CHAPITRE XII
Vichtus ou poisson symbolique. — La critique historique dans les vies de saints. — Les actes de saint Abercius et son épitaphe. — Découvertes de William Ramsay en Asie-Mineure. — Conclusions.
Il ne suffisait pas à dom Pitra de chercher à formuler d'après les ouvrages des Pères la théorie du symbolisme, d'en découvrir les lois générales et les principales manifestations, il voulut prendre un de ces symboles chers à l'antiquité ecclésiastique et en suivre l'histoire de siècle en siècle. Son choix se fixa sur le poisson céleste, l'ichius, dont l'inscription d'Autun lui avait révélé la haute signification et l'importance ; son désir était de montrer par ce seul exemple ce que le symbolisme dans la littérature et dans l'art chrétien renferme de richesses pour qui sait l'exploiter. Il pensait qu'on aurait pu faire le même travail sur le phénix, la colombe, le cerf et d'une façon générale sur chacun des symboles de la Clef de saint Méliton.
Pour écrire cette histoire du poisson symbolique il remonte à la plus haute antiquité ; il interroge les monuments des Assyriens, des Egyptiens, des Hindous, des Orientaux, des Grecs et des Romains. Et de cette pèche à travers les mers les plus lointaines et les moins connues '^'^^ l'histoire ancienne, il ramène dans ses filets les poissons nature la plus diverse, poissons célestes, poissons maïs et diaboliques, démons ou demi-dieux, il n'oublie
rien pas même le vulgaire poisson du l®"" avril, piscis aprilis (1). Jamais Thistoire du poisson n'avait été si savamment illustrée. Dom Guéranger l'en plaisante agréablement: « M. de Rossi m'a écrit que le temps lui manque toujours, bien qu'il espère aussi pécher les poissons de son vivier et me les expédier. A.vec cela faut-il attendre pour donner votre travail? n'avez-vous pas une friture suffisante? (2). » Dom Pitra riait aussi lui-même à ses heures de son ichlyologie, qu'il appelle quelquefois son ichtyomachie (3) ; ce qui ne l'empêchait pas de courir avec ardeur à la recherche de nouveaux poissons. Le dauphin paraît avoir toutes ses préférences. « Aucun animal, dit-il, non seulement parmi les poissons, mais encore parmi les oiseaux et les quadrupèdes, n'a jamais reçu de pareils honneurs; on a loué sur tous les tons ses rares qualités. Pour ces allégoristes le dauphin est Tami de l'homme, il sauve les naufragés sur son dos ; ennemi des animaux dangereux, il fait la chasse au crocodile et le met à mort ; il annonce la tempête, la défie et s'y joue. Tombe-t-il dans les filets du pêcheur, il donne asile dans sa gueule aux petits poissons, rompt les mailles, et une fois échappé, il rend la liberté à ces captifs qu'il a sauvés avec lui ; il aime l'harmonie, il n*a pas de fiel, pour vivre il lui faut la haute mer, sur le rivage il expire (4). » Telle est l'image que la mythologie nous trace du dauphin. Combien de ces traits, nous dit dom Pitra, semblent prophétiques et peuvent s'appliquer au Christ, sauveur des hommes ! Lorsque les artistes chrétiens des premiers siècles adoptèrent ce symbole du poisson pour représenter mystérieusement le Christ dans leurs peintures, ne voulurent-ils pas appliquer au Sauveur ces qualités que la mythologie ancienne attribuait, un peu trop libéralement il faut bien le reconnaître, au dauphin? Dom Pitra
(i) 'lyOùç sive de pisce allegorico et symbolicOj apud Spicilegium Soles' fnense, t. III, p. 499 et seq.
(2) Lettre du 21 avril 1855.
(3) Lettre à dom Guéranger, 25 août 1855.
(4) Spicilegium Solesm.j t. III, p. 519.
répond affirmativement à la question, et cherche avec la même patience et la même érudition, dans les monuments écrits ou figurés du christianisme, les traces du poisson. M. de Rossi avec sa haute compétence et sa connaissance si sûre des monuments de Tantiquité chrétienne, vint compléter cette monographie de Tichtus par une dissertation qui prit place dans le Spicilège sous ce titre : Les monuments chrétiejis portant le signe du poisson (1).
