‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 42 sur 91 · G HISTOIRE DU CARDINAL PITRA · texte numérisé non relu

G HISTOIRE DU CARDINAL PITRA

inée du thaumaturge : elle parvient jusqu'aux oreilles de l'empereur Marc-Aurèle qui fait mander l'évêque d'Hiéropolis par Euxenianus Poplion, le premier magistrat de la cité. L'évêque part pour Home, semant sur sa route les miracles, et, arrivé dans la ville, il guérit Lucilla, fille de Marc-Aurèle et épouse de Lucius Verus, laquelle était possédée du démon. Puis le saint retourne en Orient, va évangéliser la Syrie, la Mésopotamie, et revient enfin à Hiéropolis. Avant de mourir, nous disent ses actes, saint Abercius composa lui-même son épitaphe, conçue en ces termes (1) :

« Citoyen d'une ville distinguée, j'ai fait ce monument » de mon vivant, afin d'y avoir un jour une place pour )> mon corps. Mon nom est Abercius ; je suis disciple d'un )) saint pasteur qui fait paître ses brebis sur les montagnes » et dans les plaines, qui a de grands yeux dont le regard » atteint partout. C'est lui qui m'a enseigné les écritures }) fidèles...; c'est lui qui m'a envoyé à Rome contempler » la majesté souveraine et voir une princesse aux vête- » ments et aux chaussures dorées. J'ai vu là un peuple qui » porte un sceau brillant. J'ai vu aussi... la plaine de » Syrie et toutes les villes, Nisibe au delà de l'Euphrate. » Partout j'ai trouvé des confrères... La foi m'a conduit » partout ; partout elle m'a présenté en nourriture un pois- » son de source très grand et pur, œuvre d'une vierge » sainte qui l'a donné et le donne sans cesse à manger à » ses amis; elle possède un vin délicieux qu'elle leur mé- )) lange et leur donne avec le pain. J'ai fait écrire ici ces » choses, moi Abercius, de mon vivant, à l'âge de soixante- » douze ans. Que le confrère qui entend ces paroles prie )) pour Abercius. On ne doit pas mettre un autre tombeau » au-dessus du mien, sous peine d'amende; deux mille » pièces d'or pour le fisc romain, mille pour ma chère )) patrie Hiéropolis. »

OQS donnons la traduction de M. l'abbé Duchesne dans son irticle de la Revue des Questions historiques^ t. XXXIV, p. 9.

Il faut entendre les critiques du dix-septième et du dixhuitième siècle récriminer contre les actes de saint Abercius. Tillemont les proclame faux d'un bout à Tautre et accorde tout au plus qu'il a pu exister au second ou au troisième siècle un évoque du nom d'Abercius (i).

Ce qu'il y a de piquant en tout ceci, c'est que les critiques de cette époque s'élèvent surtout contre Tépitaphe qui termine les actes de saint Abercius. Dom Ceillier dit qu'elle donnerait, si elle était authentique, la plus défavorable idée du personnage; Baronius lui-même la rejette sans regret. Quant à Tillemont il s'étonne qu' « un saint évèque âgé de soixante-douze ans et près de mourir, qu'on nous dépeint comme un homme tout apostolique, ordonne de graver sur son tombeau qu'il a été envoyé à Rome pour y voir des palais et une impératrice toute couverte d'or jusqu'à ses souliers et un peuple orné de bagues magnifiques... » Autant d'indices pour lui que le document est apocryphe.

Il ne comprend pas davantage que le saint, en quittant Rome, au lieu de revenir directement dans son église d'Hiéropolis, sentît le besoin d'aller visiter celles de la Syrie « qui, dit notre critique, assurément ne manquaient pas alors de bons évêques, et même celles de la Mésopotamie jusqu'à Nisibe. » Tout cela étonne Tillemont.

Mais son principal grief contre Abercius, ce sont précisément les dernières recommandations de Tépitaphe. (( Qu'un saint évêque, dit-il, défende d'enterrer personne au-dessus de lui et qu'il ordonne que qui le fera payera deux mille pièces d'or au trésor impérial et mille à la ville d'Hiéropolis, ce ne sont pas là les pensées ordinaires des saints quand ils se préparent à la mort » (2).

