CHAPITRE XXVIII
LE CARTftiSIANISNE DANS LE CLERGÉ SÉCULIER AU XVIII® SIÈCLE.
Sommaire.
1. Les professeurs de Louvaiu Goethals, Pauwels, Daelman. — i2. Les professeurs du séminaire de Liège Duvivier, Wadeleux, Leb!an. Gauray, Lamelle. — 3. L'évoque •le Nélis — A. Conclusion.
JossE GOETHALS.
Josse Goethals^, né à Gand en 1662, mourut dans la même ville en 1742. 11 a été primus en 1681 et professeur de philosophie au collège du Faucon un grand nombre d'années.
Miologia, sive Tractatio de causis^ exemplis variarum scimtiarum illtistrata ; antehac scriptis tradita in hoc Aima Universilate Lovaniensi per philosophiœ professorem Pœdagogii Falconensis; nuiic autem pro majore studiosorum commoditate, prelo ejccwsa. Lovanii, 1705. On a habilement glissé les exemplaires de cette édition entre deux ouvrages nouveaux du même auteur, de manière à former le volume suivant :
Prima seu generalis philosophia complectens tractatus de ente, de causis, de Deo optimo maximo et anima hominis, ejusqne potentiis et actibus tam appetitivis quam cognitivis, et signanter fie passionibus animœ, tum secundum veteres, tum juxta recentiares, Lovanii, 4709,
M. Stévart dit qu'il a fait de vains efforts pour se procurer un exemplaire de YÉtiologie et que sans nul doute il eût
* fiiograithie nationale, volume VI II, p. 6P, iiolice de M. Reuseivs j Paqiot, Mémoires, volume IX, p. 67; StÉVAni, Procès Van Velden, p, 174.
trouvé dans cet écrit des indications précieuses sur l'enseignement à Louvain à l'époque où Van Velden y professait. Mai> en vérité, l'auteur a eu raison d'écrire dans la préface : a Si » forsitan hic libellus in eruditorum quorumdam manus inci- » dat, nihil quidem in eo admodum spéciale reperturi sint. » En rapprochant ce que dit Goethals de la cause efficiente au chapitre premier et au chapitre quatrième, et malgré des réticences calculées, on voit qu'il est partisan des causes occasionnelles, excepté quand il s'agit de l'activité immanente de l'âme. En cela , il va aussi loin que Descartes et surtout Geulincx, mais moins loin que Malebranche. Il insinue ^ timidement l'automatisme et d'autre part blâme la proscription des causes finales par certains modernes (Descartes en est). Il ne rejette pas l'opinion des philosophes récents qui nient absolument les formes substantielles dans les corps bruts ^. Bref, Goethals, dans ce premier ouvrage, est un cartésien timide et s'efforçant visiblement de contenter tout le monde. En 1709, il s'est un peu enhardi, n'en eût-on d'autre preuve que rinscri|>tion au frontispice des mots : De passionibus animée tum secundum veteres, tum juxta recention^es. Dans la préface, il est plus explicite encore : « In secunda parte fusius acturi » sumus de affectibus seu passionibus animse, tum juxta vete- » res, tum juxta Cartesium et recmtiore^ 3. » Toute cette préface d'ailleurs n'est qu'un réquisitoire contre la Métaphysique d'Âristote, dont les éléments sont empruntés à Gassendi et à la Philosophie de Bourgogne qu'il aime et cite déjà en 1703. Le traité qui vient immédiatement après est intitulé : (hUologia sive Tractatus de ente eju^que proprietatibus. L'auteur (outre qu'il semble partisan du système de Ptolémée *) attaque
' Pp. 58, 40. V. Pneumatologie, p. ii, pp. 84, 119.
< A la lin de ce chapitre, il fait une longue cilalion de Boileau. Ce poêle paraît avoir eu dès le principe beaucoup de vogue chez nous. V. encore Steyacrt, Opéra, volume III, Carmen Prosperi de ingratis, p. 63, in noiO'
s v. une semblable manière de parler dans la dédicace à son parent If prélat André Goeihals, religieux cistercien.
