LE BAILE
vers l'ouest , du coté de la ville d'Arqués. L'une d'elles seulement ( n° 14 ) subsiste encore, bien qu'à demi ruinée et cachée sous les lierres; elle n'a que six pieds de diamètre, à mesurer intérieurement, à sa partie supérieure.
Le terrain qu'embrasse cette enceinte du Bel ne contient pas moins de sept à huit acres, ancienne mesure d'Arqués 1 . On y compte une quinzaine de maisons et de masures, autour desquelles , suivant l'usage du pays , se groupent de beaux bouquets d'arbres. Il est douteux qu'elle fut occupée , dans les temps anciens , par d'autres personnes que celles préposées à la garde du château.
Cette enceinte est coupée, dans la direction de l'ouest à l'est , en deux portions à peu près égales , par le chemin conduisant d'Arqués à Martigny. Deux portes en maçonnerie , dont on voit les restes ( Pl. X, n M 1 o et 1 1 ), fermaient
1 Cinq hectares environ.
L'acre , mesure d'Arqués , se compose de 160 perches de 22 pieds. Le pied d'Arqués , ou ancien pied normand , qui n'était autre , à une légère altération près, que le pied romain , dont l'usage s'était ainsi perpétué dans le pays, est compté pour on«e pouces du pied de roi.
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l'entrée et la sortie du chemin. Deux petits sentiers, venant s'embrancher transversalement sur ce chemin, menaient à une troisième porte, qui établissait une sortie vers le nord-est , auprès de la rivière (Pl. \, n° 12 ).
L'ingénieur chargé de dresser le plan de i 708 , dont cette singulière enceinte avait du nécessairement frapper l'attention, s'exprime ainsi dans ses notes :
« C'est une vieille enceinte de maçonnerie, « que Ton dit être celle d'une ancienne ville , « que l'on nommait la ville du Bel , où il parait « effectivement encore quelques ruines des « maisons qui y étaient autrefois. »
L'ingénieur pouvait être un fort habile homme dans sa partie , mais il n'était pas , à coup sur, un grand connaisseur en fait d'antiquités. Ne pouvant se rendre compte de cette construction, si étrangère à l'art moderne , d adopte, sans difficulté aucune , cette tradition populaire qu'il avait recueillie sur les lieux t et qui n'y e*t pas entièrement morte , d'une ville du Bel. H n'était pas obligé de savoir que le nom de Hrl, Bnile , au moyen Age , s'appliquait à une enceinte
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plus ou inoins étendue , qui servait , comme ici , de contregarde , il'avant-cour , ou , ainsi qu'on le disait alors, de basse-cour, aux châteaux forts. Cette enceinte se développe, il est vrai, au château d'Arqués, sur une échelle extrêmement étendue ; mais cela tenait à la disposition du terrain et à uue circonstance particulière dont nous allons parler tout-à-l'heure : vouloir y reconnaître les restes d'une ville, même en s'attachant à l'acception restreinte de villa, c'est se tromper étrangement.
L'auteur de la Description île la Haute- Normandie , Toussaint Duplessis , auquel on était en droit de demander un peu plus d'érudition , est tombé dans une autre erreur. Ce que l'ingénieur de Louis XIV prenait pour une ville , lui, il en lait une cloche. Ayant lu dans un ancien titre , qu'il y avait à Arques une porte du Bel , il ajoute : « c'est-à-dire de la cloche du béfroi. »
J'aurais conçu l'embarras de l'ingénieur et de l'historiographe normands , si , après avoir reconnu le nom et la véritable destination de cette enceinte fortifiée, ils eussent du remonter
à son origine, lui assigner une date et un auteur. La critique historique , et surtout la science archéologique , n'étaient point assez avancées à l'époque où ils écrivaient , pour mettre dans leur main un fil qui les fit sortir de ce labyrinthe : c'était alors , comme c'est encore aujourd'hui , une question extrêmement difficile à résoudre.
