Tome xXXIX
» sed anima, existens Parisiis tantum, potest esse unitacum » corpore existente Leodii tantum 4. » En 1733, il dit que la Providence aurait pu établir ce mode d'union en règle générale ^ ! Enfin, le Bénédictin Basile Ransier, le premier disciple de Malebranche mentionné par nous, mais qui, dans Tordre chronologique, a été précédé par Duvivier et Wadeleux, a reproduit plusieurs fois des thèses de ce dernier, notamment celles où le professeur du séminaire de Liège se montre malebranchiste : disons à la décharge de ce religieux qu'il remplace de temps à autre un mot par son synonyme, et la tournure active par le passif 3 1 Naturellement Wadeleux est copernicien ^.
Bauuuin LEBLâN,
Cartésien et malebranchiste , professeur de philosophie.
Condusiones physkœ, Leodii, 1743.
Il a beaucoup de points de contact avec Wadeleux. Toutefois, il se déclare pour les bétes-machines, ne voulant pas d'une âme moyenne entre l'esprit et la matière, d'après lui inconcevable ; ni d'une âme spirituelle, pour des raisons qu'il n'indique pas, mais qu'il qualifie de momentosœ, II admet contre Descartes la possibilité métaphysique du vide et de la pénétration. Il refuse toute activité sur les corps aux anges, aux âmes, et aux corps eux-mêmes s.
* Thèses de 1732, Ibèse 41.
« Thèse 2.
* Comparez, par exemple, Wadeleux, ihèsps 2, 3, 4, 5, 41.
Ransier, thèses 5, 4, 5, 6, 21.
* Thèse 47.
s Ce même professeur a présidé eo 1743 la souleaance de thèses t ex arie judicandi et outologia. > Nous relevons dans la première thèse une allusion à Condlllac : < Dixit Âutor gallicus sensatioues esse ideas confusas et obscuras : » sed perperam; sensationes euim nihil a se distinctum repraesentant , ideoqae » ex ils solis judicari nequit de entibus ut se habent in ordine ad se. >
Noël GAURAY,
Professeur de philosophie.
Thèses ex universa philosophia, Leodii, 1749 ; 18 pages.
On constate dans ces thèses ^ une sorte de réaction contre les théories de Malebranche en faveur chez ses prédécesseurs. Il n'est plus question des idées objectives , que l'âme aperçoit à Taide des idées formelles. L'âme de l'homme est par définition (donc par essence) une substance capable de diriger le corps, et elle lui est unie d'une union qui n'est ni purement locale, ni purement morale, mais substantielle et physique. La terminologie scolastique réapparaît très souvent. Le fond de la doctrine est toujours cartésien, et les idées de Malebranche n'ont pas disparu complètement. Ainsi le mouvement local tient la première place parmi les phénomènes mécaniques de la matière ; il est, dit-il élégamment, l'âme de la nature. La résistance d'un corps suppose que ses particules sont en mouvement. La lumière consiste dans une impulsion directe et rapide des molécules de l'éther due à un mouvement véhément et confus des molécules du corps lumineux. Les couleurs, hors de l'œil, consistent dans les différentes vibrations des rayons de la lumière : c< colores ex parte medii generatim consistunt in variis » radiorum luminis vibrationibus. » Voilà l'hypothèse de Descartes, légèrement modifiée, puisque Descartes faisait consister les couleurs dans les rotations des molécules de l'éther.
Gabriel LARUELLE.
L'Université de Liège possède sept recueils de thèses soutenues sous la présidence de ce professeur depuis 1737 jusque 1T92. Lamelle était originaire de Ciney. Nous voyons qu'en 1766 il était chanoine de « l'insigne collégiale de Saint-Barthélémy à Liège ». En 1767, il est examinateur synodal et censeur des livres. En 1787, il n'a plus ces deux charges, mais en revanche on lui a décerné une des plus hautes dignités du chapitre, celle de chantre.
^ Voyez aussi celles qu'il a présidées ea 1747.