vivement la Méthode de Descartes ; il trouve inutile son doute initial et voit une argumentation, inutile aussi, dans le Cogito, ergo sum. Le critérium des idées claires est d'une explication difficile, donne occasion aux hommes opiniâtres de ne jamais se rendre, et suppose un concept pélagien de la raison humaine dont il exalte excessivement la valeur i. La Pneumatologie comprend deux parties, à pagination distincte : la première est un traité de théologie naturelle de 68 pages, où Goethals donne tout d'abord et admet sans restriction la preuve ontologique de l'existence de Dieu ^ ; il accepte aussi les deux arguments cartésiens, mais en faisant remarquer qu'ils ne font pas et ne peuvent faire autant d'impression que les autres 3. Dans la seconde partie, où il traite de l'âme humaine, on peut dire qu'il rejette l'innéité des idées, sauf celle de l'âme, puisqu'il la définit sui ipsittë substaniialis idea. Après une discussion assez longue, il opine, contre Descartes, que le jugement n'appartient pas à la volonté, mais à l'intelligence 4; qu'il peut y avoir des assentiments opinatifs prudents s . Par contre, dans la classification des causes de nos erreurs, il suit Descartes et semble avoir sous les yeux le PmDum naturœ spéculum de Du Chasteau 6. Enfin dans le chapitre septième, qui compte environ 40 pages 7, et où il traite des passions de l'âme d'après les modernes, il copie de longs extraits de l'ouvrage de Descartes. Seulement, il ne procède pas à la façon de Philippi : il annonce ses emprunts en commençant, et chaque fois il renvoie à l'article d'où il les tire. Pour atténuer ce qu'un procédé de composition aussi facile pourrait avoir de singulier, il a soin de prévenir ses lecteurs qu'il s'écarte différentes fois de Descartes ; mais, en
* Pp. 8-11. V. Pneumatologie, pp. 1 1, 85.
* Pp. 7-11 V. p. Il, p. 60.
* Pp 12-15.
* Pp. 77-83!
* Pp. 98-101.
•Pp. 118-120.
' Pp. 146-184.
fait, il ne s'en écarte que deux fois ^. Pour nous résumer. Josse Goethals est un éclectique, ontologiste et cartésien plutôt que scolastique, adoptant timidement dans le principt' certaines idées nouvelles, s'enhardissant par après, niais se faisant gloire de juger sévèrement les partis opposés,
Nicolas PAUWELS (1635-1713).
Nicolas Pauwels est originaire de Louvain même. Élève à la Pédagogie du Château, il fut le huitième à la promotion de 1674. De 1703 à 1713, année de sa mort, il fut chargé de la profession royale de catéchisme. Ses leçons ont été imprimées après sa mort, on 1715 et en 1716. Nous suivons ici la quatrième édition parue à Louvain en 1740 en cinq volumes în-12. Pauwels professe éloquemment l'ontologisme de MalebrancheS; il accepte, avec une ombrç de réserve, Tarçumenl anselmien de Descartes, « quod cartesianum appellatur, quia a » Cartesio, celebri philosopho, propositum et deductuni est 3 )\ Il prouve la spiritualité de l'âme d'après Nicole, en s'appuyant sur le concept cartésien de la matière, qui n'est qu'une étendue mobile ^. Quand il parle de la nature du caractère sacramentel, il se borne à dire que c'est un point peu important et dont h preuve dépend d'une question philosophique, savoir s'il va des qualités réellement distinctes de leurs sujets s. H dit que l'opinion cartésienne sur les accidents eucharistiques est vraisemblable et nullement contraire à la définition du concile de Constance 6. C'est seulement quand il s'agit de l'automatisme qu'il se sépare des cartésiens et se range contre eux avec le commun des théologiens. « Cette opinion récente (de Descartes]
' P. 155. Le désir et la fuite se ramènent-ils ii une même passion? P. 174. La tristesse et la joie précèdent -elles Tamour?
* Volume I, p. 136.
' Volume I, p. 14Î.
* Volume 1, p. 520.
» Volume 11, p. 127.
^ Volume 11, p. 447.
a été à bon droit rejetée par la sacrée Faculté de Louvain, comme pétulante, téméraire et répugnant aux Ecritures ^. » Le lK)n Pauwels ne dit pas que la même Faculté avait proscrit aussi l'opinion de Descartes sur l'impossibilité d'accidents réels, et sur le mécanisme de la nature.
Charles-Guislain DÀELMÀN,
Né à Mons en 1670, mort à Louvain en 1730, docteur et professeur en théologie 2.
Theologia seu observationes theologicœ in summam D. Thomœ, éditio 3*, 1749-1751, 9 volumes in-8*^. La première édition est de 1734.
Quand il traite des preuves de l'existence de Dieu , il réfute longuement la preuve des ontologistes, la preuve anselmienne et celle qui se base sur l'innéité de l'idée de Dieu 3, innéité qu'il rejette. Il lui semble qu'il faut également rejeter l'opinion des cartésiens sur l'impossibilité métaphysique du vide; mais il admet que le vide est naturellement impossible 4. L'âme raisonnable coopère activement aux fonctions vitales, elle est substantiellement dans tout le corps ^. Il est plus vraisemblable que les animaux sont doués de sensibilité; les arguments de l'opinion opposée ne sont pas probants 6. Sur le mode de la présence réelle, Daelman suit le sentiment commun d'après lequel Jésus-Christ est tout entier sous chaque partie de l'hostie aussi petite que l'on veut 7 ; et à la question si le corps du Christ n'a absolument aucune extension locale dans l'eucharistie, il répond que c< certains philosophes (on sait lesquels) pensent
* Volume IV, p. 17.
