VIE DE LOUVOIS A MEUDON
La vie de Louvois se partage entre l'hôtel de la Surintendance à Versailles et le château de Meudon. Pour ce prodigieux travailleur qui écrit ou dicte jusqu’à soixante et onze lettres par jour, Meudon n’est pas un lieu de repos, mais de retraite ; là, durant chaque voyage du roi à Marly, il étudie, loin du bruit de la cour, les rapports qu’il reçoit de l’armée ou bien il annote les devis des bâtiments royaux. D’ordinaire, à Meudon, le ministre s’enferme seul dans son cabinet, n’interrompant son labeur que pour aller boire, de temps en temps, au broc d’eau placé sur la cheminée. Ses intimes peuvent circuler dans la pièce sans même qu'il remarque leur présence. L’anecdote suivante en fait foi : « Courtin étoit ami ntime de M. de Louvois. Ilavoit une petite maison à Meudon, etil étoit sur le pied d’entrer librement dans son cabinet à toutes heures. Un soir qu’il y entra et que M. de Louvois écrivoit seul, et qu’il continuoit d'écrire, Courtin vit cette lettre de cachet ‘exilant la duchesse de Portsmouth) sur son bureau. Quand Louvois eut finit, Courtin lui demanda avec émotion ce que c’étoit que cette lettre de cachet. Louvois lui dit la cause. Courtin s’écria que c'étoit sûrement quelque mauvais office, mais que, quand le rapport seroit vrai, le roi étoit payé pour n’aller pas contre elle au delà d’un avis d’être plus circonspecte, et qu'il le prioit et le chargeoïit de le dire de sa part au roi, avant que de l'envoyer ; et que si le roi ne vouloit pas.
l'en croire sur sa parole, il fit au moins avant de passer outre voir les dépêches de ses négociations d'Angleterre, surtout ce qu’il avoit obtenu d’important par Mme de Portsmouth lors de la guerre de Hollande et pendant toute son ambassade ; et qu'après de tels services rendus par elle, c'étoit se déshonorer que de les oublier. Louvois, qui s’en souvenoit bien, età qui Courtin en rappela plusieurs traits considérables , suspendit l'envoi de la lettre de cachet et rendit compte au roi de l'aventure et de ce que Courtin lui avoit dit ; et sur ce témoignage qui rappela plusieurs faits au roi, il fit jeter au feu la lettre de cachet, et fit dire à la duchesse de Portsmouth d’être plus réservée (1).»
Le ministre craint le déplaisir du roi quand la cour de Meudon s’emplit decarrosses. Pourtant, illui faut donner quelquefois des réceptions officielles.
Le 17 août 1684, Meudon est le théâtre d’une grande fête préparée en l'honneur de Monsieur, frère du roi, etde Madame.
Dangeau note dans son journal que «le samedi 30 (juin 1685), le roi s’alla promener en calèche avec deux ou trois dames seulement à Meudon, qu’il voulait voir en particulier avant la fête qu’il doit y avoir lundi. Sa Majesté trouva la maison magnifique et les jardins charmants, et revint fort contente de sa promenade. » Le surlendemaïin « Il y eut une fête à Meudon, et une quelques jours après, à Sceaux ; le vilain temps gâta un peu celle de Meudon.» Le Mercure Galant (2) donne le détail de cette fête : » Le Lundy 2 de ce mois Sa Majesté fit l’honneur à M. de Louvois d'aller à sa Maison de Meudon avec Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, Monsieur et Madame, accompagnez de la plus grande partie des Princes et des Seigneurs de la Cour. Ce Ministre fut averty si peu de tems auparavant, de la grace que le Roy vouloit luy faire, qu'il n’en eut pas assez pour le recevoir d'une manière qui pust répondre à la grandeur de son zèle. Aussi Sa Majesté y eut-Elle égard ; et c'est ce qui luy fit dire.
