CHAPITRE XVI
Deuxième séjour à Rome. — Travaux sur les Églises orientales. — Pèlerinage à Subiaco. — Promotion au cardinalat. — Le palais Saint-Galliste. — L'histoire du droit canonique de l'Eglise byzantine. — Les congrégations romaines. — Voyage à Marseille; fondation de l'abbaye de Sainte-Madeleine. — L'encyclique Quanta cura (1861-1864).
Les mois passés à Ligugé furent les derniers de sa vie monastique. Vers la fin du mois d^août il était rappelé à Rome par une lettre du cardinal Antonelli^ protecteur des bénédictins de la congrégation de France. Il s'installa chez les bénédictins de Saint-Paul-hors-les-murs où il retrouva, nous dit -il, « avec d'excellents confrères, la bonté, l'indulgence, la sérénité gracieuse et courageuse d'un abbé (dom Pescetelli) qui me rappellera souvent notre cher révérendissime de la congrégation de France » (1). On avait appelé en même temps que lui de savants théologiens allemands, très au courant de toutes les questions orientales. Fessier, Hanneberg, Zingerlé. Le dessein du Saint-Père était de créer à la Propagande une section pour les affaires slaves, grecques et orientales; on désirait y attacher les hommes les plus capables par leur science de seconder les travaux des consulteurs.
C'est à Rome que dom Pitra, dans ses entretiens avec les
(1) Lettre à dom Guéranger, août 1861 .
«ardinaux Antonelli et Sacconi, apprit ces détails (pi allaient lui être confirmés quelques jours plus tard de la bouche mémo du Souverain-Pontife. Cette audience eut lieu le 14 octobre et ne dura pas moins d'une heure. Dom Pitra dut raconter les divers incidents de son voyage é» Russie, rendre compte des résultats obtenus et exposer eo général l'état religieux de ce pays. Le Saint-Père l'écouta avec la plus sérieuse attention, lui posa plusieurs questions «t s'égaya de quelques-unes de ses anecdotes (1).
A peine arrivé à Rome, dom Pitra avait repris son travail de révision sur les manuscrits grecs de la Yaticane. Il le poursuivit jusqu'au milieu de l'hiver. Il n'avait plus saos doute à supporter les rigueurs terribles du climat de la Russie, mais les conditions dans lesquelles il travaillait étaient des moins confortables. Seul dans une salle immense et sans feu, la tête enveloppée d'un foulard et une planche sous les pieds pour se garantir du froid, il continuait son œuvre sans même se préoccuper des atteintes de la fièvre romaine qui éprouvaient cruellement s^ santé. Un jour le Saint-Père traversant avec son cortège les salles •de la bibliothèque, surprit notre ardent travailleur au milieu de ses livres et de ses papiers. Le lendemain on lui apportait de la part du Saint-Père un épais tapis et la salle •était confortablement chauffée (2).
En dehors des heures passées à la Vaticane, dom Pitra •était souvent mandé à la Propagande par le cardinal Barnabo, ou chez le cardinal Reisach et consulté sur diverses <juestions orientales, en particulier sur Tenvoi d'un nonce "Cn Russie, car des relations plus cordiales commençaient •dès cette époque à s'établir entre cette nation et le Saint- Siège. Dom Pitra eut de longues séances avec le prélat que la cour de Rome destinait à cet emploi, et il rédigea différents mémoires pour l'éclairer sur la situation du pays. Mais des obstacles nombreux s'opposèrent dans la suite à
(1) A dom Gaéranger, 14 octobre 4861.
(2) A Dom Guéranger, 21 décembre 1861.
i'exécution de ce dessein. La Propagande avait à la même époque décidé la correction et la réimpression des livres liturgiques dont les Grecs se servent dans leurs offices. La plus grande partie de ce travail et la révision des textes fut confiée à dom Pitra et l'occupa pendant de longues années (1). En même temps il préparait, pour répondre au déair du Pape, un projet d'encyclique aux Grecs dont le texte devait être écrit en langue grecque (2).
On eut grand'peine à l'arracher quelques jours à ces travaux pour Ten traîner à Subiaco. Il fit ce voyage en compagnie de Mgr de Deux-Brézé, l'évêque de Moulins, et de son fidèle confrère, dom Camille Leduc. On devine avec quels sentiments il visita ces lieux sanctifiés par la présence et les travaux du grand patriarche des moines d'Occident. Devant le paysage à la fois grandiose et sauvage, borné par les montagnes hautes et nues de la Sabine au pied desquelles l'Anio précipite ses flots écumants, il relut le récit de nos origines bénédictines, ces pages incomparables dans lesquelles saint Grégoire le Grand a retracé avec le cœur d'un disciple les premières années de la vie de saint Benoît, sa vie d'anachorète dans la grotte et ses premières fondations, digne préface d'une histoire de douze siècles de gloire et de sainteté. L'amour de sa vocation se retrempa au contact de ces grands souvenirs et il écrit* au sujet de sa visite au Sagro Speco : « Je demande au saint patriarche de ne jamais me laisser oublier ce qu'il m'a fait entendre en célébrant la sainte messe en sa grotte et quand je baisais ses pieds en lui demandant pardon d'avoir fait tant de chemin pour arriver jusque-là si pauvre moine » (3).
De retour de ce pèlerinage, il reprit ses studieux travaux et y consacra le reste de Tannée 1862. Le 31 décembre,
(1) Ce travail fut mené ô bonne fin et avant de mourir il eut la joie devoir la réédition des livres liturgiques grecs à peu près terminée. Cf. ce que nous disons de cette question au chapitre xx.
f2) Lettre à dom Guéranger, 24 mai 1862.
(3) Lettre à dom Guéranger, 24 mai 1863.
2^l2 HISTOIRE DU CARDINAL PITRA
cardinaux Antonelii et Sacconi, apprit ces détails qui allaient lui être confirmés quelques jours plus tard de la bouche même du Souverain-Pontife. Cette audience eut lieu le 14 octobre et ne dura pas moins d'une heure. Dom Pitra dut raconter les divers incidents de son voyage de Russie, rendre compte des résultats obtenus et exposer en général Tétat religieux de ce pays. Le Saint-Père Técouta avec la plus sérieuse attention, lui posa plusieurs questions •et s'égaya de quelques-unes de ses anecdotes (1).
