‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 39 sur 91 · HISTOIRE DU CARDIXAI* PITRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CARDIXAI* PITRA

boarg-, Tantre dans celle de Troyes, lui fournirent une nouvelle récension du même ouvrage. Tous ces textes de valeur diverse n'étaient que la traduction latine de Torigînal grec, perdp probablement sans espoir, et contenaient d'ailleurs des interpolations de saint Eucher, des Morales de saint Grégoire et d'autres auteurs. Un manuscrit de Paris, ayant appartenu au président de Mesme, lui oflErit une version plus pure. Il crut le moment venu» malgré l'absence du texte primitif, de donner l'édition de la Clef projetée tour à tour par Sirmond, Grabe, Fabricius, Magnus Crusius, Cari Woog, Galland et Gottlieb Hein. Elle occupe les tomes II et III du Spicilège. Plus tard, en 1863, après d'infructueuses recherches dans toutes les bibliothèques d'Europe, il trouva le fameux manuscrit de Clermont à la Barberine. Le codex qui date du sixième siècle ne contient comme les précédents que la traduction latine de l'ouvrage de saint Mélitou. Le cardinal l'édita dans le second volume des Analecta sacra et pour répondre aux critiques qu'avait soulevées son édition, il y joignit la dissertation dont nous avons déjà parlé.

Ces critiques étaient graves ; elles n'allaient à rien moins qu'à nier Tauthenticité de la Clef. On ne reconnaissait dans cet écrit qu'un ouvrage postérieur au quatrième siècle, un pastiche maladroit des ouvrages de saint Augustin. Ces arguments de la critique négative ont été battus en brèche avec succès dans la savante dissertation de dom Legeay qui a fait du symbolisme des Pères une étude approfondie (1).

Le cardinal Pitra est revenu lui aussi sur cette thèse. II résulte de ces dissertations que la Clef de saint Méliton représente dans son ensemble le symbolisme traditionnel ancien ; et quand même on pourrait constater que tel ou tel symbole a été ajouté postérieurement à l'ouvrage pri-

^lef de saint Méliton et la critique allemande^ extrait de la onde catholique, Paris 1885.

mitif, il ne serait pas encore prouvé que le fond même est apocryphe (1).

Pour répondre à d'autres objections, dom Pitra voulut aussi fixer la valeur et la portée de l'ouvrage qu'il venait de découvrir. « C'est alors que lui apparut, nous dit-il, non plus seulement un livre inédit, mais une littérature oubliée

(i) Le Père Odilo Rottmanner, de Munich, qui a vivement attaqué Touvrage de saint Méliton, cite le texte de la Clef sur le corbeau : « Le corbeau représente les retards du pécheur pour la pénitence et pour la conversion ». En regard le critique donne un passage de saint Augustin : « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur. Il y en a en effet qui préparent leur conversion et la diffèrent; on croit entendre en eux la voix du corbeau qui crie cras^ cras, demain, demain >. Ce jeu de mots est familier au saint docteur. Pour le Père Odilo ce texte de la Clef a été copié sur saint Augustin et c'est une preuve que l'ouvrage est apocryphe. Si l'on veut remarquer en effet que d'après l'opinion combattue par notre critique, la Clef a été originairement écrite en grec, on s'explique difficilement au premier abord qu'en pays grec on ait pu tirer du chant du corbeau cras, cras^ le même augure qu'en tire saint Augustin. Sur ce point tout le monde est à peu près- d'accord; en Orient comme en Occident les corbeaux croassent dans la môme langue ; il était oiseux de tant insister pour nous prouver qu'ils ne disent pas aupiov qui est le mot grec correspondant au latin cras, La chose est plus compliquée que ne semble le croire notre critique. Nous pouvons citer un certain texte de l'historien grec Sozomène qui lui a échappé. Des païens demandent un jour à Athanase, le saint évêque d'Alexandrie, ce qu'annonce le cri d'une corneille qui venait de passer au-dessus de leurs têtes en poussant son cri. « L'oiseau dit cras, répondit Tévêque, et vous annonce pour demain une fausse nouvelle ». Le lendemain fut en effet marqué pour eux par une défaite. Théodoret, Histor. eccles, I, 30 ; Sozomène, Histor, écoles. j 1. IV, cap. 10. Cf. l'interprétation de ce texte par M. Le Blant dans son Mémoire sur raccusation de magie contre les premiers chrétiens, dans les Mémoires de la société des antiquaires de France, 1869, p 23.

