CHAPITRE PREMIER
PHILOSOPHIE EN BELGIQUE AVANT l'iNTRODUCTION
Sommaire.
1. Établissements où se donnaient les cours de philosophie. — ± Leur influence sur le mouTement philosophique. — Caractère de l'enseignement philosophique : 3. dans Jes congrégations religieuses; — 4. dans les collèges; — 5. dans les séminaires; — 6. à rUniversité de Lou^ain : faculté des arts ; — 7. faculté de théologie; — 8. professeurs humanistes; — 9. faculté de médecine. — iO. Philosophes isolés : Guillaume Mennens; — ii. Jean - Baptiste Van Helmont — il Conclusion.
Avant de décrire les diverses phases de la lutte qui s*engagea dans notre pays lorsque les idées de Descartes s*y introduisirent, il importe de connaître quel y était alors Tétat de la philosophie. Celle-ci était enseignée à l'Université de Louvain, dans plusieurs séminaires diocésains, dans les maisons d'étude appartenant aux congrégations religieuses et dans les collèges d'humanités, dirigés presque tous par les Jésuites. En règle générale, dans les couvents, les seuls religieux étaient
admis aux cours ^ ; dans les séminaires, les seuls ecclésiastiques; tandis qu'à FUniversité de Louvain, on enseignait la philosophie non seulement aux religieux et aux ecclésiastiques, mais à tous les jeunes gens qui se destinaient à n'importe quelle carrière libérale. En principe, ces derniers ne pouvaient étudier la philosophie dans notre pays qu'à l'Université de Louvain 2. Ajoutons, pour être complet, qu'un certain nombre de nos concitoyens allaient faire leurs études dans les universités étrangères, à Paris, à Douai, à Cologne, etc. 3.
Dans notre pays, en dehors des écoles, l'influence de la philosophie n'était pas très considérable. Sans doute, nous rencontrons quelques penseurs aux idées plus ou moins originales.
^ Ed règle générale, disons-noas, car il y avait des exceptions. — De Feller, Dictionnaire historique, Paris, 1843, t. IV, p. 534, m voce « Jansenias », dit que TautorisatioD de professer la philosophie avait été donnée aux Jésuites de Louvain, et que Jansenius en obtint la révocation après avoir été, à cet effet, député deux fois par TUniversilé de Louvain auprès du roi d^Espagne. Cette permission ne pouvait concerner que les jeunes gens étrangers à la Compagnie. On sait que Van Helmont suivit à Louvain le cours du P. Delrio. — Daris (Histoire du diocèse et de la principauté de Liège au XVII* siècle^ Liège, 1877, t. 1, Règne de Ferdinand de Bavière, § VI, p. 533; ibidem, p. 338), raconte les démêlés entre les Jésuites de Liège et TUniversité, démêles dont Torigine avait été Tadmission de pluf^ieurs jeunes gens de Liège au cours de philosophie du collège de ces Pères.
Ibidem, 1. 11, Règne de Maximi lien-Henri de Bavière, § VII p. 179 : d'après la convention de 1614, la philosophie ne pouvait être enseignée aux séculiers qu'au Séminaire. Malgré cette convention, le conseil privé autorisa chaque année des jeunes gens k faire leur cours de philosophie chez les Jésuites anglais à Liège.
s Cette défense ne s'étendait pas à la dialectique, comme on le verra
plus loin.
5 Paquot, Mémoires, Louvain, 1767, în-8», t. IX, p. 370 : Henri Rampen, de Huy, théologien, né en 1572, mort en 1641, fit sa philosophie à Cologne.
Ibidem, t. XIII, p.. 373 : Erycius Puteanus de Venloo (1574-1646) fit sa
différentes de celles que la tradition avait en quelque sorte consacrées, par exemple Jean-Baptiste Van Helmont, Guillaume Xennens; mais leur langage peu intelligible, l'obscurité de leurs pensées, leurs audaces, surtout en matière de religion, rendaient pénible la lecture de leurs ouvrages et leur suscitaient plus d'adversaires que d'amis. Ces écrivains, pour se détacher fortement de l'ensemble des philosophes d'alors, n'en sont pas moins des individualités; l'historien de la philosophie, obligé de parler de tous les systèmes, doit, sans doute, consacrer autant à l'exposition des uns qu'à celle des autres ; mais quand il s'agit de mesurer leur importance historique, il doit absolument tenir compte du nombre de partisans qu'ils ont eus. Or, bien qu'ici une statistique exacte soit impossible, il est incontestable que le nombre des théosophes de tout genre était incomparablement plus petit que celui des philosophes suivant la doctrine des écoles. A de très rares exceptions près, tous les religieux, tous les ecclésiastiques séculiers et tous
philosophie à Cologne, au Collège des Trois Couronnes dirigé par les Jésuites.