Quelques savants , convaincus , avec raison , que cette vaste place d'armes excentrique n'entrait pas dans le plan primitif de la construction du château de Guillaume d'Arqués , et se reportant à quatre siècles de là, l'ont attribuée à l'occupation anglaise , qui pesa , comme on le sait , sur la Normandie , de 1 4 19 à 1 449-
Les comptes de dépenses du château , dont j'ai eu occasion de faire plusieurs fois usage dans le cours de cette description , donnent un démenti formel à cette opinion. Le Bel, ou Baile d'Arqués, y est mentionné avant l'entrée des Anglais en Normandie , sous les dates de i38o et de 1378. On lit dans ces comptes:
« /> Baile , appcllv la basse court. »
Quant à nous , nous pensons que cet ouvrage
LE BA1LE. 557 est beaucoup plus ancien encore , et que c'est aux temps de la domination normande qu'il faut remonter, pour fixer son origine.
Si son mur circulaire n'a pas un caractère de construction particulier qui le rattache à cette époque 1 , il n'en est pas de même de ses trois portes en maçonnerie , dont les restes subsistent au débouché des chemins qui traversent l'enceinte , et auxquelles nous donnerons , avec les gens du pays et les anciens titres, les noms de porte du Baile ( pl. X , n° i o ) , porte de Martigny (n° 1 1 ), porte de la Rivière (n n 12 ). Là brillent tous les caractères des constructions normandes : petitesse et régularité de l'appareil , dureté du mortier, emploi de la pierre de tuf, assises en arête de poisson 3 . 11 y a vingt-cinq ans, ces portes , aujourd'hui privées de leur couronnement, étaient dans un état de conservation assez remarquable. Nous avons sous les veux un dessin exécuté , à cette époque , par un artiste
1 11 est construit en bisets , dits cailUeux dans nos anciens comptes , et à bain de mortier fait arec du sable de mer.
* Nous avons remarqué quelques pierres ainsi disposées à la porte de Martigny.
53* CHATEAU D'ARQrFS.
consciencieux et habile 1 , qui nous en Tait connaître le plan et la disposition. Os portes avaient une analogie très marquée avec l'aneienne poterne du château. Comme celle-ci.
elles étaient surmontées d'un étage, qui servait au logement des chevaliers gardiens de la porte*. Les ouvertures de ces portes étaient toutes à plein cintre , nouvel indice de leur origine normande, type certain qui ne permet pas de classer leur érection moins haut que le milieu du xu e siècle.
Pour ceux qui , malgré ce témoin irrécusable, voudraient encore nier l'existence de ces bai les à cette époque reculée, nous dirions qu'elle est constatée, dans les constructions militaires de ce temps , par des titres contemporains. Le duc de Normandie et roi d'Angleterre, Henri I, dans
1 M de Jolimout , auquel nous exprimons ici nos rciuercJmcnt* pour la communication qu'il a bien voulu nous faire.
* Un titre fie IW3 parle d'un chevalier qui était Icnu d« garder , en temps de guerre , pendant quarante jour» , la prrmtrrt porte du llrlùu chAteau d Arques. - Anciennes archives de la chambre des comptes de Paris.
Les sires de Ijirdenière étaient soumis an même service ( f nir p. T4 1 : - en laqnelle porte ils doivent avoir lopeis > , dit la pièce que nous avons rapportée.
LE BAII.E. 559
une de ses chartes, qui ne peut être postérieure à l'année 1 i35 , époque de sa mort, ne parle-t-il pas du bailc de son château de Lincoln : « Totarn « terram eu m Jussato de rnuro ballii nui IJncolm-
« ensis et libère paient murum perjorare
« ballii met Lincoliiiœ ad portam suam Jacten- « dam. » 1
Serait-ce nous éloigner de la vraisemblance que d'attribuer au prince dont nous venons de citer le nom l'érection du Baile du château d'Arqués? Henri I s'était signalé par un travail semblable au château de Gisors 2 , qu'avait bâti son frère, Guillaume -le -Roux. Pourquoi ne l'aurait-il pas appliqué au château d'Arqués, dont il s'était occupé spécialement ? Ne pourrions-nous pas trouver là l'explication de la phrase de l'historien Robert du Mont, que nous discutions tout à l'heure , au sujet de ce prince : « Castellum quod vocatur . Jrcas mœnibus mirabi- « literfirmavil. » (fo/'r p. 3o8. ) Le non-sens, ou , tout au moins , l'incertitude de ce mot manibus ,
' Monasticon angUcunum , t. lit , p. 207.
