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LA GROTTE, L'ORANGERIE. — INFLUENCE DES VILLAS ROMAINES

Huit jours à peine s'étaient écoulés depuis l’achat de Meudon, et, déjà, le sculpteur Leroux, dit Picard, travaillait au château pour le cardinal de Lorraine, ainsi que nous l’apprend une facture en date du 29 décembre 1552. Sans doute s’agissait-il de substituer les armes et devises du cardinal à celles d'Antoine Sanguin et de la duchesse d’Etampes, emblèmes et devises devaient, en effet, être prodigués, selon la mode du temps, sur le bandeau de pierre qui séparait le rez-de-chaussée du premier étage (1) (*). Peut-être le maître d'œuvres fut-il un certain Fouge, désigné parmi les vassaux de Charles de Lorraine en sa chastellenie de Beaurain comme « l'architecte de M. le Révérendissime Cardinal » ; (2) ; mais ce n’est là qu'une simple hypothèse. *

Loin d’avoir fait construire le château de Meudon par le plus grand architecte de l'époque, Philibert Delorme, comme le voudrait une légende trop longtemps accréditée (3), le cardinal se borna à des aménagements intérieurs. Même l'oratoire de la duchesse d’Etampes, détruit un siècle plus tard, ne semble pas avoir été modifié par le cardinal ; de la terrasse nord, un escalier à vis menait au premier étage où se trouvait la chapelle: c'était une pièce de dimension

* Voir la garvure de Pérelle, p. 55.

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moyenne, éclairée par deux fenêtres, l’une à l’ouest, l’autre au midi, et compertant, avec un autel orienté, une tribune que soutenaient des colonnes. À l’intérieur du château, le cardinal fit peindre les séances du Concile de Trente (4), où avait brillé son éloquence.

Ce fut une perte bien regrettable à tout point de vue que la disparition de ces peintures, effacées en majeure partie au xvu° siècle ! Elles continuaient en Ile-de-France le programme tracé aux frères Zuccheri par le cardinal Alexandre Farnèse pour la décoration de son château de Caprarola. A Caprarola, le règne de Paul Il} est illustré depuis son Couronnement jusqu’à la Séance d’Ouverture du Concile de Trente. De même, sur les murs et sur les plafonds de Meudon, on peignit les séances de cette sévère assemblée dont les décisions ont influé si fortement sur les destinées de l’art italien et de l’art français. Les fresques de Caprarola sont restées inachevées par suite de la disparition de leurs auteurs ; Thadée Zucchero mourut en 1566 et son frère Frédéric fut appelé de France par le cardinal de Lorraine pour des travaux que nous ignorons ; qui sait ? pour peindre peut-être à Meudon les séances du Concile de Trente? « De nos jours même, écrit Dulaure (5), on y voit des peintures de ce temps-là et les chiffres de Henri Il et de ses enfants ». On devait y voir aussi l’anagramme du cardinal, « Orator Gallicus Unus », la devise de sa famille, « De Testante Verbo », la sienne propre, « Testante Virebo », allusion à la grâce divine selon les uns, à Henrill selon les autres ; son emblème, une pyramide enrobée de lierre et surmontée d’un croissant, et enfin ses armes: « de Lorraine, au lambel de trois pendants de gueules en chef » (6). Ainsi avait-il fait orner, selon toute vraisemblance, les plafonds et les lambris dorés dont parle André du Chesne : « Je ne m'arreste point, écrit-il, aux tableaux et tapisseries dont les Châbres et Sales du Chasteau sont parées et tendues, ny moins aux toits et lâbris que (le

cardinal de Lorraine) cet exêple et patron de charité et de douceur, ce sacraire de bonté, la grandeur et conservation des siens et l'unique secours des pauvres, y a fait enrichir de fin or ». Et du Chesne continue : « Du costé où le soleil rapporte le beau iour, se descouvre une longueterace pratiquée sur les flancs d’un rocher... » (7).

Tournons-nous, nous aussi, « du costé où le soleil rapporte le beau iour », pour étudier ce parc de Meudon, dont l'idée première remonte à François Ier, mais dont la création fut l’œuvre du seul cardinal de Lorraine. Des importants travaux de terrassement qu'il entreprit nous ignorons le détail.

