‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 38 sur 91 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l.e Spicilegium Solesmense et les Analecta sacra, La poésie chrétienne : Gommodien et Juvencus. — L'Eglise d'Afrique, Verecundus. — Saint Nicéphore et l'Eglise byzantine. — Pères anténicéens. — LesCatenx Fairum. —Sainte Hildegarde. — La clef de saint Méliton et le symbolisme.

Le moment semblait arrivé pour dom Pitra de faire jouir le public de ses découvertes. Après bien des retards et des tâtonnements, il publia enfin en 1852 le premier volume du Spicilège de Solesmes (l). Le livre fit sensation dans le monde savant ; aucun ouvrage de ce genre n'avait été publié en France depuis la révolution (2) ; son auteur déjà avantageusement connu eut dès lors sa place marquée au premier rang de ceux dont les travaux font avancer la science.

Angelo Mai, qui l'avait précédé dans cette voie, saluait en lui un frère ; les revues savantes de France, de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre s'occupèrent à l'envi du Spicilège (3). Ce premier volume contenait entre autres auteurs,

(1) Spicilegiam Solesmense, complectens sanctorum Patrum scriptoramque ecclesiasticorum anecdota hactenus opéra, selecta ex grxcis orientalibusque et latinis codicibus publici juris facta, tomus /, in-4®, 4852, Didot.

(2) Da moins dans le domaine de Téradition ecclésiastique.

(3) Parmi les principaux articles sur le Spicilège, citons seulement

des fragment importants de Papias, de saint Irénée, de Gommodien, de Juvencus, de saint Hilaire (1), de saint Nicéphore ; il paraissait sous le patronage et avec le concours des savants les plus connus, tels que Cureton, Wordsworth^ le Méchitariste Aïzavouski, Quatremère, Charles Lenormant, Dûbrier et Le Clerc dont les uns avaient traduit les fragments syriaques, arméniens ou coptes, les autres avaient revu les épreuves ou indiqué des corrections (2) ; à cette liste de noms célèbres, il faudra ajouter dans les volumes suivants, celui de M. de Rossi dont les deux dissertations sur le poisson symbolique dans Tépigraphie et sur les inscriptions chrétiennes de Carthage, ne sont pas les moindres ornements du Spicilège de Solesmes (3).

Trois autres volumes parurent de 1855 à 1858. Cette collection fut suivie Ae^Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata en six volumes de 1876 à 1888 (4).

ceux de Saint Marc-Girardin et de Daremberg au Journal des Débats^ 19 avril 1853, et 6 décembre 1855 ; celui d'Ozanam, Correspondant, 25 juin 1852, et surtout ceux de Du Lac dans ÏUnivers, 3 et 9 avril,. 29 et 31 mai, 10 et 11 juillet 1856, et 10 avril 1858.

(1) Le commentaire sur les épitres de saint Paul que dom Pitra attribuait alors à saint Hilaire est en réalité de Théodore de Mopsueste comme Ta démontré le docteur Swette Theodori episcopi Mopsuesteni in epistolas B. Pauli commentarii. Cambridge, 2 vol. in-8», 1880-1882. Déjà le professeur Jacobi, de Halle, avait reconnu le véritable auteur avant le docteur Sweete.

(2) On pourrait s'étonner de voir au milieu de ces noms celui de Renan désigné avec l'épithète d'ami, si nous ne faisions remarquer qu'à cette époque M. Renan n'était pas encore l'auteur de la Vie de Jésus ni d'autres ouvrages qui lui ont valu une triste célébrité; dom Pitra ne connaissait en lui que le savant et le bibliothécaire très obligeant de la. NslionsL]e(Spicilegium, t. I, p. vu et t. II, p. xii).

(3) De christianis monumentis IXOÏN exhibentibuSy Spicilegium, t, III; de titulis Christianis Carthaginiensibus, t. IV.

