‹ Histoire du Château de MeudonChapitre 30 sur 187 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

MoDIFICATIONS APPORTÉES A L'INTÉRIEUR DU CHATEAU DE MEUDON. LE GRAND APPARTEMENT DU DAUPHIN (1698-1700). SON ORI- GINALITÉ.

Dès 1695, nous avons vu le dauphin procéder à l’aménagement de son château de Meudon :les gros travaux commencent cette année-là ; le « cabinet à la capucine est même inauguré le 7 décembre(1). Hubert Misson taille deux belles cheminées demarbre (2), l’une pour la chambre, l’autre pour la salle à manger du grand appartement du prince, mais c'est seulement en 1698 et 1699 que Meudon reçoit sa nouvelle décoration intérieure. |

Dans son Appartement Frais, Monseigneur fait uniquement travailler au cabinet d'angle. Rivet (3) sculpte les lambris de cette pièce. La corniche en bois est l’œuvre commune de Goupil, de Taupin, de Bellan et de Dugoulon (4).

Les travaux les plus importants se font dans le Grand Appartement de Monseigneur. Situé au premier étage, cet appartement comprend trois piècesenenfilade : lachambre du prince, contiguë au grand cabinet d'angle (souvent appelé le Billard) ,le salon ou salle à manger et l’antichambre. Cette antichambre est voisine de l'escalier de l’aile orientale, dit Escalier de Monseigneur.

La chambre du dauphin dépasse toutes les autres pièces

par sa somptuosité. Les marbres sont sculptés par Hubert Misson (5) ; les panneaux de la boiserie, décorés de reliefs par Louis Nivet (6) ; ceux des chambranles et des trumeaux, ouvragés par Goupil (7); la corniche de plâtre est modelée par Hardy (8). Mais le principal ornement de cette pièce sera son extraordinaire cheminée, qui remplace la cheminée due au ciseau d’Hubert Misson. Nous voyons dans le « Memoire de ce que Monseigneur a Reïiglé a Meudon le 17e Janvier 1699 » (9) le dauphin recommander de « ne point demolir La cheminee de la chambre a coucher Jusqu'à ce que La belle cheminee soit preste aposer — de demolir seulement La bordure de scu'pture en Plaque dorée afin de faire passer La Tapisserie de haute lisse qui y sera mise par-dessus Laplace de Lad. bordure. »

Lespingola doit fournir le modèle de la nouvelle cheminée (10), Hardy agrandir ce modèle, et, avec Carlier,exécuter en cire plusieurs des ornements prévus (11).La sculpture sur marbre est attribuée à Deschamps et à Dezaigre (12); le marbre — un vert Campan — n'aura d’ailleurs qu’une importance secondaire dans cet ensemble où dominera le bronze. L’exécution de ces bronzesest confiéeaux meilleurs ornemanistes français : Santray fera les deux bordures de tablettes, les tailloirs, les consoles et les têtes (13) ; Desjardins, des « mosaïques de bronze », ou ornements cloisonnés, les trophées et les deux enfants de bronze (14); Boule, quatre bases, deux chapiteaux, deux pilastres et quatre bras de lumière (15); Langlois, les mosaïques de bronze des pilastres et du panneau supérieur (14) ; Le Blond, les deux consoles et les ornements des oreilles du haut de la cheminée (14); Le Pileur, les ornements placés au-dessus du cintre de la cheminée (16). Nècre sera chargé de la dorure des bronzes (17).

Cette cheminée monumentale, véritable édifice de bronze, qui reposera surles chambranles de marbre, ets’élèvera jusqu’au plafond de la haute salle, ne sera pas encore achevée en

1699 et coûtera huit mille sept cent soixante-quatorze livres.

Il ne subsiste à l’heure actuelle aucune œuvre de ce genre. Les cheminées commandées à la même époque par Louis XIV sont très simples et tout en marbre. La cheminée de Meudon dut être l'expression du goût personnel de Monseigneur. Un fait semble bien le démontrer: dans le fond du tableau peint par un inconnu * et représentant Monseigneur dans son cabinet de Versailles apparaît une autre cheminée monumentale, exécutée par Boule sur les dessins de Bérain. Deux captifs de bronze doré, les mains liées et portant sur leur tête des bras de lumière, sont assis sur les pilastres de marbre. Plus haut, de gaînes ornées de mufles de lions surgissent des renommées,brandissant des couronnes,une palme et une trompette. Une profusion d’ornements divers, agrafes, culs-de-lampes, triglyphes, festons, acanthes, casques empanachés, ajoutent à la richesse de cet ensemble sans lui enlever néanmoins sa grâce et sa légèreté. La cheminée de Meudon était encore plus importante.