qu'Elle ne vouloit qu’une Collation. M. de Louvois avoit fait préparer un grand nombre de Chaises pour se promener dans les Jardins, dont un grand nombre de fort beaux Jets d’eau fait un des principaux ornemens ; mais le temps ne s’estant pas trouvé commode pour laisser joùir du plaisir de la promenade, on alla voir les appartements,où des Concerts admirables divertirent toute la Cour. Onservit,ensuite un Ambigu, mais si à propos qu’on en fut surpris. Ceux qui l’avoient préparé ayant eu beaucoup moins de tems qu'ils n’avoient crû, parce qu’on en avoit peu employé à la promenade, nelaisserent pas de se trouver prests, tant les ordres avoient esté bien donnez, et tant l'exécution en fut juste. On servit en mesme tems cinq tables, la première pour le Roy, la seconde pour les Princes, la troisième pour les Seigneurs, la quatrième pour les Officiers, et la cinquième pour les Pages et plusieurs autres personnes de la suite de la Cour. Tous les Gardes, les Suisses, et généralement tous les Valets furent régalez. Cet Ambigu fut si beau, qu'il auroit esté difficile que l’ont eust pû y rien ajoûter, soit pour leplaisir du goust, soit pour celui la veué. La propreté, la galanterie et l’abondance y avoient part : et il sembloit qu’on eust forcé la Nature à se haster de produire les fruits qu’elle donne en chaque saison, pour satisfaire au désir ardent qu’avoit M. de Louvois de faire connoistre au Roy la joye qu’il ressentoit de l'honneur que luy faisoit ce Monarque. 1] ne faut que faire réflexion sur la manière dont il vient à bout d'exécuter les ordres de Sa Majesté dans les choses les plus difficiles, pour estre persuadé de ce qu'il a fait dans une occasion de cette nature ». Le marquis de Sourches résume ainsi les impressions des courtisans : «Le deuxième de juillet, le Roi, avec toute la cour alla à Meudon, où M. de Louvois lui donna une magnifique collation, pendant laquelletous les violons et hautbois de l'Opéra jouèrent des airs de la composition de Lulli. Ensuite le Roi se promena à pied dans les jardins, qui sont les plus beaux du monde, comme il s’étoit promené P. Biver 9
en carrosse, en arrivant, dans le parc et sur les terrasses, qui sont d’une beauté surprenante et qui ont une veue à laquelle on ne voit rien de comparable dans l'Europe. Mais M. de Louvois eut le chagrin de voir qu’il plut pendant tout le temps quele Roi fut chez lui (3). »
Des récits de fêtes officielles, le plus curieux est celui qui narre la venue à Meudon des ambassadeurs deSiam: « Lorsqu'ils allèrent à Meudon, ils demandèrent si Madame de Louvois y seroit. On connut que c’estoit pour luy faire compliment, parcequ'ils sçavent à quiils en doivent.Onleur répondit qu'elle auroit bien souhaité avoir cet honneur, mais qu’elle ne s’y trouveroit pas, afin qu’ils pûssent avoir pleine liberté dans toute la Maison. On fit aller le Carrosse en arrivant le long de la Terrase, |pour leur donner lieu de remarquer la beauté de la veuë. Ils dirent, que cette Terrasse devoit estre bien haute, puisque la pointe du Clocher du {Village estoit beaucoup au dessous. M' l'Abbé de Louvois, Mr les Chevaliers de Nogent & de Chaumont, Mr le Comte d’Asfeld & plusieurs autres les receurent à la porte du Vestibule. M' le Che- . valier de Nogent leur dit que Mr de Louvois estant avec le Roy à Maintenon, ils estoient venus pour leur faire compliment de sa part, & pour leur témoigner qu'il auroit bien voulu avoir l'honneur de les recevoir luy-mesme. Ils remercièrent M" de Louvois & ces Mr aussi en leur particulier, & passerent ensuite dans le Vestibule, où ils s’attarderent à regarder les Marbres. Ils firent de mesme dans la galerie, dont les Tables, lesbustes, & les Tableaux leur plûrent fort. Ils allèrent se promener jusqu'aux Capucins. Ils revinrent ensuite dans le Salon, où on leur servit un Disné fort magnifique. Après le Repas onles mena dans une chambre, où ils trouverent du Thé, du Caffé, des Pipes, et des Lits de repos. M: l'Abbé de Louvois qui n’est ägé que de dix ans, prit du Thé avec eux, & leur dit tant de choses spirituelles & obligeantes qu'ils en furent charmez.
