ACQUISITION DE MEUDON PAR LE CARDINAL DE LORRAINE
L'acquéreur de Meudon n'était autre que le cardinal de | orraine.
Le 19 décembre 1552, la duchesse d'Etampes, « femme séparée quant aux biens de M. Jean de Bretagne, duc d'Etampes », cédait au cardinal de Lorraine la seigneurie de Meudon, après une dernière et solennelle renonciation du cardinal de Meudon, Antoine Sanguin, à tous ses droits sur le domaine. En échange, le 21 décembre de la ‘même année, le cardinal de Lorraine constituait à la duchesse une rente viagère de trois mille livres et lui donnait trente-six mille livres comptant. Le duc d’Étampes abandonnait également au cardinal cette baronnie de Chevreuse qui, pour lui, avait été érigée en duché.
Le 8 janvier suivant, M° Augustin de Thou, avocat au parlement de Paris, prenait possession des terres et château de Meudon au nom de leur acquéreur ; et le cardinal, qui aurait dû prêter foi et hommage au duc de Montmorency, en tant que seigneur de Marly-le-Chastel, était dispensé par le connétable d'accomplir cette cérémonie.
Il est possible que le cardinal ait connu de longue date le château de Meudon; car, lors de la paix signée entre François I" et Charles-Quint, il avait été remis comme otage à Antoine Sanguin, gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France. Quoiqu'il en soit, le vrai motif de la double acquisition de
Meudon et de Chevreuse était sans doute la proximité de cette cour des Valois, où le cardinal était destiné à jouer un rôle prépondérant.
Il ne sera pas inutile de rappeler ici les principaux épisodes de la vie mouvementée du prélat qui dota Meudon d’embellissements restés fameux. |
Charles de Lorraine, dit le cardinal de Lorraine, était né le 17 février 1524 de Charles de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, pair de France, grand veneur du roi, frère cadet de René IT duc de Lorraine,et d’Antoinette de Bourbon.«Mon dict seigneur de Guize, écrit Brantôme au sujet du duc François, eut cinq frères qui furent six en tout ; et furent si bien despartis qu'il y en eut trois du monde et trois de l’églize ;
‘les trois du monde furent MM. de Guyze, d’Aumalle et d’AI-
bœuf; les trois d’églize MM. les cardinaux de Lorraine, de Guyze et Grand’Prieur du bon et sainct ordre de Hierusalem » (1).
Une de leurs sœurs, Marie de Lorraine, était femme de Jacques Stuart, roi d'Écosse, beau-frère de François ler par un premier mariage ; leur fille, Marie Stuart, devait épouser le dauphin et devenir reine de France.
Dès ses jeunes années, passées au Collège de Navarre, Charles de Lorraine s’attira l'admiration de ses contemporains par son intelligence et par ses austérités, négligeant les divertissements et suivant pieds nus les processions.
Archevêque de Reims à quinze ans, il devait occuper trente-cinq ans la chaire de saint Remi, et sacrer successivement Henri Il, François Il et Charles IX. A vingt-trois ans, il recevait le chapeau de cardinal, et Henri II lenvoyait en mission auprès de Paul II pour engager ce pontife à devenir l’allié de la France contre Charles-Quint. C’est durant ce séjour à Rome que le cardinal se lia avec saintIgnace de Loyola et lui promit d’implanter en France la naissante Société de Jésus.
Déjà pair ecclésiastique, le cardinal devint duc de Chevreuse, après l'acquisition de cette terre, par « confirmation royale des lettres d’érection de la Baronnie de Chevreuse, par luy acquise, en Duché, avec pouvoir d'en demander la publication au Parlement en son nom quoiqu'accordées en faveur de M. le duc d'Etampes » {avril 1555, 2).
Le roi ne pouvait refuser cette faveur à ce prince lorrain, le propre oncle de Marie Stuart, fiancée du dauphin!
