CHAPITRE XXI
L'évêché de Porto. — Les épreuves. — Lettre à un journaliste hollandais de VAmstelbode, — Blâme du Souverain Pontife. — Soumission du cardinal. — Mort de la mère Eulalie Pltra. — Jubilé du cardinal. — Jubilé de Solesmes. — Jubilé de Léon XIH. — Théodore Prodrome et les mélodes. — Derniers travaux. — Derniers jours. — Mort (1884-4889).
Le voyageur qui sort de Rome à l'ouest par la. porta PoriesCy sur la rive droite du Tibre, et qui suit l'ancienne via Portueiïsis^ arrive, après une marche de quelques heures, dans une plaine déserte et désolée, située dans le delta du Tibre et formée en majeure partie par ses alluvions. C'est à peine si quelques arbres, quelques bouquets de pins viennent égayer ce triste horizon. Une ferme, le bâtiment de l'évêché, quelques masures malpropres, des ruines sur les bords d'un des bras du fleuve, c'est tout ce qui reste aujourd'hui de Porto, le fameux Port de Trajan^ construit par cet empereur pour remplacer le port d'Ostie, comblé par les ensablements du Tibre. Il devint bientôt, comme l'avait été Ostie, le grand port de Rome où mouillaient les vaisseaux qui, de toutes les villes maritimes de la Méditerranée, apportaient à la ville Eternelle le tribut des richesses du monde.
Depuis l'époque de Trajan, la mer a encore reculé de trois kilomètres, emportant avec elle sur d'autres rives le
commerce et Tactivité qui avaient fait de Porto une ville puissante et riche; funeste isolement, première cause d'une décadence que les incursions des Sarrasins allaient précipiter (1).
Cinq ans s'étaient écoulés depuis que le cardinal Pitra avait été sacré évoque. Il s'était attaché à son peuple; il aimait à revenir à Frascati, et les mois passés au milieu du calme et de la solitude de son évêché lui paraissaient les plus heureux de sa vie de cardinal. De son côté, la population lui était reconnaissante de son zèle et de son dévoûment aux intérêts du diocèse. Aussi, ce fut pour lui une véritable douleur, un déchirement de cœur quand il fallut s'en séparer. Trois cardinaux évêques venaient d'être presque simultanément enlevés parla mort en l'année 1884, et, parmi eux, le doyen du sacré-collège. Le cardinal Sacconi, alors évêque de Porto, lui fut donné comme successeur à Ostie, tandis que le cardinal Pitra, devenu sousdoyen, devait opter pour le siège de Porto et sainte Rufine (2). Avant de partir, il visita une dernière fois toutes ces communautés oii on avait appris à l'apprécier et à Taimer ; il fit ses adieux à son clergé et au peuple qui perdait en lui un vrai pasteur. Hommes, femmes et enfants témoignaient hautement leurs regrets; on lui fît cortège depuis le palais épiscopal jusqu'aux dernières maisons de la ville ; là, on s'agenouilla pour lui demander une fois encore sa bénédiction, et sa voiture s'engagea dans la voie tusculane qu'il avait si souvent parcourue pour se rendre de Rome à son évêché (3).
(1) Nibby, Délia via Portaense e delV antica città di Porto, Roma, 4827, in-8o; du même, Analisi storico-topografico délia carta de* dintomi di Roma, ediz. 2, t. II, p. 608^ Roma, 1848, in-8o; Westphal, Die rômische Kampagne.
(2) Sainte Rufine est la patronne d'une église-cathédrale et d'un évêché autrefois célèbre, celui de Siloa Candida, aujourd'hui réuni à celui de Porto. Cf. B. Piazza, Za Gerarchiacardiaalizia, DigressioneVI, Del vescovado délie santé Ruffina e Seconda.
"^' he cardinal eut pour successeur à Frascati le cardinal Howard,
• Il fut institue évoque de Porto le^ 12 avril 1884 par Léon XIII ; son option remontait au 24 février. Il avait, depuis de longues années, la coutume d'inscrire sur son ordo les dates mémorables de sa vie, avec une sentence ou un texte tiré de la sainte Ecriture comme un résumé de ses impressions. Celle du 24 février est suivie de ces paroles : vox clamantis in deserto, voix de celui qui crie au désert. Le premier aspect de ce nouveau territoire soumis ^ sa juridiction est bien celui d'un désert. Le diocèse, qui compte à peine six mille habitants disséminés en vingt paroisses, a une superficie de cent cinquante kilomètres de long sur trente de large ; cette vaste étendue de terrain, assez bizarrement découpée, s'étend de Cività-Vecchia jusqu'au pied du Soracle, de l'autre côté de Rome; une partie de la population est nomade ; quelques-uns des habitants se louent pour les travaux de la campagne, la plupart sont pasteurs ; le visage pâle et amaigri, les yeux brillants d'un éclat maladif, ils portent sur leurs traits tous les signes de cette fièvre qui dévore les habitants de la campagne romaine, de cette malaria qui sévit plus cruellement que nulle part ailleurs vers les embouchures du Tibre. Errant avec leurs troupeaux de chèvres et de moutons dans ces vastes
ancien horse guard de la reine Victoria, de la famille de Norfolk, arrière petit-neveu de Catherine, cinquième femme de Henri VIII.