A peine arrivé à Rome, dom Pitra avait repris son travail de révision sur les manuscrits grecs de la Vaticane. Il le poursuivit jusqu'au milieu de l'hiver. Il n'avait plus sans •doute à supporter les rigueurs terribles du climat de la Russie, mais les conditions dans lesquelles il travaillait étaient des moins confortables. Seul dans une salle immense et sans feu, la tête enveloppée d'un foulard et une planche sous les pieds pour se garantir du froid, il continuait son œuvre sans même se préoccuper des atteintes •de la fièvre romaine qui éprouvaient cruellement s^ santé. Un jour le Saint-Père traversant avec son cortège les salles •de la bibliothèque, surprit notre ardent travailleur au milieu de ses livres et de ses papiers. Le lendemain on lui apportait de la part du Saint-Père un épais tapis et la salle •était confortablement chauffée (2).
En dehors des heures passées à la Vaticane, dom Pitra •était souvent mandé à la Propagande par le cardinal Barnabo, ou chez le cardinal Reisach et consulté sur diverses questions orientales, en particulier sur l'envoi d'un nonce "Cn Russie, car des relations plus cordiales commençaient •dès cette époque à s'établir entre cette nation et le Saint- Siège. Dom Pitra eut de longues séances avec le prélat que la cour de Rome destinait à cet emploi, et il rédigea différents mémoires pour l'éclairer sur la situation du pays. Mais des obstacles nombreux s'opposèrent dans la suite à
(1) A dom Gaéranger, 44 octobre 4861.
(2) A Dom Guéranger, 21 décembre 4861.
Texécution de ce dessein. La Propagande avait à la même époque décidé la correction et la réimpression des livres liturgiques dont les Grecs se servent dans leurs offices. La plus grande partie de ce travail et la révision des textes fut confiée à dom Pitra et l'occupa pendant de longues années (1). En même temps il préparait, pour répondre au déair du Pape, un projet d'encyclique aux Grecs dont le texte devait être écrit en langue grecque (2).
On eut grand'peine à l'arracher quelques jours à ces travaux pour Tentraîner à Subiaco. Il fit ce voyage en compagnie de Mgr de Deux-Brézé, l'évêque de Moulins, et de son fidèle confrère, dom Camille Leduc. On devine avec quels sentiments il visita ces lieux sanctifiés par la présence et les travaux du grand patriarche des moines d'Oc- «ident. Devant le paysage à la fois grandiose et sauvage, borné par les montagnes hautes et nues de la Sabine au pied desquelles l'Anio précipite ses flots écumants, il relut le récit de nos origines bénédictines, ces pages incomparables dans lesquelles saint Grégoire le Grand a retracé avec le cœur d'un disciple les premières années de la vie de saint Benoît, sa vie d'anachorète dans la grotte et ses premières fondations, digne préface d'une histoire de douze siècles de gloire et de sainteté. L'amour de sa vocation se retrempa au contact de ces grands souvenirs et il écrit' au sujet de sa visite au Sagro Speco : « Je demande au saint patriarche de ne jamais me laisser oublier ce qu'il m'a fait entendre en célébrant la sainte messe en sa grotte et quand je baisais ses pieds en lui demandant pardon d'avoir fait tant de chemin pour arriver jusque-là si pauvre moine » (3).
De retour de ce pèlerinage, il reprit ses studieux travaux et y consacra le reste de Tannée 1862. Le 31 décembre,
(1) Ce travail fat mené à bonne fin et avant de mourir il eut la joie devoir la réédition des livres liturgiques grecs à peu près terminée. Cf. ce que nous disons de cette question au chapitre xx.
f2) Lettre à dom Guéranger, 24 mai 1862.
(3) Lettre à dom Guéranger, 24 mai 1863.
le cardinal Antoneili le faisait appeler et lui apprenait que le Pape, pour reconnaître ses services, allait l'élever au cardinalat. Sa surprise à cette nouvelle n'eut d'égale que son émotion ; l'humble moine ne songea pas un moment que Pie IX, en l'appelant à revêtir la pourpre cardinalice, faisait entrer dans le Sacré-Collège un savant dont le nom était connu et respecté de toute l'Europe, un émule des Bessarion, des Bembo, des Quirini ou des Maï ; il en reporta aussitôt tout l'honneur sur dom Guéranger, dont les travaux avaient rendu de si grands services à Téglise, sur sa congrégation bien connue depuis sa fondation pour son dévoûment au Saint-Siège.
« C'est évidemment vous seul, écrit-il à son abbé, que Ton honore dans le plus indigne de vos fils. Dieu qui faiH tant de bien par vous là où vous êtes, a ainsi disposé toutes, choses. Que sa sainte volonté soit faite... Plus que jamai» priez pour ce pauvre enfant que Dieu mène par des voies si étranges » (1). Nous voulons donner tout entière, malgré sa longueur, la réponse de dom Guéranger :
« Abbaye de Solesmes^ ce 8 mars 1863.
» Très cher Fils en Notre-Seigneur et en saint Benoît, » Lorsque cette lettre vous parviendra, vous serez trè» près de l'heure où la main du Pontife suprême vous imposera la pourpre cardinahce ; je veux donc qu'elle vous porte les premières félicitations et les derniers conseils du Père qui vous enfanta à la sainte Religion et qui est au moment de devenir l'un de vos humbles serviteurs.
» Et d'abord, mon très cher fils, je rendrai grâces à Dieu de ce que cette sublime élévation n'a point été pour vous le résultat de recherches et d'intrigues mondaines. Cette dignité qui est la première après la suprême, est venue vouschercher au milieu de la simplicité monastique de votre
(1) Lettre à dom Guéranger, 5 janvier 1863; mômes sentimentsdans les lettres du 9 janvier, 17 mars, 20 juin 1863.
vie. Il m'est donc évident que c'est Dieu et Dieu seul qui vous fait cardinal.
