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ACQUISITION DE MEUDON PAR LOUIS XIV

Dèsl’été de 1694, le marquis de Coulanges disait de Meudon: « En vérité, c’est un lieu enchanté, et je ne comprendrai jamais que le Roi ne veuille point jouir d’un tel enchantement, car cette maison, avec toute sa vaste ‘étendue, lui convient beaucoup mieux qu'à Mme de Louvois (1). »

En effet, dans la succession du ministre, c’est à la marquise de Louvois qu'était échue en partage la terre de Meudon. Les champs et les bois se trouvaient d’un bon rapport, mais l'entretien des jardins et des canalisations était une lourde charge. Le château, avec toutes ses dépendances, offices, écuries, chenil, convenait au faste de Louvois ; au contraire, de caractère effacé et de goûts plutôt modestes, adon-

née aux bonnes œuvres et préférant au monde un petit cercle de personnes choisies, sa veuve s’y sentait à la fois isolée et tristement dépaysée.

Un portrait d'elle, exécuté par Simon Dequoy et conservé au musée de Versailles (N° 4261), la représente sur le petit pont qui reliait le château à la terrasse haute: la grotte de Meudon forme le fond de ce tableau, où toute beauté, toute grâce paraît refusée à la vieille marquise. La toile porte la mention suivante : « Anne de Souvré, M. de Louuois, 1695. »

Fort peu de temps après, s'ouvraient les pourparlers touchant la vente du domaine.

Dangeau écrit dans son journal à la date du mercredi, 1er juin 1695 : « Le matin, le roi proposa à M. de Barbezieux l'échange de Choisy avec Meudon ; il lui demanda pour combien madame de Louvois avoit pris Meudon dans son partage; M. de Barbezieux lui dit qu’ellel’avoit pris pour 500.000 francs ; sur cela, le roi lui dit qu’il luien donneroit 400.000 deretour et Choisy,qu'’ilcomptoit pour 100.000 francs, si cela accomodoit madame de Louvois ; qu’il le chargeoïit de l’aller savoir d'elle, mais qu’il ne lui demandoït aucune complaisance ; qu’il vouloit qu’elle traitât avec lui comme avec un particulier et ne songeât qu’à ses intérêts. M. de Barbezieux alla à Paris trouver madame sa mère, qui est contente de l'offre du roi et à qui l'échange convient fort. On signera le contrat au premier jour ; on n’a commencé à parler d'affaire que le matin, et elle fut finie le soir. »

« Mme de Louvois, raconte Saint-Simon (2), pour qui Meudon étoit trop grand et trop difficile à remplir, fut ravie de recevoir 900.000 livres avec une maison plus à sa portée et d’ailleurs fort agréable. » Le chiffre donné par Saint-Simon est une erreur contredite par les autres récits contemporains. Par contre, la satisfaction de la marquise de Louvois est évidente : «Mme de Louvois n’avoit pas attendu l'approbation

du monde pour désirer Choisy, c’étoit la seule maison qu'elle

eût souhaitée, reprend Coulanges le 24 juin (3); le Roi et elle ont fait un très bon marché; il en paroissent fort contents aussi; cela'se passe de part et de l’autre avec des honnêtetés que l’on voit quelquefois entre ‘des particuliers mais que l’on éprouve rarement avec son maître. » Mme de Louvois s'était réservé, dans la vente du domaine, la Grange- Dame-Rose et Villacoublay acquis par son mari antérieurement à l’achat de Meudon, terres assez considérables et restées hors du‘parc'(4).

En achetant Meudon pour l'offrir à son fils, Louis XIV corrigeait le testament de sa cousine. Mlle de Montpensier était morte en 1693, laissant au dauphin son joli château de Choisy: Monseigneur avait été « ravi d’avoir un chez soi, et on accusa Mademoiselle de lui en avoir donné un pour faire une niche au roi, qui n’aimoit pas ces séparations et qui ne!s’y accoutuma jamais » (Dangeau, 5).