(i) Tillemont. Mémoires sur l'Histoire ecclés,, t. II, pp. 299 et 621. Cf. l'article de M. l'abbé Dachesne, Revue des Questions histO' riques, 1. c.

(2) Ces diverses prescription s^ dont quelques-unes paraissent singulières au premier aspect, s'expliquent par la législation ancienne ; c'étaient des formules courantes pour protéger les tombes contre la

Si nous avons cru devoir reproduire en détail les objections de Tillemont, c'est pour montrer ce qui manquait comme intelligence historique de Tantiquité chrétienne à la critique du dix-septième siècle, critique en général judicieuse et sévère, mais sujette par excès de rigueur à se fourvoyer lourdement dans certains cas. Les scrupules de Tillemont font sourire aujourd'hui quiconque a pratiqué si peu que ce soit l'antiquité ecclésiastique.

Ces fins de non-recevoir ne pouvaient arrêter longtemps dom Pitra. Le sens du symbolisme chrétien qu'il possède à un si haut degré et la connaissance des premiers monuments de rhisloirc ecclésiastique, lui firent comprendre qu'il y avait dans cette épitaphe un écrit d'un christianisme excellent et de la plus haute antiquité. A l'inverse de Tillemont, il s'appuya sur les termes mêmes de l'épitaphe pour en prouver la vérité et Taulorité (1). En helléniste consommé, il reconnut dans le texte mutilé un style lapidaire métrique, rétablit l'inscription sur ses pieds et l'éclaira par le rapprochement de plusieurs textes symboliques anciens.

On voit après cela ce que deviennent les objections du critique. La majesté souveraine que saint Abercius va visiter à Rome, la princesse aux vêtements et aux chaussures dorées, c'est l'Eglise de Rome, représentée, comme nous le voyons dans plusieurs documents anciens, sous la figure d'une femme. Cette femme est revêtue des insignes de la souveraineté pour marquer la suprématie de l'Eglise romaine au milieu des autres Eglises. C'est Jèsus-Christ lui-même « ce pasteur dont le regard atteint partout », qui a voulu que son évêque fidèle vînt visiter l'Eglise de Rome. Comme Hégésippe, comme saint Polycarpe, ses contemporains, et tant d'autres, Abercius est donc venu à son tour contempler le peuple « qui porte un sceau brillant »,

violation. Cf. la thèse de M. Yidal-Lablache, Commentatio de titulis funebribus grœcîs in Asia Minore, In-8, Paris, 1872. (1) SpiciL Solesm,, t. III, p. 533. T. IV, p. 483.

héritier dans Tordre spirituel des grandeurs de l'ancienne Rome :

Tu regere iînperio populos^ Romane^ mémento...

Au lieu de revenir directement en Phrygie, comme Tillemont le lui eût conseillé, il s'est détourné vers la Syrie, il en a visité les villes ; il a poussé jusqu'en Mésopotamie et il a vu Nisibe. Partout il a trouvé des frères, partout les mêmes croyances, les mêmes rites, les mêmes symboles, Teucharistie, le « poisson céleste » que la Vierge sainte donne chaque jour à ses amis (1). La prescription de ne poser aucun autre corps dans son tombeau n'étonne plus personne aujourd'hui, grâce aux progrès de l'archéologie. Elle tient à tout un ensemble d'idées sur la résurrection de la chair, familières aux premiers chrétiens.

Le savant bénédictin venait donc de découvrir un document nouveau, ou du moins il restituait sa valeur à ce document, et montrait qu'il est digne de prendre place à côté de l'inscription de Pectorius, parmi les textes les plus remarquables de l'antiquité chrétienne.

Malgré la haute vraisemblance de ces conclusions, il leur manquait encore une confirmation, la découverte de l'inscription lapidaire dont la légende de saint Abercius ne nous a conservé qu'une copie fautive. Cette découverte que dom Pitra appelait de ses vœux dans son troisième volume du Spicilège, a été réalisée en ces derniers temps. Un voyageur anglais, connu par ses belles recherches archéologiques, M. Wiliam Ramsay, a trouvé en Phrygie une inscription qui n'est pas, à la vérité, celle d'Abercius, mais qui contient une partie de celle-ci. En voici les termes :

« Citoyen d^une ville distinguée, j'ai fait ce monument de mon vivant afin d'y avoir... une place pour mon corps. Mon nom est Alexandre, fils d'Antoine, disciple d'un saint pasteur. On ne doit pas mettre un autre tombeau au-dessus

(1) Cette vierge, d'après quelques-uns, est l'Eglise ou la foi.

du mien sous peine d'amende : deux mille pièces d'or pour le fisc romain, mille pour ma chère patrie Hiéropolis : — écrit Tan 300, le sixième mois, de mon vivant. Paix aux passants qui se souviennent do moi » (1).

