‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 50 sur 113 · SUITES IMMÉDIATES DE LA CONDAMNATION DU CARTÉSIANISME · texte numérisé non relu

SUITES IMMÉDIATES DE LA CONDAMNATION DU CARTÉSIANISME

PAR l'université (4662-4663).

Sommaire.

1. Van Gutschoven chez le marquis de Caracena, 11 est nommé président du collège de Bruegel. — S. Philippi publie sa Métaphysi<iae; dédicace; préface, approbateurs. — â. Il revient sur les thèses censurées. — 4. Son occasionnalisme. — 5. Sa théorie sur la continuité des idées. — 6. Déterminisme inteUectuel. — 7. Ses preuves de l'existence de Dieu. — 8. Un théologien de Louvain attaque Descartes dans une thèse. — 9. Décret de la Congrégation de l'Index prohibant certains ouvrages de Descartes.

Pendant que tous les péripatéticiens secondaient les efforts de rinternonce pour porter un coup mortel au système de Descartes, les partisans des nouvelles doctrines, usant d'une tactique fort naturelle en pareil cas, tâchaient de mettre dans leurs intérêts Tautorité civile. Celle-ci d'ailleurs avait déjà

^ Nous pourrions dire le preoiier auteur d'un manuel de philosophie cartésienne. Bouillier, rhistorieo le plus à même de nous renseigner sur Texistence de semblables ouvrages, n*en signale aucun d'une date antérieure à celle des trois Medultœ du médecin de Hal.

montré sa bonne volonté à leur égard en conférant à Gérard Van Gutschoven les chaires de mathématiques et d'anatomie, et à Guillaume Philippi, celle des Institutions de médecine. Le premier chercha une occasion de faire voir à ses élèves et à ses collées, que les censures théologiques ne lui fermaient pas l'accès à la cour de Bruxelles. Depuis 1658 le marquis de Garacena était gouverneur par provision des Etats de Flandre, et la tranquillité dont on jouissait pleinement, grâce au traité de Munster et à la Convention de décembre 1661, permettait à nos gouvernants de s'occuper davantage des arts de la paix. Un sieur Louis de Bils ^, écuyer, avait embaumé et a anatomisé cinq corps pour l'usage des étudiants de l'Université ». Van Gutschoven demanda et obtint de les faire voir à Bruxelles au marquis de Caracena. Cette séance scientifique eut lieu au mois d'octobre, à quelques jours de distance des fameuses censures, et l'habile cartésien ne manqua pas dans sa « description » de professer plusieurs des idées de Descartes sur la nature et les fonctions des organes. Pour rendre encore plus évidente la considération dont il jouissait, il fit le mois suivant imprimer à Bruxelles une brochure de huit pages, contenant cette description avec le récit des circonstances où il l'avait faite de vive voix pour la première fois. Ces coups d'épingle devaient être sensibles à Plempius et à son parti. Un an après la publication de cette brochure, Van Gutschoven conquit définitivement une place importante qu'on lui disputait depuis deux ans. II s'agissait de la présidence du collège de Bruegel, devenue vacante le 35 octobre 1661, par la mort du titulaire.

* On trouve des détails très curieux sur Louis de Bils dans la quatrième édition des Fundamenta medicinœ, pp. 158 et suiv. L^auteur lui donne le litre de baron de Koppensdamme, Boonen, etc. De Elis se vantait d^avoir inventé un procédé de dissection sans épanchement de sang, et d'avoir découvert le vrai usage des conduits chylifères. C*était un cartésien. Il a écrit différents opuscules en flamand {latine nescit^ dit Plempius), et a été en controverse avec le célèbre médecin Thomas Bartbolin. Notre Plempius le malmène assez rudement, peut-être k cause de la réputation que lui faisaient ses collègues l'arlésiens.

Jean Cansmans. Plempius, qui avait occupé ce poste seize ans , ne pouvait voir de bon œil son antagoniste y prétendre à son tour. Pourtant cette nomination se fit ; mais à Tinstant suivit un procès entre le nouveau titulaire et un certain Jean Van Doren, chapelain de Saïnt-Pierre. Après des incidents assez vifs, cette compétition se termina par une transaction : Van Gutschoven, tout en demeurant professeur d'anatomie, de chirurgie et de mathématiques, céda son cours de botanique au frère de son rival, et resta président incontesté. Le contrat fut signé le 3 septembre 1663, et il sortit ses effets pendant les cinq années que vécut encore Van Gutschoven ^ .