Ils retournerent voir le Cabinet des Miroirs qu’ils ne se pouvoient lasser d'admirer ; puis en repassantils s’attacherent à regarder le Portrait du Roy, qu'ils avoient long-temps considéré le matin. Ils virent l’après-disnée le reste du Jardin, les Eaux, & le lieu. appelé les Cloistres, parce que les arbres y sontdisposez d'une manière quipeutleur faire donnercenom. Ils se reposerent chez M° Girardo, Capitaine du Chasteau, où ils furent divertis par Mesdemoiselles Girardo, ses Filles, qui dansent & qui jouent fort bien du Clavessin. Ils retournerent à la promenade, où on leur servit une superbe Colation dans un lieu fort agréable; & après qu’ils se furentencore promenez, l'heure les obligea de partir. Ils crurent encore partir trop tost ; car quoy qu'ils eussent passé la journée entière dans cette belle Maison, ils y découvroient toüjours quelques nouvelles beautez. Ils voulurent donner de l'argent à ceux qui avaient pris le soin de leur fairetout voir, mais onle refusa, parce qu’on n'y ena jamais pris de personne » (Mercure Galant. Numéro de septembre 1686). |
Le 25 août 1689, Louvois reçoit de nouveau Monsieur à dîner ; après le repas, il y a grand jeu. Le ministre déteste ce genre de divertissement ; il s’y plie néanmoins, et se désole, en bon courtisan, de se voir favorisé par la chance au détriment de cet hôte si haut placé et souvent si besogneux: « Tout se seroit bien passé, écrit-il à son ami Tilladet, si, en trois reprises, je ne lui avois pas gagné 490. pistoles (4). »
Le lendemain, « le roi alla tirer dans le parc de Meudon. M. de Louvois vint le recevoir à la porte. Le roi n’entra point dans le château, et trouva le parc admirable (5) ».
La mort de Colbert,survenue en 1683,deux ans après l'achat de Meudon par Louvois, a marqué chez celui-ci l'apogée de sa fortune : ministre de la guerre et surintendant des bâti. ments, il a toute influence sur le roi dont il flatte les deux grandes passions, l'amour de bâtir et la guerre : « Lui (Louvois) & Colbert étoient rivaux en tout, et rivaux avec
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une haine ouverte. Tout poussa donc Louvois à abuser du goût du roi pour la guerre. Devenu surintendant des bâtiments, à la mort de Colbert, son humeur, par trop intraitable à force de prospérité, ne put ployer sous le roi même, dont les bâtiments furent une occasion si considérable, qu'après ce qui s’appelleroit des prises entre des particuliers, ses amis et sa famille gagnèrent plutôt de le faire absenter de Marly, sous prétexte de s’aller reposer dans son superbe Meudon, que de le rendre complaisant aux goûts et aux fantaisies de faire et de refaire» (Saint-Simon. 6).
Le même Saint-Simon place vers 1689 le commencement de [a défaveur de Louvois, d'autant plus arrogant qu'il se croit davantage indispensable à Louis XIV. A la date du 14 septembre de cette année 1689, Dangeau écrit : « M: ie Marquis d’'Huxelles est arrivé et est allé à Meudon voir M. de Louvois»; et Saint-Simon ajoute en note : « M. de Louvois fut fort accusé de la reddition de Mayence sur le point de secours, parce qu'il vouloit la guerre,et l’embarquer pour longtemps; aussiyavoit-il mis le marquis d’Huxelles sa créature trèsconfidente, qu’il sut bien tirer d’affaire auprès du roi».
Un an et demi plus tard, le siège de Mons sera fatal à Louvois. L'expédition a été préparée dans le plus grand mystère par Louis XIV et par son ministre,afin de surprendre l'ennemi. Dangeau écrit à ce propos :« M. de Louvois partit d'ici, disant qu'il alloit se promener à Meudon et qu'il reviendrait le soir ; maisil.a couché à Paris, d’où il repartira cette nuit pour aller en Flandre. Il a dit seulement que le roi déclarera demain la place que l’on attaquera enFlandre (7). »
L'influence croissante de Mme de Maintenon s'exerce contre le ministre ; elle souligne ses fautes politiques. elle mine son crédit. Louvois s'en rend compte ; ses soucis l’absorbent, témoin cette curieuse anecdote rapportée par Saint-Simon (8) qui la tenait de l'héroïne du récit, Madeleine deLaval,cousine de Mme de Louvois et mariée au marquis, puis maréchal de
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Rochefort. C'était une amie intime du ministre. « De retour de Mons, l'éloignement du Roi pour lui ne fit qu'’augmenter et à un tel point que ce ministre si présomptueux, et qui au milieu de la plus'grandeguerre se comptoit si indispensablement nécessairecommença à tout appréhender. La Maréchale de Rochefort, qui étoit demeurée son amie intime, étant allée avec Mme de Blansac, sa fille, dîner avec lui à Meudon, qui me l'ont conté toutes deux,il les mena à la promenade. Ils n'étoient qu'eux trois dans une petite calèche légère qu’il menoit. Elles l’entendirent se parler à lui-même, rêvant profondément, et se dire à diverses reprises: ‘‘ Le feroit-il ? Le lui fera-t-on faire ? non; mais cependant... non, il n’oseroit. ” Pendant ce monologue il alloit toujours, et la mère et la fille se taisoient, et se poussoient, quandtout-à-couple maréchale vit les chevaux sur les derniers rebords d’une pièce d’eau, et n'eut que le temps de se jeter en avant sur les mains de Louvois pour arrêter les rênes, criant qu'il les menoit noyer. A ce criet à ce mouvement, Louvois se réveilla comme d’un profond sommeil, recula quelques pas, et tourna, disant qu’en effet il rêvoit et ne pensoit pas à la voiture... » La pièce d’eau à laquelle il est fait allusion doit être celle de Bel Air.