Cette épitaphe est de Tan 215 ou 216 de notre ère, date qui correspond au chiffre 300 de l'inscription, lequel est celui de Tère usitée en Phrygie. Chacun peut voir au premier coup d'oeil qu'elle présente une grande analogie avec le texte de l'épitaphe d'Abercius ; c'était déjà une preuve très sérieuse en faveur de l'antiquité et de l'authenticité de cette dernière.

Mais il était réservé à M. Ramsay de faire une découverte plus précieuse encore, la stèle même sur laquelle était gravée l'inscription d'Abercius et qui date de la fin du second siècle (2).

(1) Voici le texle d'après la restitution de M. de Rossi :

( *Ex)XsxT7]; 7co(X)scoç ô 7:oXe{(Tr,$) tout' £TCO^r)(aa) Zûv Iv* è'/^cj 9av£p(c5;?) aojfJLaTo; è'vOa ôê'atv. O0vo[jLa 'AXeÇavopo; 'Avtcjviou u.a07)T7;ç tzoijjlsvo; àrvou.

Ou (JLSVTOt TU{Jl6o) Tt; IfJLO) £T£pOV Ttva 67[a£l.

Eiô' o'jv, 'P(o[jLa/(i)v Ta([x)£{o) 6r[a£(i) 8iay^£iXta iy^)puaa. Kal (yJpTiaTrj ::aTp^8(0 'j£p07:dX£i yzO^KX. XP^^^*.

'Eypa^TJ £T£t t' fXTjVt ç' ÇOVTOÇ.

EîpTJVT] Twapàyouaiv xal (JLvr^a/.opLévois 7:£pl Tjpicov."

Inscriptiones Cfunstianœ Urbis Rom3e,i,lî, p. xin.

(2) L'iûscription était fragmentaire; nous en donnons la restitution d'après M. de Rossi :

'£xX£îtT^; Tzoketiiç 6 tuoXeittjç tout* l7zoir\aa. î^ûv iv' è'y^cj xaipbj (?) GojfjLaTOs £v6a 0£aiv. O'jvofJL* *A6£pxto; (îiv, ô (jLaOr^Trjç Tcoifx^voç à^vou, 05 Po'axEi TcpopocTcov àys'Aa; opsaiv tceôloi; te 6ç)6aXyLOÙs 0; ïy^zi (JLEyaXou; Tzdvzri xaOopûvTaç. ouTo; yàp p.^ £8^8aÇ£ (Ta Çcj^ç ?) Ypoc[jL{iaTa TciaTot* £15 'Pojjxr^v 0; £::£[jnj^£v ItjLèv ^aa^r^av àOp^aai xal paa^taaav iBeÎv y^puao'aToXov y^puaoji^ôiXov Xaôv 8' £Î8ov £X£Î Xa[jL7rpàv a^payEtSav è'y^ovTa, xal Sup^T]? tteSov £Î8a xal àaT£a juavTa, W{ai|3'V, Eù^potTTjv Siapaç* TwOtvTT) 8' £ayov auvo([x/Xouç)* IlauXov ey^cov §7:0...., iziaziç TcavTT) 8e Tcpo^ys,

Les principaux traits de la vie d'Abercius sont donc maintenant garantis par le plus irrécusable des documents, une inscription contemporaine. Dom Pitra ne pouvait espérer une confirmation plus éclatante de ses inductions.