Pendant ce temps-là son compagnon d'armes, Guillaume Philippi, ne demeurait pas inactif. Dans Favis au lecteur, en tête de la Logique, il avait annoncé qu'il publierait sa Physique ^; et, à suivre l'ordre consacré, la Métaphysique devait venir en dernier lieu. Ce fut pourtant elle qui parut la première, en 1663. Un ex-oratorien, qui aimait toujours cette congrégation, cartésienne dès sa naissance, Jean Van Hameren de Lierre, professeur de grammaire au jeune collège de la Sainte-Trinité 3^ s'étonne dans des vers assez naïfs, de voir apparaître la Métaphysique avant la Physique.

Proxima post Logicam, tua cur Metaphysica prodit, Cum prius in lucem Physica danda foret?

(c Est-ce que tu crains la mort, continue-t-il ? Tranquillisetoi, lu ne mourras pas de sitôt. » Une raison de cette interversion est peut-être la situation créée aux cartésiens par la récente proscription. Les thèses proscrites concernaient pour

^ Redsens, Analectes, t. XVIII, pp. 382, 383 et 584. ' « Quorumdam eliam pleniorem probationem pro Physica reservo. » s ReusENS, AnaUctes, t. XVII, p. 239; Vernul^cs, Âcademialovanittuis, 1607, p. 75.

Ja plupart les théories physiques de Descartes. On peut voir un indice de cette raison politique dans les paroles d'un de ces louangeurs dont nous avons déjà fait la connaissance, Paul Noulaert. Après s'être demandé dans son épigramme pourquoi la Métaphysique, troisième partie, vient en second lieu, il répond en faisant une allusion transparente aux critiques qu'avait soulevées la Logique, et qu'aurait soulevées la Physique, ce L'auteur, dit-il, a mis au milieu ce qui est inattaquable, in medio virtus, »

irreprebensibilem non admirabere, lector : Est totus liber hic irreprehensibilis.

Mais il est bien plus probable que jusque dans la division générale de son Cours de philosophie, Philippi a voulu se montrer cartésien. Descartes, en effet, dans la préface de la traduction française des Principes, veut qu'on étudie d'abord la logique, ensuite les mathématiques. « Puis, lorsqu'on s'est » acquis quelque habitude à trouver la vérité en ces questions, » on doit tout de bon commencer à s'appliquer à la vraie phi- » losophie, dont la première partie est la métaphysique, et la » seconde la physique. Ainsi, dit-il quelques lignes plus bas, » toute la philosophie est comme un arbre dont les racines » sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les » branches qui sortent de ce tronc, sont toutes les autres » sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la » médecine, la mécanique et la morale *. » Naturellement Philippi ne se prévaut pas de l'autorité de Descartes pour justifier la nouvelle division de son cours. Il remarque dans la préface que selon l'ordre ordinaire, la Physique devrait précéder la Métaphysique. « Mais, dit-il, il y a plus de connexion entre la logique et la métaphysique (c'est-à-dire, l'ontologie et la théodicée) qu'entre la logique et la physique (c'est-à-dire la psychologie, la cosmologie et ce que nous appelons maintenant les sciences physiques). » Pour se convaincre du peu de

* 0. volame III, p. 24.

justesse et, disons le mot, de sincérité de ces paroles, au moins dans la bouche de Philippi, il suffit de se remettre en mémoire les nombreux chapitres de pure physique, qu'en veine d'exhiber toute sa science cartésienne, il avait insérés dans sa Logique.

Hais si le médecin de Hal eut l'air de concéder quelque chose aux péripatéticiens en surseyant à la publication de sa Physique cartésienne, il ne se fait pas faute d'introduire dans ce volume-ci, per fus et nefas^ les sentiments de Descartes. En dépit du titre, les endroits de son livre les plus en relief se rattachent à la physique, à la psychologie, et mieux que cela, à la Physique et à la Psychologie cartésiennes.