» Vous vous rappelez la lettre que vous m'écrivîtes le Vendredi Saint 1840, et par laquelle vous me demandiez à venir abriter votre vie dans une cellule à Solesmes. Vous n'aspiriez qu'à devenir l'enfant de saint Benoît, et voilà que vous allez devenir l'un des gonds de la sainte Eglise. Vous choisissiez la roche du Calvaire pour retraite et voilà qu'on vous appelle aux pompes du Vatican. A Domino factum est istud,
» Il n'est pas une circonstance dans votre vie monastique qui ne vous ait acheminé vers le terme que Dieu avait marqué. Vos longues pérégrinations qui semblaient n'avoir pour résultat que de recueillir çà et là les épis échappés à la faux du temps, pour en enrichir le dépôt de la tradition -catholique, auront abouti à la Confession de saint Pierre oii vous siégerez aux côtés du Seigneur Apostolique. Tout •est expliqué, et nous apprenons une fois de plus que les voies du Seigneur ne sont pas nos voies.
» Mais, mon très cher fils, ce n*est pas à une époque de paix et de tranquillité que vous êtes appelé à siéger entre les Princes de la sainte Eglise ; in mundo pressurant habebis^ ^t plus d'une fois vous aurez à vous souvenir que votre point de départ est le Vendredi-Saint. Ce n'est pas sans .raison que la Sainte Eglise romaine demande à saint Benoît l'un de ses fils pour renforcer ses lignes de défense ; «lie fait dans le présent ce qu'elle a fait dans le passé.
» Je connais vos sentiments et vos principes, mon très
-cher fils ; et c'est pour cela que je me réjouis de votre
promotion. Vous n'êtes pas un homme léger, indiflférent,
capable de transactions. La liberté de l'Eglise vous est
chère, et souvent vous avez déploré les tristes inconvénients
de la mollesse et du calcul, quand il s'agit de la défense
de l'Eglise. Soyez toujours le protecteur des champions de
la sainte cause, et que les ennemis du bien et de la vérité
ne puissent jamais se prévaloir d'une parole sortie de votre
bouche.
» Si désormais, mon très cher fils, je n'aurai plus à répondre de votre âme devant le Seigneur, n*allez pas croire pour cela que je l'oublie en sa présence. Mes faibles prières ne cesseront de vous accompagner, tant qu'il plaira à Dieu de me retenir dans cette vallée de larmes. Vous aurez besoin que Ton prie pour vous, et beaucoup ; car vous êtes au faîte des honneurs. En fait de conseils pour votre âme, je n'en ai qu'un seul à vous donner. Il est formulé par notre saint Patriarche, à propos de celui de ses moines qui doit être le plus en rapport avec le siècle, le voici : Animant suani custodiat.
» Ai-je besoin d'ajouter que je vous remets entre les mains la défense de notre Congrégation qui est votre mère, vous ayant enfanté et nourri de son lait le plus pur. Votre devoir filial envers elle vous impose d'être son rempart, vous le serez. Si jamais sa liberté était exposée, défendez-la ; car vous savez que le bien qu'il lui a été donné de faire, c'est au moyen de sa liberté qu'il a été opéré. Plus d'une fois la calomnie est allée la poursuivre jusqu'au pied de la chaire de saint Pierre, au grand triomphe des novateurs. Veillez, cher fils, à empêcher désormais de tels scandales. EnGn obtenez que toujours on nous demande ici les renseignements avant de prononcer, s'il arrivait que nous fussions attaqués. Ce n'est pas demander trop sans doute.
» Adieu donc, cher fils ! Ayez mémoire de Saint-Pierr^ de Solesmes dont les voûtes entendirent vos vœux en la solennité de notre mère sainte Scholastique. Ayez mémoire de cette famille monastique à laquelle ces vœux vous tiendront toujours enchaîné. Ayez mémoire de votre ancien Père, qui, en perdant désormais tout droit sur vous, ne laissera rien perdre de l'attachement qu'il vous a voué pour toujours. Bientôt je m'inclinerai devant votre pourpre ; aujourd'hui je puis encore vous bénir.
» Je le fais, mon très cher et aimé fils, au nom du Père, ^ ^ils et du Saint-Esprit, et je vous embrasse de toute ma
tendresse paternelle comme au 10 février 1843. Pro/iciat tibiy f rater I
y> Votre abbé pour la dernière fois,
y>'\ fr. Prosper Gléranger, abbé de Solesmes » (1).
Le 5 janvier dom Pitra fut reçu parle Saint-Père qui lui confirma officiellement la nouvelle et, sans tenir compte de ses protestations, lui ordonna de se préparer pour le mois de mars.
Le consistoire solennel dans lequel il fut déclaré cardinal eut lieu en effet le 16 de ce mois. Ce jour-là, par suite d'une translation, les églises de Rome célébraient la fête de sainte Scholastique, qui avait reçu sa profession monastique vingt ans auparavant, le 10 février 1843. Il écrit luimême à cette occasion : « J'aime trop à rechercher et à trouver dans les moindres choses des combinaisons providentielles pour ne pas voir dans cette disposition de Yordo romanus une coïncidence qui rattachait à ma profession monastique mon entrée dans le Sacré-Collége, et plaçait ma vie nouvelle sous les ailes de la colombe qui a porté mes vœux devant Dieu. » Nous avons plaisir à citer la suite de cette lettre qui exprime si bien les sentiments qu'il éprouvait à cette heure solennelle de la vie.
« J'avais besoin de cette consolation de ma grande et sainte Mère. Car votre dernière lettre — il s'adresse à dom Guéranger — si grande aussi et d'une tendresse si paternelle, m'avait ému plus que toutes les autres. A ce dernier mot : « Votre abbé pour la dernière fois », j'eus peine à y tenir, et une fois de plus, je voudrais vous promettre que ce sera la dernière, je retrouvai la désolation du délaissé, de l'exilé, dé l'orphelin. Ce sentiment qui m'a poursuivi durant tous mes voyages et qui ne s'était jamais plus vive-
(1) Nous TOudrioDS encore citer celles du 21 janvier, du 2 février, du 16 mars, du 9 avril qui sont aussi éloquentes et d'une inspiration aussi élevée. Nous donnons aux pièces justificatives le bref de Pie IX et la réponse de dom Guéranger.
ment éveillé que depuis la nouvelle promotion doit désormais faire place à une confiance en Dieu seul, plus chrétienne et plus monastique. » Il continue en racontant les sentiments qui l'ont animé pendant la cérémonie : « J'ai déjà éprouvé hier TefiFet de vos prières et de celles de mes frères, pendant cette première réception des insignes du cardinalat qui se passe presque tout entière dans un silence si pénétrant (1). Vous connaissez comme je les connaissais moi-même, toutes les particularités de cette cérémonie qui termine le consistoire secret et consomme cet acte pontifical. Mais je ne soupçonnais pas tout ce que disait ce silence pendant lequel les quatre cardinaux sont venus Fun après l'autre faire pour la dernière fois les trois génuflexions, pour la dernière fois baiser le pied du Saint-Père, recevoir sans un seul mot ce chapeau rouge, se relever, s'incliner et se ranger à la droite du vicaire de Jésus-Christ, sans pouvoir rien dire. Je ne sais vraiment comment j'aurais pu dire une parole, si j'avais dû, à la place du cardinal Bizzarri, remercier après ce long silence le très saint Père» (2).