Le Père du Breul, dans son Théâtre des Antiquités de Paris, publié en 1639, nous vante les « perrons et tournelles » de Meudon : «Le jardin, ajoute-t-il, est mediocremêt grand, fait en parterre, bordures, allees nues & enuironné des alees couuertes de beaux’arbres, auec balustres » (8).

Üne épître latine adressée par le chancelier de l'Hôpital au cardinal de Lorraine, nous renseigne davantage : « Jouis, écrit-il, des plaisirs champêtres, quand il t'est permis d’aller visiter tes campagnes fleuries, et de faire le tour des jardins irrigués de la fertile Dampierre; ou de parcourir la colline élevée de Meudon, et le bois relié * à ta maison des champs, de contempler les pyramides qui menacent le ciel, et les grottes taillées dans le creux .des rochers — séjour agréable aux dieux de tes pères et aux divinités de Rome, — et les vastes étendues de terre amoncelée, et les tertres aplanis et les terrasses d'où une belle ville apparaît dans le lointain, d'où ton regard domine les prairies de Vincennes, et les tombeaux des rois, et les champs fertiles qu’arrose la Seine... » (9)

Sans doute par ses terrasses, ses parterres, ses fabriques à l'italienne multipliées dans un espace assez restreint, Meu-

* Par un pont.

don rappelait-il alors les fameux jardins de Rome, de Tivoli, de Frascati, que le cardinal n'avait pu manquer de connaître et d'admirer.

L'une de ces fabriques connut la célébrité : ce fut la grotte de Meudon (10, fig. 2).

D'une grotte, cette élégante construction n'avait guère que le nom. Placé en équerre, à peu de distance du château, c'était un petit palais de fantaisie, sorte de belvédère formant perspective et destiné à réjouir l’œil par ses « couleurs vives » et la beauté de ses sculptures. La grotte, d’une dizaine d'années antérieure, élevée au Jardin des Pins à Fontainebleau se trouva éclipsée par la grâce de cette délicate œuvre d’art qu’un artiste italien, le Primatice, avait dessinée à la demande du cardinal de Lorraine. La grotte de Meudon est la sœur jumelle de cette « Maison du Théâtre » commencée pour Henri II, en 1556, par De l'Orme et continuée dès 1559 par le Primatice, joli belvédère qui, à la suite d’agrandissements, vers la fin du siècle, deviendra le Château-Neuf de Saint-Germaïin-en-Laye.

Vue du parterre bas, la grotte se composait d’abord d'un large soubassement d’ordre rustique à gros bossages, orné de trois niches que séparaient deux séries de cinq arcades; cette base massive, formant une première terrasse en avant du plateau, supportait trois bâtiments : deux pavillons de plan carré à trois fenêtres de façade, et un pavillon central, construit sur un portail avançant percé de deux fenêtres en retrait, accompagnées chacune d’une niche creusée à l’arrière-

plan. Les corniches des pavillons latéraux et du portail-cen-

tral atteignaient au niveau de la terrasse supérieure, où l’on accédait par deux grands escaliers symétriques : le pavillon central dominait cette terrasse de toute la hauteur deses deux étages et de son toit aigu. Les trois bâtisses accolées en flanc de côteau étaient d'aspect très italien avec leurs colonnes rustiques, le parti pris de leurs frontons et leurs corniches en grosses pierres brutes; au contraire, le pavillon central

gardait, au-dessus de son portique à l'italienne, une allure bien française. Fort décorée, sa façade s’ornait, à l'étage noble, d’un cartouche portant l'inscription MVSIS HENRICI fixée entre les bustes d’Aristote et de Platon posés sur des consoles, puis de deux fenêtres à frontons, et de colonnettes rustiques; à l'étage supérieur, quatre cariatides colossales, enrichies de feuillages et de feuilles d’acanthes et figurant des Vertus, supportaient la corniche; plus haut encore, une lucarne monumentale apparaissait encadrée par deux cheminées à guirlandes et têtes de béliers, du plus pur style Henri II.

