‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 54 sur 91 · POÈTES ET MÉLODES DE L ÉGLISE GRECQUE · texte numérisé non relu

POÈTES ET MÉLODES DE L ÉGLISE GRECQUE

donner, les grandes hérésies grecques ont fini ou ont cessé d'être populaires. Le scliisme, il est vrai, a pu se consommer, en cherchant à s'étayer sur des erreurs graves. Mais en dépit du fanatisme des patriarches et des chefs de Tempire, il y a toujours eu dans les hymnes les plus vulgaires d'éclatants témoignages qui confondent le schisme sur tous les points de séparation... » (1).

Le cardinal Pitra en fournit bientôt de nombreuses preuves. Une fois en possession des lois de la poésie liturgique grecque, il en avait recherché les monuments inédits et, soit dans les bibliothèques de Russie, soit dans celles d'Allemagne et d'Itahe, il avait recueilli une riche moisson d'hymnes et de cantiques. Il en donna un premier échantillon en éditant à la suite de sa dissertation sur l'hymnographie un certain nombre de ces chants en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, qui témoignent hautement de l'antique foi de TÉglise orientale en la primauté du Pape. Ainsi, comme Joseph de Maistre Tavait déjà remarqué, la liturgie schismatique se chargeait de fournir des témoignages contre elle-même, et de donner un démenti solennel aux théories professées par ses sectateurs (2).

L'hymnographie grecque devenait par cette découverte un domaine nouveau d'études dans lequel le cardinal Pitra allait travailler activement. En 1876 parut le premier volume des Analecta sacra qui ouvrait brillamment une collection nouvelle d'inédits. Ce volume consacré tout entier à l'hymnographie grecque, représente le livre litur-

(1) Hymnographie de V Église grecque, p. 26.

(2) Dom Pitra D'ayait pas manqué au cours de ses pérégrinations de recueillir dans les livres liturgiques des Grecs et des Russes tous ces témoignages sur la primauté du Pape, sur le Saint-Esprit ou sur le purgatoire; il avait aussi surpris plusieurs fois les tentatives faites par les schismatiques pour effacer ces témoignages trop formels en faveur des dogmes catholiques. Cf. dans le Dictionnaire apologétique de l'abbé Jaugey, supplément à la 2e édition, nos articles sur la Primauté des Papes et CEglise grecque, sur Photius, et sur le Filioque du symbole.

gique désigné quelquefois sous le nom de tropologe ou recueil d'hymnes ; il contient plus de deux cents petits poèmes ou cantiques sur les mystères et les fêtes de Tannée, sur les saints et sur quelques-uns des personnages de l'Ancien Testament, Adam, Noé, Élie, etc. Ces compositions ont pour auteurs Romanus et vingt-quatre autres mélodes (1).

Les circonstances dans lesquelles dom Pitra découvrit le tropologe méritent d'être rapportées. C'est une de ces bonnes aubaines comme il s'en est tant rencontré dans la vie du savant cardinal. Il était à la fin de son séjour à Moscou, sur le point de quitter la Russie ; dans une de ses dernières visites au Kremlin à la bibliothèque synodale, il j rencontre un manuscrit grec intitulé KovSaxaptv; le com- \ mencement et la fin manquaient ; il était donc assez difficile \ de se rendre compte de la nature et de la provenance du \ livre. Dom Pitra le feuilletait d'une main fatiguée; tout ' d'un coup son attention s'éveille, il est séduit par la douce . harmonie et la poésie profonde du texte qu'il a sous les yeux; c'est un chant sur la nativité du Christ : « La Vierge . aujourd'hui a mis au monde Celui qui est d'une essence supérieure et la terre offre une caverne à cet hôte... » D continue sa lecture toujours plus ému, tout saisi par cette poésie nouvelle et suave ; après le poème sur la Nativité, d'autres suivent sur saint Jean-Baptiste, saint Etienne, sur le jugement dernier ; c'est toute l'œuvre de Romanus et de quelques autres mélodes, une école de poètes théologiens et liturgistes. Et il fallait partir, abandonner ce précieux manuscrit sans le copier ! Du moins gardait-il l'espoir de retrouver en Allemagne, en France ou en Italie un manus-

(1) Analecta Sacra Spicilegio Solesmensi parata edidit JoaDoes Baptista Pitra, tituli sancti Callisti bibliothecarius S. R. E. Tomusir Parisiis, Jouby et Roger 187G In-4o. XGIV, 704 p. — De nouveaux fragments des mélodes sont donnés dans Juris ecclesiastici graecorum, t. II> p. 286, et alibi passim. — Pour le jubilé du Souverain-Pontife dotn ï*ltra donna quelques extraits de Romanus d'après un manuscrit de

thmos. Voir plus loin, chap. xxi.

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îrit de même famille. Il le chercha longtemps ; des années ;e passèrent, sa pensée se reportail souvent avec un inconsolable regret vers ce monde poétique caché derrière des ?^oiles un instant soulevés et qui restait pour lui comme le souvenir d'un paradis perdu. Il était à Rome et déjà cardinal lorsqu'un jour, à la bibliothèque Corsini, il retrouva un autre exemplaire du manuscrit de Moscou ; il en trouva même un troisième à Turin (1). Avec ces deux manuscrits il pouvait tenter une édition de ses chers mélodes ; c'est peut-être le plus important ouvrage de dom Pitra, et une des plus belles découvertes de l'érudition contemporaine dans le domaine littéraire, une page nouvelle ajoutée à rhistoire théologique et à la poésie liturgique de TÉglise grecque.

Un injuste dédain pèse depuis des siècles sur le monde byzantin ; on enveloppe dans une même condamnation tout ce qui de près ou de loin touche au bas-empire, et les efforts tentés par quelques érudits pour faire mieux connaître et apprécier avec plus de justice la civilisation byzantine, n'ont pas encore pleinement triomphé des préjugés séculaires. Le cardinal Pitra travaillait depuis longtemps à cette réhabilitation dans ses ouvrages, mais son volume des mélodes apporte à la cause de nouveaux et excellents arguments. Quoi de plus curieux et de plus intéressant que de voir renaître à la vie sous nos yeux plus de vingt-cinq poètes religieux dont le nom était oublié et qui gisaient ignorés dans cette nécropole de la littérature byzantine, où personne n'osait venir troubler le repos des morts ! Ils se lèvent à la voix de dom Pitra et se présentent à nous avec plus de deux cents petits poèmes, cantiques ou hymnes. Ce sont les poètes liturgistes de l'Église grecque, les mélodes, moines pour la plupart, du cinquième au neuvième siècle, Anastase, Sergius, Élie, Oreste, saint Théodore, Joseph de Thessalonique, Photius et Romanus,

(1) Analecta Sacra, I, p. vi-vii. Il y en avait un autre dans l'île de Pathmos signalé par M. Victor Guérin et auquel plus tard le cardinal Pitra emprunta quelques chants ; voyez plus loin chapitre xxi.

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