Ibidem , t XVII, p. 288 : Jacques Speeck, d^Ànvers. a fait sa philosophie à rUDîversité de Paris au commencement du XVII* siècle.
Annuaire de Louvain^ 1846, notices par M. Nève, p. 163 : Valère André a dit sa philosophie à TUnlversité de Douai.
Belges illustres, Bruxelles, 1848, in-4«, 3« partie, notice par Reiffenberg, p. 4 : Juste-Lipse, d'Overyssche, près Bruxelles, a fait aussi sa philosophie chez les Jésuites de Cologne.
MiCHAOD, Biographie universelle^ 3« édition : Pierre Castellanus, de GrammoDt, célèbre médecin et helléniste (1525-1632), a fait sa philosophie à Douai:
D*autre part, Tinfluence de TUniyersilé de Louvain s*étendait k tous les pays voisins, la Hollande, la France et TAIlemagne : d'abord par les écrits de ses professeurs et leurs relations avec les savants étrangers ensuite par le grand nombre d^élèves qui leur arrivaient du dehors. Cf. Valèri André, Fasii Academicif édition de 1650, p. 240; Verrulaeus, Academ, Z^t;., édition de S 667, lequel, à partir de la page 178, donne une longue liste des IllustratioDS d*Allemagne, de Pologne et de Lithuanie, de France, d'Italie, d*Espagne, d^ÀDgleterre, d*Écosse et d'ailleurs, qui sont venues étudier à Louvaîn. C'est TAUemagne qui, d'après lui, eu compte le plus, et ensuite la Pologne et la Lithuanie.
ceux qui exerçaient une profession libérale dans notre pays avaient fait leurs études ou à Louvain, ou dans les séminaires , ou dans les maisons d'étude religieuses. Or, il est rare qu'on abandonne plus tard, sur les points substantiels au moins, la doctrine de ses maîtres. C'est donc le caractère de leur philosophie que nous devons rechercher avant tout. C'était une philosophie catholique, c'est-à-dire qu'on avait soin d'en exclure toute assertion contraire aux enseignements de l'Eglise : cela ressort évidemment de la nature même des institutions où elle était enseignée, relevant directement des évéques ou des supérieurs religieux. C'était le plus souvent une philosophie péripatéticienne, c'est-à-dire conforme dans la plupart des questions à celle d'Aristote.
Cette double affirmation n'a pas besoin d'être prouvée d'une façon spéciale pour les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains. Ces religieux pensaient en Belgique au commencement du XVII® siècle comme dans tout le reste de l'Europe : ils étaient tous, sur la plupart des points, d'accord avec Aristote et n'adoptaient d'opinions différentes que là où Aristote n'avait point parlé ou mal parlé. Les uns suivaient alors Saint Thomas, les autres Duns Scot, tandis que les Jésuites pratiquaient une sorte d'éclectisme et choisissaient, dans les deux chefs d'école, ce qui leur paraissait le plus conforme à la raison et à la foî.