1 <;«iill,iinno i\v Jumirgis , I. Mil , c.ip. 7.
560 CHATKAU D'ARQUES,
pris à la lettre, que nous faisions remarquer clans l'interprétation admise jusqu'à ce jour, disparaîtrait ici complètement. Appliquée à ce Maile, l'expression devient claire et intelligible ; tout s'explique, tout s'entend.
On se souvient queGnillaume-le-Conquérant, lors du blocus du château d'Arqués , avait élevé une enceinte palissadée vers le pied de la colline, pour placer les troupes de blocus et contenir la garnison assiégée. ( / . Récit historiq. , p. 6*2-63. Les traces de ces lignes , franchement dessinées par le talus de l'enceinte, devaient encore exister au temps de Henri I son fils. Ce dernier s'en sera servi pour la construction du Baile du château. Aux pieux et aux palissades de son pere , il aura substitué un mur en maçonnerie, aux portes en bois, des poternes en pierre; les fossés et les talus se trouvaient tout disposés. Mien n'était plus facile et plus convenable que d'approprier ainsi à la défense ce cpii avait été fait et combiné pour l'attaque : l'assiette, pour l'un et l'autre cas , était admirablement choisie.
Dans celte hypothèse, le mur du Maile , qui
LE BAUX 56t
s'arrête aujourd'hui à la contrescarpe du fossé du château en regard de la tour de François I , devait nécessairement se prolonger jusqu'à l'ancien fossé primitif; l'ouvrage avancé (pl. X, D.), dont cette tour fait partie, n'ayant été construit que bien long-temps après le Baile. Aussi retrouvons-nous , dans la courtine de cet ouvrage, qui suit la direction du Baile, un pan de cet ancien mur, d'une soixantaine de pieds de long, qui est enclavé dans les constructions en brique du xvi e siècle : l'ingénieur de l'ouvrage avancé le respecta, afin de l'utiliser; ce mur est parfaitement reconnaissable.
A part les titres de 1^78 et i38o, dont nous avons parlé plus haut ( p. 356 ) , ceux de i433 (p. 358, note a), de i/|85 (p. 2i4),qui mentionnent cette enceinte du Baile, nous lui voyons jouer un rôle militaire , spécialement en Tannée i/i/19, lorsque Charles VII chassa les Anglais de la Normandie et 6t flotter de nouveau , après un interrègne de trente années, la bannière de France sur les donjons de ses villes et châteaux (p. ao/j); puis, à cent quarante ans delà, en 1 58c), lorsque Henri IV ramassa de la pointe
de son épée la couronue de France sous les murs du château d'Arqués (p. a4B) : ce sont deux nobles souvenirs pour le Baile, si longtemps méconnu et oublié, de cette vieille citadelle.
Ici se termine la tâche que nous nous étions imposée. Nous avons passé en revue toutes le* parties du château d'Arqués ; nous avons décrit successivement son Enceinte principale, son Donjon, son Ouvrage avancé, son Baile; nous avons interrogé ses moindres vestiges; nous avons reconstitué, pour ainsi dire, pièce à pièce , l'antique forteresse ; aucun de ses débris n'est échappé à nos investigations. Ix; lecteur, fatigué de la longue excursion que nous venons Je lui faire faire, ne s'attend pas, sans doute, que nous l'entraînions hors de l'enceinte du château. Nous aurions pu , pour ne rien laisser passer inaperçu dans Arques , le conduire dans cette église que nous voyons là-bas sous nos pieds , lui faire remarquer celle gracieuse architecture du xxi* siècle, ces restes de vitraux peints, cet élégant jubé, ces lambris des chapelles du