A droite et à gauche de la grande porteflorentine à bossages du portique central, se tenaient deux statues, une Minerve, à la poitrine ornée d’une tête de Gorgone, et un Bacchus — souvent appelé « l’Antonin » — taillé dans le marbre par Jacques d'Angoulême pendant son séjour à Rome (11).

Si, franchissant la porte, on pénétrait dans la grotte, on trouvait une grande pièce aux murs et à la voûte somptueusement décorés. L’on y voyait de nombreuses figures en ronde-bosse. Au mur, des niches étaient creusées, et des muffles de lion crachaïent l’eau dans les vasques des fontaines ; stucs et compartiments tapissés de coquillages, de coraux, ou revêtus de majoliques et d’arabesques émaillées complétaient la décoration murale. La voûte était tout entière recouverte de stucs modelés et peints par Dominique Florentin, le pavement était fait d’une mosaïque polychrome mouchetée de blanc, de rouge, de vert et de gris. C’est aussi dans cette pièce qu’un système de jets d’eau habillement dissimulés permettait d’arroser les visiteurs : cette plaisanterie enfantine était encore fort en honneur un siècle plus tard.

Le salon, situé à l'étage supérieur du pavillon central, renfermait une galerie de bustes de César, d'Auguste, de Tibère, de Caligula, de Néron, d'Othon, de Démosthène et de Cicéron. Sur la cheminée, une glace se trouvait encastrée dans un trumeau de marbre. Le plafond à caissons était peint à la fresque

de figures aux raccourcis hardis qui faisaient, paraît-il, l’admiration des contemporains du cardinal.

Les salles voûtées des deux pavillons latéraux — désignés au début du xvi® siècle sous le nom de Tour de Ronsard et de Tour de Mayenne —- devaient être plus simplement décorées, mais aucune description ne nous renseigne sur ce point.

Nous ne savons ni quand la grotte de Meudon fut commencée, ni quand elle fut terminée : vraisemblablement on la construisit entre 1552 et 1560; il se pourrait toutefois qu’il n’eût pas fallu tant d'années pour la parachever. Une lettre de Jean Nicot, sieur de Villemain, ambassadeur de France à Lisbonne (12), prévient le cardinal d’un envoi de douze cents pieds de marbre à destination de Meudon, le 29 novembre 1559 : était-ce pour lambrisser la grotte ou pour daller les salles du château que Charles de Lorraine commandait ces marbres au Portugal?

Vasari nous a conservé le nom des artistes qui travaillèrent à la grotte de Meudon sur les dessins du Primatice : c’étaient Domenico del Barbiere, notre Dominique Florentin, Jean Le Roux dit Picard, maître Ponce — Ponzio Trebati — et Niccolo del Abbate, également appelé Niccolo di Modena. Sous la direction du Primatice, Domenico del Barbiere avait travaillé en 1537 à Fontainebleau; entre 1542 et 1554, à Polisy pour les Dinteville; et, enfin, il avait sculpté, de janvier 1551 à décembre 1552, le magnifique tombeau de Claude, duc de Guise, père du cardinal de Lorraine; pour cet ouvrage, on lui avait adjoint Jehan Le Roux, dit Picard, résidant encore à Fontainebleau, mais qui, le 29 décembre 1552, déclarera« demeurer pour le présent à Meudon ». Quand ils entreprirent la sculpture du pavillon central de Meudon, les deux collaborateurs venaient donc d'achever quatre Vertus monumentales destinées à supporter le triple portique s’ouvrant sur le tombeau de Joinville. Dans cette dernière œuvre, on croit surtout reconnaître la main du Florentin. |

Il serait téméraire de proposer des attributions en l’absence de tout document graphique et de tout fragment de sculpture provenant de la grotte de Meudon : parmi les nombreux dessins du Primatice que nous possédons encore, il n’en est pas un qui semble s'y référer. Toutefois, il est probable que le metteur en œuvre fut ce Dominique Florentin, au talent souple et varié « tour à tour sculpteur, peintre, graveur, mosaïiste, stucateur, architecte même et céramiste ». 1l est peu vraisemblable que cet artiste ait laissé Maître Ponce modeler toutes les figures en ronde-bosse des fontaines qui se trouvaient dans la grotte proprement dite, se réservant les seuls reliefs de la voûte, comme l'indique Vasari. Quant aux peintures, elles durent être exécutées ensemble par le Florentin et par Niccolo del Abbate.