Nous avons dit plus haut que la philosophie était enseignée dans les collèges. Ces établissements d'instruction moyenne étaient fort nombreux, puisqu'à la fin du XVI® siècle, d'après M. Van Meenen, les seuls Jésuites possédaient dans les Pays-
fil» et la principauté de Liège, 393 collèges ^. Que la philosoféiej au moins en partie, figuràtau programme des cours, c'est œ qui se déduit, entre autres, de trois endroits de la préface (Je la dialectique ^ du père Du Trieu. Nous n'en citerons que fleux : tt Adolescentes ante ascensum ad logicam, inter quoti- 9 diana et continua fere litterarum humaniorum exercitia, ut » barum regionum (Belgicarum) mos habet, dialecticam prseli- D bant. » Et un peu plus loin : « In bis provinciis complures » rhetoricae dialecticaeque professores adolescentibus ad logi- » cam transmittendis, jam plures annos, bujus disciplina; )> quas necessaria videbantur praecepta dictanda sibi judica- » nint 3, »
Or, quelle était cette dialectique? C'était celle d'Aristote, avec une foule de définitions et de divisions auxquelles il n'avait pas peosé et que l'esprit chercbeur des philosophes avait trouvées dans la suite. Le manuel le plus en usage 4, on pourrait même dire lé seul qui fût en usage depuis 1615, était celui du père Du Trieu, natif de Havre, non loin de Mons, parvenu déjà à sa cinquième édition avant que la philosophie de Descartes fût apportée dans notre pays. C'est Aristote qui en a fixé le plan, c'est dans Aristo^ qu'on est allé prendre les principales flléfinitions et les principales règles ^ : c'est lui seul avec Porphyre que l'on cite dans le corps de l'ouvrage. Quoiqu'on
^ Pairia Belgica, 3« partie : Histoire de la philosophie en Belgique, par Vah Mbenek, p. 129. — Voyez un témoignage très explicite dans Valére Audré, Fasti Academici, édition de 1650, p. S50.
* DialecUca. Leodii, Ouwerx, 1630, préface non paginée. — Du Trieu a été primus de la lioence-éfr-arts en 1599. Val^rb Ardre, Fasti Academici, édition de 1650, p. 345. Cf. Biographie nationale , volume VI, p. 371, in voce « Du Trieu >.
* Valère André, Fasti Academici, édition de 1050, p. 250. Les Augustins purent établir en 1612 un collège d'humanités à Louvain à cette condition, entre autres, c ut se intra Professionis litterarix contineanl limites, solamque dialecticam explicent ».
* Noos trouvons encore, imprimé à Liège en 1608 : Institutionum diatec^ tiearum lilnri VllI et Isagoge philosophica, de Petrus Fontesa.
' Loc. cit.
s'y soit fait une loi de la brièveté ^ et qu'on estime n'y dire que les choses les plus nécessaires, on y parle des termes syncatégorématiques, catégorématiques et mixtes, simples et complexes, concrets et abstraits, dénommant extrinsèquement et intrinsèquement connotatifs et absolus, dénominatifs et dénominants, univoques et équivoques, des termes comparés, de tous les modes et de toutes les figures du syllogisme. Ce n'étaient pas seulement les notions dialectiques qu'on y apprenait; toujours d'après le plan d'Aristote, on y mélangeait des notions d'ontologie, de psychologie même, et, qui plus est, de chimie et d'astronomie.
Ainsi on y traite de la substance, de l'accident, de la quantité, de la qualité, de la relation, etc. On y enseigne que les corps sont composés de matière et de forme ^; qu'ils se divisent en simples et mixtes : que les corps simples sont les uns élémentaires (eau, terre, feu, air), les autres célestes (empyrée, premier mobile, neuvième sphère, etc.) 3, Nous y relevons notamment l'affirmation de la distinction réelle des accidents et de la substance, appuyée sur la doctrine théologique de l'Eucharistie 4, la notion de quantité à trois dimensions signifiée par l'appellation de corps, mais avec une remarque sur l'impropriété de ce nom ^.
Pour nous résumer : cette dialectique était en réalité une introduction à la logique d'Aristote et, par elle, à toute sa philosophie. Nous n'y trouvons pas d'erreur notable, mais nous la jugeons minutieuse et surchargée. Étudiée à un âge où l'on admet facilement ce que dit le maître, pleine d'importantes conclusions dont, en vertu du programme suivi, on se dispensait de donner d'autres preuves que celle de la propre parole du maître, elle devait façonner d'avance les jeunes intelligences aux doctrines traditionnelles, et leur rendre difficile l'adoption de
^ Loc. cii
^ Ibidem, art. 1, p. 57.
* Ibidem t p. 55.
B Ibidem^ p. 60.
^ Loc. cit.
t TractatuSf par» 3, caput. 2, art 2, p. 60.
tùûte idée contraire. Du reste, à la sortie du collège, on retrounft un milieu semblable à celui que l'on quittait.
