‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 51 sur 113 · Tome XXXIX · texte numérisé non relu

Tome XXXIX

qu'une union accidentelle et, pour ainsi dire, purement locale.

Quant à ce qui concerne la métaphysique proprement dite, on a vu tantôt comment Philippi conçoit la causalité seconde : il n'en admet pas d'autre que l'immanente. Mais puisque celle-ci, d'après sa propre théorie, qui est aussi celle de Descartes, est propre à l'être doué de sensibilité et d'intelligence, il s'ensuit que les corps bruts, les plantes et même les animaux (dans le concept cartésien) sont dépouillés de toute activité.

En traitant de la catégorie du ce lieu », Philippi trouve encore moyen de montrer ses tendances philosophiques. Il se dit partisan du plein. Pour expliquer la possibilité du mouvement, il veut que la partie qui se meut pousse celle qui la précède, celle-ci une autre, jusqu'à ce que, par une série circulaire, la première soit comme poussée par celle qui est derrière elle. Ces impulsions étant transmises instantanément, la mise en marche de toutes les parties de l'anneau est simultanée. Si ce mouvement circulaire est impossible, rien ne bouge. Pour le faire voir, Philippi mentionne le fait bien connu du tonneau rempli, qui ne coule point par l'ouverture d'en bas tant qu'on ne fait pas un trou au-dessus.

Tout cela est emprunté à Descartes. La théorie générale est exposée de la même façon au deuxième livre des Principes ^. La preuve d'expérience ne se trouve que dans le Traité du Monde ^ et cependant ce traité n'a été publié pour la première fois qu'un an après la Métaphysique de Philippi, ce qui donnerait à croire que Van Gutschoven l'avait apprise de Descartes en quelque autre façon et communiquée, comme bien d'autres, à son collègue et ami.

Il est temps d'en venir à la théologie, partie principale de

* 0. volume III, p. 147.

• 0. volume IV, p. 533. Le récit de celte expérieuce y esl écrit fort agréablement et avec un certain sel gaulois. Inutile de faire remarquer Terreur dlnterprélation de Descaries et de Philippi ; seulement ce dernier est moins excusable, après les belles études de Pascal et d'autres sur la pres&ion atmosphérique.

la métaphysique, et de voir si Philippi adoptera les arguments de Descartes pour établir l'existence de Dieu. Notre auteur prouve cette thèse capitale de trois façons ^. La première démonstration est celle que le philosophe français a empruntée pour le fond à saint Anselme. Philippi la prend dans Descartes et la donne comme il la prend. « Tout ce que représente le concept adéquat d'une chose peut être afSrmé de cette chose; or, le concept adéquat de Dieu représente l'existence : donc l'existence peut être affirmée de Dieu. La majeure est certaine ex terminis ; la conséquence est claire. On prouve la mineure : en effet, le concept adéquat de Dieu représente le plus parfait des êtres, puisqu'on ne peut penser rien de plus parfait que Dieu ; or, l'existence doit se trouver dans l'être le plus parfait, puisqu'elle est une perfection dont manque l'être qui n'existe point. » On reconnaît de prime abord la preuve de Descartes avec la forme géométrique qu'il lui a donnée à la fin des Réponses aux deuxièmes Objections 2. Der-Kennis ne mentionne que cet argument comme propre à Descartes; mais la réfutation donnée par ce Jésuite en 1658 n'empêche pas Philippi de l'adopter en 1663.

En deuxième lieu vient la preuve métaphysique déduite de la contingence du moi et du monde : elle n'a rien de remarquable. Descartes la donne 3 avec tous les scolastiques et les philosophes spiritualistes ; mais Philippi ne l'entremêle pas, comme son maître, avec une autre preuve.

La troisième, quoique analogue à la première, est, semble-til, propre à Philippi et, de plus, le médecin-philosophe a le pas sur Leibnitz pour l'invention du moyen terme. Voici d'abord ce que disait celui-ci, le 5 avril 1677, dans une conversation avec le professeur cartésien Eckhard * : « Il me semble qu'on

* Volume l,p. 402.

^ Seulement comme là où il le donne, il suppose Tezislence du monde encoie inconnue, Descartes ne s^appuie que sur la contingence du moi, dont TexistODce et différents attributs viennent de lui être révélés par la conscience.

* Édition Dulens, t. 111, pp. 554 et suivantes.

peut exprimer plus brièvement Targument de Descartes en n'y faisant pas mention des perfections, comme suit : Tétre de qui l'essence est l'existence existe nécessairement; or, Dieu est l'être de qui l'essence est l'existence ; donc Dieu existe nécessairement. » Outre la brièveté, Leibnitz trouvait à ce syllogisme l'avantage de ne pas obliger à rechercher si l'existence est une perfection. Philippi, peut-être sans se rendre compte de ce que sa manière pouvait avoir de plus séduisant, argumente de la même façon : ce Tout ce qui est par soi existe ^ ; or. Dieu est par lui-même ^, donc il existe. »

Le reste de sa Théodicée ne présente rien de remarquable, si ce n'est qu'il n'étend pas, comme Descartes, la puissance divine aux êtres contradictoires 3.