(4) Spicilegium Solesmense, t. II et t. 111, 1855; t. IV, 1858. Analecta sacra Spicilegio Solesmensi parata, t. I, 1876; t. II, 1884; t. III, 1883; t. IV. 1885; t. V, 1888; il faut y ajouter le t. VH publié après la mort du cardinal Pitra, en 1891 par Mgr Battandier; le tome VI était

Les deux volumes sur le Droit des grecs et les Analecta novissima dont nous parlerons plus tard pourraient être considérés comme appartenant à la même catégorie (1).

Nous ne pouvons songer, on le comprend, à faire Tinventaire complet de tous les trésors accumulés dans ces collections ; nous nous arrêterons seulement aux découvertes les plus importantes (2).

A Middlehill, Sir Phillips, le propriétaire de la fameuse bibliothèque, lui mit en main un très ancien manuscrit en caractères lombards qui paraissait provenir de l'abbaye de Bobbio. A côtés de différents traités de saint Augustin, le codex contenait une œuvre sans titre commençant par ces mots : quispoterit unum proprie Deum nosse cœlorum... elle se terminait par ceux-ci : explicit tractatus sancti episcopi... Le nom de Tauteur si important pour Tidentification du manuscrit avait disparu. Dom Pitra parvint à découvrir par des rapprochements ingénieux que cet évêque était un écrivain du troisième siècle, du nom de Commodien, originaire de Palestine, mais qui semble avoir vécu et écrit en Afrique. Elevé dans la religion païenne, il a été converti au christianisme comme saint Justin par la lecture de la Bible. Avant la découverte de dom Pitra, on ne connaissait de lui que les Instructiones, apologie poétique du christianisme, dans laquelle Commodien attaque le paganisme et le judaïsme par des arguments analogues à ceux de saint Justin, de Tatien et des apologistes du second siècle. L'ouvrage découvert par dom Pitra est le Carmen apologeticum ou poème apologétique, nouvelle attaque dirigée par le vaillant évêque contre les ennemis de la foi. L'éditeur dans ses prodestiné aux liturgistes et aux hjmnographes grecs. Lettre k dom Goaturier, 14 août 1883.

(1) Le cardinal Pitra laisse en manuscrit la matière de plusieurs volumes qui devaient prendre place dans l'une ou l'autre de ces séries et qui, nous l'espérons, seront publiés quelque jour,

(2) L'examen un peu détaillé d'un seul volume des Analecta nous a demandé un loug article dans La Science catholique, 15 avril 1889, Les dernières découvertes du cardinal Pitra.

légomènes résout les principales questions philologiques et critiques que soulève l'étude de ce poème (1).

Or ces questions sont des plus intéressantes ; Touvrage de Commodien est l'indice d'une profonde révolution littéraire et sociale ; sa poésie est une poésie nouvelle ; elle ne s'adresse pas comme l'ancienne poésie, fondée sur la différence des longues et des brèves, à un cercle restreint de beaux esprits ; elle s'adresse à tout le peuple chrétien, aux petits, aux humbles, aux esclaves, aux ouvriers ; aussi dédaigne-t-elle les vieilles règles prosodiques et grammaticales ; elle parle la langue du peuple ; son rythme et son harmonie reposent sur les lois dont la connaissance est accessible à tous, sur le nombre des syllabes, la place de l'accent et même la rime. Levers de l'écrivain populaire est jeté dans un moule nouveau qui ne conserve guère de l'hexamètre classique qu'une césure et la quantité des derniers pieds. Sa langue n'est pas moins curieuse que sa prosodie. C'est le latin populaire, c'est-à-dire le latin qui sous l'invasion des mots nouveaux et des tournures étrangères, sous la pression de TinteUigence populaire plus lourde, moins raffinée que celle des lettrés, se déforme peu à peu, se simplifie pour devenir l'instrument moins compliqué d'une pensée rudimentaire. Par son dédain de la littérature classique, par sa rudesse et la sévérité de sa doctrine, Commodien ressemble à Tertullien qu'il imite quelquefois mais dont il n'a pas le génie (2). C'est ce caractère d'ori-

(1) Spicilegium Solesmensey t. I, p. xvi, 20 et suiv., t. IV, p. 222 et suiv.