Nous ne parlerons pas particulièrement des séminaires diocésains. On y donnait le même enseignement qu'à Louvain; en effet, c'est à Louvain que les professeurs avaient fait leurs études philosophiques et théologiques, et ils ne faisaient que transmettre à leurs élèves ce qu'ils avaient eux-mêmes appris à rCniversité.
A Louvain, nous ne pouvons pas dire d'une façon absolue que renseignement fût péri patéticien; il l'était sans doute chez la plupart des professeurs et sur la plupart des points, mais il y avait des exceptions, surtout en dehors de la faculté des arts et principalement dans celle de médecine. Pour ce qui concerne la faculté des arts, l'Université de Liège possède un placard in-folio contenant trois séries de thèses qui embrassent toute la philosophie et qui paraissent donner une juste idée de la manière dont on l'enseignait à cette époque. Ces thèses ont été rédigées par le professeur Laurent Ghiffene ^, de Renaix, et défendues par un Liégeois du nom de François de Hinnisdael, le 2 septembre 16S6.
< Valére AifPRÉ, Fasti Academici, édilion de 1650, p. â45, nous apprend qae Gbîffene fal primus en 1613. — Ibidem^ il ci le Ghiffene parmi les profess^irs de philosophie les plus célèbres par leurs écrits. Ghiffene n'a publié qa*aD seal ouvrage, intitulé : Prodidagmata, sive Logicœ pars prima intro^ ducioria ad organum Aristotelis, Louvain, t6i7, réédité en 1641, dans la même rille. Il y traite d*une façon fort subtile toutes les questions de menue importance se rattachant à son sujet. La préface au lecteur est un curieux mélange de professions de foi en Aristoie et d'indépendance dans les jugements. Le » proœmium apologeticum » est une espèce de plaidoyer, moitié sérieux, moitié plaisant, en faveur de Télude trop négligée de la philosophie.
A la première inspection, une lacune considérable s'y révèle : pas une seule thèse de philosophie morale. Il semble que cette branche ne faisait pas partie du programme des cours. Pendant que, sur lestleux ans donnés à l'étude de la philosophie spéculative, on consacrait neuf mois à la logique, huit à la philosophie naturelle, quatre à la métaphysique et trois aux répétitions, on se bornait à donner l'éthique chaque dimanche sous forme de conférences pratiques ^.
Les thèses sont divisées en trois classes, se rapportant à la division classique de la philosophie en logique, physique et métaphysique.
Celles de logique ne disent rien de la définition ni de la division, rien non plus de la méthodologie; on n'y examine pas la valeur du témoignage des sens, ni de celui de la conscience. Nous y relevons cependant une notion exacte du (Titérium de l'autorité, qui suppose toujours, dit-il, la véracité et la science dans celui qui porte le témoignage. Toutes les
* Annuaire, Louvain 1847, p. 163 : La faculté des arts comptait seize professeurs de philosophie spéculative et un professeur de philosophie morale. Ibidem, p. 164, on lit que le» jours fériés étaient réservés à la philosophie sacrée; ces paroles conârment notre opinion sur la manière dont on comprenait rétude de la philosophie morale.— Cf. Valère André, Fasti Academidt édition de 1650, p. 34â : « Ethica seu scientia moralis, dominicis ac feslis diebus vel per professorero publicum in schola Artium, vel in pxdagogils per domeslicos docetur professores ». Cf., cependant, p. 246, oii il semble dire qu'on commentait TÉlhique d'Arislote. — Voici quels étaient les livres de texte dont se servaient, dans chacune des quatre pédagogies, les deux professeurs de philosophie. Le professeur primaire expliquait, en logique, Tintroduc tion de Porphyre, les catégories d'Aristote, les premiers et les seconds analytiques du même; en physique, les huit livres do la physique, les trois livres de rame et la métaphysique, toujours d'Aristole. — Le professeur secondaire expliquait, en logique, les Prodidagmala (texte libre), les livres d*Arislote sur rinterprétalion et la réfutation des sophistes; en physique, la sphère de Jean de Sacrobosco, les quatre livres d*Arlstote sur le ciel et le monde, ses deux livres sur la génération et la corruption, ses trois livres sur les météores et Tarithmétique (texte libre). Valère André, loc. ciLt p. 342. — On voit par là cpmbien grande était Testime officielle qu*on professait pour Arislote.
