CHAPITRE XVII
POÈTES ET MÉLODES DE l' ÉGLISE GRECQUE
î^'hymDOgraphie grecque. — Découverte des lois de la poésie liturgique grecque. — Conséquences littéraires et dogmatiques de cette découverte. — Les poètes liturgistes de l'Eglise grecque. — Le can^ tique pascal. — Le mélode Romanus. — Beautés de cette littérature nouvelle. — Conséquences de la découverte du cardinal Pitra pour la philologie orientale (1863 et 1876;.
Lorsque dom Pitra dans la cellule du couvent des Dominicains de Sainte-Catherine, à Saint-Pétersbourg, déchiffrait sur un manuscrit grec la légende de Notre-Dame des Ibères, il ne pensait guère qu'il était sur la voie d'une de ses plus brillantes découvertes.
A la suite de la légende se trouvait, nous l'avons dit, un canon grec ou cantique en l'honneur de la sainte Vierge. Or le texte de ce chant était marqué, à intervalles variés, par des points rouges qui établissaient des divisions symétriques en vers et en strophes (1). Le secret de Thymnographie grecque était trouvé : un hasard intelligent venait de mettre ce manuscrit précieux sous les yeux du savant le plus capable d'en tirer parti. Il est nécessaire d'indiquer brièvement les données du problème qui exerçait depuis longtemps la sagacité des érudits.
On rencontre, dans les livres liturgiques des Grecs, un ^rand nombre de pièces d'un caractère poétique dont la
(1) Hymnograpkie de l'Eglise grecque, Rome, 1867, p. 10.
composition à première vue paraît se rapprocher de nos hymnes, de nos séquences ou de nos tropes latins. Ces cantiques des Grecs sont-ils simplement une prose plus ornée ou bien peut-on y trouver un rythme poétique proprement dit? La question a été étudiée bien souvent. Après avoir vainement essayé à l'aide de combinaisons diverses d'appliquer à ces petits poèmes quelqu'une des mesures de la métrique classique, on en était venu à conclure que l'hymnographie grecque n'est soumise à aucune loi rythmique. Telle était l'opinion des Gretser, des Maracci, des Arevalo, des Bollandistes, de du Gange, de Maï, en un mot de tous^ les savants, et même, ce qui doit paraître plus étonnant, des critiques grecs anciens et modernes. Les tentatives faites pour aboutir à une autre solution, comme celles de dom Toustain, avaient été infructueuses ; dom Pitra luimême, après de longues recherches, n'était arrivé à aucun résultat; il n'avait pu parvenir, comme il le dit, à rompre les sceaux de ces livres mystérieux (1). Les points diacritiques du manuscrit de Saint-Pétersbourg lui apportaient, comme par hasard, le mot de l'énigme si longtemps cherché. Cette poésie liturgique a un rythme fondé sur les lois de l'isosyllabie et de l'homotonie, c'est-à-dire sur le nombre des syllabes et la place de l'accent.
La cause première de l'erreur de tous les savants qui jusqu'à dom Pitra avaient étudié cette question, doit être cherchée dans l'étroitesse des principes qui régissaient la critique littéraire à cette époque et l'enfermaient en quelque sorte dans le champ des littératures classiques grecque et latine. On voulait appliquer à l'hymnographie grecque un rythme résultant de la combinaison des longues et des brèves, tandis que ce rythme, comme celui de la poésie chez la plupart des peuples modernes, dépend de l'accenl ou des syllabes considérées indépendamment de leur quantité. Dans la suite, dom Pitra eut l'occasion d'étudier
(1) Hymnographie de l'Église grecque, p. 10 ; le Père E. Bouvy, Etude sur les origines du rythme dans i hymnographie de VÉglise grecque^ p. 265-266.
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d'autres manuscrits de Saint-Pétersbourg et de Moscou, provenant du Mont Athos et du Sinaï; sur plusieurs d'entre eux il retrouva les divisions symétriques du manuscrit de Sainte-Catherine, et il vit toutes ses hypothèses confirmées.