Dans le premier recueil , qui date de 17S7, Laruelle débute par une attaque contre le fameux abbé de Prades. Ce qu'en dit le professeur de Liège n'est qu'un lointain écho des protestations émues soulevées à l'apparition (1751) de la thèse de cet abbé, ami des Encyclopédistes, de Diderot même. Voici les paroles de Laruelle. Il vient d'affirmer qu'il existe des connaissances évidentes par démonstration. « Cave tamen ne hoc » eflatum maie ruminatum, et a Martino Deprades maie reno- » vatum, nihil est in intellectu quod non prius faerit in sensu, » ipsis noceat^. »
Dans le septième recueil qui contient les thèses soutenues en 1766 par deux jeunes gens de la noblesse liégeoise (Jean- Henri-Ignace van der Straeten et Lambert-Amand-Joseph van den Steen, baron de Jehay], on trouve des paroles fort élogieuses pour Descartes. « Populorum domitoribus non im- » merito sequiparantur insignes philosophi, et praesertim » physici : siluit terra in conspectu Democriti, Âristotelis, » Carthesii, Newtonis, etc. Âst non nos moveat dicentis aucto- » ritas ; sed qua ratione et experientia probet, attendamus. »
Laruelle est en général partisan déclaré des idées de Descartes : il suffit de parcourir les recueils pour s'en convaincre. Dans le principe, il paraît que son enseignement n'était pas goûté par tout le monde. Voici à ce sujet un corollaire qui termine les Thèses de 1787, à la veille de la révolution. « E» » sunt thèses quas a tôt annis de eodem tenore tradidimus. » Statim exotica), paradoxes, temerariae, erroneœ, imo ut » proscriptas habebantur. Paradoxse reipsa erant : jam com- » munes in nostra Patria fiunt. Nunc agmine facto arma ver- » tamus in communes Religionis et rationis adversarios. » Les adversaires actuels sont les Encyclopédistes. Les contradicteurs d'autrefois, sans nul doute, se recrutaient parmi les Jésuites; mais en 1773 Clément XIV les avait supprimés, et depuis lors le Collège anglais de Liège était fermé. La victoire de Laruelle n'avait donc pas dû être bien-difficile !
* En 1767, le chanoine de Saint-Barthélémy censure très sé?èrement ce c velerum et receiitlorum materialistarum pseudo-principium ».
Corneille DE NÉLIS.
C'est le dernier philosophe belge dont nous nous occuperons. II se rattache par des liens assez étroits à Descartes, à Malebranche et à Leibnitz. Né à Malines en 1736, primus de Louvain en 1753, attaché à l'Université depuis 17o7, il fut membre fondateur de l'Académie en 1772. Évêque d'Anvers depuis 1788, il trouva du temps pour publier, de 1789 à 1793, des Entreliens philosophiques sous le titre de V Aveugle de la Montagne ^. Nous avons dit que la doctrine de ses Entretiens est assez étroitement liée à celle de Descartes ; h première vue, il semblerait que c'est le contraire. Dès le principe, la grande théorie cartésienne de l'étendue essentielle est battue en brèche. c< Descartes (il ne le nomme pas, mais il est visible que c'est à lui qu'il en veut) a tout gâté avec son étendue solide et sa matière toujours divisible et impénétrable 2. » Ailleurs, citant les paroles d'un auteur moderne qu'il connaît et dont l'ouvrage latin manuscrit a été lu par lui 3, il exprime sur Descartes un jugement très sévère. « René Descartes, dit-il, a marché sur les traces de Ramus, ennemi d'Aristote et des philosophes grecs : il l'a même devancé et surpassé. Homme d'un vaste génie, mais trop confiant en lui-même, rejetant volontiers et souvent les idées d'autrui, il a été inconstant dans les siennes propres, et pour ainsi dire étranger à toute l'antiquité. Mesu-
' Voypz sur Corneille De Nèlis, Goethals, Lectures relatives à t* histoire • des sciences, eic , vuluine 111, pp. 240 et suivantes. Dans cette courte élude sur ï Aveugle de la ifJontagne, nous nous servons de l*édilioD de Rome (17'J7}.