La fonction religieuse du consistoire solepnel que dora Pitra décrit dans cette lettre est précédée d'une autre cérémonie, le ricevimento.
Le cardinal Pitra se réunit pour cette circonstance aux cardinaux Bizzari et Guidi promus en même temps que lui (3); la cérémonie fut célébrée au palais Falconieri. Un secrétaire du cardinal Antonelli apporta au Père Pitra le billet qui annonçait sa nomination comme cardinal. Monseigneur Celesia, ancien abbé du Mont-Cassin, alors évoque de Patti, plus tard archevêque de Palermo, le lut à haute voix, et baisa ensuite la main de Télu qui se retira pour prendre les premiers insignes de sa dignité nouvelle.
(1) Cette cérémonie a lieu à la Chapelle Sixtine.
(2) Lettre du 17 mars 1863.
^S) Le cardinal Bizzarri avait été secrétaire aux évêques et réga- Le cardinal Guidi, dominicain, précéda le cardinal Pitra sur Je e Frascati.
Les cardinaux reçoivent ensuite les félicitations de leurs amis, de leurs nouveaux collègues, des ambassadeurs, des princes romains, des sénateurs, des dames de Taristocratie romaine et des représentants des ordres religieux. Depuis l'époque de l'invasion piémontaise où le Pape ne possède plus en fait l'exercice de la puissance temporelle dans ses états, la cérémonie du ricevimento se célèbre avec moins d'éclat, mais au moment oii le cardinal Pitra fut promu, elle avait gardé son cachet de fête publique pour toute la ville de Rome. Le soir les palais des princes et des cardinaux furent illuminés pour célébrer l'entrée d'un nouveau prince héréditaire dans la famille souveraine, tandis qu'un orchestre choisi, sur une estrade improvisée devant le palais Falconieri, faisait retentir l'air de ses accords (1).
La nouvelle de cette promotion qui d'abord avait été reçue avec quelque étonnement à Rome où dom Pitra était la veille encore un inconnu, fut saluée avec joie en France et à l'étranger. Mgr Pie, ami particulier de dom Pitra, s'empressa d'écrire au Souverain Pontife : « Le dévoûment particulier que j'ai toujours témoigné à l'œuvre des bénédictins de France, et l'attachement que je professe pour la personne de dom Pitra, me donnent la hardiesse d'offrir à Votre Sainteté l'humble hommage de ma respectueuse gratitude à l'occasion de la haute faveur qu'elle vient d'accorder à ce savant et modeste religieux. Elle est la récompense légitime de ses mérites et de ses travaux personnels, elle est aussi un encouragement pour la congrégation bénédictine de France, si édifiante, si utile, et qui par les travaux de son restaurateur le R. P. Abbé de Solesmes, a rendu à la foi catholique et au Saint-Siège des services dont l'Eglise recueille déjà de grands fruits » (2). Louis Veuillot de son côté saluait avec joie dans V Univers le nouveau prince de l'Eglise, et cette nomination recevait aussi
(1) Lettre de dom Th. Bérengier à dom Garnier, mardi de Pâques 1863. Dom BéreDgier avait été délégué avec dom Leduc par le Père Àbbé de Solesmes pour le représenter à cette fête.
(2) Lettre du 10 février 1863.
une approbation générale dans le monde savant où dom Pitra avait su conquérir une place élevée, et parmi tous ceux qui connaissaient les services rendus à la cause catholique par les travaux du savant bénédictin et par ceux de son maître dom Guéranger.
Le dimanche 31 mai, le nouveau cardinal prit possessioû avec le cérémonial ordinaire de son titre de saint Thomas in Parione^ petite église, restée chère à la piété catholique à cause du souvenir de sainte Françoise Romaine, qui venait souvent y prier, et de saint Philippe de Néri qui y fut ordonné prêtre. Cette église a été le titre du bienheureux cardinal Grégoire Barbarigo (1).
Le nouveau cardinal entendait bien vivre comme il l'avait fait jusqu'alors, en moine bénédictin. Il garda auprès de lui son confrère dom Camille Leduc dont le dévoûment ne lui avait jamais fait défaut. « En restant ensemble, écrit dom Pitra à l'abbé de Solesmes, notre but est de mettre tout sur un bon pied monastique, j'aspire ardemment à rester moine le plus possible... Continuez donc toujours, mon très vénéré et bien-aimé Père, de me compter parmi vos enfants et de m'accorder ces bénédictions, ces prières, ces bons avis, qui m'ont soutenu jusqu'à ce moment et dont j'aurai plus besoin que jamais... » (2)
Le cardinal choisit pour résidence le palais Saint- Calliste, propriété des moines bénédictins de Saint-Paul-Hors-les Murs ; ces derniers s'y retirent en été pour éviter les fièvres qui régnent dans la campagne romaine autour de Saint-Paul : ils habitent les étages supérieurs. Le premier étage avait été depuis l'occupation française converti en caserne et habité par nos soldats. Ce ne fut qu'après de longues négociations avec notre ambassadeur que le cardinal Pitra obtint le retrait de la garnison. Il fallut ensuite
(l) Nous donnons aux pièces justificatives le cérémonial et Pextrait de Tarticie d'un journal romain. Sur le titre de saint Thomas in Parione voir l'érudit ouvrage de Piazza, La Gerarchia Cardinaliziat n. 580.