Voici les adieux que le cavdinal Pitra adressait quelques jours plus tard à son église de Frascati dans sa lettre pastorale de Porto :
«( Sed priusquam ad vos me in hoc sermone convertam, quales futuri sint mei in vos animi sensus, aptius signifîcare nequeo, quam supremum vale et ultima dando verba Tusculanae Ecclesiœ, quam ego quidem mœrens, nec nisi ita volente Deo, desero et dimitto, si quidem menti meœ eadem subeunt, quse magnus ille Nazianzenus sentiebat, dum suam in Gonstanlinopoli Anastasiam extremum salutaret.
a Vale ergo, Anastasia» mea, Tusculana sponsa, jam non mea, « nova Silo in qua primum arcam fîximus, » altéra Hierusalem, qua per totius lustri spatium, visione pacis fruebamur : det tibi Deus rorem caeli in fructu collium ieternorum, et pinguedinem terrœ in vineis uberibus et hortis irriguis, neque tibi desit, sub altero pastore, in sinistra longitudo dierum, et in dextera divitiae et gloria. »
solitudes, ils ont de la peine à trouver de maigres pâturap:es au milieu des marais et des sables qui couvrent Ja plaine.
Quelle différence avec la joyeuse et coquette cité de Frascati I Le palais épiscopal, perdu dans la campagne, est composé d'un vaste corps de bâtiment qui, avec sa haute tour et ses murs crénelés, ne manque pas d'un certain air de grandeur. Dans la cour, sur laquelle il s'ouvre, on aperçoit incrustés dans les murs des inscriptions chrétiennes ou païennes trouvées dans les environs, des débris de sarcophages ou d'autres sculptures antiques (1). La cathédrale, attenante à l'évêché, ressemble à une pauvre église de village. A quelques pas de là, le Tibre, qui s'étend sur une largeur d'une vingtaine de mètres, roule lentement ses eaux boueuses et tristes (2). Chaque dimanche un capucin, venant de Fiumicino, célébrait dans la cathédrale le service divin pour une trentaine de paysans qui habitaient Porto pendant l'hiver et que la fièvre chassait aux premières chaleurs de l'été.
En face de Porto, sur l'autre rive du Tibre, est Ostie, qui a eu aussi ses jours d'activité fiévreuse et de plaisirs, mais qui aujourd'hui ne compte qu'une centaine de misérables habitants ; ses ruines présentent à l'archéologue le plus puissant intérêt et attirent de nombreux touristes (3). Comme Ostie, Porto est riche en souvenirs chrétiens. C'est sur ses rives qu'aborda sous Trajan le bateau qui portait le célèbre évêque d'Antioche, saint Ignace le martyr, conduit d'Antioche à Rome sous bonne escorte pour y être jeté aux bêtes dans l'amphithéâtre. C'est à Porto que fut évêque un des plus grands docteurs du troisième siècle, saint
(4) Une inscription sur la porte d'entrée de la cour rappelle la restauration du cardinal Lanti : Has œdes suppellectili intruxit, Portam aperuit, vias stratas arboribus ornavit Fredericus S,R, E. Gard. Lantes epus port, A. MDCCLXXI.
(2) A proprement parler, c'est le canal de Trajan; le Tibre coule à quelques cents mètres plus bas.
(3) Cf. les intéressantes études de M. Gaston Boissier, Promenades archéologiques, Rome et Pompei, ch. v, Ostie.
Hippolyte. Le cardinal Pitra, dont le second titre avait été Saint-Calliste, se trouvait maintenant le successeur de celui dont on a voulu faire quelquefois, depuis la découverte des ^iXoffocpoufXEva, le grand adversaire du saint pape. Ajoutons que le savant bibliothécaire ne voyait pas dans l'attribution des 0iXoffocpou[XEva à saint Hippolyte autre chose qu'une hypothèse dont la vraisemblance ne l'avait jamais frappé (1). Egalement dévot à la mémoire de l'un et Tautre saint, il aimait à les réunir dans un culte commun. Dans la lettre pastorale qu'il adressa à son peuple en prenant possession de son nouveau siège, il célèbre en termes magnifiques le saint évêque de Porto et défend sa mémoire contre les accusations dont on Ta chargé (2). Malgré l'état de délabrement du palais épiscopal, abandonné depuis de longues années, le cardinal Pitra résolut de l'habiter pendant le mois de mai ; il y fit faire dans ce but les réparations les plus urgentes, et, dès la première année, il vint s'y établir.