Sous le pinceau d’Audran (18), le plafond de la chambre du dauphin se couvre de grotesques légers. Le prince s’en montre satisfait, puisque nous le voyons étendre sa commande d’accord, sans doute, avec Louis XIV. «S. M., écrit Dangeau, est fort contente de tout ce qu’on a fait ici, et a trouvé l’ameublement de l’appartement de Monseigneur magnifique et agréable au dernier point ». Venu à Meudon le 22 avril 1690, le roi en est reparti le 24 ; le surlendemain, 25 avril, Mansart reçoit de Monseigneur l’ordre de faire effacer les peintures du plafond de son cabinet d’angle, de « l’imprimer de trois couches de blanc, et y peindre un plat-fond de Grotesques comme celuy de la chambre » (19).

Une autre pièce, somptueuse elle aussi, à laquelle Rivet (3), Carlier et Lespingola (20) ont travaillé — le premier exécutant

* Musée de Versailles, peinture exposée dans l'appartement de Mr: de Maintenon.

les boiseries, les autres « réparant sur blanc », en vue de l’application de feuilles d’or, les sculptures des panneaux et de la corniche — reçoit une décoration du même genre : c’est le salon ou salle à manger du prince.

Tous les guides du xvine siècle parlent de ces peintures de grotesques ; nous n'avons pour les connaître que deux petites esquisses conservées à la Bibliothèque Nationale (21). Dans ces compositions charmantes et légères (fig. 21 et 22) — bien caractéristiques de la manière d’Audran — tout le style dit Régence est déjà en germe. Ici, une Diane émerge des nuages, là se dresse un portique aérien ; combinez ces deux motifs et vous aurez la Portière de Diane, carton de tapisserie fourni aux Gobelins par Audran. Ailleurs, un perroquet effarouché s'enfuit, un singe malicieux arrache une plume de paon : la même fantaisie régnera dans la composition des plafonds de Chantilly et des boiseries de l'hôtel Rohan.

Dégagé au point de vue artistique des tendances au grand style, le dauphin se plaît aux innovations : ces peintures grotesques de Meudon en sont la preuve. À chaque mascarade, il revêt avec succès des déguisementsinventés par Bérain ; fanatique de l’opéra, il retrouve dans la mise en scène l'inspiration de Béraïin ; vrai mécène à l'égard de l'ébéniste André Boule, il goûte ses interprétations en cuivre et en écaille de l’œuvre de Bérain : et Bérain est pour une large part le créateur du style plein d'esprit qui marquera le début du xvnie siècle.

Les plafonds de l'appartement du dauphin sont achevés au début de l’été 1699. Le 3 juillet, Louis XIV est invité par son fils, désireux de lui montrer ces peintures : « Ce jour-là, note Dangeau, le Roi alla dîner à Meudon, et ensuite il visita toutes les beautés que Monseigneur y avoit fait faire depuis peu ».

Les 2 et 19 janvier, le 3 février 1700, Monseigneur a convoqué Mansart pour discuter avec lui la décoration de sa nouvelle antichambre (22). Cette pièce — la dernière du grand

appartement — est dorée de la plinthe à la corniche (23) et terminée en forme de counole (19). Dezaigre a exécuté les travaux de marbrerie de la salle (24) ; Tarlay sculpteles deux cheminées de brèche violette (25); Desjardins et Lespingola (26), l'un créant sans doute les modèles, l'autre reprenant les bronzes, ont collaboré à l'exécution des bronzes descheminées ; enfin, André Boule a fixé au-dessus de ces cheminées des « doubles bras de lumière » (27).

L'emploi alterné de Vert Campan et de la Brèche Violette pour la décoration du grand appartement de Monseigneur marque encorè une tendance nouvelle. Si Louis XIV eût été consulté, il est probable qu'il eût conseillé à son fils le Rance, le Rouge Royal et le marbre de Languedoc, orgueil de Versailles et de Trianon. Les préférences du dauphin vont aux marbres qu'aimera le xvin* siècle.

Un autre luxe très rare * fait son apparition à Meudon en 1700. Monseigneur veut que dans son grand appartement et dans son cabinet des entresols, les contre-cœurs de fonte soient remplacés par des plaques de cheminées en bronze. Ces œuvres d'art, payées fort cher, et jusqu’à onze cents livres l’une, sont commandées aux meilleurs sculpteurs et fondeurs du roi, Martin Desjardins, Pierre Varin, Langlois et Le Pileur (28). Certaines de ces plaques ont dû représenter les armes du dauphin puisque, trois ans plus tard, Desjardins était chargé d'ajouter le collier du Saint-Esprit à deux d’entre elles, dans l’appartement du prince (29).

Ce serait une erreur de croire que le dauphin se soit seulement intéressé à la décoration de ses appartements personnels. Parallèlement se poursuivent, dans le château, des tra- . vaux de toutes sortes. Nivet, Nail, Jolivet, Dugoulon et Goupil (30) sculptent pour les logements du roi, de Mme de

* Hors Meudon, un seul exemple de contre-cœur en bronze nous est connu.

L'« Etat des métaux de Marly » de l'an HI porte, parmi les objets à détruire, « une grande plaque de cheminée en cuivre pezant quatre cents vingt deux livres », Arch. Nat, F8, 720,

Page 1