Peut-être Louvois revint-il, une fois encore, à Meudon, car, le 29 juin 1691 : « Monseigneur alla se promener à Meudon avec madame la princesse de Conty; ils firent collation au château, et se promenèrent longtemps dans le parc et dans les jardins (9).»
Quelque temps avant sa mort, Louvois avait eu avec le roi une scène violente : « Il vouloit ajouter (auxreprésailles exercées dans le Palatinat) l'incendie de Trèves, qu'il croyoit necessaire pour ôter une place d'armes aux ennemis ou la nécessité d'occuper sans cesse tout ce pays et une place ouverte à force de troupes mieux employées ailleurs ; il avoit déjà essuyé tant de reproches de tant d’autres saccagements, qu'il n’osa prendre sur lui une destruction si odieuse. Il prit
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donc le parti d’enparler au roi, qui la rejeta jusqu'à deux fois. Voulant tenter un dernier effort il dit au roi en repliant son sac, qu'il avoit pris sur sa conscience la décharge de celle du roi, qui étant l'unique raison de la conservation de Trèves contre de si décisives pour la détruire, il avoit envoyé l'ordre de la brûler. A l'instant, le roi, transporté de colère, se jette sur les pincettes de la cheminée et court sur son ministre, qui fait le plongeon. Au même instant madame de Maintenon se jette entre eux deux et se met à vouloir ôter au roi les pincettes, qui disoit rage à Louvois et qui conclut par lui commander de dépêcher à l'instant un contre-ordre, et ajouta de prendre garde à choisir un bon courrier, parce que s’il n'arrivoit pas à temps, Louvois lui en répondoit de sa tête. Le ministre, éperdu, gagna la porte, et ne put cacher son trouble ni dissimuler à ses plus intimes amis qu'il se croyoit perdu. II ne craignoit pas que le contre-ordre arrivât trop tard; il n’avoit eu garde d’envoyer l’ordre de brûler Trèves qu’il n’eut vu le succès de la ruse » (Saint Simon. 10).
Le ministre ne fut pas mis en complète disgrâce. « À Versailles, le lundi 16 (juillet 1691, 11) le roi travailla l’aprèsdiner avec M. de Louvois, et, sur les quatre heures, il s’aperçut que M. de Louvois se trouvoit mal. Ille renvoya chez lui. En y arrivant, il se sentit plus pressé ; il se fit saigner. Son oppression augmentant toujours, il se voulut faire saigner de Pautre bras ; il envoya chercher son fÎls, etmourut un instant après. Madame de Louvois étoit ailée ce jour-là à Armainvilliers.…. »
& Quoique je n’eusse que quinze ans, écrit Saint-Simon(12), je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette. qualité. J'allai l’attendre, et le suivis toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté accoutumée, mais avec je ne sais quoi de leste et de délivré qui me surprit assez... Je remarquai encore qu'au lieu d'aller voir ses fontaines et de diversifier sa promenade, comme il faisoit toujours, dans ces
jardins, il ne fit qu’aller et venir le long de la balustrade de l’orangerie et d’ou il voyoit en revenant vers le château, le logement de la surintendance où Louvois venoit de mourir.»
La dépouille mortelle du grand ministre passa à Meudon quand elle fut transportée de Versailles à Paris, pour être inhumée aux Invalides. :