ÉRECTION DU CHATEAU
« Il établit, le premier, le château d'Arqués • dans le pays de Talou. »
Que dire , après cela , de ces auteurs modernes qui ne craignent pas de faire remonter la construction de cette forteresse au vin* siècle , et de lui donner pour fondateur r l'un Charles-Martel l , l'autre un des fils de ce prince, Carloman ou Pepin-le-Bref , car l'auteur ne sait pas trop bien lequel des deux. *
Un troisième va plus loin , et veut rétrograder jusqu'aux enfants de Clovis, en 553. 3
On ne s'attend pas à ce que nous les réfutions sérieusement.
Guillaume d'Arqués , en élevant le château dont les ruines nous apparaissent encore aujourd'hui si grandes et si imposantes, avait suivi l'exemple (s'il ne l'avait donné lui-même) des seigneurs normands qui, profitant de la faiblesse du jeune duc Guillaume, avaient hérissé
1 Houard , Dictionnaire du Droit normand, t. 1 , p. 80.
» Toussaint Duplessis , Description de la Haute-Normandie , t. 1, p. 111.
3 Description manuscrite du château d'Arqués , aux Archive* du château de Dieppe.
leurs manoirs de remparts. • Dans les premiers « temps de sa vie, dit Guillaume de Jumiéges, « un grand nombre de Normands égarés et in- « fidèles , élevèrent dans beaucoup de lieux des « retranchements et se construisirent de so- « lides forteresses. 1 » Guillaume-le-Conquérant devait, plus tard, abattre une partie de ces repaires , et défendre sévèrement l'érection d aucun fort , sans sa permission , dans ses états»; mais il était, alors , dans tout l'éclat de sa puissance: à l'époque dont nous nous occupons, il n'eut pas osé intimer un pareil ordre; encore moins eût-il pu le faire respecter. Guillaume d'Arqués, pour son compte, eût méprisé une pareille injonction.
Les faveurs dont l'archevêque de Rouen et Guillaume d'Arqués avaient été comblés, n'avaient fait que nourrir leur ambition au lieu de la satisfaire. Ne jugeant pas le moment favorable , ou manquant d'audace , pour lever l'étendard contre Guillaume et pour se déclarer,
• Ul»er vil , cap. I
» «. Xulli licuit înflormannia raMellum facere. » -U>ncile cU-
LiMHKinnr , en 1080 ; — Thrsmtrux noms , t. IT , CuU 1 18.
à la face de la Normandie, les héritiers légitimes du trône ducal , ils fomentent de toutes parts l'esprit de révolte contre celui qu'ils n'appelaient plus que le Bâtard ; ils lui cherchent des ennemis, les poussent, les soudoient. « Le « détestable orgueil de cet homme, »> dit l'historien du duc Guillaume, en parlant plus particulièrement du comte d'Arqués et des troubles qui assiégèrent la jeunesse du duc, « le lança
• facilement dans les voies d'iniquité. Tous ces « mouvements désordonnés, toutes ces dissen- « sions, tous ces maux, il en fut le moteur
• et le chef; il les excita, les augmenta, les for- « tifia , par son exemple , son conseil , son « crédit , son secours. Ses efforts pour accroître « sa puissance et abaisser celle de son seigneur, « furent multipliés , instants , et de longue « durée. »»
Guillaume d'Arqués, pour l'accomplissement de ses desseins, n'avait pas négligé de s'assurer l'appui du clergé, si influent alors, et qu'on n'avait pas impunément pour ennemi ou pour
' Guillaume de Poitiers, p. 184.
ami. Ayant déjà à sa discrétion le chef de l'église de Roi len , dans la personne de son frère Mauger , il s'applique à capter la bienveillance des trois plus puissantes abbayes de la province, Saint-Ouen de Rouen, Jumiéges et Fécanip. A la première, il octroie le village de Periers sur l'Andélie, et garantit cette donation, en y apposant, de sa main , le signe de la croix, « manibus nos tris « signa snnctœ crucîs hanc kartam Jirmamus : • 1
A la seconde, il donne une certaine portion de la forêt de Brothonne,en accumulant, dans sa charte, les imprécations les plus terribles contre ceux qui oseraient en spolier la sainte maison de Jumiéges. *
Quant à l'abbaye de Fécamp, c'est une espèce
' Nous avons relevé la signature dont nous donnons ici le fac-similé , sur la charte originale qui est conservée dans les Archives du département; la croix seule est de la main de (iuillaumc d'Arqués.
1 Archives du département.
d'amende hpnorable qu'il lui fait, en déclarant que c'est injustement qu'il est possesseur de biens qui lui ont appartenu , et en lui en faisant la restitution entière: « J'ai pris à cœur, « dit-il dans cette dernière charte, d'honorer la « sainte église, de soutenir ses serviteurs , et, si « besoin était, de combattre pour l'amour d'elle
• jusqu'à la mort. » Dans le préambule du même acte , il demande pardon à Dieu des erreurs et des fautes de sa jeunesse: « de ma jeunesse,
• dit-il , semée de pièges et d'embûches par les
• méchants et par mes ennemis. » 1
Ce n'est pas sur ce ton humble et hypocrite que Guillaume d'Arqués parlait au duc Guillaume. Celui-ci l'ayant mandé à sa cour , pour qu'il eût à s'expliquer sur sa conduite, et pour renouveler l'hommage qu'il lui devait comme à son seigneur à raison du comté d'Arqués, il répondit insolemment, si on en croit la Chronique de Normandie, qu'il n'irait point, et que Guillaume eût à lui restituer lui-même le duché de Normandie, qui lui appartenait». Son audace
• Thésaurus no\us , t. I , col. 165-168.
1 Recueil des Historiens de France, t. xi , p. 330.
iU CHATEAi: D'ARQUES.
alla si loin , qu'il défendit au duc d'approcher de son château d'Arqués , et même de mettre le pied dans le Talou ; il lui renouvela plusieurs fois cette insolente injonction l . Précédemment , devant la place deDomfront, où le duc Guillaume tenait enfermé Gui de Bourgogne à la suite de la bataille du Val-des-Dunes, le comte avait donné une preuve non moins équivoque de son mépris et de son mauvais vouloir pour le duc. Au milieu du siège, dans l'instant le plus critique, sans en demander la permission, il s'en était allé, espérant, sans doute , par son exemple , entraîner le reste de l'armée.
Tant d'audace et d'outrages avaient comblé la mesure. Le duc Guillaume avait pénétré les desseins de son ingrat vassal , et mesuré la grandeur du péril à son orgueil et à sa violence toujours croissante; il résolut d'y mettre un terme. Pour couper court, il lit occuper tout-à-coup le château d'Arqués , pensant , avec raison, que le comte , privé de sa forteresse , n'était plus un
• Guillaume de Poitkr* , p. 184.
homme à craindre ; mais il commit une faute en ne poussant pas les choses à l'extrême, et en laissant Guillaume libre et à la tète de son comté. Son indulgente magnanimité pensa lui coûter cher. Maître de la ville d'Arqués et de tout le pays, Guillaume d'Arqucs trouva bientôt le moyen d'enlacer la garnison que le duc Guillaume avait placée dans son château, et qu'il avait aventurée imprudemment au milieu d'une population soumise et dévouée à son ennemi. En effet, « à peu de temps de là, raconte « le chapelain du duc Guillaume, l'infidèle gar- « nison , séduite par l'appât des promesses ,
• harcelée, subjuguée par d'incessantes sollici-
* tations, remit la forteresse aux mains de celui « qui l'avait construite. » 1
• Guillaume de Poitiers , p. 1*4.