‹ Histoire du Château de MeudonChapitre 50 sur 187 · EC TE · texte numérisé non relu

EC TE

Meudon peuvent se croire revenus au temps où Monseigneur en faisait ses délices. Le Mercure de France donne le récit de cette fête (11) :

« C'est sur le gazon circulaire de la hauteur en face du Chàteau neuf, que cette Fête a été donnée. Elle avoit pour sujet le Jardin des Hesperides. La décoration ceintrée comme le gazon, occupoit de chaque côté onze toises ; et rentrant dans l'allée en face, elle formoit un demi-cercle de dix toises de diamètre; tout le pourtour était fermé par un appui de 43. toises de circonférence, sur quatre pieds et demi de haut, en marbre blanc; on voyoit au dessus des compartimens de Lampions, formant socle par le bas, Piedestaux, Panneaux et Cymaises.

«Dans le ceintre rentrant de l’allée s’élevoient cinq arcades ; celle du milieu plus haute et plus ouverte que les autres, formé de quatre Piramides, aussi en Marbre blanc, deux sur le devant et deux à celle du fond, et entre ces Piramides un montant de Charmille, formant les ceintres des cinq arcades. On avoit placé sur l'extrémité de chaque ceintre une corbeille de fleurs d’où tomboient des Festons qui se retroussoient à l’extrémité des Piramides, et au commencement du ceintre des Charmilles. Sur le milieu de ces deux montans étoit posé de chaque côté un morceau de Sculpture doré, composé d'un Soleil, et d’une Lyre, et au-dessus un globe entouré de Palmes, avec un Dauphin au milieu ; chaque morceau formoit une Girandole de 35 lumières ; les quatre Piramides étoient ornées de compartimens de Lampions, ayant sur le milieu un ovale, dont la bordure de lumière, enfermoit sur les deux du devant, les Armes de Monseigneur le Dauphin, et ceux du fond un Dauphin sur un fond d’or; les deux Piramides sur le devant étoient bordées chacune de douze fleurs artificielles transparentes, ainsi que leurs feüilles ; sur l’apuy de l'arcade du milieu on voyoit deux grands Vases en or, terminés par une Couronne, le tout garni de plusieurs

lumieres, et dans les quatre arcades de côté, des Piramides rondes à plans circulaires dans leurs élévations, diminuant jusqu'à la pointe et garnies de quantité de lumieres.

« Dans les deux parties, en retour du gazon, ou regnoit le même apuy, éclairé et orné de même, s’élevoient à droite et à gauche quatre arcades qui presentoient trois Piramides de chaque côté, ornées de même que celles dont on vient de parler, et deux manieres d'Ifs artificiels transparents de lumieres, de differentes couleurs, qui descendoient jusqu’au gazon, sur un socle de Marbre blanc, d’un pied de haut, ce qui faisoit la distribution des arcades ; les huit ceintres étoient uniformes, avec des Charmilles, qui tombant jusques sur l’apuy, faisoient des arriere corps, et la même Charmille sérvoit de fond aux Piramides et aux Ifs artificiels ; sur le milieu des ceintres il y avoit aussi des Corbeilles de fleurs avec Festons, retroussés à l’extrémité des Piramides et des Ifs. Au haut de chaque Piramide, Ifs ou montans de Charmilles, on avoit placé une grosse fleur artificielle, transparente, de diverses couleurs; et le milieu de chaque arcade étoit occupé par une pareille Piramide ronde comme les autres, sur cinq plans circulaires, diminuant jusqu’à la pointe, et garni de plusieurs lumieres.

« Au milieu de toute la Décoration, à une toise en deça du ceintre du fond, sur un grand Socle triangulaire orné de differens membres d'architecture, s’elevoient trois grandes consoles qui se groupoient par le haut, ayant sept à huit pieds de haut sur un plan de 12. à 13. pieds, le tout peint en Marbre blanc.

