par un décret arbitraire et inique, l'État a confisqué cet établissement pour y établir une école de cavalerie et le petit séminaire a dû se transporter à l'autre extrémité de la ville dans un ancien couvent de Visitandines d'où le gouvernement avait quelques années
(i) Histoire de r Ordre de Cluny, 3 vol. in 8°, Autun 1868.
auparavant expulsé les oblats (1). Mais le petit séminaire d'Autun a supporté cette épreuve sans faiblir et il a su maintenir, dans les conditions nouvelles et difficiles où il s'est trouvé placé, la tradition des fortes et saines études qui le distinguait au temps où Tabbé Pitra y était élève.
Pour le jeune Pitra, cette vie de collège était une vie nouvelle qui mit en relief toutes ses aptitudes intellectuelles. Avant son entrée au petit séminaire il étonnait autour de lui par la vivacité de son intelligence, par sa prodigieuse mémoire et par les dons variés de son esprit, mais ses facultés n'avaient pas encore été soumises à cette discipline méthodiqueet rationnelle qui seule peut les assouplir et les amener à leur parfait développement. Les témoignages de ses condisciples sont unanimes à affirmer sa supériorité. A une mémoire qui retenait tout sans confusion et classait les noms, les dates et les faits dans leur ordre naturel, il joignait une riche imagination, un vif sentiment des beautés littéraires de l'antiquité profane et sacrée, une -extraordinaire facilité de travail. Mais ces dons brillants, qui lui eussent permis presque sans effort de tenir le premier rang, s'alliaient déjà chez lui à une application soutenue et à une vraie passion pour Tétude. En dehors de ses livres de classe qui étaient pour lui des amis de tous les instants, il passait de longues heures à la bibliothèque, abordant sans ennui d'énormes in-folio grecs et latins, et acquérant dans ces lectures une connaissance étendue de la littérature et de l'histoire. « Il avait ambitionné et obtenu, nous dit un de ses compagnons d'enfance, une
(1) Mgr Perraud, évêque d'Autun, a montré avec une force accablante dans un mémoire, que la mesure prise par le gouvernement contre le petit séminaire était un acte de spoliation pure, appuyé sur des considérants erronés. Du reste, en se dérobant à toute discussion devant les tribunaux le gouvernement a suffisamment avoué la fai. blesse de sa cause. Cf. Le Fetit Séminaire d*AuiunyVCïèuïoivQ adressé par Tévéque d'Autun à MM. les ministres. Autun 1882, in-12 de 32 p. Le décret de désaffectation du 12 avril 1884 a été exécuté le 12 septembre suivant.
singulière faveur, celle d'avoir son lit au dortoir près delà veilleuse qui éclairait en même temps le sommeil de ses camarades et la prolongation de ses études » (1). Cette habitude du travail de nuit alla chez lui se développant avec l'âge; il en viendra à réduire son sommeil à trois ou quatre heures ; quelquefois la cloche des matines au monastère le surprendra travaillant encore ; et il renverra son repos à la nuit suivante. A Einsiedeln il se laisse un soir enfermer dans les archives; le lendemain de grand matin, l'archiviste apercevant de la lumière dans la salle, accourt effrayé, croyant à un incendie ; c'est dom Pitra qui à l'aide de quelques bouts de bougie a consacré toute sa nuit au dépouillement des Archives. Le même fait nous a été raconté pour la bibliothèque de Troyes par M. Guignard, pour les archives de Reims et pour plusieurs autres bibliothèques. Le sommeil était pour lui comme un hôte importun que l'on renvoie au lendemain. Il est vrai de dire aussi que ce visiteur fâcheux prenait parfois sa revanche et, survenant à l'improviste, il s'imposait bon gré mal gré au moment le plus inopportun, et quelquefois même pendant le repas.
Cette ardeur au travail et ces succès ne le rendaient ni pédant ni austère; il était le premier au jeu, et ses camarades encore vivants aiment à rendre témoignage de sa gaité, de son enjouement, de la douceur et de l'affabinté de ses manières.
Chose remarquable et qui formera dans la suite un des traits les plus caractéristiques de sa carrière littéraire, les aptitudes de Térudit sont déjà combattues chez lui par les aspirations poétiques. Parmi les œuvres nombreuses inspirées au jeune rhétoricien par ce souffle poétique, citons-en deux qui nous ont été conservées, Homère au tombeau d'Achille ou la Mort d Homère et la Fête de Jacob (2).
(1) Gucherat, /. c, p. 13. Les anciens pa/marés du petit séminaire d'Aotun conservent la preuve de ses éclatants succès.
(2) La première a été insérée dans VEduen 1840, la seconde a été imprimée dans Remeil de drames et dialogues. Périsse, Lyon d 863, in-18.
Cette dernière fut composée en quelques jours sur la demande de ses condisciples pour une fête improvisée. Ces pièces de jeunesse révèlent à tout le moins une singulière facilité de versification et de développement et une brillante imagination. Il est piquant de signaler ces débuts poétiques d'un savant qui passera sa vie dans les bibliothèques à déchiffrer les vieux manuscrits.
Un autre souvenir de cette époque est à relever, car il eut une grande portée sur la direction de ses travaux. C'était en 1830 ; Tannée scolaire finissait avec les journées de juillet. L'époque de la distribution des prix approchait; on imposa au brillant lauréat, qui devait être un jour le cardinal Pitra, la composition d'un discours sur « la mort de Judas Machabée. » Ici nous lui cédons la parole : « Au petit séminaire tout était devenu morne et sombre. Les jeux avaient cessé, les groupes se promenaient lentement, attristés du chagrin des maîtres, qui se tenaient à Técart. Devant nous flottait un drapeau tricolore ; arboré en face de notre quinconce, il tombait en plis criards sur la fière inscription de la porte des marbres : Soror et œmula Romœ...