* Biographie nationale, volume IV, p. 036, nollce de M. J.-J. De Smet; HcRTBR, Nomenclator litterarius, Insprûck, 1879-81, volume II, p. 931.
' Volume I, pp. 36-40.
' Volume I, pp. 103-105.
3 Volume I, pp. 519-331.
» Volume I, \ip. 529-532.
' Volume VIII, pp. 35i-358. V. volume 1, p. 98.
avoir dans leur esprit la science de toutes choses, quand cepen- * dant il est constant que ni eux, ni nous ne connaissons guère l'essence des choses. Sait-on quelle est l'essence de Tâme, que les uns mettent dans la pensée ^ les autres dans autre chose? De même ces philosophes croient devoir mettre dans l'extension l'essence de la matière; mais ils devraient remarquer que Véiendue n'est pas Vexîension, mais son sujet et quelque chose de préalable à l'extension ^ ». Il n'y a qu'un point où il se rapproche des cartésiens, sans cependant être pleinement de leur avis : c'est quand il s'agit des accidents réellement distincts et séparables. Leur existence ne lui paraît pas démontrée 3, et il s'efforce de prouver son opinion en montrant que rien n'oblige à admettre de tels accidents dans l'eucharistie. Il suit de tout ceci que Daelman est un adversaire du cartésianisme, mais tempéré.
Guillaume DUVIVIER.
Thèses ex universa phUosophiaj Leodii, 1729; Thèses ex universa philosophia, Leodii, 1733.
Disciple de Descartes et de Malebranche, il professe les systèmes de ces deux philosophes sept ans avant le Bénédictin Ransier, qui semble avoir emprunté aux thèses de 1733 les idées et les termes dont il se sert dans ses propres thèses de 1736. Relevons d'abord les points où Duvivier s'éloigne de Descartes. L'essence de la matière consiste dans l'extension et l'impénétrabilité radicales, mais non actuelles 3. La définition cartésienne du mouvement est fausse 4. Les mouvements des animaux n'étant pas tous conformes aux lois de la mécanique, il faut admettre en eux un principe cognitif , directeur de ces
1 Volume VIII, p. 317.
* Volume Vlll, pp. 558-359. V. volume 1, p. 60; volume VIH, pp. 131-131 ' Thèses de 17âO, Physica^ ihèse 1 ; thèses de 1733, Physica, thèse !•
* Thè^es de 17â0, Physica, thèse 3; thèses de 1733, Physica, thèse 3.
mouvements. Les péripatéticiens font ce principe matériel, et en déduisent qu'il connaît exclusivement les objets tombant sous les sens extérieurs et ne perçoit pas la fin et les moyens. Ces conséquences sont aussi manifestement fausses que leur principe. Les bêtes ne doivent rien mieux percevoir que les affections mêmes de leur âme, qui leur sont intimement unies et leur font connaître tout le reste; aussi jouissent-elles d'une réflexion proprement dite , elles connaissent formellement les moyens et la fin ; de la connaissance d'un objet, elles viennent à la connaissance d'un autre, et ainsi elles raisonnent sur les objets matériels; enfin, comme la perception ne peut être le mode d'une chose matérielle, les âmes des bêtes sont par essence des esprits, mais imparfaits et limités tellement qu'ils ne peuvent atteindre que les objets matériels et ce qui dit ordre à la matière i. Dieu ne peut faire que des impossibilités deviennent des possibilités, comme le prétend Descartes 3. Il ne faut pas attribuer avec Descartes le mouvement du cœur à l'effervescence du sang, mais à la structure musculaire 3. L'essence de l'âme ne consiste pas dans la pensée actuelle, mais dans la faculté de penser *.
Alors même que Duvivier s'écarte du philosophe français, il continue à se ressentir de son influence. L'essence de la matière demeure toujours l'extension ; l'âme des bêtes n'a que la direction des mouvements du corps. N'étant pas matière, elle est dans son genre aussi noble que l'âme humaine. L'explication des mouvements du cœur est mécanique.
Au reste, ces divergences disparaissent au milieu de la foule des doctrines cartésiennes qui remplissent les thèses du professeur: méthode, classification des idées, nature du jugement, causes des erreurs , preuves de l'existence de Dieu, accidents indistincts, mécanisme physique, mécanisme de la vie dans la plante, l'animal et l'homme, système cosmogonique et astronomique, tout cela est emprunté à Descartes.