De même que son collègue, Philippi met son livre sous la protection d'un personnage célèbre, et lié très intimement au marquis de Caracena, Philippe -François, prince-comte d'Aremberg, duc d'Âerschot et de Croy, lequel venait d'être nommé gouverneur et capitaine-général de la province de Hainaut. C'était un ami des sciences historiques et des belleslettres <.

L'esprit cartésien se révèle dès la préface. Dans une phrase introduite incidemment, il professe le fameux principe de la simplicité des voies, qui plus tard reviendra si souvent sous la plume deHalebranche. Ce principe lui permet d'écarter d'un même coup et les formes substantielles et les accidents absolus. « Je me suis efforcé d'imiter la nature qui, contente de peu d'éléments, semble haïr leur multiplicité; par là elle ressemble à l'ouvrier qui n'emploie pas beaucoup d'outils, quand quelques-uns lui suffisent pour mener à bout son œuvre. »

Les épigrammes élogieuses sont moins nombreuses. On s'aperçoit que la persécution a détaché quelques croyants du nouvel évangile : au lieu de seize signatures on n'en compte plus que douze, et parmi les approbateurs on n'en retrouve que cinq qui aient approuvé le premier volume;

* Biographie nationale, volume 1, pp. 406 et suiv. Notice de M. Gachard.

les onze autres ont fait défection. Les fidèles sont Pierre Moons, Gérard van Gutschoven, Jean Birwaert, qui vante dans ses vers « le clair argument que donne Philippi pour démontrer l'existence de Dieu, et celui, non moins clair, par lequel il prouve l'immortalité de l'âme ^ », J. S. G. professeur au collège de la Sainte-Trinité, et Jean Lacman. Les nouveaux venus sont au nombre de sept. Ge sont d'abord les fils de Philippi, Adrien et Jean-Antoine, depuis peu licenciés in utroquCy dont le témoignage est par lui-même suspect de partialité : tous deux font ressortir que dans les sciences humaines, une raison vaut mieux qu'une légion d'autorités.

In disciplinis humanis una probatur

Plus ratio quam authorum numerosa cohors;

In solida ratione tua est fundata Nedulla.

Ensuite viennent deux licenciés en droit, qui ne donnent pas même leurs initiales ; puis ce Jean van Hameren, dont nous avons parlé plus haut, et enfin, Jean Impens, le seul qui se signe en toutes lettres. G'était un enfant de Louvain, depuis de longues années chanoine de Sainte-Marie à Aerschot, et qui fut plus tard pendant un an président du collège de Pels 2.

Philippi prend ses mesures pour ne pas avoir l'air de rétracter ses opinions antérieures, et en même temps pour ne pas froisser la susceptibilité de ses contradicteurs. Ainsi, il a omis certains points; mais ils sont traités dans la'Logique 3. Si l'on ne trouve pas dans son livre la doctrine communément reçue sur la nature de la chaleur, du froid, de l'universel, le

' Philippi donne les preuves de Descaries.

' Reuskrs, AnalecteSt L XIX, p. 92.

' « Hoc etiam ad libelli bujus brevitatem facit quod qu:i.'daiii, quae hic

> commode dici poterant, posuerim in Logica, quorum repeliliooe oolui

> Melaphysicam augere, ne lihi essem moleslus, idem saepe dioeodo. • Prélace au lecteur.

plus souvent il la suppose, quoiqu'il n'en fasse pas partout la remarque ^. Il surseoit à la publication de sa Physique; mais ce n'est qu'un délai, dit-il en terminant sa préface : « x'ale et Physicam expecta. »

Et en attendant, il maintient adroitement plusieurs des thèses censurées. On lui avait reproché le mécanisme de sa Physique et de sa Physiologie. Sans exposer cette théorie en termes formels, il l'applique à tous les cas particuliers qui se présentent : un liquide est essentiellement formé de petites parties, glissant continuellement les unes sur les autres ; un solide, de semblables parties enchevêtrées les unes dans les autres et partant, en repos s. On explique facilement les phénomènes des corps bruts et des corps vivants sans formes substantielles, comme on le verra en physique, ut videbitur in physica; dès lors il est vraisemblable qu'elles n'existent point 3. Le feu n'est autre chose que la matière subtile (de nos jours on dirait Téther) animée d'un mouvement extrêmement rapide ; la chaleur est un mouvement des petites parties des corps pondérables, immergées dans de la matière subtile fortement agitée 4. L'âme humaine n'est pour rien dans la chaleur du corps, le tempérament, la production du chyle et du sang, etc. ^ : la vision et l'imagination sont occasionnées par une certaine agitation des esprits et des nerfs du cerveau 6.