3 P. 33. Cet auteur moderne nVsl autre que De' Nélis lui-même, grand amateur de ces déguisements innocenis. G*est ainsi qu'il feint dans la préface que « les Entreliens philosophiques ont été composés originairement en
> grec par un philosophe chrétien, sorti sans doute de Técole platonicienne
> d'Alexandrie. »
rant toutes choses par des points, des lignes et des cercles (qui après tout n'existent pas dans la nature des choses), il a bâti son système du monde sur ces fictions mathématiques, et voulu à tout prix soumettre le Démiurge aux lois qu'il s'imaginait avoir découvertes. Il lui a mis en main au moment de la création, des cubes, des triangles, des tourbillons, avec des compas, des règles et des cordeaux! En vérité, Descartes est le père, le maître et le prédécesseur des matérialistes. Sous ses auspices, on a répudié l'ancienne Philosophie, et en même temps qu'on abandonnait les sentiments des anciens, leurs langues, la grecque et la latine, ont commencé à être méprisées, ou tout au moins à ne plus être estimées à leur juste valeur ^. » Ainsi De Nélis n'est pas non plus partisan du mécanisme de Des- (îartes. Et cependant, malgré cette profonde divergence, le fond même du système philosophique de l'ancien primus de Louvain est le développement de deux principes fondamentaux du philosophe français. En effet, la double préoccupalion de Descartes est, dans l'ordre objectif, de ramener toutes les lois qui régissent le monde matériel à une loi simple et unique. C'est pour cela qu'il réduit tous les phénomènes à des mouvements. Dans l'ordre subjectif, Descartes insiste sur la fausseté du témoignage des sens, qui nous font apercevoir des couleurs là où il n'y a en effet que des mouvements rotaloires de molécules; des sons, là où il n'y a que des ondes et des vibrations ; des saveurs, c'est-à-dire des impressions mécaniques subies par l'organe du goût. De Nélis part des mêmes principes, a 0 Théogène, s'écrie l'Aveugle de » la Montagne dans le premier entretien, que la création » est grande, qu'elle est immense ! mais que le moyen de
» Dieu est simple ! A quoi bon toutes ces entités multi-
» pliées, tant de machines? Sous la main de Dieu, une seule » entité douée d'action, ou (ce qui revient au même) une action
' Hoilrau (lisail aussi (à ce que raconte J.-B. Rousseau) que les car(é>ieii!^ fuisaifiil heaucoup de lorl h la bonne liliéra'ure V. Houii.i.ifr, volume •• p. 4!)1. « J'ai souvenl (Mitcmln dire à M D<\<pré;iu\ (pie hi phdiisopti> ^^ » Descailes avait cou[>e la gorjie à la poésie. »
» existante avec les âmes ou esprits que cette action frappe » diversement, suffit à tout et l'univers est créé^. » L'idéalisme de Descartes, d'après De Nélis, est un idéalisme tronqué et inconséquent. « Descartes prend le froid et le chaud, les cou- » leurs pour ce qu'elles sont, pour des modifications accidenyy telles du corps, pour des modifications de nos sens et de » notre âme frappés par les corps, et il fait bien. Il a fait plus » que la moitié du chemin ; pourquoi s'arrêter au milieu de sa 5) course? Qu'il poursuive, qu'il étende ses raisonnements. En » renversant les qualités secondaires des corps, du même coup » il a terrassé toutes les autres, et cette prétendue qualité pri- » maire que nous considérons comme absolue ou inhérente :» au corps, cette étendue solide, compagne inséparable de la » matière, n'est, qu'un effet, l'effet d'une action qui m'atteint » et qui me frappe, un rapport, un résultat, en un mot, tout » comme l'univers matériel et visible, un grand phénomène 2. » Cette argumentation ad hominem de l'évêque d'Anvers est assez spécieuse; mais l'idéalisme transcendantal de la philosophie allemande allait l'employer contre De Nélis lui-même , pour simplifier encore la réalité des choses, en rejetant toute réalité extérieure. Si De Nélis relève de Descartes pour l'idéalisme et la recherche excessive de l'unité, a fortiori doit-on pour les mêmes raisons le rapprocher de Malebranche qui a exagéré les mêmes tendances, moins toutefois que De Nélis. Par l'éclat du style, la noblesse des idées, la sublimité des sentiments, le philosophe malinois fait voir un nouveau trait de ressemblance avec le Platon français. Entendons-le développer une de ses preuves favorites de l'existence de Dieu »^ : « Lorsque )) substituant à de prétendues combinaisons fortuites, à des » mots vides de sens, une éternelle Providence; lorsque, déchi- » rant enfin la page où l'insensé, où l'homme toujours mal- » heureux dès qu'il se trompe, a écrit si dénaturément : Il n'y
» Pp. 5 et 6.
« Pp. 11» et 20.
' Deuxième partie, p. 24.