' Thèses de 1729, Physica, thèse 10. V. Thèses de 1733, thèse 15. ' Thèses de 1733, Mfetaph,, ihèse 1.
^ Thèses de 1733, Physica, thèse 14.
* Thèses de 1733, Metaph., thèse 3.
Du vivier greffe le système de Malebranche sur le cartésianisme. En 1739, il ne craint pas d'imprimer ^ (il ne l'imprime plus en 1733 ^) : « quand le physicien étudie la nature d'un corps, on entend par ces mots Vactivité de Dieu en tant que dirigeant le mouvement imprimé primitivement par lui à la matière. >' Sa théorie sur l'union de l'âme et du corps est celle de Malebranche, mais avec une manière de parler qui lui donne un certain air de ressemblance avec celle de Leibniz 3. « L'union de l'âme et du corps consiste dans leur dépendance mutuelle; on discute d'où vient cette dépendance : les péripatéticiens la font venir de la nature des choses et disent qu'il y a des êtres incomplets faits l'un pour Tautre et se désirant l'un l'autre. Ce ne sont là que des mots qui n'expliquent rien ; leur erreur vient de ce qu'ils ne distinguent pas dans l'homme ce qui Sf fait dans le corps et ce qui se fait dans l'âme. Dans notre corps, comme en général dans toute matière , il n'y a qu'étendue et mouvement : dès lors quelle connexion peut-on concevoir entre les affections du corps et de l'âme, et partant entre le corps et l'âme ^ : « haec igitur mutua dependentia in constant! » lege a Deo inter corpus et animam stabilita (voilà presque » l'harmonie préétablie) consistit, juxta quam auctor natura^ » pro diversis corporis motibus diversis in anima producit » affectiones, et vicissim occasione diversarum animas affectio- » num, diversos in corpore motus producit. »
Gaspar WADELEUX,
Professeur de philosophie.
Vniversa philosophia^ Leodii, 1732; Thèses LogicŒy Leodii, 1733.
Plus cartésien, plus malebranchiste encore que Duvivier, et
* Physica, thèse 1. « Hic nalarsc iioniine inlelligUur virlusdivioa^quaunus dirig**us, etc. »
* Physica, ihèse 1.
3 Thèse de 1733, Metaph,, ihèse A,
* Thèse de 1732, ihèse U,
véhément dans ses attaques contre les Péripatéticiens, il trace un tableau de l'histoire de la physique où se montrent ses préférences et son enthousiasme. « Les anciens ont surtout étudié cette partie de la philosophie, qu'on nomme la physique ; ils appelaient philosophes ceux-là seuls qui s'y étaient adonnés ; et cependant ils nous l'ont transmise si imparfaite et si mal digérée, qu'on devait la juger moins une science qu'un ramassis d'opinions. Mais , au siècle dernier, les modernes ont jeté tant de lumière sur cette science, l'ont enrichie de tant d'expériences et d'observations nouvelles, qu'elle semble être née seulement alors. Les philosophes du dix-septième siècle, Descartes, Gassendi, et plusieurs académies de sciences ont à l'envi consacré tous leurs efforts à la perfectionner. Secouant le joug despotique d'Aristote , ils ont frayé à la philosophie une nouvelle voie et ont interrogé la nature elle-même, et elle leur a révélé ce qu'elle faisait et comment elle le faisait. » Il ne connaît pas l'essence de la matière ^. Il ne veut pas d'accidents qui soient des entités réellement distinctes : ces entités sont superflues , n'expliquent rien , et la Physique ne doit espérer aucun progrès notable, tant qu'elle ne sera pas purgée de ces qualités nuisibles 3. Quant au système de Malebranche sur l'union de l'âme et du corps , il en est partisan convaincu , et les conséquences qu'en tiraient les adversaires et dont ils se ser>'aient pour le combattre, il les accepte sans sourciller. L'âme est un pur esprit au même titre que l'ange ; un ange pourrait être uni à un corps aussi bien qu'une âme ; l'âme séparée du corps peut voir, entendre, toucher, etc. 3 ; et (chose inattendue), pour l'union de l'âme et du corps , il n'est pas absolument requis que celle-là soit dans le même lieu que celui-ci : une âme existant seulement à Paris peut être unie à un corps existant seulement à Liège! « Ad unionem animœ rationalis cum corpore M absolute non requiritur, ut sit in eodem loco cum corpore,
* Thèses de 1733, tbèseJ5.
* Ibidem, thèse 16.
* Ibidem, thèse 29.