* Lettre du 5 janvier 1863.
procéder aux réparations les plus urgentes et mettre ces appartements en état de recevoir un cardinal. Ici les difficultés recommencèrent. Dom Pitra avait jusqu'alors vécu en simple moine, menant une vie pauvre et frugale et bornant ses dépenses au strict nécessaire. Quand le Saint- Siège lui avançait quelques fonds pour ses voyages et ses travaux, dom Pitra se serait fait scrupule de songer à l'avenir. C'est ainsi qu'au retour du voyage de Russie, il remit au saint Père presque intacte la somme qui lui avait été allouée. D'un autre côté la Congrégation des bénédictins de France se trouvait elle-même dans une trop grande gêne pour lui être d'un secours efficace en ces circonstances. Il dut emprunter à des amis et à des membres de sa famille pour faire face aux premiers frais d'installation et aux autres frais qu'entraîne la nomination cardinalice. Enfin, à force d'économie et d'babileté, et grâce au dévouement de son fidèle confrère dom Leduc, les appartements se trouvèrent prêts et il put en prendre possession (1).
Le palazzo San Callisto resta la résidence du cardinal jusqu'à sa mort. Il y retrouvait presque un monastère bénédictin avec le calme, la solitude de cette partie du Transtévère qui a moins l'aspect d un quartier d'une capitale que d'un faubourg de petite ville provinciale. Il y garda une sévère clôture. Les femmes n'y pénétrèrent jamais. En dehors de quelques amis qui venaient causer avec lui de science ou des affaires de l'Eglise, les rares visiteurs qui en franchissaient le seuil y trouvaient toujours un accueil bienveillant, surtout s'ils venaient de France, mais ils devinaient bien vite, à l'austérité de cette demeure et malgré la cordialité du maître de la maison, qu'ils avaient affaire à un savant dont les moments étaient comptés et dont l'attention était absorbée par un labeur sans trêve. Le cardinal
(1) Nous feroDs remarquer que toutes les questions concernant Thabitation des cardinaux, le personnel de leur maison, leur train de Tie, le costume, ne sont pas laissées à l'arbitraire, mais sont minutieusement réglées par un cérémonial dont il n'est pas permis de s'écarter.
aimait cette retraite qu'il avait vainement demandée au cloître et à laquelle ses continuels voyages l'avaient sans cesse arraché. Il se plaisait au milieu des grands souvenirs qui Fentouraient. Le palais est situé sur la place Sainte- Marie formant angle droit avec la belle église du même nom, la plus ancienne dont il soit fait mention dans l'histoire, car elle remonte au pontificat de saint Calliste sous le règne d'Alexandre Sévère. La seconde façade du palais qui tourne sur la piazza San Cosimalo est adossée à l'église Saint-Calliste. Le cardinal Pitra comme son maître dora Guéranger, avait une grande dévotion pour ce saint Pape qui est resté célèbre dans l'histoire de l'archéologie chrétienne par ses travaux dans les catacombes, et sur lequel la découverte des ;ptXocrocpotj|xeva est encore venu rappeler l'attention. Plus tard le cardinal abandonna son titre de saint Thomas pour celui de saint Calliste qu'il garda jusqu'à l'époque de sa translation à Frascati (1).
Son règlement de vie monastique fut à peine modifié. Tout en se soumettant sans étroitesse d'esprit aux exigences d'étiquette de sa haute dignité, il conserva ses habitudes de travail, de pauvreté, de pénitence et de prière. Levé à cinq heures, il consacrait à la récitation de l'office divin et à la célébration de la messe les premières heures de la journée; il prenait son premier repas à neuf heures et le second à six heures ; tout le reste du temps était consacré au travail de cabinet ou aux séances dans les congrégations dont il faisait partie. Après le souper et quelques moments donnés
(1) Lorsque les Plémontais se furent emparés de Rome, ils manifeslèreut le projet de prendre le palais Saint-Calliste comme ils avaient pris tous les couvents. Mais les réclamations des envahisseurs soulevèrent un singulier problème. L'abbé de Saint-Paul, sur le conseil du cardinal Pitra, établit que le palais Saint-Calliste n'avait jamais été un monastère proprement dit, mais un hospice dépendant de la basilique de Saint>Paul. 11 avait été cédé à l'ordinaire de Saint-Paul en échange du Quirinal, qu'il faudrait restituer si Ton reprenait Saint- Calliste. La thèse, appuyée sur des bulles qui remontaient jusqu'au septième siècle, arrêta touten les réclamations. (Lettre du cardinal à dom Couturier, IB juillet 1873),
DOM piTRA Cardinal 253
à la conversation avec ses secrétaires, il reprenait son travail et le poursuivait généralement très avant dans la nuit. Il se jetait ensuite tout habillé sur un canapé qui n'était guère plus doux que sa couche de moine et y prenait quelques heures de repos (1).
Le premier volume du droit ecclésiastique des Grecs parut Tannée suivante. Cet ouvrage complété quatre ans plus tard par un second tome, contient les monuments du droit canonique de TÉglise grecque depuis les canons et constitutions apostoliques jusqu'au Nomocanon attribué à Photius (2). L'édition de ces textes est accompagnée d'introductions, de notes et de commentaires érudits qui constituent, comme l'indique le titre de l'ouvrage, une véritable histoire du droit canonique de l'Église byzantine et de ses sources.
Pour le cardinal Pitra cette première époque, la plus importante dans l'histoire du droit des Grecs, est divisée en plusieurs périodes. La plus ancienne s'étend de l'origine de l'Éghse jusqu'à Constantin ; elle a donné naissance aux canons et constitutions dits apostoliques et à quelques commentaires de ces décrets. Là se présente la question si intéressante, mais en même temps si compliquée, des origines du droit canonique de l'Église, de la genèse des
(1) Nous avoDS donné la description de son blason. La question du costume des cardinaux réguliers est très compliquée comme le savent tous ceux qui sont versés dans ces matières. Elle fut dans le cas présent l'objet d'assez longues discussions. Le cardinal bénédictin adopta enfin la soutane noire de laine, ceinture et cimarre noires avec liserés rouges, calotte rouge de drap ; le chapeau noir avec fîocchi rouges et la barette rouge ; dans la suite il y eut quelques modifications de peu d'importance. Ajoutons pour compléter ces détails que la voiture dont 86 servit le cardinal avait un intérêt historique. C'était l'ancienne voiture de la comtesse de Sporr, la femme de l'ambassadeur d'Autriche. Lorsque Pie IX dut quitter Rome incognito pour échapper aux révolutionnaires italiens, c'est la voiture de la comtesse qui l'emporta à Gaête.