Les études de dom Pitra sur le poisson arcane l'amenèrent à une singulière et importante découverte dans le champ de l'archéologie chrétienne. En cherchant tous les témoignages anciens qui se rapportent au poisson, il tomba sur les actes grecs d'un saint Abercius, très maltraités par la critique du dix septième siècle. La légende de ce saint nous a été conservée dans les ménologes grecs du neuvième siècle ; on la trouve tout au long dans Métaphraste. Mais on sait que dans l'histoire de l'hagiographie grecque la période des métaphrastes ne se recommande pas par de bien sérieuses garanties de véracité : la fécondité oratoire et l'imagination suppléent trop souvent chez eux à l'exactitude historique et aux recherches critiques. Quelques-
(1) De Christianis monumentis IXSW exhibentibus (Spicil. Solesm,, t. Ill, p. 543 seq.). M. de Rossi est revenu sur cette question dans un important article du Bulletin d'archéologie chrétienne, année 1870,. D*un anneau trouvé dans le tombeau d'Adhémar et du Dauphin considéré comme symbole du Christ- Sauveur . Le sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs notamment par Costadoni, Dissertazione sopra il pesce corne simbolo di Gesu-Cristo, collection Galogera, série I, t. XLI; Becker, die Darstellung Jesu-Christi unter dem Bilde des Fischer,. Breslau 1860. Dernièrement la question a encore été traitée par Achelis, mais avec Tidée préconçue de restreindre la portée du symbolisme chrétien ou même de le nier complètement ; le poisson dans ce système n'est plus qu'un ornement décoratif, Das symbol des Fisches u. die Fischdenkmaler der rœmischen Katakomben, 1888. Cf. la réponse de Mgr. Wilpert, Principienfragen der chrintL Archdoloyie, Frib. i. Brisgau, 1889, pai*ticulièrement la seconde partie : Achelis u. das symbol des Fisches ^ et du même auteur: Nochmals Principienfragen '^stL ArchlioL; de Mély, le poisson dans les pierres gravéeSy héologique, 1889.
unes de ces vies sont moins de sérieuses biographies que des romans historiques, dans lesquels la fantaisie s'est donnée carrière. Dom Pitra, dans un de ses ouvrages, citait comme exemple de ce genre la vie des saints Barlaam et Josaphat (1), et lui-même a édité dans son Spicilège une Histoire des Mages qui donne lieu aux mêmes observations. La difficulté, quand on traite ces délicates questions d'hagiographie, c'est de ne pas faire entrer arbitrairement dans cette catégorie, des actes qui méritaient plus de considération, comme il est arrivé pour ceux de saint Abercius. Ils résument ainsi la vie du saint évêque (2).
Vers le milieu du deuxième siècle de notre ère, Marc Aurèle et Lucius Verus, empereurs romains, ordonnent que dans toute l'étendue de leur empire, on offre des sacrifices aux dieux. Cet ordre fut exécuté, et Ton vit par toutes les provinces les magistrats romains et la foule courir aux temples des idoles. Il y avait alors à Hiéropolis (3), en Phrygie, un saint évêque du nom d' Abercius qui, voyant les âmes aller ainsi à la perdition, résolut d'employer tout son zèle à les arrêter dans cette voie. Dirigé par une vision céleste, il se rend au temple vers le milieu de la nuit. Il n'est porte ni verrou qui lui résiste, et bientôt il se trouve au milieu du sanctuaire ; armé d'un bâton, il brise la statue d'Apollon et celles de plusieurs autres dieux. Le peuple ameuté par les prêtres des faux dieux se soulève et peu s'en faut qu'il ne se porte aux dernières violences envers l'évêque. Mais un miracle éclatant arrête la fureur populaire. Suit le récit de conversions, de guérisons et autres prodiges qui étendent au loin la renom-
(1) Troisième rapport sur la Mission d'Angleterre, p. 5, note 3. On peut voir sur ce point un article de la Revue des Questions historiques^ par M. Emm. Cosquin, t. XXVIII, p. 579.
(2) Cf. Acta sanctorum, au 22 octobre, t. IX. p. 491, 516.
(3) M. Duchesne a démontré après M. de Rossi qu'il fallait lire Hiéropolis de Synnade et non Hierapolis ad Lycum, Revue des Questions historiques, t. XXXIV, p. 18. Inscriptiones Christianae U, R., t. II, p. XIV. Cf. aussi Krûger : Abercius von Hierapolis nicht Hieropolis, Theol. Literaturz., n. 4, 26 février 1887.