De retour à Rome, il fit connaître sa découverte dans une séance littéraire de l'Académie de la religion catholique, le 3 juillet 1863, à laquelle assistaient un grand nombre de cardinaux et de prélats romains. Quelques années après, en 1867, il publia sa fameuse dissertation sur V Hijmnographie de l'Église grecque^ dans laquelle il exposait l'histoire de sa découverte et fixait les lois générales de cette poésie liturgique (1).
Cette découverte avait une haute portée. Combien de savants et de critiques ont reproché à l'Église de n*avoir pas su conserver les règles de la poésie antique, d'avoir laissé tomber la littérature dans la barbarie I Dom Pitra nous montre au contraire, par cet exemple, comme il l'avait déjà fait par celui de Commodien dans la poésie latine, l'Église présidant à cette grande révolution littéraire, qui a substitué à la poésie prosodique une poésie syllabique et accentuée, d'une touche moins délicate peut-être, moins raffinée, mais plus expressive et plus vivante, en un mot, plus populaire.
Ce point de vue littéraire n'est du reste pas le seul qui doive nous occuper ici. Pour dom Pitra, ces règles poétiques furent la meilleure sauvegarde de l'orthodoxie en Orient. Cette page est trop importante, elle porte trop l'empreinte de son brillant esprit, pour que nous ne nous fassions un devoir de la citer :
(c Pourquoi le rythme syllabique a-t-il prévalu? Il faut
(1) Hymnographie de VEglise grecque^ dissertation accompagnée des offices des xxix et xxx juin en l'honneur de saint Pierre et des apôtres, in-4. Home, 1867. Dans les Analecta juris pontifLcii (18G3, t. Ilf, pp. 1417-1427) dom Pitra avait déjà publié sur ce sujet un remarquable article qui passa presque inaperçu. Il faut compléter la théorie exposée dans V Hymnographie par le traité qui sert d'introduction aux Analecta Spicilegio Solesmensi, 1. 1, 1876.
qu'il y ait eu une raison grave d'agir ainsi : cherchons cette raison, sans examiner si les compositeurs s'en seront rendu compte ou s'ils ont obéi les yeux fermés à un plan providentiel qui dirigeait leurs inspirations. Rappelonsnous que jusqu'au moment où ce corps d'hymnes a été constitué, vers le neuvième siècle, l'hérésie, toujours renaissante et s'atlaquant systématiquement à tous les points du symbole, avait été le danger suprême et toujours imminent de l'Église grecque. Plus d'une fois, le monde oriental faillit s'étonner d'être ou arien, ou nestorien, ou jacobite, ou iconoclaste. Plus d'une fois aussi la liturgie fut opposée comme une digue à cette invasion obstinée de l'erreur. Elle ne se dressa dans sa hauteur et sa puissance qu'après avoir été comme refaite en entier, précisément par les plus héroïques défenseurs de la foi contre la dernière grande hérésie byzantine, celle des Iconoclastes. Supposons qu'ils aient tenu un congrès pour se concerter ensemble sur ce grave sujet, ils auraient pu se dire :
(c Depuis huit siècles, les novateurs pullulent, et la foi des peuples chancelle. Arrêtons ces innovations et fixons cette foi par les hymnes de la prière publique, mais écartons de cette poésie sacrée les mètres vagues et élastiques, la poésie ambiguë et mobile des anciens. Adoptons des termes si rigoureux et si précis, que tout le monde puisse en être gardien ; qu'il ne soit possible ni d'ajouter, ni de retrancher une seule syllabe, sans que le plus simple fidèle ne s'en aperçoive. Que non seulement le mode, le chant, les lettres initiales captivent la mémoire, mais que toutes les syllabes soient comptées et fixées. Si nous avons à citer une parole du texte divin, que tous ses éléments restent et dans l'ordre voulu par Dieu, sans qu'un seul iota soit déplacé. Qu'au besoin chaque article du symbole de nos pères, chacuno '^^^ acclamations des martyrs devienne la strophe im' un cantique, sans qu'un novateur puisse y
>ul fétu de la zizanie hérétique. »
ioute le cardinal, il est à remarquer qu'à ent où l'hymnographie achève de se coor-