miKS thèses de logique sont généralem
■m claires. Ooyretrouve toutefois le do
fUosophes de l'époque, une tendance
ik minuties et à révoquer en doute li
Amsî Ghiffene distingue dans tout signt
Ttptiittditmtis et Viutualis. II se deman
iflUwtittaiis est r^Ilement distincte de
remarque que les adjectirs signifient tt
adjacente, ce à quoi elle est adjacente et 1
l^uelle, se demande-t-il alors, est prin
Qnand il a distingué avec Arislote les i
gismes probants, il dit que le syllc^isme i
l'à no assentiment opinatif, et il ajouta
gismus demonstrativus parit scientiam
fortassis parturit, et hic non inepte dix*
■ PariuriuDi montes, naicetur ridii
B Lucerna enim Diogenis opus esse D oiendum huminemscientem; siquisU
■ non învidemus, sed ingénue fatemur, i D eriti nunquam descendisse ».
Après les thèses de logique, vtenneni nous dirions maintenant de cosmotogii L'esprit sceptique s'y montre encore; vi le» plus remarquables sous ce rapport.
nnlellcct déterminé par l'imagination u inlellîgibles moyennant lesquelles il opèi lion, il ajoute que le doute, qui serait to tlon pour l'intelligence divine, est le piu: de mieux pour l'intelligence humaine.
Mais que dire du passage suivant? « Ph
■ tamquam objectum adaequalum contei
• dari subliliter docuit Aristoteles ; sed m
* quisquam ratione naturali convicit: ne Gbiffene ne semble-l-il pas devancer Maie rexislence des corps que sur la foi d'une
Quant aux idées de Ghiifene sur la cosmologie, pour lui tous les corps sont composés de matière première et de forme substantielle, principes réellement distincts, substances incomplètes dont aucune n'est corps et dont l'union constitue le corps. Le ciel est une substance corporelle simple, incapable d'entrer en composition, à la différence des corps élémentaires sublunaires; il admet que, sauf un décret divin, le ciel peut exercer sur la volonté humaine une influence conciliable avec sa liberté. Quant aux corps sublunaires, les uns sont simples et les autres composés ; il n'énumère pas les corps simples : déjà alors les quatre éléments étaient fortement révoqués en doute. Il admet la -possibilité absolue du vide, mais il nie que le vide existe jamais, vu que la nature en a horreur et l'empêche en se servant de la faculté qu'elle a de se mouvoir : a natura a vacuo abhorret )) et impedit semper per potentiam locomotivam ». De tous les corps composés, le plus noble est l'homme. L'homme, en effet, est un corps dont la forme substantielle est l'âme raisonnable. Elle est tout entière dans chaque partie du corps ; ses deux facultés sont l'intelligence et la volonté, que l'auteur laisse libre de croire distinctes ou indistinctes; nous avons cinq sens extérieurs et deux sens internes, mais nous ne le savons que par la foi (sic). L'intelligence, ainsi que nous l'avons dit plus haut, fabrique elle-même les espèces (spedes) qui servent à l'acte de la perception; elle y est déterminée par l'imagination. Ghiffene ne parle pas de la liberté de l'âme ni de son immortalité. Des plantes et de la vie végétative il ne dit rien non plus. Aux animaux il attribue non seulement la sensibilité, mais quoique avec une expression de doute, le raisonnement :cc sensui brutorum discursum competere vix est ut nobis dissuadeas ». Les treize thèses de métaphysique sont des thèses d'ontologie, de théodicée et de pneumatologie. La première assertion, prise dans Aristote, ne manque pas de naïveté dans la bouche d'un philoso|)he chrétien : « Hetaphysica est beatitudo hominis naturalis ». 11 y aurait moyen de relever, dans l'ontologie, certaines thèses plus ou moins hasardées, l'univocité du concept d'être appliqué à Dieu et à la créature ; la généricité de ce même
eoaeept, la distinction modale mise sur le même pied que la iiÊ^'nction réelle proprement dite, la position de Dieu dans la of^orie <ie substance ; mais comme elles n'ont été ni combat- &ies, ni approuvées par Descartes, nous n'insistons pas. La soivanle est tout à fait remarquable : ce La puissance de Dieu d s'étend aussi aux choses qui impliquent contradiction, 9 quoiqu'elles ne puissent jamais être produites par lui. » Ou cette thèse est elle-même contradictoire, ou elle cache une ^btilité tellement excessive qu'elle nous échappe. Mais, en tout cas, on y voit déjà ce que Descartes soutint plus tard : que \ts vérités nécessaires ne sont telles que par la volonté libre de Dieu, qui sans cela ne serait plus tout-puissant. Celle-ci a aussi son importance : « L'accident, voire même l'accident T) modal, peut exister hors de son sujet d'inhésion par la » puissance de Dieu. » Des arguments relatifs à l'existence de Dieu, pas un mot; GhiiFene se borne à insinuer ses principaux attributs, savoir : qu'il est un être existant par son essence même, éternel, omniscient et tout-puissant.