Dans ie courant de la seule année 1558, François, duc de Guise, l’héroïque défenseur de Metz, reprenait aux anglais Calais, qu’ils possédaient depuis deux siècles ; devenu ministre, le cardinal de Lorraine, soutien du parti catholique à la cour, faisait disgracier le calviniste Dandelot, frère de l’amiral de Coligny, pour donner son Commandement Général de l’Infanterie à Montluc; et Marie Stuart recevait une délégation de trois députés aux Etats d’Ecosse, ayant mission de. lui apporter la couronne royale, afin qu’elle pût en disposer comme elle disposait de son cœur et de sa main : le 24 avril, elle épousait le dauphin.
Si grande était déjà la puissance des Guise qu'elle les rendait redoutables au roi même. Plutôt que de les mettre une fois encore en évidence, Henri Il aimait mieux nommer plénipotentiaire le connétable de Montmorency, alors prisonnier du roi d’Espagne, pour négocier en son nom la paix de Cateau-Cambrésis. |
Peu après, Henri II mouraïit, et le cardinal de Lorraine, également abbé de Saint-Denis, célébrait ses funérailles avant de sacrer François Il à Reims. À
Nommé légat « a latere » par Paul IV en France, le cardinal participa aux négociations de Cambrai, où se forma une ligue entre le pape, le roi de France et le roi d’Espagne contre le Saint-Empire ; Charles de Lorraine fut lui-même désigné comme otage.
Lors de la conjuration d'Amboise, Meudon entendit les con-
fidences d’un familier du cardinal, le sieur de Margagne, maître des requêtes, qui tenait lui-même ses renseignements d’un des conjurés, Pierre des Avenelles : le prélat dépêcha en poste le sieur de Margagne, prévenir son frère.
Le roi, parti le 3 février de Blois pour Amboise, cheminait à travers les forêts du Blésois, quand Ia nouvelle de la conjuration parvint au duc de Guise ; celui-ci, jugeant les circonstances trop favorables à l'enlèvement du roi qu’avaient projeté les calvinistes, pressa la marche de la cour, et, le 22, FrançoisIl fit son entrée à Amboise. La conjuration échoua, mais le jeune roi mourut l’année suivante ; Marie Stuart retourna en Ecosse, et Catherine de Médicis, régente, prit le pouvoir. :
Conseillée par le chancelier de l'Hôpital, elle essaya d’amener une réconciliation reïgieuse et organisa à cet effet le Colloque de Poissy. « Le neufiesme de septembre (1561), écrit Agrippa d’Aubigné dans son ÆHisioire Universelle (3), commença l'assemblée de Poissi, au refectouer, où se présentèrent 50 ecclesiastiques et quelques docteurs laïcs chargés de deputation par les chapitres. Le Roï, la Royne et les Princes du sang y prindrent séance comme aux Estats. Les six cardinaux, archevesques et evesques prindrent leur place aussi ». Théodore de Bèze était à la tête des douze docteurs calvinistes, et le cardinal de Lorraine présidait les douze docteurs catholiques — appartenant presque tous à la faculté de théologie de Paris — moins pour entrer en controverse avec les protestants que pour recueillir les difficultés de part et d'autre, pour les mettre en lumière et essayer de concilier les esprits. L’éloquence pathétique du cardinal se fit remarquer au cours du congrès : mais l’assemblée ne porta aucun décret sur les points contestés et renvoya toute l’affaire au Concile de Trente. Les docteurs se séparèrent, assez peu satisfaits les uns des autres.
Le cardinal assista encore aux Etats qui se tinrent à Orléans, en décembre 1561 ; au début de l’année suivante,
P. Biver 2
voyant la cour pencher vers le parti de la Réforme, il abandonna ses résidences de Paris et de Meudon pour Reims.
