Les registres des papes
LETTRE A l'abbé brouwers, de VAmsteWode,
(A la page 352.)
Cher et vaillaQt abbé,
Je vous sais bon gré de me rappeler le souvenir de 1866 : je ne Tavais pas oublié, car rien n'est plus tenace pour moi que les souvenirs de la Hollande. Je vous ai suivi de loin, avec le regret de ne vous avoir plus revu depuis bientôt vingt ans. Mais vous étiez sur la brèche, avec votre légion de zouaves néerlandais, combattant avec eux le bon combat.
Aujourd'hui seriez-vous découragé ? Votre lettre porte Tempreinte de la tristesse qui de plus en plus s'exhale des rangs catholiques, et surtout dans notre meilleure presse.
N'est-ce pas forcer la note lugubre ?
Vous vous étonnez des calomnies qui poursuivent notre Journal de Rome. Laissez-moi vous dememder si c'est un spé- <5ulateur qui joue avec le carcere duro^ avec un fisc impitoyable, avec sept procès en trois mois, avec l'exil et l'expulsion pendante, si c'est un hypocrite celui qui a le tort d'une fran- <îhise implacable ; si c'est un faux frère celui qui démasque les sectaires, déjoue les complots et saisit les faux apôtres avec le denier de Judas dans la main ?
Mais il est accablé d'outrages. N'est-ce pas la noble p6U*t de nos plus vaillants champions? J'ai vu dom Guéranger blanchi à trente ans dans sa lutte pour la liturgie romaine. J'ai pcu*tagé les chagrins qui ont accablé Louis Veuillot, au point d'éteindre ce flambeau dix ans avant le souffle de la mort. Vous avez dû consoler l'agonie si longue et si prématurée de William Cra-
mer. Vous n*étes pas sans connaître les épreuves de David Albertcœio et de Ramon Nocédal.
Peut-être devrais-je citer William Brouwers? Nul ne sait mieux que lui que si le journaliste est de nos jours un apôtre, il lui faut dire comme saint Paul : « En tout nous souffrons tribulation, sans être déconcertés; nous sommes troublés mais non désespérés, persécutés sans être délaissés ; abattus, sans périr. » Et encore : « Nous combattons avec Iç Verbe de vérité, avec les cœmes de la justice, à droite et à gauche, par la gloire et le déshonneur, par Tinfamie et le bon renom ; réputés séducteurs, et pourtant véridiques; rebutés comme inconnus, bien que très connus. Nous semblons mourir et nous vivons; nous sommes châtiés, mais non mortifiés ; on nous croit tristes, et nous sommes enthousiastes ; pauvres, et beaucoup sont enrichis par nous ; n'ayant rien, et possédant tout. »
Ce serait d'ailleurs un jeu que d'avoir des ennemis déclarés ; souffrir des siens, de ceux qui nous connaissent, qui ne peuvent pas se méprendre sur nos intentions, il faut encore s'y résigner. Et pour revenir aux journaux catholiques, si les feuilles frivoles, impies, hostiles de parti pris, poursuivaient nos défenseurs, ce serait leur rôle ; mais qu'au sortir de la prison, à la veille de sept procès, un champion de la bonne cause soit vilipendé jusque dans les graves journaux de la Hollande et de l'Allemagne, peut-être dans le Tijd, et certainement dans la Germania qui, hélas ! n'a plus son abbé Majuncke, cela vraiment est le signe d'un temps de confusion. Au reste, saint Paul adressait ses graves psu'oles, humainement tristes, non pas aux juifs de Jérusalem, non pas aux sophistes d'Athènes, non pas aux païens, mais à ses fils, ses frères, ses convertis de Corinthe.
Comme nous sommes loin, monsieur l'abbé, du vœu que vous exprimiez en 1867, et que j'ai salué avec les acclamations de votre auditoire ; vous disiez :
«J'ai entendu à Rome, sous la coupole de Saint-Pierre, sur le tombeau des Apôtres, le jour de la Résurrection du Christ, retentir la voix majestueuse de Pie IX. Il chantait : Gloire à Dieu et paix sur la terre. Et l'écho de la vaste basilique répétait ces paroles d'amour et de vie, de gratitude et d'espérance; la coupole les redisait à la nef, et la nef les répétait à l'autel. Puisse ainsi chaque pays catholique ressembler à une coupole.