(2) Cf. Boissier, Commodien, dans les Mélanges Renier, Paris, 1886, in-8«. M. Puech, qui conteste quelques-unes des vues de M. Gaston Boissier, est obligé pourtant d'avouer que la métrique de Commodien diffère delà métrique ancienne et que l'accent y joue un rôle important ; mais il ne veut pas voir dans l'œuvre de Commodien un art nouveau, une création originale. Puech, Prudence, étude sur la poésie latine chrétienne, introduction, p. 10. Paris. 1888, in-8% Sur la métrique de Commodien, cf. Lucien Mùller, de re metrica, p. 448 et Hanssen, de arte metrica Commodiani, Strasbourg 1881. Exemples d'une poésie analogue à celle de Commodien dans les

ginalité qui explique le retentissement qu'eut la découverte de dom Pitra et le nombre de travaux qu'elle a suscités. Leimbach, Rœnsch, Hilgenfeld, Dombart, Ebert en Allemagne, Aube, Gaston Boissier et tout récemment M* Aimé Puech, ont repris les questions traitées dans les prolégomènes duSpicilège et ont cherché aies éclairer d'une nouvelle lumière. Il n'est pas jusqu'aux opinions privées de l'évoque africain, sa sympathie pour les barbares, ses tendances millénaristes, ses idées sur la Trinité, sur le paganisme et la civilisation romaine qui ne méritent d'attirer l'attention du théologien et de l'historien (1).

Une autre découverte importante pour l'histoire de l'ancienne poésie chrétienne fut celle d'une série de poèmes sur l'Ecriture Sainte, que dom Pitra n'hésita pas à attribuer à un contemporain de Constantin, Juvencus, poète élégant, classique chrétien, qui semble avoir pris à tâche de transporter dans le récit des faits bibliques la pureté du style virgilien (2). Trois manuscrits encore inconnus dont l'un appartient à la Bibliothèque de Cambridge, les deux autres à celle de Laon, contenaient les poèmes sur les cinq livres de Moïse, sur Josué et les Juges (3). Que ces ou-

inscriptioQs chrétiennes antiques, cf. de Rossi, Inscriptiones christiana^ t. II, pars I.

(1) Cf. Sur Gommodien outre les études de dom Pitra, de Boissier^ de Puech et de Hanssen citées dans les notes précédentes, Rœnsch, Zeitsch. fur historische Thfologie, 4872-1873 ; Dombart, Commodian^ Studierij Wien, Gerold, 1884, et son édition de Comdiodien dans le- Corpus scriptorum ecdesiasticorum latinorum, vol., XV, Vienne 1887; Jacobi, Commodianus u. die altkirchliche Trinitdtslehre , dans Dp.utsch Zeitsch.f. christl. Wissenschaften u . christL Leben. 1853, p. 203-209; Ebert, Abhandl, der philol. histor. Classe der kôuigl, iàchs. Gesellsch. d. Wissensck., 1878, pp. 387-420, et Histoire de la littér. latine au. moyen âge. (Trad. Gondamin) t. I; Rovers, Apocalyptische Studien^ Leyde 1888.

(2) On possédait de Juvencus un poème sur VHistoire évangélique. Dom Durand et dom Martène ont émis l'hypothèsç que les vers sur la Genèse attribués par les uns à Tertullien, par d'autres à. saint Gjprien devaient être restitués à Juvencus.

(3) Spicil. Solesm. , I, p. xxxv, 474 et suiv. Analecta Sucra^ t. V, p. 181 •

vrages soient de Juvencus ou d'un autre auteur, cette découverte apporte à Thistoire de la poésie chrétienne -antique des éléments nouveaux qu'on n'a pas encore suffisamment utilisés (1).