« Les compartiments de coquillages et autres produits marins et terrestres », dont parle Vasari, devaient être analogues à « vingt-deux tableaux, façons de grotesques, dedans les compartiments faits de pierre cristalline, dedans iesquels il y a des masques faits de petits cailloux de diverses couleurs », ouvrage accompli pour le roi, entre 1540 et 1550 par Jehan Le Roux et Dominique Florentin (13).

Un inventaire fait à Meudon en 1736 (14), après démolition de la grotte, mentionne « 1500 careaux de Hollande»; c’étaient là, à n'en pas douter, les mêmes carreaux qui avaient revêtu les parois de la grotte. Un pavage de faïence avait déjà été posé par le Florentin à Polisy, où il travaillait sous la direction du Primatice; quelques restes de cette décoration — œuvre plutôt rouennaise qu'italienne, d'après MM. Kæchlin et Marquet de Vasselot — se voient au musée de Troyes. Ainsi peut-on se figurer les arabesques brillantes de la grotte de Meudon,

« Et l’esmail bigarré qui ressemble aux couleurs

Des prez quand la saison les diapre de fleurs. »

La question d'amener l'eau jusqu'à sa chère grotte dut

paraitre d'importance au cardinal qui, sans doute, pendant son séjour à Rome, avait admiré les cascades jaillissantes de Tivoli. Seules, les eaux des pluies pouvaient alimenter les fontaines de la salle basse : il ne fallait pas chercher de sources sur la colline de Meudon; des mares, de petits étangs étaient disséminés parmi les bois ; dans le fond de la vallée coulait la Seine. Aussi, l'opinion du Père Rapin (16), qui voit dans le passage suivant extrait du Discours admirable de Palissy, une allusion à Philibert de l’'Orme et à Meudon paraît-elle des plus justifiées : « Aussi je scay qu’il y a eu de nostre temps un architecte françois qui se faisoit quasi appeler le Dieu des maçons ou architectes, & d’autant qu’il possédoit vint mil en bénéfices & qu’il se sçavoit accomoder à la court; il advint quelquefois qu’il se venta defaire monter l’eau tan haut qu’il voudroit, par le moyen de pompes ou machines, et par jactance, incita un grant seigneur à vouloir faire monter l’eau d’une rivière en un haut jardin qu’il avoit près ladite rivière il commanda que deniers fussent délivrez pour faire lesfrais; ce qu’estant accordé, ledit architecte fait faire grande quantité de tuyaux de plomb & certaines roues dedans la rivière pour causer les mouvemens des maillets qui font jouer les soupapes mais quand on vint à faire monter l’eau, il n’y avoit tuyau qui ne crevast à cause de la violence de l'air enclos avec l’eau. Dont, ayant veu que le plomb estoit trop faible, ledit architecte commanda en diligence de fondre des tuyaux d’airain, pour lesquels fut employé un grand nombre de fondeurs, tellement que la despence de ces choses fust si grande que l’on a trouvé, par les papiers des contrôleurs, qu’elle montoit à quarante mil francs, combien que la chose ne valust jamais rien » (17).

