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LA RÉVOLUTION A MEUDON

INCENDIE DE L'AILE DES MARRONNIERS | ET DE LA PARTIE OCCIDENTALE DU CHATEAU VIEUX (16 mars 1795)

À deux lieues du foyer révolutionnaire, Meudon reste paisible un temps assez long.

La population du bourg est de sentiments royalistes et son Cahier des Doléances des plus modérés (1). Les habitants expriment le désir que Louis XVI soit proclamé le Père du Peuple et le Régénérateur de la France; viennent ensuite des réclamations relatives aux chemins de chasse et au remboursement des terrains expropriés, et certaine demande de suppression de la Capitainerie des chasses de Meudon afin «qu'il soit permis à tout cultivateur de détruire le gibier de son héritage ».

En 1790, comme il est d'usage en fin de carême, la chapelle est tendue detapisseries pour la semaine sainte et l’on expose huit pièces de la tenture tissée d’or de Constantin ainsi qu’une « verdure tenière » (2). L'été venu, l’on procède dans le parc à quelques travaux interrompus l’année d’avant par la venue du dauphin (3); en particulier, l'on répare le bassin de la

grotte, démoli en vue d’une réfection totale dans l'intervalle des deux séjours du petit prince : c’est la dernière œuvre de l’ancien régime dans le domaine de Monseigneur. Les gens de service à Meudon s'occupent également de Mesdames de France qui se sont fixées à Bellevue depuis l’ouverture des Etats-Généraux (3). Bientôt, les vieilles princesses reverront Meudon dans des circonstances tragiques et pour la dernière fois de leur vie.

C’est en ce jour de janvier 1791, où, sous la conduite de Théroigne de Méricourt, une horde de sans-culottes se rend de Paris à Bellevue pour chercher les tantes du roi et leur faire partager sa captivité (4). « On avait amené en grand mystère, vers minuit, et remisé dans une des dépendances du château de Meudon distant d’un quart de lieue du château de Bellevue, des voitures de voyage sortant des ateliers d'un sellier de la rue de Varenne, nommé Firmin, homme sûr, à qui elles avaient été commandées secrètement. Dans sa frayeur de l’arrivée prochaine des bandes parisiennes annoncées par M. de Virieu, madame Adélaïde dépêcha un piqueur au chäteau de Meudon avec ordre de ramener les voitures sans le moindre retard... le temps pressait fort cependant, et chaque minute écoulée ajoutait au danger de la situation. La princesse était dans une agitation difficile à décrire ; elle se promenait à grands pas, levait les yeux au ciel, et semblait en proie au plus violent désespoir. Elle se rendit avec sa sœur, Mme Victoire, suivie de la duchesse de Narbonne, sa dame d'honneur, du chevalier de Chastellux et de ses dames de compagnie, Sur la terrasse où l’attendait un nouveau spectacle qui vint ajouter à son épouvante. On apercevait de loin sur la route de Paris une forêt de torches mouvantes dont ja direction était dans l'axe de Bellevue; et dans le silence de la nuit, on entendait presque les hurlements confus de ceux qui les’ portaient. Cependant, malgré les messages réitérés les voitures n'arrivaient point... Pendant ce temps, la forêt des torches

avançait rapidement, et les cris de la troupe en marche devenaient de plus en plus distincts. Le péril était imminent, il n’y avait plus une minute à perdre, et néanmoins les voitures n’arrivaient pas. La terreur de Mesdames était à son comble, quand la terrasse parut éclairée d’une manière soudaine par les torches qui s’agitaient en ce moment sur le pont de Sèvres ; encore dix minutes elles allaient éclairer de leur sinistre lueur les cours du château. Mme Adélaïde, serrant alors convulsivement la main de sa sœur, lui dit : — A tout prix, Victoire, il nous faut partir. Elles entrèrent alors dans leur chapelle, y firent une courte prière et se mirent en marche : à pied pour aller rejoindre leur voiture de voyage à Meudon. Arrivées avec leur suite à celle des grilles d’entrée du château qui y conduisait on la trouva fermée, et le suisse Harlebick (Antoine Herlobig, suisse de la Grille Royale, qui commande l’avant-cour de Meudon. 5) préposé à sa garde, absent... on fut obligé d'appeler en toute hâte le serrurrier du château (Pélissier. 6), qui accourut avec deux de ses garçons, et eut bientôt forcé la grille... Mesdames rencontrèrent leurs voitures, elles y montèrent précipitamment et s’éloignèrent au grand galop. » Laissons-les continuer leur route jusqu’à Rome, où elles arrivent dans les premiers jours de mars, et d’où elles s’enfuiront à l'approche des troupes françaises, pour. aller mourir à Trieste en 1799.