Saint-Simon accentue la note : « Le Roi, écrit-il (6), accourtumé à dominer dans sa famille, autant pour le moins que sur ses courtisans et sur son peuple, et qui la vouloit toujours rassemblée sous ses yeux n’avoit pas vu avec plaisir le don de Choisy à Monseigneur et les voyages fréquents qu'il y faisoit avec le petit nombre de ceux qu'il nommoit à chacun pour l’y suivre. Cela faisoit une séparation à la cour qui à l’âge de son fils ne se pouvoit éviter, dèsque le présent de cette maison l’avoit fait naître, mais il vouloit au moins le rapprocher de lui », d’où le choix de Meudon si proche de Versailles et de Marly, domaine « bien plus vaste et extrêrnement superbe par les millions que M. de Louvois y avoit enfouis », comme le remarque le mémorialiste.

Ni Dangeau, dans son journald’une circonspection extrême, ni Saint-Simon dans ses mémoires, où perce à chaque page son inimitié pour le dauphin, ne nous disent si ce dernier fut satisfait de l'échange : c'est peu probable. Conduit à diverses reprises par les hasards de la chasse aux abords de son

ancienne résidence, le {prince n’a jamais manqué de la visiter. Ainsi, pendant un séjour qu'il fit à Meudon, le 1°" mai 1696, « Monseigneur courut un loup qui le mena à Choisy ; il fut bien aise de revoir sa maison-et ses anciens jardins, qu'il trouva fort bien entretenus » (Dangeau). Une autre fois, tandis qu'il étoit à Versailles, le 14 septembre de la même année, « Monseigneur a couru le loup avec Madame trois lieues pardelà Sénart. En revenant ils ont voulu voir la maison de Choisy ; le concierge n'y étoit pas, mais Monseigneur avoit encore le passe-partout et vit tous les appartemens. Il est allé coucher à Meudon, où il demeurera deux jours » (1b4).

Avec sa soumission habituelle aux volontés de son père, le dauphin ne fit aucune difficulté à conclure cet échange. Meudon était au surplus un cadeau vraiment royal. « Monseigneur n’en voltigea que de plus en plus de Versailles à Meudon, où à l’imitation du roi,il fit beaucoup de choses dansla maison et dans les jardins, et combla les merveilles que les cardinaux de Meudon et de Lorraine et MM. Servien et de Louvois y avoient successivement ajoutées » (Saint-Simon, 7).

Dangeau nous précise les allées et venues du roi et de son fils lors de l'achat de Meudon et de l'installation du dauphin en sa nouvelle maison :

« Vendredi 3 (juin 1695), à Versailles. Le roi et Monseigneur allèrent l’après-dînée à Meudon, où ils se promenèrent longtemps à pied et en calèche, et dans les jardins hauts et dans les jardins bas; il sont très-contents et l’ont encore trouvé plus beau qu'ils ne pensaient. Dès que le contrat sera signé, on fera travailler à une salle des gardes et à une chapelle. » Nous savons par Saint-Simon que, durant cette promenade, « Le Roi déclara qu'il avoit mis Meudon sur l’état des maisons royales et que le surintendant des bâtiments en auroit soin ».

« Samedi 4, à Versailles. — Monseigneur alla de bonne heure à Meudon; Madame la princesse de Conty l'y vint trouver sur les trois heures, et y mena dans son carrosse

ARAILOIE

M. le prince de Conty et M. le Comte de Toulouse. Monsieur y vint aussi de Saint-Cloud. Monseigneur s’en retourna le soir avec Madame la princesse de Conty,et repassèrent par Chaville; le roi y avoit repassé hier aussi et l’on ne doute pas que cette maison là ne soit bientôt à Monseigneur aussi bien que Meudon. »

«Dimanche 5, à Versailles. — Avant-hier, quand le roi fut à Meudon, M. le Nôtre lui faisoit remarquer les beautés de la maison et des jardins, et en le quittant il lui dit : Il y a longtemps, Sire, que je vous souhaite Meudon ; je suis ravi que vous layez; mais je serois fâché que vous l’eussiez eu plus tôt, car il ne l’auroient pas fait si beau. »

Le mardi, nouveau voyage du dauphin à Meudon; ce prince y entraîne encore son père le vendredi.