» a pas de Dieu, nous nous livrons à de plus consolantes » doctrines; lorsque Celui qui peut tout se présente, à notre » regard, nous assurant qu'il ne hait rien de tout ce qu'il acréé, » et nous offrant les biens dont sa main est pleine ; au même » instant, la douce Espérance, et sa fille, la Joie pure, com- » mencent à briller sous nos yeux ; le calme est déjà revenu » dans nos cœurs, et le malheur s'évanouit de dessus la terre, » tel qu'un songe léger qui ne laisse aucune impression de
» douleur, de crainte ou d'inquiétude Dieu existe, et mon
» bonheur avec lui. Dieu existe, et tout existe en lui et par
» lui Dans le sens le plus naturel et le plus vrai, il esi
)> Tout, il produit tout, il contient tout, il agit en tout et par » tout. A chaque moment, il donne l'être à tout ce qui le » reçoit, avec tout ce qui accompagne l'être. Il est le premier » moteur de toute action, la vie de chaque pensée. Le temps » et l'espace ne sont que des modes en lui, ou plutôt des rap- » ports qui coexistent nécessairement avec les créatures nées )> imparfaites, changeantes, mais perfectibles. Enfin ce qui dit » tout, ce qui passe tout. Dieu est eii nous; il est plus près de » nous que nous ne le sommes nous-mêmes. 0 Dieu, si près et si » caché ! » Quand l'occasion s'en présente, De Nélis ne néglige jamais de vanter son modèle, ce Quoique en apparence disciple » de Descartes, dit-il quelque part, Malebranche, ce génie pro- » digieux, né pour les plus hautes destinées, a retenu pour un » peu de temps auprès de lui la Muse de la Philosophie^. » Et un peu plus haut : ce Malebranche, qui vint après Descartes, » quoiqu'il feignît d'être son disciple, fut un tout autre philo- » sophe. Combien il serait à désirer que ses Entretiens metay> physiques et ses Méditations chrétiennes fussent lus et mieux » entendus qu'ils ne le sont dans ce siècle 2 !» De Nélis estime presque autant Leibniz, qu'il appelle l'un des plus grands d'entre nos philosophes métaphysiciens 3. H lui a emprunté
• Entretiens, p. 3,
son dynamisme, mais au lieu que Leibniz multipliait à Tinfini les monades, De Nélis trouve qu'il n'y en a de véritables que les esprits. En admettre d'autres, c'est donner un corps et une essence à des abstractions, c'est réaliser de purs êtres de raison ^. Qu'y a-t-il donc d'après lui en dehors de Dieu et des âmes? C'est ici que la conception leibnitienne apparaît : ce un être un, unique, simple, inétendu, agissant, une force, une action existante. » Autre ressemblance : De Nélis préconise l'harmonie préétablie, il l'avoue lui-même : « Mon opinion » revient assez à l'harmonie préétablie d'un de nos modernes, » le grand Leibniz; mais l'harmonie est un système chez » lui; ici c'est une vérité prouvée a priori et rendue, ce me » semble, intelligible et claire, même pour ceux qui ne sont » pas initiés au langage et aux mots techniques de nos docy> teurs en philosophie moderne â. » Voici comment l'Aveugle de la Montagne parle de cette, ce vérité prouvée a priori » : « Ce que nous regardons comme mécanique, ce que nous » appelons organique, n'est qu'un résultat, un effet (un effet » concomitant) d'un ordre établi , relatif et proportionné à la » connexion que tout a avec cet ordre, et à l'échelon où nous, » spectateurs heureux et oisifs, nous sommes placés dans cette » grande échelle des êtres, des idées; enfin, relatif à notre » situation présente. Cette situation peut changer. Et combien y) ne changera-t-elle pas un jour, si l'on peut appeler change- » ment ce qui est un effet de l'ordre même, ce qui est prévu, » calculé, ordonné, ce qui est existant déjà dans le grand » point de l'éternité 3 ! »
Tels sont les points de contact et les ressemblances du poétique système de l'Evêque d'Anvers, avec les systèmes des grands philosophes du siècle de Louis XIV. Trop romantique
» Pp. 3, 4.