« Sur le Panneau en face, étoit peint en or une Mer, d’où s'èlevoit à l’horison un premier Rayon de Soleil, faisant allusion au Fils du Roy, avec ces mots; UN SEUL DE MES RAYONS ECLIPSE TOUS LES ASTRES. Les Consoles étoient enrichies de diffèrens ornemens en or; tout ce morceau étoit éclairé de Lampions placés avec art, suivant les differens profils d'Architecture, et à l’extremité du dernier morceau, qui

servoit comme de caisse, sortoit un arbre artificiel de vingt pieds de haut, chargé de Pommes d’or, et dont les fleurs et les feüilles transparentes, étoient variées d’une infinité de couleurs ; aux côtés de cet arbre paroissoient des Dragons qui en défendoient l’aproche. Quand on eut joùi quelque temps de la vûé de ce brillant et ingénieux Spectacle, on vit paroître Hercule avec sa massué, attaquant les deux monstres à la fois, lesquels lui resisterent fierement, jettant feux et flammes par la gueule ; l’action dura plus d’un quart d'heure, et fut executée d’une maniere aussi vive que précise, apres quoi les Dragons tomberent vaincus au pied de l'arbre chargé des fruits précieux qu'ils gardoient; les Hesperides mirent ensuite le feu à douze Gerbes en brillans, placées au pourtour de la circonference, au bas du milieu de chaque arcade, dont les bouts étoient terminés par une nape de feu brillant à trois chutes, surmontées d’un grand jet. En même temps parut du derriere de la Decoration, un Bouquet de fusées volantes et de serpenteaux, formant un éventail, ce qui termina tout l’artifice, aussi heureusement inventé que parfaitement executé.

« Hercule entra aussitôt dans le jardin des Hesperides, et en cueillit les fruits pour les presenter à Monseigneur le Dauphin. Dans le même instant le socle de l'arbre du milieu devint transparent, et laissa voir ces quatre Vers:

« Vos Dragons sont vaincus, aimables Hesperides

Un mortel peut s'offrir à vos regards timides

Si notre demi-Dieu veut vaincre vos rigueurs,

Vous gardez mal vos fruits, je crains bien pour vos cœurs.

« De jeunes Faunes sortirent en même temps des deux côtés du bois, qui inviterent à danser sur le gazon, les Bergers et Bergeres qui etoient venus rendre hommage à Monseigneur le Dauphin.Cette Danse termina le spectacle, lequel fut honoré de la presence de la Reine, et de toute sa Cour, qui a paru fort satisfaite d'une Fête si bien ordonnée.

« Tout le pourtour du gazon étoit éclairé d’un filet de terrines de feu qui faisoit un effet admirable. C'est sous les ordres de M. le duc de Gesvres, Pair de France, premier Gentilhomme de la Chambre du Roy,que cette Fête a été inventée et conduite par M. de Bonneval, Intendantet Contrôleur general de l’argenterie, menus plaisirs, et affaires de la Chambre du Roy. »

En avril r736, Stanislas Leczinski a dû abdiquer ; il a reçu, en compensation de son trône perdu,les duchés de Lorraine et de Bar, tandis que la succession du grand-duc de Toscane a été promise aux princes lorrains. Mais, avant de se rendre à Lunéville, Stanislas séjournera en Ile-de-France et par un singulier hasard, Meudon, l'ancien château des princes lorrains, lui servira de résidence provisoire. Stanislas y arrive le 4 juin (12) au soir dans un carrosse royal que sa fille lui a envoyé au Bourget. Le 7 juin, le prince polonais vient en grande cérémonie à Versailles ; et, le lendemain, Louis XV se rend à Meudon auprès de son beau-père.

Le duc Ossolinski, venu à la suite de Stanislas, occupe Chaville (13). La garde du roi de Pologne a son quartier à Sèvres et se relève à Meudon tous les huit jours; elle est constituée par trente-six maîtres du régiment de Ruffec (14).

Meudon devient cher à Marie Leczinska: très souvent elle y va voir ses parents et s’y montre toujours simple et bonne: « J'avois oublié, écrit le duc de Luynes {15), de marquer qu'il y a environ trois semaines, la Reine manda à Madame d’Armagnac, à Paris, de venir dîner à Meudon avec elle et le roi et la reine de Pologne. Mme d’Armagnac est fille de M. le ducde Noailles, présentement maréchal de France, et par conséquent sœur de Mme la duchesse de Villars, pour qui la Reine a beaucoup d'amitié. Mme d’Armagnac fut mariée, il y a déjà plusieurs années, à M. le prince Charles, grand écuyer de France, mais ils se séparèrent deux ou trois ans après leur mariage. Mme d’Armagnac n’a jamais été présentée au Roi, ni par

conséquent à la Reine; c’est ce qui a fait remarquer davantage la bonté singulière de S. M. de lui avoir mandé de venir dîner à Meudon. Mme d’Armagnac, qui ne s’attendoit point à recevoir cet honneur, et qui ne fut avertie que la veille extremement tard, n'ayant point de grand habit, fut obligée d'envoyer

en emprunter ce qui fit qu’elle arriva environ une demi-heure | plus tard que l'heure à laquelle la Reine, le roi et la reine de Pologne ont coutume de diner ; mais L. L. M. M. eurent la bonté de l’attendre. »