Pendant l’hiver de 1792, on loge dans les châteaux de Meudon une partie de la garde du roi et de ses officiers (7). Ces troupes licenciées et désarmées, leurs équipements sont envoyés à Meudon l'été suivant (8).

Le dernier acte officiel de Louis XVI relatif à son domaine de Meudon se rapporte à la chapelle. Le 22 maï 1702, le roi en

donne la desserte aux « sieurs Jacoby et Herme, anciens capu-

cins du couvent de Meudon », assignant à chacun, pour honoraires annuels, cinq cent livres inscrites aux Etats du Domaine de Versailles (9).

Au cours de l'été, le marquis de Champcenetz”, gouverneur de Meudon et des Tuileries, rejoint son second poste pour : défendre ses souverains. Le 10 août, il accomplit noblement son devoir et ne quitte le château qu'après le départ de la famille royale. S'évadant alors par miracle, il est caché par une ancienne favorite du Prince de Galles, maîtresse actuelle du duc d'Orléans, Miss Grace Elliot, qui possède une maison de campagne à Meudon. Au soir, la jeune anglaise s’est enfuie de Paris à pied, « tremblant à tout moment, dit-elle, de rencontrer des patrouilles ou des assassins, jusqu’à ce que je fusse arrivée au bas de la pente escarpée qui mène au château de Meudon ; ma maison était située au sommet de la hauteur » (10).

Ce même soir du 10 août, les deux châteaux de Meudon sont pavoisés à l’annonce de ‘la prise des Tuileries. Suprême dérision: ces dépenses sont portées au compte de la Liste Civile (11).

A Meudon, l’on se livre à des divertissements champêtres, en ce jour de septembre où tout un convoi de prisonniers, venus d'Orléans, est sauvagement massacré à Versailles. Parmi les égorgeurs figure Foliot, le sonneur de cloches de Meudon ; son retour au village fait sensation : «& On dansait dans le quinconce de Sèvres, dans les bois de Fleury, dans l'avenue de Meudon. Mais ici la danse fut troublée d’une façon aussi épouvantable qu’inattendue…. il s'arrête et lance au milieu d'eux [ce qu’il apportait de Versailles]. L'épouvante est générale, les danses cessent, et tout le monde se dispose à prendre la fuite. Mais lui : — Ça vous fait peur à vous

« Champcenetz, homme de cour aimable et spirituel, devenu fameux par ses bons mots, devait conserver son courage et sa gaieté en présence de l’échafaud. Condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, il demanda la parole. — Pourquoi faire? lui dit le féroce Dumas. — Pour savoir, citoyen président, si je ne pourrai pas me faire remplacer » (Duval, op. cit., t. Il, p. 329).

Jet à le

autres des morceaux d’aristocrates ! ce n’est qu’un échantillon ce que vous voyez: il faisait chaud pour eux à la grille de l’orangerie (la grille de l’orangerie où des restes humains avaient été empalés sur les piques). Ce cœur que vous voyez là,ça vient du vieux Brissac (le maréchal): il s’est débattu comme un enragé ; mais il y a passé comme les autres » (12).

C’est au mois d’août 1792 que le vandalisme révolutionnaire s’est attaqué pour la première fois aux œuvres d’art de Meudon. Le 16 (13), obéissant aux ordres du citoyen Heurtier, architecte et inspecteur général des bâtiments et monuments nationaux et d’Herval de Survie inspecteur audit département, le plombier du château a envoyé un compagnon et un garçon « démolir les armuresetles fleurs deLys sur le Château nord. » Deux maçons consacrent, l’un et l’autre, deux journées à marteler les armes qui ornent Le fronton du Château Vieux et à faire disparaître celles qui surmontent la tribune de la chapelle. Ils emploientencore deux journées à mutiler« Lesarmes sur Les piliers (pilastres) de la chapelle, à en démolir toute Les cuivre et descendre Les figure et transporté pour les pesé » (14). La municipalité de Meudon fait aussi desceller et retourner quarante-deux plaques de cheminées armoriées au Château Vieux, quatre-vingt-huit plaques au Château Neuf, trente dans l’aile des Marronniers et quarante-trois aux écuries. |

Les deux châteaux n'auront pas à souffrir davantage en cette fin d'année 1792. Les communes de Meudon, Sèvres, Clamart, Viroflay et Chaville se sont partagées le domaine du dauphin pour l'établissement des impositions. [l semble que les Fonceaux aient été aliénés dès cette époque, de façon très prématurée au point de vue légal (15).