(1) Les OtXoao(poiS(jLeva soDt un traité contre les hérésies composé au troisième siècle. La dernière partie de ce livre contient une attaque virulente contre les papes saint Zéphyrin et saint Galliste. La publication de cet écrit par M. Miller a été un des plus grands événements historiques de notre temps. Au moment de l'apparition de ce livre, dom Pitra avait été plusieurs fois sur le point de prendre part aux vives controverses suscitées par la publication de Miller. Ajoutons que l'attribution de ce pamphlet à saint Hippolyte est loin d*être hors de conteste. Les derniers travaux sur saint Hippolyte semblent même préparer une solution contraire. Cf. Achelis, Die canones Hippolyti, 1891. Leipsig (fascic. IV du tome VI des Texte und Untersuchungen), et les conclusions de l'abbé Duchesne, Bulletin critique, 1891, p. 46 et seq.
(2) Epistola pastoralis ad clerum et populum diœceseon Portuensis et sanctœ Rufinœ. Tusculi, typis tusculanis, 1884, in-4o. Elle est datée du 13 avril. Cette lettre, qui ne le cède pas comme pompe et éclat du style à celle de Frascati, fut écrite par le cardinal en une seule nuit. Un extrait de cette lettre a été traduit en français et publié dans le Journal de Rome sous le titre de Petit code de la famille, conseils à ses nouveaux diocésains par Son Emînence le cardinal Pitra, évéque suburbicaire de Porto et Sainte-Rufine. Ce sont les pages 12 et 13 de la lettre pastorale; Ibl Semaine religieuse de Versailles les a reproduites, 3 août 1884.
La solitude était complète. Le chapitre de Porto se compose d'un seul chanoine ; Tunion n'y est jamais troublée, (c Nous formons, écrit Mgr Battandier, tout le clergé de l'église cathédrale et les domestiques sont la majeure partie de la population. Le Tibre coule à notre porte... Le terrain est tellement plat que la route de Rome y court pendant dix kilomètres en ligne, droite sans rencontrer le moindre accident de terrain. Nous y menons une vie tout à fait érémitique et campagnarde qui délasse de la vie tourmentée de Rome... Au nombre des délassements que Dieu nous a réservés, je dois mentionner une belle barque qui nous conduit sur un lac, formé par l'ancien port de Trajan, creusé de main d'homme et que les siècles n'ont encore pu combler, bien qu'il se trouve maintenant à trois kilomètres dans les terres » (1).
Parfois le cardinal faisant trêve à ses études, dirigeait sa promenade vers Fiumicino, oii il aimait à suivre des yeux les petites barques de pécheurs ou les bateaux de cabotage entrant et sortant du port. Mais son attrait le poussait plus souvent vers Visola sacra ou vers Ostie, à cause de leurs souvenirs chrétiens. Là, au milieu des ruines, il rappelait à ses compagnons le début de l'immortel dialogue dans lequel le plus ancien des apologistes latins, Minucius Félix, pendant une promenade sur le rivage d'Oslie, défend le christianisme contre les accusations des païens, ou encore les touchants adieux de Monique et d'Augustin.
Chaque soir du mois de mai, le cardinal et ses secrétaires réunissaient à la cathédrale les pauvres contadini pour les prières et les chants en l'honneur de la Sainte- Vierge. La réputation du cardinal attirait parfois dans son évéché des hôtes plus illustres. Porto garde encore le souvenir d'une fête semi-religieuse, semi-archéologique, le 9 mai 1886, qui réunit autour du successeur de saint Hippolyte le commandeur de Rossi, Tabbé Duchesne, ancien membre de l'Ecole
1) Lettre à dom Gauthey, 8 mai 1884.
de Rome, M. Descemet, archéologue distingué et ami intime du cardinal. Les causeries et les promenades archéologiques alternèrent avec les offices de TEglise et saint Hippolyte eut un panégyriste éloquent en la personne d'un franciscain. Le cardinal profitait de ce séjour à Porto pour aller visiter les petites paroisses de cette partie de son diocèse et y donner le sacrement de confirmation. Dès le commencement de juin, les moustiques, qui s'élèvent des marais, rendaient intolérable le séjour de Porto et les premières chaleurs amenaient la fièvre; il fallait fuir au plus tôt. De retour à Rome, Son Eminence parcourait le nord de son diocèse, Castel nuovo di Porto, Riano, Prima Porta; il ne voulut jamais, malgré son grand âge, ses fatigues et ses occupations, confier à personne cette part de sa sollicitude pastorale.