' P. 63. Nous nous sommes demandé maintes fois en lisant VAveugledela montagne si De Nélis pensait réellement les choses qu^il écrivait : peut-être a*a-t-il voulu donner qu*un roman philosophique. N'a-i-on pas prétendu quelque chose d*analogue, à propos de certaines théories de Leibniz?
et trop mystique, surtout pour l'époque des Encyclopédistes, la Philosophie de De Nélis n'a pas conquis de disciples. Elle s'élève sur les limites du XVIII® siècle, comme un de m monuments solitaires où se révèle le génie des races éteintes et qui contrastent avec les constructions froides et désolantes élevées par les générations nouvelles.
§ 4. COiKCLlJ^ilOIll.
Arrivé au terme de cette étude, jetons pendant quelques instants un regard sur le chemin parcouru. Au commencement du XVII« siècle, nous voyons dans notre pays la Philosophif péripatéticienne régner presque seule sur toutes les intelligences. Dans les cloîtres comme dans les séminaires, dans les Universités comme chez les penseurs isolés, on étudiait la physique et la philosophie dans les livres d'Aristote, en ayant soin d'en élaguer ce qu'ils avaient de contraire au dogme catholique. Sans doute, on ne peut dire qu'en principe la parole d'Aristote fût considérée comme l'expression certaine et infaillible de la vérité. Ne calomnions pas nos pères : jamais ils n'ont cru qu'ils devaient abdiquer leur raison individuelle devant la raison d'un autre homme, cet homme fût-il mèroe un génie, comme l'était incontestablement Aristote. Mais, à leur insu, ils subissaient son influence, et ainsi certaines théories hasardées du philosophe de Stagire, se rattachant aui sciences physiques surtout , étaient reçues par eux comme dt* confiance, quoiqu'elles n'eussent pas pour elles l'évidence, marque authentique de la vérité. Sans doute, renseignement s'attardait dans une foule de questions dialectiques, dont Tutilité pratique était presque nulle. Sans doute encore, plusieurs hypothèses apportées pour expliquer les phénomènes du monde de la matière et du monde des esprits, étaient compliquées et obscures. Mais quand on se trompait, on croyait encore
suivre sa raison personnelle. Quand on descendait jusqu'aux dernières subdivisions des termes et des idées, si l'on ne faisait pas œuvre pratique, du moins on atteignait la vérité, qui jamais n'est méprisable, quelle que soit la petitesse de son objet. Elntin, l'obscurité et la complication des hypothèses étaient senties par tous, et par quelques-uns si fortement que, chez plusieurs philosophes d'alors, nous retrouvons l'expression énergique du désir de voir enfin éclore de nouvelles idées. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit de Puteanus, de Fienus, de Van Helmont.
Or, dans ce temps-là, la Hollande avait accueilli chez elle un étranger, le philosophe René Descartes qui, passionné pour la vérité, avait résolu de consacrer toute sa vie à la chercher, car il s'était persuadé, à tort il est vrai, que l'humanité ne la possédait dans aucune science. Ce philosophe conçut donc un vaste système embrassant tous les objets de nos connaissances, depuis Dieu jusqu'à l'être le plus intime de la création. Apercevant d'une part cette prodigieuse variété de phénomènes qui se révèlent aux sens et à la conscience, passionné d'autre part, romme tant d'autres génies, pour l'ordre et l'unité, il voulut expliquer ces faits multiples et variés et l'harmonie qui les reliait les uns aux autres par un petit nombre de principes simples. 11 commença par supprimer d'un trait de plume toutes les qualités réelles, ce fatras d'entités scolastiques, comme il les appelait dédaigneusement. Resté en présence de substances capables d'être modifiées , il ramena à deux seulement toutes ces modifications : la pensée pour les esprits et rétendue mobile pour les corps. Par une nouvelle simplification, il identifia le mode avec la substance, et il appela l'âme une pensée, et le corps, une étendue capable de se mouvoir. Dieu , en créant les corps , les crée en mouvement : il suffit. L'univers , avec ses soleils et leurs cortèges de planètes , notre Terre avec son satellite, la succession du jour et de la nuit, le retour régulier des saisons, et toutes les conditions favorables à la conservation de la vie : tout cela est expliqué par l'impulsion donnée dans le principe par le Créateur. L'Ecole mettait dans