Avant de terminer cet exposé de la philosophie louvaniste, il nous faut encore signaler dans ces thèses le nombre considérable de traits d'esprit et de pointes dont elles sont semées. Ce n'est pas là certainement le genre d'Aristote, encore moins celui de Saint Thomas ; ce n'est en aucune manière le genre de la philosophie sérieuse, et l'on pourrait voir dans ce badinage de forme un indice de faiblesse du fond à dissimuler. On en a pu remarquer déjà l'un ou l'autre exemple dans ces citations. L'exposition du système aristotélicien sur l'essence des corps n*est qu*une perpétuelle allégorie où l'on compare la matière et la forme à deux époux, leur union à un mariage, leur séparation à un divorce et le reste à l'avenant. Chose curieuse! fingt-cinq ans plus tard, le célèbre Geulincx dans ses Saturnalia déversera le ridicule à pleines mains sur ces théories péripatéticiennes, et, dans ce langage métaphorique, il cherchera des armes contre elles. Les traits d'esprit de Ghiff ene n'épargnent pas même les professeurs, témoin cette question placée à la fin de la onzième thèse de logique : « Pourquoi ne pourrions-
» nous pas donner notre assentiment à deux contradictoires » en forme, s'il est vrai que le disciple doit croire son maître?» I^a dixième ne manque pas non plusde sel : « l'autorité implique » toujours la véracité et la science réel les ou supposées réelles ».
Si Ton se rappelle que le traité de Froidmont sur la composition du continu ^, dont il est fait mention dans les lettres de Descartes, parle de la divisibilité indéfinie des corps, il ne sera pas malaisé d'y voir une allusion dans la thèse suivante, où l'on rapporte, à propos de la quantité, que les uns la composent d'atomes, les autres de parties divisibles à rinfini, en ajoutant : « Hinc acerrimœ disputationes : Quid mirum? se » mutuo non intelligunt; nosergo libenter docebimur ».
Pour résumer notre pensée sur l'enseignement philosophique à Louvain, nous dirons qu'on y était en général fidèle aux doctrines de l'École, mais qu'on y remarque une tendance excessive à douter, à s'occuper de questions minutieuses, à envisager l'enseignement sous une forme peu sérieuse.