L'année 1885 qui fut la seconde de son épiscopat à Porto, pourrait s'appeler l'année des épreuves. Sa santé, jusqu'alors si vigoureuse et qu'il dépensait sans compter, fut gravement atteinte. Une fluxion de poitrine mit ses jours en danger et développa chez lui une maladie de cœur dont il portait les germes depuis quelques années (1). Il supporta -celte épreuve sans se plaindre, mais il ne voulut rien changer à sa vie de travail et à ses habitudes austères ; on n'obtint même pas qu'il quittât pour la nuit son cabinet de travail et échangeât contre un lit plus doux sa couche d'amachorète. Sa robuste constitution triompha cette fois du .mal, mais il dut désormais compter avec ses forces.
D'autres épreuves plus douloureuses lui étaient réservées. Lui qui avait consacré sa vie au service de l'Eglise, qui pendant plus de quarante ans avait combattu pour elle et
(1) Peut-être faut-il en faire remonter l'origine jusqu'à Tannée 1873. Dans la nuit du 20 septembre, les Piémontais, qui célèbrent bruyamment chaque année cet anniversaire de leur entrée dans Rome, avaient placé sous ses fenêtres des mortiers qui en éclatant réveillèrent en sursaut et donnèrent lieu à de violentes crises d'estomac dont il se ressentit longtemps. Lettre à l'abbé Davin, 20 septembre 1874.
pour la papaulé, il allait voir mettre en doute son dévoûment, son obéissance, sa foi même et sa droiture.
En traitant cette question qui n*est qu'un épisode dans la vie du cardinal Pitra, nous comptons bien ne pas oublier sa devise 'i)ax in virtute et notre intention n*est pas de réveiller d'anciennes controverses. Nous ne pouvons non plus oublier la vénération que nous devons professer comme catholique et comme religieux pour la personne sacrée du chef de l'Eglise. Nous sera-t-il permis d'ajouter que Sa Sainteté Léon XIII, après la mort du cardinal Pitra, ayant bien voulu prendre dans l'héritage du défunt le titre de protecteur officiel des bénédictins de la congrégation de France, la reconnaissance nous inspire des sentiments plus profonds encore de filiale att'ection et de respect ?
Le 19 mai, un journal catholique, YAmstelbode, publiait une lettre du cardinal Pitra à son rédacteur en chef, l'abbé Brouwers, vétéran du journalisme, que le savant bénédictin avait connu en Hollande. Dans un style que Ton sent encore animé du souffle poétique, le cardinal résumait le mouvement catholique de notre siècle. Spectateur intéressé et souvent acteur dans nos luttes religieuses depuis 1840, il disait sans détours ses impressions. Une chose le frappait qui a frappé déjà bien des observateurs attentifs, les grandes espérances conçues à l'origine de la restauration catholique qui suivit 1830, et l'avortement au moins partiel de ce beau mouvement : « J'avais pu, disait-il, de 1830 à 1840, mesurer degré par degré une sorte d'ascension catholique comparable à la marée de votre Océan. Pour ne citer qu'un point, Solesmes voyait pendant des mois entiers se succéder sous ses cloîtres les célébrités catholiques. Montalembert, Louis Veuillot, Lacordaire, de Falloux, Charles Sainte-Foi, une foule d'autres, tous dans un parfait accord et jusqu'à l'enthousiasme. Il en sortit Sainte Elisabeth^ Les frères prêcheurs^ Saint Pie F, La mystique de Gorres, les Institutions liturgiques^ les premières brochures sur la liberté d'enseignement. L'élan rayonnait au loin et grandissait à distance. Je le constatais de 1845 à 1855, par de
nombreux voyages ; et jusque dans votre chère et froide Néerlande, je retrouvais ce rayonnement universel et vraiment catholique.