la plante et ranimai des principes substantiels supërieui-s; Ilescartes n'en veut plus, et par des causes purement mécaniques, il explique la formation des êtres vivants, leur croissance, leur reproduction, les phénomènes merveilleux de la vie et ceux df l'instinct plus merveilleux encore. Arrivant enfin à l'homme, il donne exclusivement au corps tout ce qui n'est pas pensée, et une seconde fois, il explique mécaniquement chaque fonction vitale; l'âme devient le facteur unique non seulement des perceptions intellectuelles, mais encore des sensations. Dam l'ordre de la connaissance va apparaître de nouveau cet amour de la simplification portée jusqu'à l'excès. Jusque-là, les sensations avaient été considérées comme de vraies connaissances, quoique imparfaites : pour lui, elles ne sont que des mensonges qui font voir à l'humanité crédule des fictions enchanteresses. On avait admis à côté des jugements certains des jugements d'un ordre inférieur : on les appelait des opinions et l'on croyait que la science ne pouvait s'en passer. Ce philosophe déclara qu'une opinion n'était pas digne du nom de connaissance : on ne connaît véritablement que ce que Ion connaît évidemment. Jusqu'à lui, on avait cru qu*une barrièrf infranchissable séparait la science de l'étendue de celle des nombres; toujours conséquent avec lui-même, il ramena la première à la seconde et créa la géométrie analytique. Jusqu'à lui, les démonstrations scientifiques de l'existence de Dieu exigeaient des éléments assez nombreux : partant de l'idée seule de l'être infiniment parfait, il arrive d'un coup à l'existence de cet être et déduit de son infinie perfection tous ses attributs. En s'occupant ainsi de tous les êtres, et en codifiant les lois générales qui les régissent, la réforme devait fatalement s'étendre à toutes les sciences humaines et même aux sciences révélées; aussi Descartes insère-t-il dans ses ouvrages et dan> ses lettres des aperçus nouveaux, non seulement sur la philosophie et les mathématiques, mais encore sur toutes les parties de la physique, sur l'astronomie, la géologie, la médecine et la théologie. La supériorité incontestée de son génie en mathématiques et en physique faisait croire qu'il n'avait pu défaillir
dans les autres branches du savoir humain, et d'ailleurs la clarté de ses explications, le brillant de ses hypothèses, la nouveauté des idées, le ton de conviction qu'il mettait à les exposer, la belle langue française du Discours de la Méthode : tout cela mis en regard des énoncés obscurs, des suppositions compliquées, des thèses ressassées, de la timidité des affirmations, et des difficultés du langage latin dont se servaient les partisans de la Philosophie aristotélicienne, explique suffisamment la faveur que devait rencontrer le système de Descartes.
11 est intéressant de voir comment s'établit la communication entre cet homme de génie et tous ceux qui s'occupaient de philosophie dans notre pays. Quand Descartes vint se fixer à Amsterdam, un jeune médecin du nom de Plempius, que ses études à l'Université de Louvain avaient mis en contact avec Libert Froidmont, physicien distingué de l'Ecole d'Aristote, vit le philosophe français, et ils s'occupèrent ensemble de travaux d'anatomie. Peu de temps après, Plempius appelé par Isabelle à occuper une chaire à la Faculté de Médecine de l'Université de Louvain, put entretenir ses collègues du nouvel antagoniste d'Aristote. Du reste, Descartes eut soin de se rappeler au souvenir de son ami, en lui envoyant des exemplaires du Discours de la Méthode^ dont un était destiné à Libert Froidmont, bien connu de Descartes, grâce à Plempius, et à son traité de météorologie. Plempius transmet un autre exemplaire au Jésuite Ciermans ; et ces trois hommes, que l'on peut considérer comme les représentants en Belgique de la science laïque, ecclésiastique et religieuse, engagent par lettres avec l'auteur une triple polémique dont nous avons décrit longuement les phases. La même année, Plempius, dans un ouvrage imprimé, attaque Descartes nominativement et avec vigueur sur le mécanisme physiologique du corps humain. Dès lors, le réformateur est connu chez nous. Un jeune étudiant en médecine de Louvain, Gérard Van Gutschoven, se rendant en Hollande pour s'y perfectionner dans sa branche, alla passer quelques mois auprès du philosophe û^nçais et rapporta à Louvain une admiration enthousiaste