Philippi termine sa Métaphysique comme sa Logique, en la ' soumettant à l'Église : c< Cseterum pauca haec quae pro Meta- » physicae Medulla mihi visa sunt sufficere, omnia et singula » S. E. R. matris meœ judicio reverentia fliiali submitto. »

Pendant que les cartésiens Philippi et Van Gutschoven marchaient tête haute, les théologiens censeurs ne montraient pas énormément d'ardeur à combattre les propositions qu'ils avaient proscrites. Dans le volumineux recueil des thèses théologiques de la seconde moitié du XVII<» siècle, nous n'en avons trouvé qu'une seule oix l'on combatte ouvertement Descartes : elle a été soutenue par un jeune étudiant, originaire d'Amsterdam et nommé Jean Wandelman, le 10 février 1663, six mois après les censures. Il s'agit de l'eucharistie. On ne reproche pas à la doctrine cartésienne, au moins directement, son principal tort, mais bien ce qu'elle enseigne sur la nature des espèces ou apparences du pain et du vin. « Par la vertu admî-

' Jugement analytique.

< Définition.

rable de la consécration, toute la substance du pain est changée en celle du corps de Jésus-Clirist, et toute celle du vin en la substance de son sang ; après ce changement, rien ne demeure de la substance du pain et du vin, mais leurs espèces et leurs accidents, par l'effet de la puissance divine, restent sans dernier sujet d'inhérence. Nous ne voyons pas comment cela s'explique dans l'opinion de Descartes, et nous rejetons la spéculatiofi qu'il émet dans ses Méditations, comme opposée aux Pères et aux Conciles. » On le sait, à cet endroit se trouve la fameuse explication que le philosophe avait envoyée à Arnauld et qui avait tant excité la bile du P. Compton.

Mais un événement plus considérable allait réjouir le parti anti-cartésien. En 1689, on travaillait déjà à Rome à obtenir la condamnation des doctrines de Descartes. Les Remarques de Van Gutschoven de cette même année, la Logique de Philippi de 1661, les Thèses de médecine de 1662, sans doute augmentèrent l'ardeur des adversaires des idées nouvelles. On a vu Albizzi se plaindre en 1662 de la diffusion à Louvain des erreurs de Descartes. De Vecchi, dans ses rapports à Rome, dut dépeindre la situation de l'Ecole et les progrès de la nouvelle Philosophie. Il semble même que cet internonce a été pour quelque chose dans la mise à l'index des œuvres de Descartes, au moins certaines paroles de Plempius permettent de le penser. Nous allons traduire ce qu'il raconte dans la préface de la quatrième édition de ses Fundamenta, « J'avais écrit ce qui précède avant le 12 janvier 1664. Ce jour-là m'est venu dans les mains le décret par lequel sont défendus avec quelques autres, certains ouvrages de René Descartes, donec corrigantur ^. »

* Voici la transcription presque littérale de ce décret, diaprés Plempias, qui avait évidemment sons les yeux le feuillet original. Nulle part ailleurs, nous n^avons rencontré une citation aussi complète (comp. Booillier, voiame 1, p. 466).

< Scripseram baec anie diem decimum octavum kalendas februarias, cum

Ce décret de la Congrégation de l'Index présente quelques particularités qui nous semblent n'avoir pas été assez remarquées. D'abord, il ne mentionne guère tous les ouvrages de Descartes; car il ne dit rien du Discours de la méthode, de la Dioptrique, des Météores, de la Géométrie; rien des Principes de philosophie, rien des deux volumes de Lettres, rien du Traité de l'Homme, paru en Hollande l'année précédente. Qu'on n'objecte pas qu'un ou même plusieurs de ces liv^e^ sont englobés dans la condamnation, grâce aux mots ejusdan auctoris opéra philosophica; ces dernières paroles semblent être un avertissement sur les dangers de la Philosophie de Descartes, s'adressant à tout le monde, mais spécialement aux écrivains qui s'occupaient à éditer ses OEuvres posthumes. Or, toutes celles-ci ont paru depuis, et elles n'ont pas été mises à l'index, car on n'y trouve pas le Traité du Monde (1664), ni le

in inaDUS meas venit decretuni sacrosanctae congregatîonis eroinentissimoruni el reverendissimorum D. D. S. R. E. cardiiialium a sanctissimo Dn. Aleiandro papa VII, sanclaque s»îde apostollci ad indicem libronim, eorumdemqoe pennissioDem, probihiiioDein, expurgaiionem in aniversa republica christiaiKi specialiter depiitatorum, uhique publicandum. Quo decrelo damnantur ei probiheDtur cuin aliis aliquot libris, Renati des Cartes opéra sequentia doDCo corriganiar. De prima pbilosopbia in qua Dei existeulia, et animas humana» a corpore dîstinclio demonstratur. Cui adjunclae sont variae objectiones doctorum virorum cum responsionibus auctoris. — Amstelodami, 1650.