* (I Coeteriim siippono plerumque doclrinaro commuoem de calore, frigore, » uuiversali, licet ubique expresse boc non asseram. »

* P. iO. V. Descartes, au premier discours de ses Méléores. 0. volume V, p. 159.

' P. 16â. « Forma subslauliaiis qua;sil subsiantia quaedam physice iacom- )• pleta cum materia constituens corpus naturale, extra animaliâ verosimiliter • non datur : sine laii substantia, omnia quae experimur in illis corporîbus » fieri, facile explicari possunt, ul videbitur in pbysica. »

* P. 163. « Ignîs est materia subtilis celerrime roota : calor est motus parti- M cularum lerrestrium ip[ni innatantium. »

^ Ibidem. « Anima ralionaiis vere non eflScit calorem aut temperamentum » aut eliam cbylum, sanguinem, etc. Omnes illae operatiooes l>ene possunt to dici fieri, sine concursu auim;e,ul fusius videbitur in pbysica, ideoque non » sunt animae adscriliendse. »

Un lui reprochait pareillement de révoquer en doute si les animaux vivent, et d'infirmer les preuves rationnelles de l'existence d'une âme en eux. Il concède que dans les animaux, il n'y a pas que de la matière, mais encore une forme substantielle 4. Seulement, quelques pages plus loin, il insinue qu'ils n'ont pas de sensibilité, et que tout ce que nous découvrons en eux, n'exige pas d'autres causes que celles des phénomènes de la vie dans les plantes. Voici en effet ce qu'il dit après avoir énuméré les circonstances qui déterminent les animaux à agir, la volupté, la douleur, etc. « On peut croire sans absurdité qu'ils jouissent et qu'ils soufirent : ce quibus licet non absurde existimentur frui. » Immédiatement après, répondant à ceux qui argumentent de l'ordre qui apparaît dans toutes les actions de l'animal, quand il veut atteindre une fin, pour leur donner l'intelligence et la raison, Philippi émet des réflexions dont la conclusion évidente est, non pas que les bétes sentent et ne raisonnent pas, mais bien que les bêtes ne sentent ni ne raisonnent, ce De la série ordonnée des actions par lesquelles les animaux atteignent leurs buts, on ne peut conclure qu'ils connaissent les moyens et les fins. Un pareil ordre se retrouve dans les plantes : grâce aux racines, elles attirent leur aliment; celui-ci se distribue par tout leur corps, dans la proportion requise pour chaque partie. Elles produisent en temps voulu leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits. Un ordre semblable apparaît dans les actions qui donnent au fœtus sa conformation dans le sein de la mère. Et cependant les unes et les autres se font sans l'intervention d'aucune connaissance, in quibtis wtiotiibus tamen non datur cognitio ^. »

Une quatrième thèse reprochée à Philippi par l'internonce et par les théologiens, c'est celle où nous avons trouvé une affirmation plus ou moins explicite de l'occasionnai isme. u Nihil, seposita anima rationali, sub cœlo novi; » rien de nouveau ne se produit sous le ciel, sauf les âmes raisonnables que Dieu crée au fur et à mesure de la multiplication des corps

humains. Or Philippi met une telle insistance à développer l'occasionnalisme qu'il est juste de traiter de son système dans un paragraphe distinct.