Dans les derniers jours de 1792,conformément au décret du 29 septembre, les occupants des appartements de Meudon ont retiré leurs meubles (16). Il en est même que la malveillance

populaire accuse d’avoir enlevé trop de choses. Des perquisitions, provoquées par une dénonciation anonyme, sont faites an domicile privé de la marquise de Champcenetz:

«12. xbre, 1° de la republique.

« La d”®° chancenenetz a une maison a neuilly toute garnie de meubles du chateau de meudon que l’on dit en estre sortis il y a environ un an ou deux a pleine charettes on a ajouté qu'elle avait fait degalonner ces meubles et qu’elle s’en est entendu avec des revendeuses elle a egalement fait meubler sa maison a Souzy près Corbeil des meubles du Roi elle a vendu cette maison a un M" le leu ou laleu.

« On pouüroit avoir des renseignementsa Meudon ou MM.larrivée concierge et M" Blanchard garde meuble on du avoir quelque connaissance des faits sans doute on en peut avoir aussi a Neuilly. »

Une enquête, qui sera terminée en octobre 1793, prouvera que le très modeste mobilier personnelde l’ancien gouverneur de Meudon a seul disparu de lAppartement des Marronniers (16).

Deux habitants du Chateau Vieux ‘semblent avoir ignoré le décret de septembre 1792: Mme Joseph de Guébriant-Budes, née Kergariou et l'abbé Delille. £

Mme de Guébriant, absente depuis sept ans, venait d’être portée sur la liste des émigrés: à tort, semble-t-il, puisque le 23 janvier 1793, le ministre Roland l'autorise à faireretirer son mobilier (17).

Delille, qui avait eu la jouissance d’une partie de l’appartement de la marquise de Las Cases, n’obtiendra pas sitôt gain

de cause.

En janvier 1793, les scellés ont été apposés à Meudon et la vente de tout mobilier des châteaux a été décidée.

CE 321 ds En octobre, le ministre de la guerre cherche un casernement pour six cents jeunes recrues; il songe à les loger au Château Vieux, et demande que les meubles existant encore dans les « Maisons Nationales de Meudon » soient transportés a Bellevue (18).

En réponse à la lettre du ministre, un rapport est dressé par le Garde-Meuble (19) : « II Résulte de ces recherches que le Mobilier Restant tant dans le Chateau vieux que dans le neufétant infiniment peu considérable il seroit préferable de le déposer dans quelques pieces du Chateau Neuf ale Transporter à Bellevue » (20).

C’est à la même date, leg octobre, qu’arrivent à Meudon les représentants du peuple Threilhardet Anguis{21), envoyés cette fois par le ministre de l'Intérieur. Les deux représentants décident d'enlever les cheminées ornées de bronze, les glaces et les quelques meubles du «ci-devant château». Dans la galerie, ils avisent les bustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette qu’ils font descendre et briser sur le champ. Plusieurs tableaux sont dejà lacérés ; les grandes peintures des sièges de Louis XIV par Van der Meulen, arrachées de leurs cadres, sont reléguées dans le Salon des Maures. Seuls, les mobiliers de la marquise de Las Cases et de l’abbé Delille sont demeurés au Château Vieux ; le Garde Meuble à pris possession de tout le reste. Au Château Neuf, un lit, ur billard, un «petit chariot a Roulettes, un Dossier de Malade couvert de fleuret vert, un oreiller decrin couvert de toile blanche ayant appartenu au ci-devant d’auphin » sont encore en place. Les tableaux et les lustres en cristal de roche sont sommairement passés en revue par les deux conventionnels, mais touteleur attention est retenue parun bout de papier trouvé avec «un vieux chapeau et six chemises ». Ils inventorient très sérieusement : « Ne 371 Vne Lettre dattée de Niort le dix neuf mai mil sept cent soixante douze signée Chebron de Lespinasse garde du Roi avec la moitié de l'adresse détachée de la ditte Lettre et dans

laquelle étoit un morceau de Ruban tricolor et attendu que cette lettre nous a paru misterieuse, nous l'avons retenue pour l'envoyer au Comité de Sureté général après lavoir paraphée et fait parapher par les personnes qui nous assistent ainsi que la moitié de l’adresse.wELes représentants du peuple terminent leur inspection par une visite au bâtiment des écuries où se trouve une suite de pièces assez luxueuses avec quelques meubles dorés; leur attention se porte sur «un tableau à bordure dorée représentant un ci-devant d’auphin que nous avons remis aux citoyens commissaires du District et de la Municipalité qui se sont chargés de la faire bruler. »