(( Il semble que ce siècle, condamné à Tavortement, aurait pu être privilégié : Dieu lui a prodigué ses dons à pleines mains. Il lui a donné des génies incontestés, des écrivains maîtres, des orateurs antiques, des polémistes sans égaux, des savants hors ligne. Même nos poètes pouvaient monter aussi haut qu'ils sont tombés bas. Et comme couronnement des dons divins^ ce siècle, plus que d'autres, présente jusqu'à nos jours une suite non interrompue de grands papes. »
Pourquoi ces magnifiques promesses n' avaient-elles pas été tenues, pourquoi ces espérances ont-elles abouti à de si lamentables échecs ?« Qui osera, continue-t-il, compter les défaillances, les missions trahies, les plus belles vocations avortées? » Il cite alors quelques noms, Lamennais mourant dans Tapostasie, Renan « qui n'emporte du séminaire que des blasphèmes bibliques », le père Hyacinthe « sortant du cloître parla porte de Luther. » A côté de ces hommes qui ont contristé l'Eglise parleur défection, il en nomme quelques autres, qu'on lui a durement reproché de confondre avec les précédents, Montalembert, Lacordaire, Dupanloup. Mais on peut affirmer que ses intentions ont été méconnues ; il ne prétendait pas les mettre sur la même ligne, il voulait seulement regretter dans leur vie une malheureuse tendance qui devait les empêcher de réaliser toutes les promesses que faisaient concevoir leur talent et leur dévoûment à l'Eglise.
Le cardinal terminait sa lettre par un cri d'espérance. Il sait que l'Eglise est divine, et, quand les hommes paraissent manquer, quand tout semble désespéré, c'est alors que Dieu se montre ; nous en avons pour garant une expérience vingt fois séculaire.
Mais la lettre à l'abbé Brouwers ne se bornait pas à cette thèse historique dont la justesse n'est guère contestable. Une partie était consacrée à défendre certains journalistes,
359 HISTOIIŒ DU CAIIDINAX. PlTll
desHoux, alors directeur i\u Journal de Home, RamonNoeédal du Stghfuturo de Madrid, David Alberlario de fOîtervatore eattoUço de .Milun, qui dans la presse catlioliiine représentaieat im drapeau. C'esl ce paragraphe qui donna à la lettre son retentisse ment (1).
A peiae publiés dans VAmsletbode, elle futreproduilepar la plupart des joum&ux religieux et souleva aussitôt ud« ardeote polémique. On lui donna les înlerprétations la plus diverses ; tandis que quelqucâ-uns la traitaient comiot un document sans ttnporlance, d'autres la considéraient comme un acte d'hostilité envers le Souverain Pontifeet le Saint-Siège, une coudamnatioa de sa conduite politique, un manifeste d'opposition d'un partiqui voulait faire échec àLéonXIII. Le correspondant d'un journal de Belgique représentait. le cardinal « toiiiine le che/ xchismatique d'util petite église, qui veut faire la leçon au Pape, en se posant comme plus papalinque lai. u D'autres ne lui rnénas;eaieat i>as les noms de' sectaire, de révolutionnaire, de renégat. Le cardinal à peineconnu la veille, dont les livres savants étaient lus en Europe par une douzaine d'érudits, devint. tout d'un coup un persuniiage politique important qui occupa la presse; on lui consacra des biographies, on en lit des portraits plus ou moins authentiques ; on le donnait comme l'organe d'une partie du Sacré-Collège, on remonta jusqu'au conclave doni, on prétendit livrer les secrets ; on étudia la politique du Vatican et celle du Quirinal. Enfin tombeaux mains d'une presse peu scrupuleuse et désireuse avant tout.de scandale et de nouveautés, l'incident prit de telles proportions, qu'une intervention supérieure sembla nécessaire pour dirimer le débat et faire cesser les commentaires. Le 4 juin, l'arclievèque de Paris, le cardinal Guiberl, écrivit au Pape une lettre dans laquelle, faisant allusion aux derniers événements, il insistait sur la néces-
(I) La lettre est datée du i mai 1885. Nous en donnons le texte complet aux pièces justificatives. Elle a été publiée d'abord dans le Journaide Eome, 19 mai 1&8j et reproduite dès le lendemain parU plupart dea journaux.
*até d'obéir au chef de TEglise, d'accepter ses ordres, ses " conseils, sa direction (1). La réponse du Saint Père ne se ' fit pas attendre.
Elle condamnait sévèrement la démarche du cardinal Pitra comme contraire à Tesprit de discipline et de nature à troubler la concorde parmi les catholiques, à ébranler r <c abandon confiant et soumis qu'ils doivent avoir dans l'autorité du Père qui les gouverne. » Le Souverain- Pontife rappelle ensuite la nécessité dans le gouvernement de l'Eglise de la soumission des fidèles à leurs pasteurs, et des pasteurs à celui qui est le chef et le pasteur suprême. <c Dans le gouvernement général de l'Eglise, dit le Saint-Père, en dehors des devoirs essentiels du ministère apostolique imposé à tous les pontifes, il est libre à chacun d'eux de suivre la règle de conduite que, selon les temps et les autres circonstances, il juge la meilleure. En cela il est le seul juge ayant sur ce point non seulement des lumières spéciales, mais encore la connaissance de la situation et des besoins généraux de la cathoHcité, d'après lesquels il convient que se règle sa sollicitude apostolique. C'est lui qui doit procurer le bien de l'Eglise universelle, auquel se coordonne le bien de ses diverses parties et tous les autres qui sont soumis à cette coordination doivent seconder l'action du directeur suprême et servir à ses desseins. » Le pape s'adressait ensuite aux fidèles et spécialement aux journalistes catholiques pour leur rappeler avec instance ces devoirs de docilité et de respect (2).