Philippi se pose directement la question suivante : Ya-t-il une cause seconde vraiment efSciente? Par cause seconde il entend une cause distincte de Dieu, et dépendant de lui dans sa causalité ; et par cause efficiente une cause possédant une activité propre. Il ne répond pas absolument qu'il n'y a pas de cause seconde efficiente : une négation aussi crue et contredisant aussi formellement la conscience de l'activité de notre mot et de sa limitation, n'est pas même venue à l'esprit de notre philosophe. Il répond donc : « Je dis en premier lieu que nous voyons, entendons, flairons, goûtons, touchons, voulons, comprenons, lesquelles choses ne se font pas sans une action que chacun peut expérimenter soi-même en agissant. Il s'ensuit que nous sommes les vraies causes efficientes de ces actions. » Comme on le voit, ce sont là des manifestations de l'activité immanente, mais non de l'activité qui s'exerce sur un sujet extérieur à l'agent. « Je dis en second lieu : on dit communément que la nature créée produit par résultat naturel la « subsistance » créée qui lui correspond ; que la forme du feu produit la chaleur dans la matière qu'elle informe ; que la forme de l'eau produit celle du froid, et qu'en général, toute forme substantielle produit dans la matière à laquelle elle est unie les dispositions connaturelles à cette forme. De là, on dit que notre âme digère l'aliment, le distribue dans l'organisme, etc. Oti dit semblablement qu'un feu produit un autre feu, la chaleur dans les objets voisins, etc. On dit qu'un corps pesant en tombant produit un mouvement de descente et « les présences » qu'il acquiert successivement dans les différents points de l'espace; qu'un corps léger en montant produit un mouvement ascensionnel et « ses présences ». C'est une opinion que nous supposons aussi ailleurs. »

Nous ne comprenons pas les termes sibyllins de cette dernière assertion, surtout après avoir lu ce qui précède et ce qui suit ; mais en tout cas, ces on dit répétés, rapprochés du ton d'assurance et de conviction du début, ne permettent pas de se méprendre sur la pensée du philosophe brabançon.

Laissons de côté, pour ne pas nous engager dans des questions épineuses ou oiseuses, l'activité employée à produire par résultat naturel ou autrement c( les subsistances et les présences ». Philippi a l'air de n'en parler que pour en rire, et mettre en regard de l'engageante philosophie de Descartes, ce qu'il y avait de plus ardu et de plus subtil dans la philosophie de l'École.

D'abord, il ne croit pas que les formes substantielles des corps bruts (par exemple, du feu et de l'eau) et celles des plantes produisent quelque chose dans la matière, et ce, pour une bonne raison, c'est que, d'après lui, de telles formes sont inutiles et par suite n'existent pas.

Il n'admet pas que le feu produise un autre feu; la matière subtile en mouvement qui constitue le nouveau feu préexiste cmnme telle, seulement ses atomes sont plus rapprochés. «Quando ignisdicitur producere alium ignem, iste non indpit existere, sed tantum congregatur. » En d'autres termes, la quantité de mouvement est la même avant qu'après; il n'y a changement que dans les positions respectives des atomes.

Pour le mouvement des corps pesants et légers, il renvoie à la Logique, où il donne l'explication cartésienne de la chute des corps graves, et de l'ascension des corps légers dans un milieu fluide de densité plus grande.

11 n'admet pas davantage que l'âme raisonnable ^ produise les phénomènes de la vie : car, ditril, si cela était, quand ils ont lieu, elle saurait qu'elle les produit, comme elle sait qu'elle comprend, qu'elle veut, qu'elle sent, quand elle pose ces différents actes. De plus, du moment qu'on peut expliquer les phé-

^ Pbiljppi liasse eo revue les minéraux, les piaules et Phomme, et ne dit rten des auimaux; preuve de plus qu'il en faisait des machines comme les

plaotes.

nomènes de la vie sans le concours de l'âme, on le doit, eu vertu du principe de la simplicité des voies i. Plus loin 3, il abordera les mouvements de locomotion, et restera conséquent avec lui-même; l'âme ne meut pas le corps, elle ne produit pas une nouvelle quantité de mouvement a non per impressionem alicujus novi impetus » ; mais détermine un changement de direction des esprits animaux, qui, de la sorte, peuvent gonfler ou contracter le membre que l'âme entend mouvoir 3. Reste à expliquer comment l'âme change le cours des esprits animaux : Philippi sent à merveille la difficulté; mais il ne sait ou n'ose point encore mettre en avant, ni l'harmonie préétablie de Leibnitz, ni l'action divine continujsllement renouvelée. Ce sera pour l'année suivante; et en attendant il se borne à constater cette obéissance merveilleuse de la matière à Tesprit : « est quaedam arcta conjunctio determinationis motus spirituum, cum illa animae volitione. » Mais il est difficile de concevoir cet empire de la volonté déterminant les esprits animaux à mouvoir par des nerfs déterminés, des muscles déterminés 4-.