pour les nouvelles idées. Devenu professeur de mathématiques et plus tard d'anatomie, il les défendit vigoureusement et vit bientôt venir s'adjoindre à lui un puissant auxiliaire, dans la personne de Guillaume Philippi, son collègue de la Faculté de Médecine. Ces deux professeurs n'étaient pas seulement en rapport avec les futurs médecins; Van Gutschoven voyait en outre autour de sa chaire de mathématiques plusieurs centaines de jeunes gens appartenant aux quatre Pédagogies; Philippi était professeur au Collège du Lis. Ils eurent donc toute facilité d'infuser dans ces jeunes intelligences, avides de nouveauté et de clarté, l'engageante philosophie de Descartes, si bien qu'en 1652, Plertipius jetait un cri de détresse et signalait douloureusement les assauts que livraient certains de ses collègues à la citadelle d'Aristote. Dans l'entretemps, on s'était ému en Hollande des procédés de polémique employés par Plempius dans la première édition de ses Fundamenta medkina en 1638; les plus émus furent Descartes et Regius, son ardent disciple. Ce dernier écrivit une lettre amère à Plempius; il l'attaqua dans des thèses imprimées. L'amour-propre du professeur de Louvain froissé, ce semble, justement, affermit son opposition au nouveau maître; dans les éditions successives de son ouvrage, en 1644, en 16S4, en 1664, il alla toujours multipliant, allongeant, fortifiant ses argumentations contre Descartes. En 1652, un jeune professeur de philosophie, formé à l'école de Philippi, et qui sera plus tard l'un des plus célèbres cartésiens; auipein même du cartésianisme, le chef, sinon le fondateur d'une secte dissidente, Arnold Geulincx d'Anvers, dans un discours public, déverse à pleines mains le ridicule sur les doctrines péripatéticiennes et exalte les clartés de la Philosophie naissante. Voilà comment le cartésianisme pénétra en Belgique : amis et ennemis y contribuèrent, et naturellement aussi les ouvrages du réformateur.
On vient de voir que Plempius s'était rangé parmi les adversaires publics et officiels de Descartes, du vivant même de celui-ci. Froidmont et Ciermans imprimèrent aussi quelque chose contre lui ; mais leurs attaques sont voilées. L'édition
hollandaise des Méditations, en 1642, avec son explication des accidents eucharistiques et la lettre au P. Dinet, si injurieuse pour le P. Bourdin, dé la Compagnie de Jésus, déterminèrent, en 1642, un Jésuite anglais, le P. Compton Carleton, fixé à Liège depuis de longues années, à livrer un assaut en règle à toute la Philosophie cartésienne dans son traité intitulé Vniversa philosophia ; il y adjurait le novateur de revenir à des sentiments plus compatibles avec la théologie catholique. Les soucis que causait à Descartes son départ pour la Suède et la maladie qui le conduisit au tombeau quelques mois après l'empêchèrent de réfuter et peut-être de connaître les attaques du professeur de Liège. Au reste, la jeunesse belge ne s'en porta pas moins avec ardeur vers une Philosophie si passionnément combattue. Quoiqu'en 1653, six doctes personnages de l'Université de Louvain eussent censuré personnellement les doctrines cartésiennes dans des lettres latines publiées l'année suivante, Plempius, quatre ans plus tard, constatait, dans ses réponses aux remarques cartésiennes de Van Gutschoven, que la plupart des étudiants en médecine étaient infectés des erreurs nouvelles. Ce n'est pourtant qu'en 1662, que dans des thèses publiques un professeur de médecine, enhardi sans doute par l'attitude favorable des Jésuites Tacquet et surtout Der-Kennis dans son traité De Deo uno et creatore, osa faire l'éloge public de Descartes et y joindre la profession de plusieurs de ses doctrines. C'en était trop. L'intemonce, qui déjà s'était ému des progrès du cartésianisme parmi les étudiants en^hilosophie de Louvain, engagea le Recteur magnifique à prendre des mesures contre lui; c'est ce qui amena les fameuses censures émanées de la Faculté de Théologie. Rendus plus circonspects, les partisans de Descartes atténuèrent l'un ou l'autre point, surtout après la mise à l'index de certains ouvrages de leur maître. Mais dans toutes les questions que l'on jugeait indépendantes de la théologie, on peut dire, et toute cette histoire en fait foi, que l'enseignement de Louvain fut cartésien au XVII» siècle comme au XVIII». Même sur les autres points, bien des timidités disparurent à la longue : beaucoup ne crai-
gnirent pas d'abandonner les accidents réellement distincts, malgré ce que disaient généralement les théologiens sur les espè<;es eucharistiques et sur les qualités surnaturelles. L'automatisme, d'abord jugé contraire aux Écritures, fut admis ensuite par plusieurs, sinon à titre de certitude, au moins comme probable. L'extension actuelle des corps était trop opposée aux enseignements de la Foi pour rencontrer beaucoup d'adhérents. Elle en rencontra cependant quelques-uns, et les autres se contentèrent de dire que l'extension n'était qu'une propriété naturelle des corps. Malgré la mésaventure de Van Velden, le système astronomique de Copernic, repris par DescarteSy n'a jamais été rejeté officiellement par l'Université de Louvain : on s'accordait généralement à dire que c'était là une question douteuse que ne tranchaient ni la révélation» ni la science.