(2) Juris ecclesiastici grascorum historia et monumenta, in-f*. Rome 1864; tome II, Rome 1868.
constitutions apostoliques. Le cardinal Pitra, grâce à sa connaissance des manuscrits grecs, a fait faire un pas à cette question par la découverte d'une des sources auxquelles le rédacteur des Constitutions a puisé (1).
La deuxième période s'étend de Constantin à Justinien au sixième siècle. Un nouvel âge commence avec la paix de rÉglise pour l'histoire du droit canonique grec, c'est l'ère des grands conciles et si l'objet premier de ces assemblées est de définir certains points du dogme, les canons disciplinaires y occupent toujours une grande place. L'édition de ces textes de conciles avait été jusqu'ici assez négligée ; on avait peu étudié les manuscrits de la bibliothèque Vaticane, Le cardinal Pitra n'a pas collationné moins de soixante-dix-sept manuscrits pour établir plus sérieusement le texte des canons.
Après Justinien commence une nouvelle période qui s'étend jusqu'au neuvième siècle. Peut-être est-ce celle qui mérite d'être étudiée de plus près dansl'histoire du droit canonique, à cause des révolutions qu'elle a vues s'accomplir. Jusqu'alors les lettres des grands docteurs saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint* Cyrille d'Alexandrie n'avaient été considérées que comme des commentaires ou des interprétations de la loi. Ces textes vont prendre une importance canonique au septième siècle. Jean le scholastique leur donne un caractère officiel en les insérant dans le corps du droit ; le concile in Trullo confirme cette autorité et désormais les lettres de ces docteurs sont mises pour les Grecs sur le pied des décrets des conciles. Ces documents avaient été jusqu'ici édités sans grand soin; sauf pour les Pères dont les Mauristes avaient fait l'édition, comme saint Basile ou saint Athanase, le texte de ces lettres était donné d'après deux ou trois Manuscrits et les canonistes se contentaient de copier leurs prédécesseurs. Le cardinal Pitra les a révisées d'après un très grand
(1) La découverte d*un autre texte, la ôi8ax.T] twv ATcoaioXâiv, a jeté une nouvelle lumière sur cette question.
nombre de manuscrits et il a même pu découvrir plusieurs lettres inédites qui ne manquent pas d'importance (1).
Ce qu'on remarque encore non sans étonnement dans ces collections grecques, c'est qu'aucune n'admet comme sources du droit les lettres des papes, qu'il s'agisse des collections de Jean le scholastique, ou des nomocanons et des autres codes de l'Église byzantine. Ce n'est pas à dire cependant que l'autorité et la primauté du siège de Rome fût rejetée déjà par cette Église, et le cardinal Pitra se plaît au contraire à citer au cours de son ouvrage des témoignages .nombreux encore à cette époque dans l'Église grecque, en faveur de la suprématie de Rome (2). On * s'étonne aussi de voir que dans leur Corpus juris les Grecs avant la scission définitive, aient donné place aux canons des conciles de Constantinople tenus sous Photius, tandis qu'ils n'y font pas entrer le septième concile œcuménique qui a condamné Photius.
Dans celte période le cardinal Pitra édite les lettres des patriarches de Constantinople qui sont devenues textes de lois pour les Grecs. Il rencontre enfin un des documents les plus curieux de ce temps, le Nomocanon, Il n'a pas ménagé sa peine pour en donner une édition plus pure. Il nous raconte lui-même comment, à la suite de son voyage de Russie et d'Autriche, il arrivait à Munich ; la bibliothèque de cette ville contient un manuscrit très important du Nomocanon ; dom Pitra harassé de fatigue n'eut pas le courage d'en entreprendre la collation. Plus tard revenu à Rome, il obtint du roi Louis de Bavière, par l'intermédiaire du cardinal Hohenlohe, que le précieux manuscrit lui fût envoyé ; il l'étudia longuement, en compara le texte avec celui des livres édités, parcourut plus de cent fois en tous sens, nous dit-il lui-même, le Corpus de Justinien et les basiliques pour découvrir les passages encore inédits. L'écri-
(1) Par exemple la lettre de saint Denjs d* Alexandrie à Conon, 1. 1, ' p. 545, 549 ; les réponses de Timothée d'Alexandrie, p. 630,
(2) Cf. t. I, p. xxviii, XL, xui; t. Il, p. vi, etc.
ture du manuscrit jaunie et illisible en certains endroits fut si difficile à déchiffrer, qu'après ce travail il demeura presque aveugle pendant plusieurs semaines (i).
Tout en donnant un texte amendé de ce Nomocanon^ le cardinal Pitra Tétudie au point de vue historique. Est-il l'œuvre de Photius ? Après Biener, Bickell et Hugoni, le cardinal répond négativement contre Mai* et Rhalli qui soutiennent encore Tauthenticité, et les preuves qu'il en donne paraîtront convaincantes à ceux qui voudront étudier de près la question (2).
Le concile Quinisexte, le second concile de Nicée, les conciles de Photius qui sont entrés dans le droit grec fournissent au cardinal Pitra l'occasion de savantes dissertations, pour lesquelles sa longue étude des manuscrits grecs lui permet d'apporter des points de vue nouveaux dans ces questions si souvent traitées.
Ces austères travaux sur les textes et la composition des sources canoniques sont interrompus par un épisode d'histoire littéraire, nous allions dire une digression, sur une famille d'écrivains du septième siècle portant le même nom, les Anastdseoxx^ comme écrit dom Pitra, IdiGensAnastasiana. On pourrait rapprocher cette dissertation de celles d'Allatius sur les Méthode ou d'Assemani sur les Théodore. Comme ses savants prédécesseurs, dom Pitra a porté la lumière sur plusieurs points obscurs, il a donné quelques œuvres inédites et rectifié bien des erreurs de l'histoire littéraire. Il ne compte pas moins de treize écrivains du nom d'Anastase, dont chacun a son mérite. 11 nous avertit même qu'il en passe quelques-uns ; il faut ajouter que ce ne sont pas des meilleurs (3).