« Mardi 14 (juin), à Trianon. — ... Monseigneur alla dîner à Meudon qu’il commence à faire meubler ; il en signa le contrat le matin avant que de partir de Trianon. »

« Mardi 2r, à Trianon. — Monseigneur alla dîner à Meudon, d'où il ne revint qu’à neuf heures du soir; il a réglé tous les logements pour la maison royale. Madame de Louvois fait emporter les statues qui étoient dans les jardins et dans la maison qui n’étoient pas comprises dans le marché ». Ces statues de jardin ne devaient pas être du goût du roi:ilne désira pas les retenir. Mais les vases décoratifs, les bustes des façades et ceux de la galerie, les termes du Salon des Maures quoique d’un style très critiquable demeurèrent à Meudon. Les comptes des bâtiments nous donneront là-dessus de précieux détails (8) :

« 26 juillet : de luy (M: Pierre Gruyn, garde du trésor royal) 59.114 # pour délivrer à Mme de Louuois, pour, auec 20.901 # à quoy se montent les orangers, les glaces et une chaloupe qui ontresté à Choisy, faire la somme de 80.015 # pour le payement des tableaux, vases, bustes, glaces, orangers et autres

choses qui luy apartenoient à Meudon et que S. M. a acheptez pour son service... » |

Le catalogue des bustes et des vases, celui des glaces abandonnés par la marquise sont malheureusement perdus; nous sommes mieux renseignés sur d’autres points.

L’ «Inventaires des peintures laissées à Meudon par la Marquise de Louuois » nous est parvenu (9) : c'est ce document qui nous a renseignés sur la décoration intérieure de Meudon au temps du grand ministre: seules sont restées,après la vente, les peintures fixées dans les boiseries — dessus de portes, trumeaux,panneaux de décoration — faisant partie del’immeuble.

Nous possédons aussi l'inventaire (10) dressé le 20 juin, des arbustes de l’orangerie classés sous la rubrique de « grands Orangers de tiges, Orangers de tiges, Orangers en buissons, Orangers chinois, Limes douces, Citronniers, Grenadiers à fleure Double, Lauriers roses, Boulles de Mirrthe, Boulles de Lauriers tains et Jassemains d'Espagne ». Ces arbustes estimés 49.467 2 n’appartient pas tous en propre à Mme de Louvois; un certain nombre d’entre eux sont la propriété de ses fils et gendres. La part de la marquise est évaluée à 23.901 « Ces 49.467 jointes aux 9.170 # auxquelles sont estimées les peintures laissent encore une somme 31.368 # pour les vases,

bustes et glaces : ces dernières, il est vrai, sont à cette date

des objets de grand luxe et Meudon en renferme beaucoup, ne serait-ce qu'en ce fameux Cabinet de Glace tant admiré par les ambassadeurs siamois.

Le roi, qui marque si peu de bienveillance à Barbezieux, fils préféré du ministre (11), est plein d’attentions au contraire à l'égard de Mme de Louvois. Il lui fait payer (12) douze mille livres de plus qu'il n’a été stipulé « pour son remboursement de pareille somme à laquelle se montera la dépense du réta-

blissement du comble de l’orangerie de Choisy, lequel a esté brûlé en 1693 ».

Le mois de juillet marque l'installation du dauphin à Meu-

don : le& Samedi 2. — Monseigneur est parti de Marly après diner; ila passé par Versailles pour voir Madame la Duchesse, et est allé coucher à Meudon pour la première fois, » Dangeau note encore à la fin du mois :

« Mardi 26. — Le roi après la harangue (de Mr de Noyon, après l'assemblée du clergé), alla à Meudon. Le roi et la reine d'Angleterre ÿ arrivèrent une heure après lui; ils’y promenèrent fort ; il y eut grande collation. Lè roi et la reine d’Angleterre allèrent à Saint-Germain; le roi revint ici (à Trianon) dans sa petite calèche, et Monseigneur ramena les dames qu'il avoit menées à Meudon. »

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