Arrêtons-nous un instant ici. N'est- il pas extrêmement remarquable de voir se développer si rapidement et prendre une forme aussi systématique, les conséquences des idées de

* « Patel quod si illa esset vere causa eflSciens, islarum actionum, \\)Si » sciret se illa agere quando îlla fiunt, sicut scit se ÎDtelligere, velle, seoiire, » quando actiones jllas exercet. Deinde omnes îllae operationes l>eDe possoot » dici fleri sioe coiicursu animae; ideoque non sunl animae adscribenda^juxta » commune dictura, de quo ante. »

' « Anima movel corpus, verbi gratia, brachium aut pedes, per boc qao<l » velit ista membra movere. Illa enim ad istam volilionem movenlur, nis * subsit aliquod impedimentum in corpore, non quidem per impressiooem iO- «• cujus novi impetus, sed per boc quod motus spirituum delerminetnr sic » ab illa volilione ut illi fluant in islos musculos, quorum inflatio aot cob- » iractio conducii ad movendum illud membrum quod ipsa intendit movere. *

* « Quamvis difficile sit concipere imperium illud quod voTilio, qoa aDÎms, « unita corpori, vult movere parlera sui corporis, habet in spiritus,uiillonun » motum determinet per determinatos nervos in determinatos museulos. *

Descartes? de trouver chez Philippi des manières de penser que l'on cropit propres à Delaforge, à Geulincx, à Clauberg, Si Malebranche, dans des ouvrages postérieurs? Philippi méritait d'être connu, car il a eu de l'influence sur les occasionnalistes qui vinrent après lui, il a en tout cas la priorité sur eux. L'occasionnalisme de Geulincx en 1653 était un germe à peine perceptible : ici la plante est près de devenir adulte.

Philippi ne reproduit pas seulement en l'amplifiant la doctrine de Descartes sur la causalité, il se fait son écho sur une tout autre question : l'âme humaine pense-t-elle toujours?

Descartes soutenait que l'essence de l'âme est la pensée, comme l'extension est celle du corps. L'âme, ayant la pensée pour essence, ne peut exister qu'elle ne pense, et partant a commencé à penser en même temps qu'à exister ^, c'est-à-dire dès le sein de la mère 3. Il développe ce dernier point et le défend contre les objections d'Arnauld, dans deux lettres qu'il lui a écrites en 1648, et qui ont été publiées par Clerselier en 16o9 3. II est curieux de retrouver dans ces deux lettres des phrases que Philippi a transportées tout entières dans sa Métaphysique en 1663.

Avant de constater cette conformité, voici la doctrine de Philippi. En thèse générale, l'âme pense toujours à partir du moment de son union avec le corps ^. Dans l'état de veille, on pense continuellement à quelque chose, il suffit de réfléchir pour s'en apercevoir. Pendant le sommeil, on pense encore, car si l'on est réveillé brusquement, on remarque au moment du réveil qu'on était occupé à penser. Philippi remonte même jusqu'au temps de la gestation : « dès le sein de notre mère,

* 0. volume il, p. TôÂ.

* V. la réponse à THyperaspistes. (0. volume Vlll, p. 369).

* 0. volume X, pp. 137 et suiv.

* P. 151 « Ha satis verisimile videtur auendeodo ad ratiooem liaturalem * qood anima nostra, qnamdiu est in corpore, .... semper ibi intelligau i

il n'est pas douteux que nous ne connaissions confusément quelque chose, quin saltem aliquid œgnitemus, par exemple, quand un de nos membres souffre, ou bien s'échauffe excessivement, ou se refroidit. Ces connaissances confuses sont de tous les instants, car étant continuellement enveloppés et serrés, nous devons ressentir cette pression; de plus, les mouvements du corps déterminent Tâme à penser; or, les esprits animaux du fœtus étant perpétuellement en mouvement, émeuvent la glande pinéale, et ainsi l'âme est nécessairement sujette à des sensations confuses ^ ».