Telle est dans ses grandes lignes cette œuvre capitale
(1) Tome I, p. 662.
(2) Tome tl, p. 433 ; ce travail a aussi été publié à part: Nomocanoti pseudO'Photianus, in-4o, Rome, 1866.
(3) Tome 11, p. 250, etc. Le cardinal Pitra a édité à part ce trayait sur les, Xnsisi&se Anastasiorum, Antiochenorumêt Sinaitarum anecdota '^U(Bdam operUf in-4o, Rome, 1866.
qui a coûté au cardinal tant d'années de travail et de si longues recherches dans les bibliothèques. Elle restera dans l'histoire de Térudition comme un monument durable ; vc'est une base solide pour toute étude sur le droit grec. Ce qui assure la supériorité de cette édition sur les travaux de même genre qui l'ont précédée, comme ceux de du Tillet, Leunclavius, Beveridge, Justel ou Rhalli, c'est le nombre considérable de manuscrits de tout âge et de toute provenance que le cardinal a collationnés et qui lui ont permis d'étendre la base critique de son travail. A la vérité il n'a pas classé méthodiquement ces manuscrits, ni relevé au has des pages toutes les variantes, ce qui eût dépassé de beaucoup les moyens d'un éditeur réduit à ses seules forces ; mais il a noté soigneusement les plus importantes de ces variantes. Plusieurs pièces connues jusqu'ici d'après un seul manuscrit sont révisées dans son édition quelquefois d'après sept ou huit. Il a donné aussi quelques documents importants jusqu'alors inédits (1).
Le livre est écrit, comme le Spicilège, dans ce latin de forme un peu archaïque qu'il avait adoptée, et qui semble chercher ses modèles dans les humanistes de la Renaissance. C'est une langue d'une facture très savante, d'une grande richesse de termes, pétrie de réminiscences et de tournures classiques, mais qui, de même que sa prose française, manque quelquefois de précision, de clarté et d'aisance. La lecture en est difficile et compliquée et, au Jbout de peu de temps, elle ne se poursuit pas sans fatigue.
Au point de vue de l'histoire théologique, le cardinal, ^près son vaste travail, arrivait à ces conclusions : la discipHne des Grecs n'a pas eu cette immutabilité que revendiquent leurs historiens ; il faudrait un nouveau Bossuet, js'écrie dom Pitra, pour raconter l'histoire de ces variations. D'un autre côté le savant auteur prouvait que les
(1) Un critique, Tabbé Ghaillot, s'étant plaint assez amèrement que Je cardinal Pitra n'eût pas donné de monuments inédits dans sa collection, le cardinal répondit en signalant dans son ouvrage au moins -cent cinquante pièces inédites.
papes, bien loin d'être les ennemis delà discipline grecque, s'en sont montrés les plus constants défenseurs. Il y aurait de belles pages à écrire sur Thellénismc à Rome au moyen âge, pour montrer la faveur et Tinfluence dont les Grec» ont joui auprès des papes. Du reste les antiques traditions de l'Église grecque sont dans la plus étroite conformité avec celles de TÉglise de Rome, et l'union a régné entre les deux Églises jusqu'au temps de Photius. Les vraies causes delà séparation, d'après le savant cardinal, c'est que peu à peu l'Église de Byzance laissa s'infiltrer dans son droit canonique les principes du césarisme, elle voulut enlever à Rome sa primauté. Jean le scholastique aide à cette révolution en faisant le premier entrer les lois civilo^ dans le corpus juris de l'Église, sans les mettre encore cependant sur le même pied que les lois de l'Église ; Tauteur du Nomocanon va plus loin : d'après son titre même les lois civiles, vdfjiot, sont étroitement unies aux canons de TÉglise, xavoveç; elles ont même force, même autorité. Dès lors la voie est ouverte ; Photius peut venir, il trouvera le terrain préparé pour son schisme (1).
Le cardinal devait continuer ses études sur la littérature ecclésiastique des Grecs, si brillamment inaugurées par cette histoire du droit grec et nous aurons un chapitre*spécial consacré à l'histoire de ses découvertes dans le champ de l'hymnographie.
La promotion au cardinalat entraînait aussi pour dom Pitra des obligations nouvelles et des travaux d'un autre ordre dans les congrégations romaines. On sait que toutes les affaires de la chrétienté qui sont déférées à Rome se traitent dans ces tribunaux auxquels le Souverain Pontife d«l^^ue une partie de son autorité. C'est dans ces Tf y se débattent les procès, que sont promulgués
les suivants de cette œuvre gigantesque étaient en
nd est mort le cardinal Pitra. Un volume des Ana-
iolesmensi parata, le tome Vil récemment paru, con-
à cet ouvrage sous ce titre : Juris ecclesiastici 6rr«eca-
éaralipomena, Paris et Rome, 1891.
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es décrets nouveaux sur la discipline ou la liturgie, que les^ .privilèges et les dispenses sont concédés ou abrogés, queles^ questions difficiles sont résolues, les abus condamnés ; c'est de là en un mot qu'émanent les lois qui règlent la marche dela société chrétienne. Ils'y fait un travail continu et puissant^ mais anonyme et, si Ton peut dire, souterrain ; la première place y est tenue par les cardinaux assistés d'un per* sonnel nombreux, intelUgent et rompu à la pratique des^ aflfaires. Dom Pitra fit partie de plusieurs de ces congrégations et quoique la part de chacun soit difficile à fixer en ces matières, nous aurons l'occasion plus tard de parler de^ quelques-unes des affaires les plus importantes où son intervention fut jugée décisive. Disons dès maintenant quede bonne heure le cardinal Pitra y jouit d'une grande autorité grâce à sa science, à sa puissance de travail, au soii> scrupuleux qu'il mettait dans l'étude des afi'aires qui lui étaient confiées, et enfin à l'intégrité de son caractère.