Le blâme était sévère et nous ne voulons pas essayer d'en diminuer la portée; mais on nous permettra de faire remarquer qu'il y a loin de ce blâme aux accusations de schisme et d'hérésie qu'on ne craignait pas dans une certaine presse de lancer chaque jour contre le car-
(1) Elle a été publiée dans VOsservatore Romano du 21 juin. Nous la donnons en appendice.
(2) La lettre est datée du 17 juin 1885. Nous la donnons tout entière aux pièces justificatives. Elle est insérée dans les Acta Leonis XllI, Font. Max., Rom», typogr. Vaticane, au t. V, p. 68-73.
dinal ; aucune erreur de doctrine n'est relevée dans sa lettre.
Celui-ci, du reste, allait montrer quels étaient les sentiments d'humilité, de soumission, de respect et de filiale obéissance qu'il portait dans son cœur et combien peu il ^méritait les anathèmes dont le chargeaient certains organes de la presse. Plus sensible à la douleur du Saint-Père qu'au •coup qui venait de le frapper, il écrivit :
<c Très saint Père,
» Prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je reste courbé sous votre main, devant la douleur du vicaire de Jésus- Christ. Cette peine est si haute que je ne puis penser à ce qui me concerne, si ce n'est pour protester devant Dieu qu'au fond de mon cœur je ne trouve que la soumission la plus entière aux reproches de votre lettre à Son Eminence lie cardinal -archevêque de Paris.
» Je déplore ce que Votre Sainteté déplore, je désire ce ■qu'elle désire, je condamne ce qu'elle condamne. »
Il n'était pas possible d'accepter avec plus de netteté l'enseignement du Souverain-Pontife et de souscrire à sa lettre en termes plus formels. Un devoir restait encore à remplir au cardinal, c'était de remercier le Saint-Père, de i n'avoir pas laissé peser sur sa mémoire l'accusation d'hostilité envers le Pape; il le fait en ces termes élevés dont son caractère garantissait la sincérité :
« J'ose remercier Votre Sainteté d'avoir bien voulu exprimer l'un de mes plus vifs sentiments de répulsion contre les commentaires qui ont calomnié mes intentions. Parmi ces commentaires, le plus intolérable, celui que je repousse avec le plus d'énergie, est de m'attribuer une hostilité contre votre personne sacrée, un esprit d'opposition contre lequel ma vie proteste depuis sept ans. Dans mon isolement toujours profond, dans mes habitudes absolument claustrales, je n'ai jamais eu d'autre parti que la sainte Eglise romaine, d'autre père que son Chef, d'autre passiou
que de servir Tune et l'autre dans la mesure de mes forces, d'autre intérêt que de vivre et de mourir pour Dieu seul.
» Très saint Père,
» Je me sens impuissant à mieux exprimer ma soumission à tous les ordres, à toutes les volontés de Votre Sainteté, qui voudra bien oublier ce qui n'a pas entièrement dépendu de moi, ce qui ne peut, j'ose l'espérer, eflfacer toutes les preuves de dévoûment que je me suis efforcé de vous donner, et que je m'efforcerai toujours. Dieu aidant, de donner sans réserve.
» Que Votre Sainteté ne me refuse pas une bénédiction paternelle, qui me soutienne dans cette douleur et me permette, aux pieds de Votre Sainteté, de déposer l'hommage de la plus profonde et filiale vénération que je puisse humblement exprimer.
» De Votre Sainteté,
le plus respectueux, obéissant et dévoué serviteur et fils,
J.-B. Cardinal Pitra, Evêque de Porto.
Saint- Caliste, 8 juin 1885.
Pendant que le cardinal Pilra envoyait au Pape l'expression de son entière soumission, les évêques de France et de l'étranger écrivaient au Souverain-Pontife pour lui témoigner de leur déférence et adhérer à ses enseignements (1).