Cette théorie de Descartes ne paraissait pas trop évidente à Ârnauld, qui objecta au philosophe que si les enfonts a\'aieot pensé dans le sein de la mère, ils s'en souviendraient, surtout que, d'après son contradicteur, il demeurait des vestiges de ces pensées dans le cerveau 3. « Il ne suffit pas, répond » Descartes 3, pour nous ressouvenir de quelque chose qu'elle » se soit autrefois présentée à notre esprit et qu'elle ait laissé » quelques vestiges dans le cerveau à l'occasion desquels la » même chose se représente derechef à notre pensée; mais » de plus il est requis que nous reconnaissions lorsqu'elle se » présente pour la seconde fois que cela se fait à cause que » nous l'avons auparavant aperçue. Ainsi souvent il se pré- » sente à Tesprit des poètes certains vers qu'ils ne se souvien- » nent point avoir jamais lus en d'autres auteurs, lesquels » néanmoins ne se présenteraient pas à leur esprit, s'ils ne les » avaient lus quelques part ».

Prenons maintenant Philippi : a Ex dictis patet ad recor*

^ « Quando vero sumus in utero matris, noa est diibiam quiii saltem » aliquid cognîtemus, dum alicujus membri dolore afficimur, aat UtillatioDe, » aut calore excédante, aut frigore, aut aliquo simili. Imo cum oontiono » simus ibi involuli et constricti secundinis, apparet nos afflci illa constric- ^ tione; item cum experiamur animam nostram fere aflSci a motibus corporis, » et spiritus animales sint in cerebro in continuo liiotu, quem glandalx » pineali communicant, poterit anima ab illo motu determlnari ad eliciendas » sensationes saltem confusas. »

«^ 0., Volume X, p. 151

• ibidem, p. 157.

» dationem non sufficere, quod rem aliquam ante cognove- » rimus, et occasione istius cognitionis eam secundo cognos- » camuSy quia poeta aliquis potest recitare aliquos versus » quos ante legit in aliquo auctore, occasione lectionis prœviœ, » licet non dicatur habere memoriam istius; quia, licet in » ipso sint vestigia prioris lectionis, tamen illi non indicant » ipsius intellectui quod cognitio illa non fuerit semper in » ipso, et quod fuerit in ipso aliquando nova. »

Que veulent-ils donc tous deux pour qu'une connaissance soit capable d'être l'objet d'un vrai souvenir? Descartes exige que cette connaissance se soit faite la première fois avec Faperception de sa nouveauté, c'est-à-dire avec une réflexion d'un ordre spécial. Philippi y met une condition semblable : « rem cognoverimus tamquam novam adeoque cum aliqua » reflexione ^. »

Nous avons tâché de montrer plus haut que Descartes conœvait la liberté de la même manière que les jansénistes. Seulement, chez ces derniers, la volonté est prédéterminée selon la plus grande inclination, tandis que, chez Descartes, elle l'est selon le jugement le plus avantageux. Encore ici, notre professeur reproduit les idées du philosophe français. Il expose avec tant de candeur sa théorie sur la liberté qu'il avance même des propositions hasardées. Voici pourquoi, d'après lui, la volonté est essentiellement libre. « Elle agit en telle sorte que, quant au mode de son action, elle pourrait ne pas agir, ou même poser l'acte opposé, si Vintelligence lui

* Descartes dit eDcore, volume X, p. 157 : « Tâme ne peut se souvenir des ^ peDsées qui out lieu lorsque nous sommes ensevelis dans un profond som-

> meil, car toutes les fois que nous songeons (rêvons) à quelque chose dont

> Dous nous ressouvenons peu après, nous ne faisons que sommeiller. » Phillippi dit de son côté : c neque refert quod aliquando dicamur recordari ' insomnia quia talia insomnia non fiunt quando dormimus profunde, sed >> cao) tantum dormilurimus, quo tempore potest fieri illa reOexio intellectus

> ad recordationem subsecuturam necessaria. »

proposait des raisom d'omettre l'acte ou déposer Vacte contraire i . » Ce qui veut dire, qu'au moment où la volonté agit, Fintelligence ne dit rien des autres alternatives, et, par conséquent, la volonté n'ayant devant elle que le parti qui lui est offert, ne peut pas ne pas l'accepter.