Telles ont été les destinées des doctrines de Descartes dans notre pays. Si on les compare à celles qui leur sont échues en Hollande, on verra que les autorités civiles et religieuses ont sévi dans ce dernier pays plus souvent et plus rigoureusement, avec d'autant moins de raison qu'on se trouvait sur la terre du libre examen, et qu'on se basait pour attaquer Descartes sur les formes substantielles et sur les mouvements de la Terre. Chez nous, au contrah*e, jamais l'autorité civile ne s'est prononcée contre le cartésianisme; jamais les évéques ne l'ont condamné. Si la Faculté de Théologie de Louvain, douze ans après la mort de Descartes, a censuré diverses de ses propositions, ce jugement, quelle qu'en soit la valeur, ne liait pas fort étroitement les professeurs ; de fait nous en voyons quelques-uns enseigner impunément plusieurs des sentiments improuvés. Lors de l'incident de Van Velden, à propos de sa thèse sur le mouvement de la Terre, aucune décision doctrinale n'intervint; il s'agissait plutôt d'une violation de la discipline académique. Si maintenant nous jetons les yeux sur ce qui se passait en France , nous y voyons le roi et les parlements prenant des arrêtés contre la Philosophie de Descartes, et les cartésiens français réduits à se prévaloir de la liberté
qu'on laissai ta leurs coreligionnaires de Belgique, pour essayer d'écarter les mesures prises contre eux. D'où venait la différence d'attitude de la part du gouvernement des Pays-Bas? D'abord et surtout de l'esprit de liberté dont nos institutions nationales ont de tout temps été animées. Ensuite, le jansénisme de certains membres du gouvernement les portait à user de tolérance vis-à-vis de tous ceux qui semblaient s'opposer aux doctrines romaines; et d'ailleurs, nous avons maintes fois constaté que les mêmes hommes étaient à la fois cartésiens et jansénistes. Enfin, depuis 1640, le gouvernement, qui avait commencé à lutter plus ou moins ouvertement contre les privilèges de l'Université, n'était peut-être pas fâché de se créer des amis dans le corps enseignant, et il était bien clair pour lui qu'il n'en pouvait rencontrer parmi les professeurs attachés aux vieilles traditions. Aussi voyons-nous que les plus grands cartésiens de Louvain, Van Gutschoven, Philippi, Dinghen, Van Velden, ont occupé des chaires qui étaient à la collation du roi d'Espagne. Sous la domination autrichienne, on avait moins que jamais à craindre de voir le gouvernement prendre position contre les doctrines de Descartes. Les ministres de Marie-Thérèse et de Joseph II étaient trop amis decc l'émancipation de la raïson humaine » pour ne pas protéger des systèmes qui, en apparence du moins, exaltaient la raison individuelle aux dépens de la Foi. Leur action se réduisit à introduire dans rUniversité de Louvain l'un ou l'autre manuel de philosophie, où l'on préconisait les principes de Leibniz et de Wolf. Quand arriva la grande révolution française, la Vieille Université de Louvain disparut pour renaître au XIX^' siècle en même temps que naissaient les Universités de Gand et de Liège. A la même époque, dans les différents diocèses, se rouvrirent les séminaires que la tourmente révolutionnaire avait fait fermer. Alors commence un nouvel ordre de choses en philosophie comme en politique. Les systèmes que l'on adopte sont surtout ceux de Kant, de de Donald ; quelques-uns retournent timidement H la scolastique. On ne s'occupe plus guère ex professa du cartésianisme, à part Louis Gruyer, qui a publié en 1832 un