Il semblait que tout dût être désormais fini et que le cardinal Pitra fût au bout de ses épreuves. Il n'en était rien; les discussions continuèrent, des brochures perfides vinrent envenimer la question. Mais le cardinal, désormais tranquille et fort du témoignage de sa conscience, se renferma dans un silence calme et digne et revint à ses chères études dont ce douloureux incident Tavait trop longtemps dé-
(1) Ces lettres ont été imprimées et réunies dans un beau Yolume in-folio, Rome, typographie Vaticane.
tourné. Il mettait la dernière main au grand ouvrage dont nous avons parlé ci-dessus : les Lettres des Papes; ce fut sa seule réponse aux attaques dont il était l'objet; il parle à la (in de sa préface « des persécutions et des sollicitudes qui ont fondu sur le travailleur pendant qu'il devait précipiter sa course post equitem sedet atra cura.,. Mais, ajoutet-il, on n'attend pas de ce travailleur qu'après avoir loyalement servi l'Eglise pendant vingt-trois ans dans le Sacré- Collège, quarante-cinq ans dans l'ordre de saint Benoit et cinquante ans dans le sacerdoce, il se croie obUgé de professer son orthodoxie. Cependant comme il est bon d'être toujours prêt à rendre compte de sa foi, nous terminons par quelques paroles insérées dans les Constitutions de la Congrégation de France^ approuvées pour l'abbaye de Solesmes par le grand Pape bénédictin Grégoire XVI, d'immortelle mémoire.
« Les membres de cette congrégation bénédictine s'engagent à recevoir les décrets de TEglise romaine comme les oracles du vrai Dieu, louant, condamnant, anathématisant, réprouvant tout ce que le siège auguste de Pierre loue, condamne, anathémathise, réprouve » (1).
C'étaient les termes mêmes dont il avait su se souvenir au jour de sa soumission; il prouvait ainsi que ces règles qu'il avait juré d'observer n'étaient pas pour lui lettre morte, mais qu'elles devenaient à l'occasion Fexpression la plus vraie de sa conduite.
Nous avons déjà parlé de ce livre et marqué sa place comme ouvrage d'érudition. Il venait encore à son heure dans l'incident dont nous avons raconté les phases. C'était un magnifique plaidoyer en faveur des Papes, de leur influence, de leur primauté, des services rendus à la société. L'ouvrage à lui seul eût suffi à justifier le cardinal des accusations de révolte et d'insubordination que quelquesuns continuaient à formuler contre lui (2). Aussi jugea-t-il
(1) Analecta novùsimaf t. I, p. vui.
•e prince Lancellotti, dans un article qu'il fit sur ce livre, infi-
superflu de dégager sa responsabilité des polémiques auxquelles sa lettre continuait à servir de thème (1).
Aux souffrances que nous venons de raconter, d'autres se joignirent bientôt.
Sa sœur, alors supérieure de la maison de Saint- Vincent de Paul à Nîmes, tomba gravement malade. Supérieure depuis vingt-sept ans de la Maison de la Miséricorde^ elle voyait l'administration radicale de la ville détruire d'un trait de plume ces œuvres qu'elle avait bâties pierre à pierre par des prodiges de patience, d'activité et de charité ; ces douleurs et les épreuves de son frère le cardinal, vinrent accélérer les progrès du mal. Elle espérait le revoir avant sa mort qu'elle sentait approcher à grands pas. Sa sœur par le sang, et sœur de charité par sa vocation, elle voulait panser la blessure récente de ce frère si aimé ; elle l'appelait au ifnilieu de ses souffrances ; on l'entendit s'écrier dans son délire : « Il vient, le voici î » En eflfet, on eût dit qu'il avait deviné ce désir ardent de sa sœur mourante. Accablé par l'âge, la maladie et les émotions qu'il venait de traverser, il n'avait pas hésité un instant à se mettre en route, il accourait brûlant les étapes. Mais la mort marchait plus vite. A un moment, la malade demanda une plume, et de sa main tremblante s'efforça d'écrire ces mots : « Trop tard I » Le cardinal arriva trop tard en effet. Au moment où il approchait de Marseille, une dépèche annonçait la mort de sa sœur bien-aimée. Il arriva à Nîmes quelques heures après, brisé de douleur. Sa sœur lui avait servi de mère dans sa jeunesse; c'était tout ce qui lui restait de sa famille; les liens de leur étroite inti-
tait k le lire les folliculaires qui continuaient leurs attaques contre le cardinal Pitra. Cf. La voce délia verità, 8 et 9 déc. 1885.