à une nef, à un autel de Saint-Pierre de Rome. Puisse, à la gloire de Dieu et pour la paix du monde, la voix du Saint-Père trouver partout des échos vivants et fidèles. »
Vous dirai-je, monsieur l'abbé, que plus de vingt ans avant vous, votre vœu était mon rôve ? J'avais pu, de 1830 à 1840, mesurer degré par degré une sorte d'ascension catholique comparable à la marée de votre Océan. Pour ne citer qu'un point, Solesmes voyait, durant des mois entiers, se succéder sous ses cloîtres les célébrités catholiques, Montalembert, Louis Veuillot, Lacordaire, de Falloux, Charles Sainte-Foi, une foule d'autres, tous dans un parfedt accord, et jusqu'à l'en thousiasme. Il en sortit sainte Elisabeth, les Frères prêcheurs, saint Pie V» la Mystique de Gorres, les Institutions liturgiques, les premières brochures sur la liberté de l'enseignement. L'élan rayonnait au loin et grandissait à distance. Je le constatais, de 1845 à 1855, par de nombreux voyages ; et jusque dans votre chère et froide Néerlande, je retrouvais ce rayonnement universel et vraiment électrique.
Il semble que ce siècle, condamné à l'avortement, aurait pu être privilégié : Dieu lui a prodigué ses dons à pleines mains. Il lui a donné des génies incontestés, des écrivains maîtres^ des orateurs antiques, des polémistes sans égaux, des savants hors ligne. Même nos poètes pouvaient monter aussi haut qu'ils sont tombés bas. Et comme couronnement des dons divins, ce siècle plus que d'autres, présente jusqu'à nos jours une suite non interrompue de grands Papes.
Dites-moi, dites-moi, vaillant et clairvoyant abbé, ce qu'on pouvait rêver, ce qu'on devait espérer, ce qui serait arrivé, si toutes les forces catholiques avaient convergé constamment vers Rome, si tous ces princes de l'éloquence, de la presse, de la polémique, de la science avaient marché partout à notre tête, si tous les enthousiasmes s'étaient enflammés avec l'héroïsme des zouaves du Pape-Roi, si toutes les grandes voix catholiques s'étaient unies pendant trente-quatre ans à « la voix majestueuse de Pie IX », si cet incomparable concert avfidt duré jusqu'au concile du Vatican; votre vœu, mon rêve était accompli. Non pas chaque ffeiys, comme vous le disiez à Malines, mais le monde entier eût été et serait peut-être encore « une coupole, une nef, un autel de Saint-Pierre, où la voix pontificale trouverait partout dés échos vivants et fidèles. »
Hélas I où en sommes-nous ! et qui osera compter les défaillances, les missions trahies, les plus belles vocations avortées?
L'un, destiné à être le chef, meurt après vingt ans d'apostasie ; un autre veut mourir en libéral impénitent ; un autre est mort, peut-être Timagination hantée par Tidole du Vatican; x^elui-ci n'emporte du séminaire que blasphèmes bibliques; celui-là sort du cloître par la porte de Luther ; un apôtre de la Pacification, même après sa mort, sème dfiuis nos rangs la discorde. Enfin, Pie IX abandonné est mort prisonnier ; et au sommet de Rome ce qu'on nomme encore l'autel du ciel. Ara cœli, s'efface devant un trophée du paganisme galvanisé.
Serait-ce, monsieur l'abbé, que Dieu se joue de nos rêves, et qu'il n'a que faire de nos combinaisons humaines? Serait-ce qu'à toute époque il veut prouver que son Eglise est divine par la seule force de Dieu, sans aucun appui mondain, et en dépit de nos trahisons et de nos défaillances ? Serait-ce qu'à chacun dés vingt siècles recommence la démonstration de cette mission divine par l'impossibilité et l'absurde, comme disait déjà Tertullien ? Serait-ce que même notre triste époque ne tombera pas dans sa fosse séculaire sans qu'un réveil soudain, un chant de résurrection, comme celui que vous entendiez à Rome, une aurore inattendue se lève sur la tombe du siècle de Pie IX ?
Ce qui est certain, c'est qu'aux derniers jours du monde, au règne de l'Ante-Christ, quand tout sera désespéré, le triomphe •du Christ éclatera soudain, et les hommes de bonne volonté Kîhanteront à jamais : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! »
Votre longue et bonne lettre, monsieur l'abbé, m'a entraîné jusqu'à ce dernier mot qui termine cette trop prolixe réjponse.
Veuillez bien croire à la profonde estime de votre dévoué en N. S.
Jean-Baptiste, cardinal Pitra, Evêque de Porto.
Rome, Saint-Caliste> 4 mai 1855.
(A Monsieur l'abbé Ch. W. Brouwers, directeur de ÏAmstelbode.)