Philippi précise sa théorie par des exemples qui, pour être empruntés à la théologie, ne nous révèlent pas moins clairement le fond de sa pensée. « Cette liberté essentielle se trouve dans les Bienheureux qui aiment Dieu dans le ciel, dans Jésus-Christ accomplissant les préceptes de son Père, dans Dieu s'aimant lui-même. » Or l'acte d'amour des Bienheureux n'est libre que de liberté externe, il n'est pas violenté; mais il n'est pas libre de liberté interne, parce que l'intelligence des Bienheureux en leur découvrant l'infinie bonté de Dieu ne leur présente aucun mal, et partant, leur volonté ne peut pas ne pas l'aimer. Il en va de même pour les actes de la volonté de Jésus-Christ dont l'objet est l'accomplissement des ordres de son Père ; et plus évidemment encore, pour l'acte par lequel Dieu aime son infinie perfection. Ainsi donc, comme Jansenius, comme Descartes, Philippi confond deux choses distinctes: agir volontiers et agir librement, l'immunité de toute violence et l'immunité de toute cause prédéterminante.

Comme Jansenius encore, Philippi prétend qu'une telle liberté sufSt pour mériter la louange w le blâme. Cest, presque in termviis, la troisième des quatre propositions extraites de YAugustintLS : « pour mériter et démériter, dans l'état de la nature déchue, la liberté a necessitate n'est pas requise dans l'homme, mais la liberté a coactione suffit s. »

Philippi explique encore mieux sa pensée sous forme de réponse à une objection. Mais, pour qu'il y ait liberté, ne

* Ad merendam et demerendum in siatu Dalune lapsx non requiritorio bomine libertas a necessitate, sed sulUcit libertas a coactione. Voici la qualification de celte proposition par Innocent X : • (hanc proposilionem) bxreii- » cam dcclaramus et uti talem damnamus. » Cette conidamnation date de 16o3.

faut-il pas qu*il y ait indifférence dans la volonté? « II n'en faut pas, répond-il, sans cela on devra dire qu'il n'y a pas de liberté dans l'amour des Bienheureux, pas de liberté dans les actes de Jésus-Christ observant les préceptes, moins de liberté dans les actes bons habituels ou dont les motifs sont plus puissants. Je concède, ajoute- t-il, qu'il y a des actes libres de liberté d'indifférence, par exemple lever le pied droit plutôt que le pied gauche ; mais ce n'est là qu'une liberté accidentelle et non la liberté essentielle. » Tout ce qui suit implique le déterminisme intellectuel de Descartes 4. On peut donc ranger Philippi dans les cartésiens jansénistes; car, d'un côté, il partage à peu près tous les sentiments de Descartes, et d'autre part, il soutient l'opinion erronée de l'évéque d'Ypres sur la liberté, opinion qui nous paraît avoir pour conséquences fatales ses autres erreurs sur l'efficacité de la grâce, sur la prédestination et sur la réprobation.

Tout ce qu'on vient de lire touchant l'union de l'âme avec le corps, l'origine ou mieux l'âge de ses idées, la nature de sa liberté, est du domaine de la psychologie et partant devait se traiter dans la a physique », au sens où les écoles prenaient ce mot. Mais, par un nouveau trait de ressemblance avec Descartes 3, Philippi tend à faire de la psychologie une partie de la métaphysique 3. Tendance logique, car une fois qu'on restreint autant que Descartes l'activité extérieure de l'âme, elle n'est plus qu'un pur esprit mis dans un corps et n'a avec lui

' Rn finissant, il fait remarquer que sa théorie ue mène pas à concéder la liberté aux animaux, « lesqufls ont. dit-il, une connaissance très imparfaite. »

' 0 voleme III, p. il. « La |iremiére partie de la philosophie est la metak ph\siqiie, qui contient les principes de la connaissance, entre les(]uels est " iVxplicatiiin des principaux atirihuts de Dieu, de Vimmalénolilé fie nos » ànifSf et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. »

* De iio.< jours, on s*ac(;orde à faire de la psychologie une partie de la métaphysiciue; mais ce dernier mot n*a plus le même sens qu'au temps de Philippi.

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