Notae in programma quoddam, sub finem anni 1634 in Belgio editom cam boc titulo : expllcallo mentis bumao» sive de anima rationaii, uhi explicatur quid sit el quid esse possit.

Epistola ad Patrem Dinet soc. J. per Franciam praepositum proTÎncialem

Epislola ad celeberrimum virum D. Gisbertum Voëlium in qoa examinantor duolibrînuper pro Voëtio Ultrajecli simul editi» primus de courraiemitate mariana, aller de Pbilosopbia carlesiana.

Passiones animae, libellus gallice ab eodem auctore conscriptus, nunc autem in exterorum graiiam latina civilate donatus ab H. D. M. J. U. L, Amstelodami, 1650.

Fjusdem auctoris

Opéra pbilosopbica.

Hos damnalos probibitosque libros mandat sacra congregatio, ne qois cojuscumque gradus et conditionis in posterum vel imprimât, tel légal, vel

troisième volume des Lettres (1667), ni les trois;ou quatre autres petits ouvrages qui sont reproduits dans l'édition de Cousin.

Voici la seconde remarque que nous voulions faire. L'édition des Méditations qui est condamnée, c'est celle d'Amsterdam (16S0). Mais il n'est nullement dit que la Congrégation ait viséj celle de Paris (1641), où ne se trouvent, ni la fameuse explication cartésienne des accidents eucharistiques, ni la réponse aux objections du Jésuite Bourdin. A-t-elle visé celle d'Amsterdam (1642) où se trouvent ces ajoutes, et la traduction française des Méditations de 1647? Tout dépend de ce qu'est l'édition de 16S0; si cette dernière diffère notablement des précédentes par son contenu comme elle en diffère par le titre, on ne peut déclarer condamnées celles-ci du chef de la condamnation de celle-là. Il faudrait en dire autant des Passions de l'âme, si le traducteur H. D. M. J. U. L. (peut-être Habert de Montmort,en tout cas un Français) avait modifié les sentiments exprimés dans le texte original.

Enfin, les ouvrages condamnés le sont avec la clause donec coirigantur; ils sont donc corrigibles et cela sans être modifiés de fond en comble. De plus, ils contiennent des choses utiles. C'est là le sens du donec corrigantur, d'après ce que dit en termes formels l'avertissement qui est en tète de l'index.

Bouillier raconte que l'instigateur de cette proscription

retineat. Si quis intérim habuerit, iiiquisiioribus seu locoi-um ordinariis n prae- ^Dtis décret! nntlria iradi viilt, sub pœnis in indice librorum probibitorum contenlis — Hoc decretum manu et si^illo eminentissimi el reverendissimi l>. D. Cardinalis Ginciti, episcopi sabineiisis, supradictac sacrae congrégation is prerecii, siRnaium el munilum fuit. Romap in palatio aposlolico Quiriuali die 20novemb. anno 1663. Secreiarius siicrae congregaiionis eral Fr. Hyacintbus Mbellus. Anno a nuliviiale Dni noslri J. ('. 1665, [ndicl. prima, die 1" mensis decembris, poDiificatus àuiem Sancliss. in Cbiisto Pal ris ac D N. D. Alexandri divina providenlia P P. VII anno ejus nono, supradictum decrplnm affizum, pl publicatam fait ad valvas Basilicae Lateranensis, ac Prîncipis apostolorum de Urbe, et in acie campi Florae ac aliis locis solilis el consuelis Urbis, per LaunMitium Barbigionum, Sancliss. Doi P. P. Gnrs., id attestante sua subscriplione Uilario Ceotellio curs. mag. — Impressum est decrelam Romae et prodiic ex lypograpbia Revereodae camerse apostolicse, 1663. »

mitigée d'ouvrages de Descartes fut le Jésuite Honoré Fabri ^ Mais Plempius semble indiquer que tout au moins ce religieux ne fut pas seul, et que rinternonce de Yecchi travailli dans le même sens; ce qui, en soi, n*a rien d'improbable. « C'est ainsi, écrit Plempius, que ce qui a été commencé à Louvaia par la sacrée Faculté de Théologie, fille de l'Eglise romaine, appui du Siège apostolique, gardienne des dogmes véritables, a été achevé par la sacrée Congrégation des cardinaux. Dans cette campagne celui qui peut revendiquer pour lui le principal rôle et le principal mérite, c'est le Très Illustre Seigneur Jérôme de Yecchi, internonce de Belgique ^. » Nous avons fait examiner les archives de la nonciature de Flandre à Rome; mais malgré toutes les recherches, on n'a pas, dans les documents de l'époque, retrouvé de traces de ces agissements de Tinternonce. Il se peut qu'on serait plus heureux en fouillant dans les archives de la Congrégation de l'Index.

' Volume II, pp. 138, 399. — BouiLLieR (volume I, p. 467) rapporte qu*Axiiauld atteste la même chose.

' P. XX. c Qua io expedilione praecipuam partcm laudemque sîbi vfndicai

> illustrissimus Dominas Hteronymus Vecehius, abbas Moolis Regalis.ad Belges

> ac BurguDdos pronuDcias apostolicus. »

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