Verecundus aussi bien que Commodien appartient à rÉglise d'Afrique. Dom Pitra retrouva dans la bibliothèque 'de Leyde et dans celle de Douai deux manuscrits qui contiennent do nombreuses œuvres de cet auteur, dont le noqa seul était connu. Nous savons maintenant que Verecundus fut évêque de Junca en Mauritanie ou en Byzacène, au sixième siècle, qu'il mena probablement la vie monastique et qu'il prit une grande part à la querelle des trois chapitres (2). Ses poésies et ses commentaires sur les cantiques de la Bible n'ont pas sans doute la même importance au point de vue littéraire que les ouvrages de Commodien et de Juvencus, mais ils ne manquent pas d'intérêt pour l'histoire de la fameuse controverse à laquelle il fut mêlé et pour celle des dogmes. Il faudra par exemple tenir grand compte de son témoignage au sujet du purgatoire, -de la grâce, du péché, des anges gardiens, des anges des nations, de l'Eucharistie.

(1) Ces poèmes ont été réédités en 1886 par Marold, dans la Bibliotheca Teubnerianaf et en 1891 par Huemer dans le Corpus scriptor, €ccl., Tol. XX[V. L'heptateuque a été attribué assez arbitrairement par Peiper à Gyprien, disciple de saint Césaire, Cypriani Galli poetx heptateuchos (Corpus scriptor. eccL, vol. XXIII. Vienne, 1891). Dans tous les cas, il parait démontré aujourd'hui par des comparaisons ■aTec Claudien, Ausone et Marins Victor, que Theptatenque n'est pas de Juvencus et qu'il a été composé entre 397 et 450. Peiper s'est montré injuste pour dom Pitra dont il juge très sévèrement l'édition. ^Mais M. Paul Lejaj, dans un savant article {Revue critique, 1891, n, 113), a montré l'exagération de cette attaque et a prouvé que plusieurs conjectures de dom Pitra sont plus heureuses que celles du critique allemand. Le travail du cardinal Pitra a été plus justement apprécié par le savant qui ^ fait l'étude la plus approfondie sur l'heptateuque, Major, The Latin Heptateuchy Cambridge, Universitjr Press, 1889. Cf. Aussi l'opinion d'Ebert, Hist. génér. de la Littér. du Moyen-Age, I, 133.

(â) Spicil. Solesm,^ t. IV, p. v, 1 et suiv.

L'histoire de TÉglise grecque, de ses monuments, de ses écrivains, était depuis longtemps pour dom Pitra l'objet d'une étude de prédilection. Nous avons vu ces goûts du jeune helléniste se révéler déjà au petit séminaire d'Autun; il ne pouvait manquer de faire dans ses ouvrages une large place à ces questions.

Un des personnages les plus considérables de cette Église au temps des luttes iconoclastes, le patriarche de Constantinople, saint Nicéphore, l'occupa d'abord. Combefis, Boivin, Banduri avaient tour à tour formé, le projet d'éditer ses œuvres, mais par suite de différentes circonstances ce dessein n'avait pu aboutir. Dom Pitra reprit leurs travaux et fut assez heureux pour nous donner dans son Spicilège une partie importante des ^crits inédits du saint patriarche (l). Plusieurs de ces ouvrages intitulés antirrhetica ou réfutations, sont dirigés contre les iconoclastes qui prétendaient s'appuyer pour condamner le culte des images sur des textes des Pères, notamment d'Eusèbe et de saint Épiphane. Saint Nicéphore, dans une discussion serrée et pressante, répond à leurs objections et leur oppose des témoignages tirés des auteurs anciens. L'un des plus remarquables est celui de Macarius Magnés, apologiste du quatrième siècle, très peu connu jusqu'alors et sur lequel l'attention a été ramenée naguère par la découverte de Blondel (2).