Un écho de l’admiration qu’inspira la grotte de Meudon est parvenu jusqu’à nous : c’est le « Chant pastoral composé par P. de Ronsard, gentilhomme Vandomois sur les Nopces de

monseigneur Charles duc de Lorraine, & Madame Claude,

fille deuxième du Roy. »

Vn pasteur Angeuin & l’autre Vandomois,

Bien connus des rochers, des fleues et des bois, Tous deux d'âge pareils, d’habit, & de houlette, L'vn bon iouëur de flute, & l’autre de musette, L’vn gardeur de brebis, & l’autre de cheureaux, S’escarterent vn iour d’entre les Pastoreaux. Pendant que leur bestail paissait parmy la plaine, Vn peu desous Meudon au riuage de Seine, Laisserent leurs mastins pour la crainte des loups, Bien armez de colliers, tous herissez de clous :

Et montant contre mont d’vne colline droitte,

Au trauuers d’vne vigne, en vne fente estroitte, Gaignèrent pas à pas la Grotte de Meudon,

La Grotte que Charlot (Charlot de qui le nom

Est sainct par les forests) a fait creuser si belle Pour estre des neuf Sœurs la demeure éternelle : Qui pour l'honneur de luy ont mesprisé les eaux D'Eurote, & de Permesse, & les Tertres iumeaux D'Helicon, & d'Olympe, & la fameuse source

Qui du Cheual volant print son nom & sa cource, Pour venir habiter son bel Antre émaillé,

Dans le creux de la terre en un roc entaillé,

Si tost que ces Pasteurs, du milieu de la rotte Aperceurent le front de la divine Grotte, S'enclinerent à terre, & craintifs honoroyent

De bien loin le rocher où les Sœurs demeuroyent. Après l’oraison faïtte, arrivent à l’entrée

(Nuds de teste & de pieds) de la Grotte sacrée : Car ils auoïent tous deux & sabots & chapeaux Pour crainte du sainct lieu, pendus à des rameaux. Apres qu'ils eurent fait aux deux coings de la porte L'oraison à Pallas qui la Gorgonne porte,

Et au petit Bacchus qui dans ses doids marbrins Presse vn rameau chargé de grappes de Raisins

Ïs se lauent trois fois de l’eau de la fontaine,

Se serrent par trois fois de trois plis de veruene, Trois fois entournent l'Antre, & d’une basse voix Appellent de Meudon les nymphes par trois fois, Les Faunes, les Sylvains, & tous les Dieux sauuages Des prochaines forests, des monts, & des bocages :

— 5 mms

Puis prenant hardiesse, ils entrerent dedans

Le sainct horreur del’antre, & comme tous ardans De trop de Déité, sentirent leur pensée

De nouvelle fureur sainctement insensée.

Ils furent esbahis de voir le partiment

En vn lieu si desert d'vn si beau bastiment :

Le plan, le frontispice, & les pilliers rustiques, Qui effacent l'honneur des colonnes antiques,

De voir que la nature auoit portrait les murs

De grotesqué si viue en des rochers si durs,

De voir les cabinets, les chambres & les salles, Les Terrasses, festons, gillochis, & ouales,

Et l’esmail bigarré qui ressemble aux couleurs Des prez, quand la saison les diapre de fleurs, Ou comme l'arc en ciel qui peint à sa venuë

De cent mille couleurs le dessus de la nuë Nymphes filles des eaux, des Muses les compagnes, Qui habitez les bois, les monts & les campagnes, Permettez-moi chanter cet Antre de Meudon,

Que des mains de Charlot vous receustes en don: Comme Amphion tira les gros cartiers de pierre Pour emmurer sa ville au bruit de sa guiterre : Ainsi ce beau seiour Charlot vous a construit, De rochers qui suiuoyent de ses flutes le bruit. »

Quand on est bien familiarisé avec son aspect et que l’on songe à son origine, la grotte de Meudon étonne. Fantaisie d’un prélat ami de l’humanisme, issue peut-être d’un rêve fait dans quelque jardin des environs de Rome, conçue par un artiste bolonais, décorée à la manière italienne, elle aurait pu se présenter comme un casin d'inspiration palladienne transféré magiquement auprès de la capitale des Valois. Elle ne le fut pas. Ses lignes élancées, sa toiture aiguë, accompagnée d’une lucarne monumentale et de cheminées richement ouvragées, le gai mélange, sur ses murs, de la brique et de la pierre, toutes choses traditionnelles dans l’art français, tempèrent beaucoup la saveur italienne de l'ensemble. L'ambiance a dù très fortement agir sur le Primatrice, comme, quelque

vingt-cinq ans plus tôt, elle avait influé sur le Boccador construisant l’hôtel de ville de Paris. Pierre Chambiges et Philibert de l'Orme, le rival français du Primatice, couronnant par des terrasses les résidences princières de Saint-Germain et de Saint-Maur, avaient moins respecté notre tradition nationale.