Au milieu de sa vie nouvelle, un regret restait encore au cardinal Pitra, celui de n'avoir pas revu dom Guéranger depuis son second départ pour Rome ; de n'avoir pu lui parler et l'entendre depuis ce grand changement survenu dans son existence. L'abbé de Solesmes, retenu en France par les devoirs de sa charge et par le mauvais état de sa santé, attendait lui aussi avec impatience l'occasion de revoir ce fils illustre, élevé si haut par la volonté du Souverain-Pontife. Cette occasion leur fut donnée à Marseille durant les fêtes qui rccompagnèrent le couronnement de Notre-Dame de la Garde, par Mgr Cruicfr en 1864.
Mgr Cruice dès son arrivée dans cette ville s'était trouvé en relations avec l'ordre bénédictin. Un prêtre de Marseille connu par son zèle, sa science et ses vertus sacerdotales, avait fondé en 1831 sous le [nom de catéchisme de persévérance une association de femmes chrétiennes qui existe encore aujourd'hui et réunit l'élite de la société marseillaise. Après avoir dirigé cette œuvre pendant plus de trente ans et l'avoir amenée à un haut degré de prospérité, le^
chanoine Coulin comprit la nécessité de s'adjoindre une congrégation religieuse pour maintenir son enseignement et donner à sa fondation des garanties sérieuses de solidité et de durée. Son intention était d'y établir les oblats de Marie qu'un évêque de Marseille avait fondés et rendus populaires dans cette* ville. Par suite d'un enchaînement de circonstances dans le récit desquelles nous ne saurions entrer, mais où il est bien permis devoir la main de la Providence, le plan primitif échoua et le chanoine Coulin se trouva amené à s'adresser à l'abbé de Solesmes. Après les négociations préliminaires, Tabbé de Solesmes donna son consentement, mais il fallait encore obtenir pour la fondation Tagrément de l'évêque de Marseille. Mgr Cruice qui venait d'être placé sur le siège de cette église avait eu à Paris des rapports assez étroits avec dom Pitra, grâce à des études communes en Sorbonne et dans les bibliothèques publiques. Le souvenir de ces relations ne fut pas étranger à la bienveillance que l'évêque de Marseille témoigna à l'œuvre naissante. C'est grâce à la présence simultanée de dom Guéranger et du cardinal Pitra à Marseille, qu'elle put s'établir sur des bases solides.
Les fêtes du couronnement eurent lieu dans les premiers jours de juin 1864; elles furent entourées d'un grand éclat et répondirent à ce qu'on attendait de la foi et de la piété des Marseillais envers celle qu'ils appellent si bien « la bonne Mère ». On y vit au milieu d'un concours immense de peuple, des évêques de France, d'Espagne et d'Italie, un grand nombre de prélats, parmi lesquels l'abbé de Solesmes, les cardinaux de Bordeaux et de Besançon, le cardinal Villecourtetle cardinal Pitra (1).
On reprit les pourparlers pour l'affaire de la fondation et l'ordonnance épiscopale reconnaissant le nouveau monastère fut signée par l'évêque en présence du cardinal Pitra et
(i) Ce dernier n'attira pas peu Tattentlon et les personnes qui se prétendaient bien renseignées affirmaient que la couleur noire de son costume n'indiquait autre chose que la fonction remplie par lui dans ^<»s causes de béatification, d'avocat du diable.
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de Tabbé de Solesmes. L'année suivante une petite colonie bénédictine était envoyée à Marseille et la maison occupée par les Pères fut érigée en prieuré le 22 juillet 1865, jour de la fête de sainte Madeleine patronne du nouveau monastère (1). Ainsi fut rétabli àJMarseille Tordre bénédictin qui avait jeté un si grand éclat avec Saint- Victor, une des plus illustres abbayes de Tordre.
Le cardinal Pitra qui avait présidé à la naissance du modeste prieuré, ne Toublia pas dans la suite ; il lui rendit de longs et signalés services et ne fut pas étranger à son érection en abbaye dix ans plus tard (2).
C'est quelques mois seulement après le voyage de Marseille, que devait paraître TEncyclique Quanta cura^ suivie du Syllabiis^ contenant quatre-vingts propositions condamnées. Le cardinal Pitra ne pouvait que se réjouir à la lecture de ces documents célèbres qui résumaient l'enseignement catholique sur les rapports de TÉglise et de TÉtat et sur les principales erreurs modernes ; c'étaient les doctrines pour lesquelles il avait combattu toute sa vie, celles de son Père et de son maître dom Guéranger. Du reste, ce dernier avait été consulté avec
(1) L'acte fut notifié seulement le 27 janvier 1866. Nous avons recueilli tous ces détails dans la chronique manuscrite de l'abbaye de Marseille dont cette partie de la rédaction est due au P. Th. Bérengier. Notons encore un détail caractéristique durant le séjour du cardinal à Marseille. Les trois cardinaux que nous avons nommés vinrent faire visite au cardinal Pitra et le prièrent de les accompagner chez le sénateur de Maupas, préfet de Marseille, pour lui rendre leurs devoirs. Le cardinal fît observer que c'était au préfet à faire la première visite et qu'il convenait peu à la dignité d'un prince de l'Eglise de le prévenir. 11 s'abstint donc pour son compte, non par une vanité puérile dont il était incapable, mais par un juste sentiment de sa dignité. Par le fait, même d'après l'ancien code de l'étiquette française, il était dans son droit : les cardinaux viennent immédiatement après les princes du sang et passent avant tous les autres dignitaires. On sait qu'Henri IV appela les cardinaux mon cousin; jusqu'alors les rois de France les avaient appelés cher ami.
(2) Lettres du cardinal Pitra à dom Couturier en 1875, notamment 11 et 22 octobre.
<l*autres évêques par le Souverain Pontife au sujet de la publication d'une Encyclique ; le cardinal Pitra lui écrirait i c( Vous retrouverez dans le Syllabus tout le plan de votre Mémoire et plusieurs fois vos expressions... Vous serez content de cet ensemble; et vous y verrez la meilleure réponse que Mgr de Poitiers put recevoir à Tenvoi <le sa grande synodale » (1).
(1) Lettre à dom Guèranger, 29 décembre 1864. La synodale dont fl est question ici est celle sur les erreurs du temps présent. Voyez -sur ce point Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, t. If, chap. viii, la Défense du Syllabus,