Sous le titre de Monumenta Ecclesiœ Consta?itinopolitanœ^ le quatrième volume du Spicilège contient plusieurs autres documents inédits dont quelques-uns ont aussi pour auteur saint Nicéphore. Ce sont des epitimia ou pénitentiels réglant les peines à appliquer aux délinquants suivant le degré des fautes, puis des canons et constitu-

(1) Spicil. Solesm., t. I, p. lxv, 302 et suiv.; t. IV, p. ii, 233 et suiv.

(2) Ibid,, I, 305 et 544; Analecta sacra, t. V, p. 31. Moxxpfou Mdywi- To; 'A7:oxpiTtxô; ex inedito codice edidit G. Blondel, Paris, 1876. Les nouveaux fragments que donne le cardinal Pitra dans le t. V des Analecta sacra avaient été communiqués par lui à M. l'abbé Dachesne pour sa thèse De Macario Magnete et scriptis ejus. Paris, 1877.

lions sur la discipline ecclésiastique ou monastique, des typica, sortes d'ordos ou de calendriers qui indiquent Tordre des fêtes, des jeûnes, des cérémonies liturgiques. Citons, comme particulièrement intéressant, un typicon du Mont Athos, un autre des moines studites de Conslantinople et des moines sabaïtes de Jérusalem. Ce sont là des matériaux importants pour l'histoire de l'Église orientale.

Un grand nombre des textes nouveaux édités par dom Pitra appartiennent aux Pères Anténicéens. On retrouve dans les volumes du Spicilège les noms de Papias, saint Irénée, saint Denys d'Alexandrie, saint Méliton. Trois volumes des Analecta sont entièrement consacrés à» ces auteurs (1). Nous y relevons des fragments de saint Clément de Rome, saint Denys TAréopagite, Papias, saint Irénée, saint Hippolyte, saint Justin, Théophile d'Antioche, saint Grégoire le Thaumaturge, saint Cyprien, Jules Africain, Origène, Malchion, saint Pierre d'Alexandrie, saint Méthode et le juif Philon.

La plupart de ces fragments ont été retrouvés par le vaillant éditeur dans des recueils de textes des Pères, appelés chaînes. Après Cramer, Mai* et leurs devanciers, dom< Pitra a été amené à exploiter cette mine si riche en documents précieux, et ses efforts n'ont pas été infructueux. Il a donné sur cette branche peu connue de la littérature patristique une dissertation pleine de renseignements nouveaux et de vues ingénieuses (2). On devrait, selon lui, chercher l'origine de ces collections dans les conciles, surtout ceux du septième siècle, où les évoques orthodoxes, pour lutter avec avantages contre les hérétiques ,^ étaient obligés de produire de nombreux témoignages des Pères sur le point de la doctrine attaqué. Ainsi, au concile de

(1) Ce sont les tomes II, III et IV. Ce dernier, spécialement réservé aux textes syriaques, est dû à la collaboration de M. Tabbé Paulin Martin.

(2) SpiciL Solesm., t. I, p. xlv et suiv. Cf. Wolf, Dissert, de CatenU Patrum, dans ses Anecdota grœca, t. III et IV ; et Cramer, Catenœ Grœcorum Patrum. Oxford, 1842-1844.

Latran contre les monolhéliles en 649, on voit citer sur la seule question des deux volontés \nn^-quatre textes de Pères latins, cent quarante de Pères grecs, et quarante d'auteurs hérétiques. Les deux plus importantes chaînes mises à proGt par le cardinal sont celles de Victor de Capoue et de Jean diacre, sur lesquels il a aussi disserté longuement (1).