Nous n'avons pas à examiner ici dans quelle mesure d'authenticité de cette épitaphe garantit celle des Actes. Faut-il ne voir dans ceux-ci qu'une légende qui se serait formée .autour d'un document authentique comme il est arrivé quelquefois? C'est la thèse que certains critiques ont défendue, mais ce n'était pas celle du cardinal Pitra (1). Sans se porter garant de la véracité de tous les traits de cette vie, il accepta pourtant le témoignage des Actes dans leur ensemble. Plus tard, dans ses Analecta^ il revint sur cette question et il chercha à confirmer la valeur des Actes de saint Abercius par les témoignages liturgiques, qui jusqu'alors avaient été négligés, même par les BoUandistes (2). Sans nous arrêter plus longuement à discuter ce point, il nous semble ressortir de tout ce qui précède que la condamnation en masse des légendes des saints par une certaine école critique du dix-septième siècle, n'est pas jsans appel. La révision de cette sentence commencée sur

•/.al Tcape'Or^xe xpo^Tjv TwavTrj î/^Oùv 6.KQ ~^7^i5

rav|jLeyc6rj, xaOapov, ov lopàÇaTO ::ap0^vo; à^vr},

xai to'jtov iTziotMTLZ «piXoi; eaOeiv 8ii zavTo;,

oîvov ^pTjaTOV s'youaa, x^paafia oiSouaa (jlet* àpTou,

TaOra Tcapsaiàx; etrov 'Aôspxio; coBs Ypaç)fjVai*

épôotjLTJxoaTOV £T0; xal ÔEUTSpov TJyov àXrjOû;.

TaO'O' ô vowv ÊjÇaiTO G~cp 'Aj3£pxiou 7:5; ô auvwoo;*

ou [JLSVTOt T'j|jlPo) Ti? £[10) âT£pov T'.va Or[a£f

eI 8' o'Jv, 'Pcjf^a^fov Ta[x£^o) 07[a£i 8iayiXia ^puaa,

xal XpTjaTrj izoLZ^lhi *l£po7:oX£t yJkiOL ypu<sS..

Inscriptiones CItristianXy t. H, p, xvii.

(1) Cf. Les arguments en faveur de cette thèse dans Tabbé Duchesne, 1. c, et la Civiltà cattolica, 1890, p. 216.

(2) Annlecta sacra, t. Il, p. xxvi et 162. Le Month, H. Thurston, The Tomb ofsL Abercius, mai 1890, p. 38-56 et juillet p. 339-359, The story of st Abercius : a Byzantine Foryery? Cf. aussi Analecta Bollan diana, t. X, p. 65.

le3 Actes des martyrs a conduit un archéologue éminent, M. Le Blant, à un jugement moins sévère sur ces sortes d'ouvrages. M. de Rossi était déjà parvenu aux mêmes résultats pour plusieurs de ces pièces. On semble comprendre enfin que la critique purement négative doit faire place à une méthode moins exclusive qui, tout en restant dans une sage réserve, s'attache à découvrir la part de vérité que contiennent les documents en apparence les plus fautifs (1). A ce point de vue, dom Pitra dans son travail sur saint Abercius donnait un exemple mémorable que nous ne pouvions passer sous silence et qui, nous l'espérons, suscitera des imitateurs (2).

(1) Cf. à ce sujet les réflexions du P. de Smedt, bollandiste, Introductio ad historiam ecclesiasticam, tractatus I, de prœcipuis regulis artis crUicœ, et l'ouvrage français du môme auteur : Principes de critique historique f 1 vol. in-12, 1864.

(2) Parmi les travaux qui ont été publiés sur ces découvertes épigraphiques, nous citerons Ramsaj, Bulletin de corresp, hellénique, t. VI, p. 518, juillet 1882; du même, The Taie of Abercius, dans Journal of Hellenic studies octobre 1882, et 1883, p. 474 et suiv. ; de Rossi, Bullettino di archeol. cristiana, 1882, p. 77 ; Inscriptiones christianae, t. II, p. XII et suiv.; Duchesne, Bulletin critique, t. IIÏ, p. 135etilevue des questions historiques, t. XXXIV, p. o et suiv.; Aliard, La science catholique, 1889, p. 362; Wilpert, Principienfragen, etc., p. 50; Caspari, Quellen zur Gesch, des Taufssymbols, IIÏ, 354; Lightfoot, The apostolic fathers, P. Il, vol. I. Lond. 1885; Bajet, De titulis Atticx christianis antiquissimis, p. 53.

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