Cette intimité des souverains ne va pas néanmoins sans un certain cérémonial : « Hier, écrit le duc de Luynes, le 9 novembre (16), la Reine alla à Meudon passer toute ia journée, dîner et souper. S. M. y va au moins une fois le semaine depuis que le roi et la reine de Pologne y habitent. S. M. y dîne à une grande table ; elle est au milieu de ladite table dans un fauteuil, le roi son père à sa droite et la reine sa mère à sa gauche, chacun dans un fauteuil. Ces trois fauteuils sont seuls dans un des grands côtés de la table. La droite sur le retour, près du roi de Pologne est regardée comme la place la plus honorable, et ensuite celle qui est vis-à-vis, du côté de la reine de Pologne. La table est servie à vingt quatre plats, sur quoi huit potages que l'on relève. Les dames seules mangent à cette table, suivant l'usage ordinaire. Le souper est dans le même ordre, excepté que le roi de Pologne, se retirant de fort bonne heure et ne soupant point, il ne reste que les deux Reine ; le fauteuil de la Reine toujours à droite ».

Quatre « Portières de Diane » commandées par Stanislas aux Gobelins, ornent Meudon, en attendant que la cour se transporte à Lunéville (17).

Le souvenir du séjour que fit à Meudon le roi de Pologne nous est conservé par un tableau rétrospectif d’une grande richesse de couleurs et d’une savoureuse bonhomie, acquisition récente du musée de Versailles. Cette toile — œuvre de Vincent — avait été commandée par la famille du maître des

requêtes Chaumont de la Galaizière (18), nommé intendant de Lorraine et choisi ensuite par Stanislas comme président de conseil et chancelier de ses Etats. Elle représente la remise des sceaux au nouveau chancelier qui prête serment entre les mains du roi de Pologne. La cérémonie a lieu dans le grand vestibule du Château Vieux, ainsi qu’il est aisé de le reconnaître. Les reines de France et de Pologne apparaissent à une tribune. Du même côté sont peintes de façon assez fantaisiste l'entrée du vestibule et l’ailede la galerie, dont les architectures ont été très simplifiées par le peintre. Aucun inventaire ne mentionne une Minerve assise, grande statue de bronze qui nous apparaît dans le renfoncement du mur oriental. L'artiste Va sans doute imaginée pour remplir une place vide qui appelait un élément décoratif. Cette statue a d’ailleurs été conçue dans le style un peu froid de la fin du xvi® siècle ; or, à l'époque tardive (1778) où a été exécutée cette peinture, jamais une œuvre d’art nouvelle n'aurait été apportée au Chàteau Vieux de Meudon.

Il a été décidé que le roi de Pologne quitterait Meudon le 1° avril 1737 pour aller prendre possession de ses nouveaux états et que la reine, sa femme, se mettrait en route deux jours plus tard. Le moment des adieux arrive et le duc de Luynes nous en fait le récit : « 31 mars. Le Roi a été aujourd’hui à Meudon dire adieu au roi et à la reine de Pologne. J'ai eu l'honneur de l'y suivre ; S. M. y est allé avec deux carrosses ; elle est partie après le salut... En arrivant à Meudon, les gardes du corps de la suite du Roi se sont emparés des postes, et ceux du roi de Pologne se sont retirés et sans armes. Le roi de Pologne est venu recevoir le Roi au milieu de la salle qui est en haut de l’escalier. S. M. l’a salué et baisé des deux côtés, a pris la main de S. M. P., ils ont passé dans un salon ovale où se tiennent ordinairement les dames de la reine de Pologne ; de là, par une petite pièce ou passage qui conduit au cabinet de glaces, les deux rois sont allés dans le

Page 1