(i) C'est à ce monGient que Des Houx faisait paraître ses Souvenirs d'un journaliste à Rome (Paris, 1886 ; le livre a été mis à l'index) et ses articles du Matin dans lesquels il attaquait violemment le Saint- Siège. A ce propos le cardinal Pitra écrivait : « Des Houx ne peut pas abuser beaucoup de mon nom ; peu rassuré sur lui, je l'ai toujours tenu à distance, il n'a jamais reçu de moi une ligne d'écriture... » Lettre à l'abbé Davin, 14 février 1886.
mité s'étaient resserrés avec le temps. Il n'avait pas même la consolation de lui dire un dernier adieu. Quand il arriva auprès de la dépouille mortelle de sa sœur, il demanda qu'on le laissât seul ; il demeura dans la chambre deux heures en prières et en larmes. Il ne lui resta que la consolation de rendre à la chère morte les derniers devoirs, assisté de Tévêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, heureux de témoigner ainsi son amitié au cardinal, des abbés de Solesmes et de Marseille. Les obsèques de la Mère Eulalie Pitra furent un triomphe, le triomphe qui convient à une Sœur de charité. Tous les orphelins, les malheureux, les délaissés connaissaient et aimaient la Sœur Pitra, qu'on appelait « la Mère des pauvres » ; ils voulurent lui faire cortège. La ville tout entière se souvint de ses services, et plus de vingt mille personnes, catholiques et protestants, l'accompagnèrent à sa dernière demeure.
Ce fut un grand deuil pour le cœur du cardinal Pitra. Nous voulons citer quelques lignes où il parle de sa sœur et qui prouvent Tintimité qui régnait entre ces deux grandes âmes si bien faites pour se comprendre. « Elle venait me voir quelquefois au petit séminaire d'Autun, où j'étais alors professeur. Je lui lisais les pages que j'écrivais sur la vie de saint Léger, et elle semblait surtout savourer les traits qui rappelaient la charité du Saint Pontife et son courage dans la lutte. Cependant elle se taisait sur ses projets, et moi-même, pour la laisser entièrement libre dans le choix de sa vocation, je lui cachais le dessein que je nourrissais dès lors d'entrer dans l'ordre des bénédictins. Nous étions deux âmes étroitement unies par les liens de l'entente la plus parfaite et de Tamitié la plus douce, et néanmoins l'esprit de Dieu nous attirait au même but par deux voies toutes différentes : pour le frère, la vie de sacrifice dans la solitude du cloître; pour la sœur, la vie de sacrifice aussi mais dans l'exercice de la charité au milieu des pauvres (1).» C était une riche nature, une âme énergique, tou-
(1) Le cardinal Pitra a détruit, quelques jours après la mort de sa sœur, toutes les lettres de leur Yolumineuse correspondance. Noos
jours prête à se dévouer, d'une grande fermeté de caractère,, pleine d'entrain et de gaieté avec un véritable génie d'organisation dont elle donna les preuves dans la création^ d'oeuvres nombreuses ; elle avait en un mot les qualités dela parfaite Sœur de Saint- Vincent.
An retour de ces tristes cérémonies, le cardinal Pitra' s'arrêta quelques jours à Marseille, et il vint, accompagné de Tabbé de Solesmes et de l'abbé de Marseille, visiter à quelque distance de la ville une grande et belle terre oùquelques- uns de ses frères étaient déjà établis et qu'unei généreuse famille de Marseille offrait aux bénédictins pour une fondation monastique. Le cardinal s'applaudit de ces développements que prenait l'œuvre bénédictine à Marseille et il se plut à donner tous ses encouragements à la nouvelle^ fondation.
Au lendemain des grandes douleurs qui venaient de lefrapper, Dieu sembla vouloir ménager au cardinal Pitra quelques joies suprêmes avant de l'appeler à lui.
L'année 1886 était la cinquantième année de son sacerdoce ; il allait célébrer ses noces d'or. C'est l'année sainte, l'année de rémission, l'année que Dieu avait ordonné à son peuple de sanctifler (j).
De l'ordination du 4 décembre 1836, quatre prêtres sur neuf restaient encore debout avec le cardinal, MM. Berger, curé de la Comelle; Laforêt, curé de Saint-Julien-de- Civry; JoUivet, curé de Vareilles; Cucherat, aumônier de rhôpitai de Paray. Les cinq pieux septuagénaires ne voulurent pas que cette date fût le signal de fêtes mondaines, mais ils résolurent de consacrer l'année par une union de prières ; de précieuses faveurs spirituelles leur lurent obtenues du Souverain Pontife Léon XIII par l'intermédiaire du cardinal Pitra (2).
avons trouTé une notice, sur Thumble fille de la charité, dans une circulaire aux Sœurs de Saint- Vincent, 1887 (de la p. 94 à la p. 402).
(1) Sanctificabis annum quinquagesimum et vocabis remissionemcunctis habitatoribus terrœ tuœ. Lévit., xxv, 10.
(2) L'abbé Cucherat, l'un des amis les plus chers du cardinal, com-