» Pour m'aider, les prophètes et les Machabées de Genoude me furent confiés pour la première fois.
» Je n'ai pas souvenance que dans ma vie une lecture m'ait plus frappé. Ebloui de ces images et de ces scènes orientales, j'aspirais avidement à les comprendre, j'y pensais jour et nuit. L'examen en souffrit autant que la pièce littéraire. Le temps manqua même pour mettre au net sur un Livre d'or^ ainsi nommé de sa tranche, quelques pages qui furent tristement lues devant un austère évêque, Mgr du Trousset d'Héricourt et quelques vieux chanoines. Il fallut laisser à l'état d'ébauche et de rêve le chant fu* nèbre d'un dernier prophète sur le tombeau des Machabées (1).
» Peu après, entré au grand séminaire, impatient de
(1) Cette composition poétique est encore conservée au petit séminaire d'Autun.
trouver une clef des images et des symboles bibliques, j'allai droit aux plus anciens interprètes ; et pour les connaître j'abordai la lecture dedom Ceillier. Dès le début je m'arrêtai longtemps au chapitre de S. Méliton, à cette courte note sur les ouvrages inédits :
» Un, intitulé la Clef^ que Ton dit être encore aujourd'hui dans la bibliothèque du collège de Clermont, dit des Jésuites à Paris » (1).
Nous dirons plus tard comment des recherches poursuivies avec ardeur à partir de ce moment, ont enfln amené dom Pitra à la découverte tant désirée de cet ouvrage de Méliton et nous parlerons du développement ultérieur de ses idées sur le symbolisme. Il nous suffît en ce moment, pour nous rendre compte de la marche de cette intelligence, d'avoir marqué ce point de départ.
Son éducation littéraire était terminée; l'heure de choisir un état avait sonné. Il hésita quelque temps ; il se sentait peu fait pour le ministère des âmes, mais cependant sa piété, son amour de la solitude, son goût pour une vie d'étude et de silence le poussaient à se consacrer au service de Dieu; il entra donc au séminaire, non sans conserver au fond de son âme le désir d'embrasser un jour la vie religieuse.
Le grand séminaire fut une nouvelle et décisive étape
dans sa vie. Sa piété s'y fortifia ; soumis à un règlement
sévère, il en observa scrupuleusement tous les points et
devint bientôt un modèle pour ses condisciples. Il conserva
au milieu d'eux comme au petit séminaire le premier rang.
Cet esprit que ravissaient naguère les études littéraires
s'éprit d'un goût très vif pour les sciences théologiques. Ce
qui l'attira surtout ce fut moins l'étude de la théologie
scolaslique, encore peu en honneur à cette époque dans les
séminaires de France, que celle de la Bible et des Pères,
des écrivains ecclésiastiques et de l'histoire. Nous revien-
(1) Cette page a été écrite en 1884, Analecta sacra Spicilegio Soles- ^nmi, tome II, page 585.
dron% bientôt sur ce point et nous donnerons le plan d'études qu'il dressait pour l'un de ses jeunes amis.
Le grand séminaire d'Autun possède un des plus précieux dépôts de manuscrits de France (1). L'abbé Pitra y prit ses premières leçons de la science paléographique dont il devait devenir un des maîtres les plus illustres.
Sa facilité de travail était étonnante. Il menait de front, avec ses études ordinaires, celle des sciences naturelles, géologie, physique, chimie, géométrie, botanique, de concert avec son ami, l'abbé Landriot, qui excellait dans cette partie (2). L'abbé Pitra enseignait en même temps les humanités à sept jeunes gens que les exigences de la loi militaire avaient poussés au séminaire avant la fin de leurs études littéraires.
Il savait du reste éveiller autour de lui l'ardeur pour l'étude. Pour seconder ce généreux élan, le professeur de dogme créa, au milieu des deux cent soixante élèves, une société académique de vingt-six membres divisée en cinq sections : histoire, philosophie, théologie, littérature et science. Chaque semaine on se réunissait en séance pour entendre les divers rapports et recevoir la distribution des matières à traiter avec les ouvrages à consulter. L'abbé Pitra était naturellement désigné pqur en faire partie; il fut président de la section d'Ecriture Sainte et ses vieux condisciples gardent encore le souvenir de quelques-unes
(1) C'est Tancienne bibliothèque du chapitre de la cathédrale. En 4708 dom Martène et dom Durand la yisitèrent (Voyage littéraire, ire p. p, 151). Libri en dressa le catalogue sous la suryeillance de Tabbé Deyoucoux, ce qui empêcha toute rapine : Manuscrits de la bibliothèque du séminaire d'Autun, dans le Catalogue général des bibliothèques publiques, t. I, in-i*', Paris 1849. Cf. aussi H. Omont, Notes sur quelques manuscrits d'Autan, Besançon et Dijon, 1883, in-8* et Pellechet, Notes sur les livres liturgiques des diocèses d'Autun, ChàUm et Mdcon, Champion 1883.
(2) Cf. Notice biographique sur Mgr Landriot, Autun 1856, et : Mgr Landriot, Paris, Palmés, d. Ces deux notices contiennent quelques renseignements sur les relations entre dom Pitra et Tarchevéque de Reims.
de ses lectures sur les beautés littéraires de la Bible. Au milieu de ces travaux arriva l'époque de son ordination sacerdotale; elle lui fut conférée par Mgr du Trousset l'Héricourt, évêque d'Autun, le 11 décembre 1836. Il s'y préparait depuis cinq ans par la prière, la méditation et de Fortes études théologiques; aussi recueillit-il avec ferveur les grâces que Dieu lui préparait dans ce grand jour; il y resta fidèle durant sa longue vie.