Si maintenant nous passons aux autres facultés, nous retrouvons encore des doctrines philosophiques, mais enseignées par occasion. Il est naturel que les professeurs de théologie, de médecine et de littérature, au cours de leurs explications, arrivent aux confins de ces branches et de la philosophie. Dès lors il leur était diflScfle, sinon impossible, de ne pas envahir le terrain des philosophes. Et si cela est vrai pour tous les temps, ce Tétait encore plus aux temps dont nous parlons, où les limites respectives de chaque science étaient moins nettement tracées et surtout moins respectées que de nos jours. Il n'y a pas lieu d'insister longuement sur les professeurs de théologie dogmatique : leur enseignement était conforme à la
^ Il n*a paru qo>n 1631, comme on le relève da caulogue de la bibliotbèque da Cardinal de Slase; mais les questions dont il 8*occupe éUieoi agitées auparavant
( is )
dodrine traditionnelle de l'Ecole^ et, plus spécialement, à celle de Saint Thomas, dont ils expliquaient la somme théologique depuis 1596 ^, époque où l'on avait abandonné les « Livres de j^entences » de Pierre Lombard. Quand on sait la quantité prodigieuse de thèses et d'arguments philosophiques qu'on rencontre dans cet ouvrage de Saint Thomas, on se rend facilement compte de la part très considérable que prirent à cette époque les théologiens au mouvement philosophique. Les commentaires de nos compatriotes Guillaume Merchier, né en lo72, mort en 1639, Jean Wiggers, né en 1571, mort en 1639, sur la somme de Saint Thomas, travaux auxquels le nom de traités conviendrait bien mieux que celui trop modeste de commentaires, montrent bien ce qu'était alors une leçon de théologie : autant une leçon de philosophie que de dogme. Leur enseignement était rigoureusement conforme aux traditions scolastiques; on n'y trouve pas cette propension au scepticisme et au badinage que nous avons relevée chez Laurent Ghiifene, ce qu'il faut attribuer au caractère sacré et éminemment dogmatique de la théologie, objet principal de leurs travaux. Parmi les membres de la faculté de théologie, il en était un cependant dont la voix ne s'accordait pas avec celle de ses collègues toutes les fois que l'occasion l'amenait à traiter des mêmes matières : c'était le fameux Jansenius, qui, alors déjà, tout en faisant son cours d'Ecriture sainte, travaillait jour et nuit à son « Augustinus », oti, comme nous le verrons plus tard, il ilnultiplie à plaisir les attaques contre Âristote et les scolastiques. Mais c'était l'unique exception : tous ses confrères étaient partisans zélés de la philosophie et de la théologie de Saint Thomas et des autres docteurs de l'École.
Les humanistes de Louvain étaient dans une situation tout autre que les théologiens ; leur commerce continuel avec l'antiquité classique leur faisait oublier quelque peu la théologie et
* Paqgot, Mémoires, t. IX, p. 156.
la philosophie scolastiques ^. Charmés par Télégance et la pureté du style de leurs auteurs favoris, frappés de la vérit<^ d'une foule de leurs aperçus, ils arrivaient, sans s'en rendre compte, à excuser, sinon à admettre certaines de leurs erreurs. Sans doute ils étudiaient encore Aristote, mais les autres écrivains philosophes de l'antiquité leur plaisaient davantage. Au mérite du fond, par où ils approchaient d'Aristote, et au mérite de la forme, par où souvent ils le surpassaient, se joignait Fattrait de la nouveauté; dans leur adolescence ils avaient pâli sur les traités du Stagirite et sur les commentaires subtils dont on les accompagnait. Juste-Lipse, mort en 1606, mais qui se survivait dans ses ouvrages édités et réédités plusieurs fois dans la première partie du XVII* siècle, représente bien cette classe de philosophes littéraires ou plutôt de littérateurs philosophes. Sans être l'ennemi de la scolastiquc et d'Aristote, comme le prétend Bouillier 2, le premier triumvir de la république des lettres 3 aurait voulu voir régner dans les écoles la philosophie du Portique conjointement avec celle d'Aristote : c( Peripatetici in scholis soli régnant. Quis pellet? nec velim, » nec debeam fortasse : dividuum tamen hoc regnum facere
» et coUegas dare, nescio an non sapientia mecum optet
» Aristoteles dialectica firmiter et composite tradidit, item » physica.... Ideo utiliter, quod ad has duas partes attinet, in » scholas receptum fateor. At in theologicis, in ethicis, in ipsis
* C'est ainsi que noas voyons Froidmont, plas tard défenseur zélé de l^aocienne doctrine, se ressentir au commencement de son professorat philosophique des quatre années quMI avait passées dans renseignement de Tèloquence. Qu'on en juge par ces paroles extraites de la préface de ses Cœntr saiumalitiœ : il se défend d'avoir enseigné des nouveautés astronomiques : c Nos velut a fato cseci aut in acvam Pyrrhonis delati, dubitamus videre qua> ▼idemus : et nibil credere nisi lippienlibus aliquol e mucida anliquitate senecionibus praevisum ofBrmamus. > Lovanii 1616, préface non paginée, à la fin.
< Bouillier, t. f, p. 5 : c C'est au nom de Zenon, de Sénèque et d'Epicièie que Juste-Lipse proteste contre la scolastique et contre la morale d'Aristote. "
> Les deui autres étaient Casaubon et Scaliger.