Du xvre siècle, il ne nous est parvenu aucun document rela-

tif à l’orangerie de Meudon et à ses annexes, toutes construc-

tions que l’on utilisera, au milieu du siècle suivant, dans un aménagement général et grandiose des alentours du château. Heureusement, les vicissitudes qui ont amené la ruine totale de Meudon ont épargné ces fabriques d’un aspect sobre, mais d’une noblesse imposante. On n’y trouve ni sculptures, ni profils moulurés ; le gros œuvre, très fruste, ne permettrait pas de fixer une date bien précise à ces constructions ; mais quelques détails, tels ces curieux pendentifs convexes de l'orangerie qui amortissent la voûte aux ébrasements des baies, sont caractéristiques du milieu du xvie siècle. L’agencement de ces constructions est intéressant. Au midi, dans l’axe du château, le mur d’un escalier à double révolution, qui conduit au jardin, est percé de trois arches formant loggia, loggia d’un type robuste, sans trace de décoration à l'intérieur, mais dont les parements extérieurs ont été incrustés, à la façon des grottes, de petits éléments multicolores et variés, meulières rouges ou jaunes, scories vitreuses et roches bleues. À un étage inférieur s'ouvrent neuf autres baies très élancées et terminées en cintre : ce sont les fenêtres d’une grande orangerie aux revêtements de brique et pierre, dont l'intérieur est une nef voûtée en berceau aux dimensions imposantes. Sur le côté oriental se trouvent deux galeries superposées comportant chacune plusieurs chambres voûtées ornées de niches et s'ouvrant au midi par de larges baies arrondies. Ces salles, qui ne sont pas sans analogie avec l’ancien cryptoportique de la grotte, communiquent avec l’orangerie par une porte basse et elles débouchent par un grand escalier

intérieur en pierre dans une sorte de bastion d’angle, tout près de la loggia supérieure. Ce bastion lui-même est éclairé par des fenêtres rectangulaires.

Ces loges taillées à flanc de coteau ont-elles, à l’origine, été ornementées ? Ont-elles perdu leur fragile décor au cours des ravages sans nombre que Meudon a subi jusqu’à nos jours P Nous ne saurions le dire, mais il semble peu probable que ces salles, si avantageusement situées, si agréablement exposées, construites avec tant de soin et certainement à grands frais, n'aient pas eu un but somptuaire. Supposons leurs murs décorés en trompe-l’œil, leurs voûtes peintes d'arabesques légères et nous nous croirons chez le cardinal d’Este en sa villa de Tivoli (1549). Cette comparaison de plan et de structure s'impose. Ce grand ensemble, loggia, orangerie, galeries, n'a-t-il pas d’ailleurs un aspect tout italien, plus nettement italien que la grotte même du Primatice ? Ceci, encore, vient confirmer ce qu’annonçaient des détails purement architectoniques : tout cet agencement des jardins de Meudon proche du château est dû au cardinal de Lorraine , c’est un souvenir des villas romaines que ce prélat a fréquentées et qu'il a aimées.

Longtemps, le cardinal se préoccupa du soin d'étendre sa seigneurie de Meudon. En 1570, l’abbaye de Saint-Germain abandonna ce qu’elle avait de droits seigneuriaux à Meudon, justice haute, moyenne et basse, cens et champart»,en faveur du cardinal de Lorraine, s’y réservant seulement des maisons, un pressoir, des terres, des prés et des vignes (19). La même année, le cardinal « rétablit » l’église de Meudon, qui (si l’on en excepte le clocher et le portail demeure encore de nos jours telle qu’elle fut après cette reconstruction. C’est aussi en 1570 que le cardinal céda à l’ordre des Franciscains un terrain assez vaste et bien situé : on y construisit le premier couvent de Capucins qui ait été élevé en France. Ce monastère devait être détruit par la Révolution.

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