De là, le cardinal se rendit au concile de Trente où il parut avec éclat (1562). 1l en revint en 1565. « Lecardinal de Lorraine, revenant du concile, accompagné du duc d’Aumale et des principaux serviteurs de la maison de Lorraine, marchant avec toutes sortes d'armes (on était en pleine guerre civile) selon une permission pour cela, avoit passé à Soissons, pour voir le prince de Condé... puis après, pour faire une entrée honorable à Paris avoit pris sa couchée à Sainct Denys. Là, il fut adverti que le duc de Montmorency, gouverneur du pays, lui défendoit l'entrée de Parisavecarmes s’il ne faisoit paroïstre sa commission.
Le cardinal, jugeant cela indigne de sa grandeur, ne laissa pas de s’acheminer et se hasta si bien qu'il eut passé la porte de Sainct Denys avant que le gouverneur y eust mis ordre, bien qu’il eust receu dans le chemin une défense par le prévost . de la connestablerie, accompagné d’archers portant casaque, chose qui lui avoit été dure. Au cimetière Sainct Innocent, se trouve en son chemin le prince Porcian qui menoist la teste du gouverneur. Ceux du duc d’Aumale voulurent passer malgré eux. Les voilà chargez, et les plus avancez par terre; le cardinal et son petit nepveu quittent les chevaux et se jettent dans les maisons. Sur le soir, le cardinal et le duc d’Aumale gaignèrent l'hostel de Cluny... » (4)
Aussitôt, Montmorency fit entrer dans Paris Coligny avec grand renfort de huguenots en armes et il écrivit à Jeanne d’Albret (10 janvier 1565) : « Il (le cardinal de Lorraine) partit mercredy matin à deux heures avant le jour avecdes lanternes et se retira à Meudon, où et partout ailleurs où il sera en mon gouvernement, il ne lui sera souffert faire chose qui ne se doive pour faire obéir le Roy et révérer ses ministres, chacun selon son regard {5}. »
En 1567, après une tentative d'enlèvement de Charles IX à
Monceaux, la guerre civile se ralluma. Les protestants firent appel à l'étranger, et, en 1568, le roi envoya le cardinal de Lorraine en ambassade auprès de Philippell. « Le cardinal de Lorraine, écrit l'ambassadeur de Venise (6), est en faveur à présent, mais c’est par accident ou nécessité, car tant que la reine n’a pas eu besoin de lui, elle n’a pas été fâchée qu'il restât longtemps éloigné de la cour. Mais ayant été surprise par cette guerre, et voyant qu'il devenait difficile de distinguer les amis des ennemis véritables, la reine pensa que personne ne pouvait mieux la servir, ni avec plus de dévouement que les Guise, parce que leurs intérêts, après ceux du roi, y étaient le plus compromis. Sa Majesté comprit également que nul autre ne pourrait aussi bien que ledit cardinal trouver l’argent nécessaire, car nul n'avait plus de crédit à Paris. C’est pourquoi le fardeau des affaires fut mis sur les épaules du cardinal. Son autorité est pourtant contestée et haïe ; on lui tend des embüûches ; on le trouve trop hautain, trop occupé de ses propres intérêts. Les Montmorency, entre autres, professent pour lui une inimitié mortelle. »
Cette même année 1569, le cardinal prêcha le carème à la cour, où ses sermons eurent un grand retentissement.