Ce passage, de môme que celui de la Clef, prouve tout simplement que la langue latine était assez connue en Orient pour que le cri du corbeau y fût regardé aussi bien qu'en Occident, comme un pronostic. Ce fameux argument qu'on avait semblé donner comme le plus décisif contre l'authenticité de l'ouvrage de saint Méliton, tombe donc de lui-même. Cf. l'article du P. Odilo dans le Bulletin critique, 1883, p. 49, 50 et l'abbé Duchesne, p. 197.

et à peu près inconnue. En effet ce formulaire a passé de main en main, de siècle en siècle, de région en région. Chaque contrée a fourni ses commentateurs ; chaque église a eu son école ; chaque âge, un écho de cette voix apostolique. Et cet écho se répète dans les homélies des pasteurs, dans les manuels des catéchistes, dans les hymnes de la liturgie, dans les chants des poètes, même dans les arguments des docteurs et les décrets des papes, jusque dans les glossaires des grammairiens et dans les livrets des artistes (1). » Une partie de ces ouvrages sur la symbolique ont été mis au jour par lui ; il a voulu en former une sorte de corpus symbolictim destiné à éclairer les formules mélitoniennes et dans une remarquable introduction il a ébauché à grands traits l'histoire du symbolisme, de ses règles, de sa méthode (2). Il rêvait autre chose : « Vienne, dit-il, une patrologie symbolique avec ses formulaires, ses scholiastes en prose et en vers, rangés par siècles et illustrés par les monumeuts. L'œuvre est digne de tenter un vaillant ouvrier et un généreux Mécène... Nous nous abusons peut-être, ajoute-til, mais nous attendons un savant courageux qui, armé de toutes les découvertes de l'antiquité sacrée et profane, profitant de toutes les révélations qui de jour en jour éclairent davantage toutes les époques et toutes les écoles de Fart chrétien, démontre comment les lois du symbolisme, formulées par saint Méliton, dominent les peintures et les sculptures des catacombes; comment elles rayonnent sur les sarcophages, les gemmes et les mosaïques ; comment survivant aux invasions barbares elles s'inscrustent dans les monnaies, les sceaux, les armoiries, les écus et les émaux de la féodalité ; comment elles flamboient dans les vitraux des cathédrales ; comment elles sont enluminées dans les plus anciennes comme dans les plus récentes miniatures. Ce panorama que nous avions vaguement en vue, nous a longtemps découragé, quand il

(t) Analecta, II, 590.

(2) SpiciL Solesm,^ t. H et III et spécialement la dissertation de re 8jjm^»^f»^n. ad clavem S, MelUonis illustrandam, t. III, p. v.

TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET DÉCOUVERTES l7i

a fallu mettre la main à notre première et imparfaite édition de saint Méliton » (1).

Le Spicilège et les Analecta représentent, comme on a pu le voir par ce simple résumé, une énorme somme de travail et de longues années de recherches ; ils assurent à dom Pitraune place à part parmi les historiens delà littérature chrétienne et de la théologie positive. Peut-être n'at-on pas encore assez tiré parti des documents précieux que renferment ces collections ; c'est la destinée de ces sortes d'ouvrages de n'avoir qu'un hien petit nombre de lecteurs. Dom Pitra ne se faisait pas illusion. Il se plaint doucement dans une lettre de n'être guère lu que par deux ou trois amateurs, et en lout cas d^être moins lu par ses compatriotes catholiques que par les protestants anglais ou allemands (2). Mais ces ouvrages n'en restent pas moins son meilleur titre à la reconnaissance et à l'admiration de tous les amis des lettres chrétiennes.

(1) Anahc'a sacra, t. H, pp. 590-592.

(2) Lettre du 24 avril 1873 à l'abbé Davin. Encore pour les Allemands faudrait-il mettre quelque réserve à l'assertion du savant cardinal. Nous pouvons en citer un bien curieux exemple. Dom Pitra publia en 1852 les fragments de Theptateuque attribués à Juvencus ; or, Œlher en 1854, Mûller en 1866, Hartel en 1871 dans leurs ouvrages, ignorent encore la découverte du savant bénédictin ; ce n'est guère qu'en 1871 qu'Ebert par son étude sur Juvencus révèle à ses compatriotes l'existence des fragments du spicilège de Solesmes. (Cf. Paul Lejay, Revue critique 1891, II, 115.)

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