Notre infatigable chercheur n'entendait pas se conGner dans Tétude exclusive de l'antiquité ecclésiastique. ÂTec sainte Hildegarde dont le cardinal a découvert plusieurs œuvres inédites, nous descendons jusqu'au douzième siècle. Le huitième volume des Analecta comprend des lettres, des expositions sur les évangiles, etleLt^er vitœ meritorum (2). L'ensemble de ces œuvres équivaut au double de celles que Ton connaissait déjà. Les lettres fournissent un grand nombre de détails nouveaux sur la vie de la grande abbcsse bénédictine, sur ses relations avec les rois, les empereurs, les cardinaux ou les évêques ; les expositions ou homélies apportent l'écho de ses conférences à ses moniales dans le chapitre du monastère et la manière dont elle leur commentait l'Évangile. Enfin le Liber vitœ meritorum vient compléter cette vaste trilogie dont nous n'avions encore que deux parties : le Scivias et le Liber divinorum operum. Il traite des vices et des vertus, et de ce duel chaque jour renouvelé dans la vie chrétienne entre l'esprit et la chair ; sorte de poème céleste, d'épopée grandiose et surnaturelle, nourrie des visions de la sainte abbesse. Le cardinal avait un culte tout spécial pour sainte Hildegarde ; il l'appelait r« ange de la prophétie, la nouvelle Débora, la grande prophétesse et la théologienne. » Il aimait à en lire les œuvres; il

(i) Ihid.^ p. L et suiv.

(S) Le maDuscrit qui contient ces inédits de sainte Hildegarde a

^♦A ^nrles indications du cardinal Pitra, copié par ses confrères, le»

!ph et Alphonse Pothier. Cf. sur cette édition AnnotatioMi

netœ Hildegardis opéra édita ab Emo Card. Pitra, dans Ana-

%diana, t. I, pp. 597-609, et Battandier, Sainte Hildegarde^

es œuvres; Revue des questions historiques, t. XXXIII, 1883.

y trouvait une théolo^e plus profonde, des visions plus splendides et plus éclatantes que dans la Divine comédie (1).

Mais la découverte à laquelle le savant bénédictin mettait le plus de prix, celle qu'il poursuivit durant de longues années, c'est la découverte du célèbre ouvrage de saint Méliton, intitulé la Clef^ qui se rattachait à ses études générales sur le symbolisme.

On se rappelle comment le jeune lauréat de 1830 cherchait déjà l'explication des symboles et des images orientales de la Bible. C'est dans cette vue qu'il abordait, au grand séminaire, l'étude des Pères, les interprètes les plus anciens et les plus autorisés des Livres Saints. Son espérance ne fut pas trompée. Il est impossible, en effet, de lire quelque ouvrage de ces vénérables auteurs sans s'apercevoir aussitôt qu'ils s'efforcent de pénétrer le sens des prophéties et des figures de TAncien Testament en les appliquant au Christ et à l'Église ; ils cherchent sous l'écorce de la lettre à découvrir l'explication des grands mystères de la foi que le Saint-Esprit a eue en vue dans l'inspiration des Écritures. Notre-Seigneur lui-même leur en avait donné l'exemple dans plusieurs circonstances ; c'est ainsi qu'il montrait dans Jonas, sorti après trois jours du ventre de la baleine, l'image et la prophétie de sa propre résurrection après trois jours d'ensevelissement au tombeau. Les apôtres se servirent aussi fréquemment de cette interprétation qui devint, on peut le dire, le thème le plus ordinaire de la prédication apostolique, l'argument le plus souvent invoqué pour confondre l'incrédulité des Juifs. C'est là qu'il faut chercher l'origine véritable de l'exégèse chrétienne, de la distinction entre le sens littéral et le sens spirituel, de ce que le cardinal Pitra désigne sous le. terme général de symbolisme.

Cette méthode d'exégèse se développa rapidement dans rÉglise ; elle fut employée avec le plus grand succès par

(1) Lettre à Mme Tabbesse de Sainte-Cécile, 1876; in fest, sancta^ Hildegardis.

les Pères apostoliques aussi bien que par les apologistes et appliquée à tous les textes scripturaires. Ainsi par exemple, saint Clément de Rome voit dans le linge écarlate qui sauva Rahab de la mort une image du sang du Christ dont la vertu nous a rachetés deTenfer. Saint Justin explique dans 4in sens spirituel le miracle d'Elisée présentant au-dessus des flots la cognée de la hache et faisant ainsi remonter à la surface le fer qui s'en était échappé : le fer est la figure 4e nos péchés qui nous avaient entraînés dans Tabîme, mais la croix du Christ a paru au-dessus des flots et nous a sauvés du naufrage (1).