A cette époque troublée, la vie du cardinal est en danger continuel, témoin un épisode de lattaque de Saint-Germain par les huguenots. Charies IX, moribond, avait été placé dans sa litière et se préparait à regagner péniblement sa capitale ; d’Aubigné, un des assalllants, écrit : « Nous trouvasmes a moitié chemin de Saint-Germain, les Cardinaux de Bourbon, de Lorraine et de Guise, Birague, desja chancelier, Morvilliers et Bellièvre, tous montez sur coursiers d'Italie ou grands chevaux d’Espagne, empoignant des deux mains l'arçon et en aussi grande peur de leurs chevaux que des ennemis. Ils n’avoyent avec eux, de tout leur train que deux hommes. Il eschappa à quelcun de dire: Voila pour cinq cens mille écus de marchandises ”.Et, si le maistre de ceux qui estoyent
là eust esté désengagé, la besongne estoit faicte (7). »
Plus loin, le même auteur narre en ces termes la fin du cardinal : «le roi estant en Avignon le vingt troisieme jour de décembre (1574), y mourut Charles, cardinal de Lorraine, esprit sans bornes et très riche, craintif de sa vie, prodigue de celle d'autrui, pour le seul but qu’il a eu en son vivant: ascavoir, d’eslever sa race à une demesuree grandeur. Sa mort fut signalee par deux prodiges : le premier, la plus signalee tempete qui ait esté de memoire d'homme, car les vents furent remplis d'une fulguration si puissante qu'en plusieurs endroits, et notamment au logis où il mourut, quelque chose de plus violent que le vent arracha et emporta en l'air grilles et fenestres.… Le second prodige est que la roine s’estoit mise au lict de meilleure heure que de coustume, ayant à son coucher entr’autres personnes de marque, le roi de Navarre, l’archevesque de Lyon, les dames de Rets, de Lignerolles et de Sanves, deux desquelles ont confirmé ce discours. Comme elle estoit pressée de donner le bonsoir, elle se jetta d'un tressaut sur son chevet, mit les mains devant son visage, et, avec un cri violent, appela à son secours ceuxquilassistoyent, leur voulant monstrer au pied du lict le cardinal, qui lui tendoit la main, elle s’escriant plusieurs fois : ‘ Monsieur le Cardinal, je n'ai que faire de vous. ” Le roi de Navarre envoya au mesme temps un de ses gentilshommes au logis du cardinal, qui rapporta comment il avoit expiré au mesme point » (8).
Le cardinal de Lorraine était mort à quarante-neuf ans: son cœur fut apporté au couvent de Saint-Pierre de Reims, dont sa sœur Renée était abbesse, et son corps déposé dans le tombeau de marbre noir que, de son vivant, ce prélat s'était fait ériger dans sa cathédrale.
Joachim du Bellay composa l'épitaphe du cardinal:
Quod cunctis natura dedit, quod Numina et astra,
Quod fortuna potens, Carole solus habes.
Ingenium, formam, eloquium, floremque inuentcæ.
Virtutem, atque animo prœmiadigna tuo (9).
Cet «esprit sans bornes et très riche » selon l'expression d’Agrippa d’Aubigné, qui cependant n’est pas suspect de partialité envers le cardinal, fut très admiré de ses contemporains : « M. le Cardinal de Lorraine fut tenu despuis la création des cardinaux l’un des premiers qui aytesté... cestui cy fut fort uniuersel, et pour tout il avoit un esprit fort subtil, bon jugement et bonne retentive. Il estoit de très-bonne grâce et belle façon, et d’un très-bel entregent, parlant très-bien et très-éloquamment de toutes choses, aussi bien des mondaines que des divines, très-bien entendant les affaires d’estat de la France, voire d’autres pays estranges... C'’estoit une des grandes despances qu'il faisoit qu’à sçavoir des nouvelles de toutes parts de la chrestienté, voire d’ailleurs, et y avoit des gens pensionnaires et gagez qui l'en advertissoient de toutes parts. il entendoit aussi très-bien les finances, et les sçavoit toutes sur le doigt et où il en falloit prendre, et excogiter les moyens pour les affaires du roy et pour soy aussi. Il estoit fort religieux, et pour ce fort hay des huguenots » {10).
Ce prélat zélé et austère, ce voyageur infatigable, cet homme d’étatétait aussi un mécène: adversaire déclaré du chancelier de L’Hôpital sur le terrain de la politique, le cardinal échangeait avec lui d’élégantes épîtres en vers latins ; les portes de Meudon s’ouvraient toutes grandes devant la Pléiade, et Ronsard baptisait celle des tours qu’il préférait. Enfin, Charles de Lorraine était grand amateur de Beaux- Arts: il éleva le château Renaissance de Dampierre, cette petite merveille, et la grotte du cardinal de Lorraine fut une des célébrités de Meudon. ,