Bientôt le symbolisme s'étendit encore et reçut comme 4if Huent, si Ton peut s'exprimer ainsi, la tradition allégorique de Philon et des anciens juifs. Saint Barnabe, Clément d'Alexandrie et surtout Origène semblent s'en inspirer dans quelques-unes de leurs explications. Enfin la littérature symbolique s'alimenta à une autre source, à laquelle du reste ont puisé tous les peuples, la nature ellemême, les choses matérielles et même les fables mythologiques. Saint Clément cherche dans le jour qui brille après Ja nuit, dans le printemps qui rend la vie à la nature, dans le phénix qui renaît de ses cendres une image de la résurrection de la chair (2). Ilermas compare l'Église à une tour, les ,âmes des fidèles aux pierres qui entrent dans la construction de cet édifice. Les fresques des catacombes et les autres monuments chrétiens des premiers âges présentent fréquemment, on le sait, la figure du pasteur, de l'agneau, d'Orphée, du poisson, de Jonas, de Daniel.

Ces remarques, qui semblent à première vue nous écarter de notre sujet, étaient indispensables pour faire comprendre la portée des travaux du cardinjal Pitra et ses théories sur le symbolisme. Il n'est pas inutile du reste

(1) Saint Clément, Epist I ad Cor., xii ; saint Justin, adv. Tryphon.,

(2) Epist. I, XXIV.

d'insister sur ces principes, aujourd'liui surtout qu'en archéologie chrétienne, on voit se former une jeune école que Ton pourrait appeler naturaliste et qui tend à nier dans les monuments chrétiens primitifs toute intention dogmatique ou symboUque (i).

L'antiquité chrétienne nous a conservé au sujet du symbolisme le souvenir d'un ouvrage de saint Méliton, évoque de Sardes, qui, dès le milieu du deuxième siècle, donnait €x professa le résumé et l'explication ou la clef de tous les symboles scripturaires. On comprend de quel intérêt était pour notre savant la découverte de ce livre. Il se mit donc de bonne heure à sa recherche. « Souvent, nous dit-il, dom Guéranger me rappela avec son sourire aisément railleur Tune de mes premières questions littéraires : Connaissez- vous la clef de Méliton? (2)» Dom Pitra était bien résolu à ne rien négliger pour en retrouver la trace. Il a raconté lui-même, avec ce mélange d'originalité et de bonhomie qui fait le charme de ses récits, les diverses phases de sa découverte (3). Le manuscrit de Clermont qui, au dire de dom Ceillier, contenait l'ouvrage de Méliton, avait passé de Paris à la Haye, puis, croyait-on, à Oxford. Dom Pitra ne parvint pas à le trouver. Mais dans cette dernière ville, il mit la main sur une copie du précieux codex faite à Paris par les pères Hardouin et Lequien pour le compte du savant Grabe. Deux élèves de Newmann, MM. Dalgairns et Bowles, encore ritualistes mais plus tard convertis comme leur maître, se chargèrent de copier la Clavis sur l'exemplaire de Grabe. Deux autres manuscrits, l'un dans la bibliothèque aujourd'hui détruite de Stras-

(1) Nous renToyons à ses principaux représentants Schultze, Xrchàologische Studien et Die Katakomben, Hasenclever, Der aîtchrist-' liche Gràberschmuck, Achelis, Das Symbol des FischeSt etc. Du reste ces attaques ne sont pas restées sans réponse ; nous nous contenterons de citer Liell, Die Darstellungen der allersel. Maria, et Wilpert, Prindpienfragen der christl. Archéologie^ Frib. i. Brisgau, 1889.

(2) Analecta, ii, 586.

(3) La clef du symbolisme par saint Méliton^ Analectay ii, 586.

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