L'dée de caserner des troupes à Meudon a été abandonnée (22), mais, le 13 octobre, Paré, ministre de la Guerre, annonce à l'inspecteur général du Garde-Meuble que le Château Neuf et le petit parc de Meudon seront mis à la disposition des commissaires aux expériences Dumas, Breland, Bertholet et Fourcroi. Ceux-ci doivent essayer une « Machine Pyro-Balistique » de l'invention du citoyen Grobert, présentée en juin au Comité de Salut Public (23). Le 20 octobre, il est décidé que le petit parc de Meudon sera clos, barricadé et . intitulé « Etablissement national pour différentes épreuves sous la surveillance du Comité de Salut Public» (24). Des ouvrages de terre et de légères constructions transformeront les jardins en champs de tir. Au Château Neuf seront logés les « commissaires aux épreuves » et un comptable ; les ouvriers demeureront aux écuries, et tous seront meublés avec des objets provisoirement distraits de la vente du mobilier dela Liste Civile:

Meudon devient également fabrique de ballons : le 25 octobre, on aménage les salles du Château Neuf (25) en atelier : on y prépare l'aérostat qui servira bientôt à Fleurus.

Coupé réclame de la Convention quecinq cents arpents (26) de terre compris dans le grand parc soient mis à la disposi-

tion des sans-culottes. Les indigents de Meudon sont invités à labourer ces «terreins incultes qui faisoient partie des chasses, chemins de chasse et autres destinés aux plaisirs du tyran » (27).

Seul représentant du régime déchu, le citoyen Rossignol (28) s'occupe toujours de ses orangers et les chauffe de son mieux quand vient la saison froide.

Les services gouvernementaux présentent bien peu de coordination : en janvier 1794, tandis que le petit parc est entierement occupé par les artilleurs et sévèrement interdit au public, l'administrateur provisoire des Domaines Nationaux charge le régisseur de l'enregistrement de Iouer le Château Vieux (29). A cet effet, on dresse un «Etat de Consistance du château de Meudon » avec les loyers exigibles pour chaque appartement.

Peu après, le Comité de Salut Public met à la disposition de la Commission des Epreuves d’Artillerie «les maisons connues sous le nom de grand et petit château de Meudon avec leurs dépendances, ainsi que le terrain connu sous le nom de petit parc». Non seulement on continue les expériences d'artillerie, mais, dans le plus grand secret, l’on fabrique et l’on essaye des obus sousla direction du citoyen Fabre, officier d'artillerie et la haute surveillance des citoyens Monge et Hasenfratz (30) . Les forges de Chîtillon, du Creusot, etc. envoient à Meudon des obus inachevés ; ils y sont terminés, chargés et essayés (31). Lors des essais, beaucoup d’obus éclatent dans les pièces, d’autres ne partent pas, d’autres enfin prennent des directions inattendues. Personne ne songe au danger que courent les deux châteaux du fait des expériences. Les gens de Meudon, eux-mêmes, ne s’en montrent pas inquiets ; l’édilité, « épurée » par Crassous, ne se rend

àla Convention, le 26 mars, que pour faire montre de son civisme * (32). Cependant, ces apports d’explosifs, cette perpétuelle canonade et l'aspect des sentinelles qui gardent les grilles du petit parc alarment les communes voisines ; le représentant du peuple Bathelier (33), chargé de la surveillance de Meudon, doit afficher une proclamation afin de les tranquilliser.

Le décret du 20 germinal consacre la destination nouvelle des ci-devant châteaux de Meudon ; il porte que « tous scellés apposés sur les lieux seront levés, les meubles inutiles, tableaux, statues, etc., en seront enlevés et déposés dans la. maison de Bellevue par les soins des administrateurs du district de Versailles et sous la surveillance de la Commission des arts, qui seront appelés à ce transport ». Pendant plusieurs jours, à la fin de mars et au début d'avril, on procède donc à la dépose des objets d’art en présence de Blésimare, commissaire du Conseil Exécutif Provisoire, etd’Eckart, notaireà Sèvres depuis de longues années et présentement commissaire du District de Versailles. C’est à ce dernier que nous devons « le Procès verbal d’Inventre, recollement, délivrance et transports de Meubles du Chateau de Meudon », rédigé dans un style juridique qui n’en exclut pas les détails curieux (34). Il n’est pas douteux que le commissaire Eckart ait eu devant les yeux l'Etat des tableaux de Meudon du 22 août 1792(35) transcrit, lui-même, servilement sur l'inventaire de 1735. Le conventionnel Bathelier, invité à suivre et à surveiller les opérations, a d’abord accepté cette tâche,

* «Le conseil général de Meudon est introduit. Il félicite la Convention d’avoir découvert l’exécrable complot tramé dans les ténèbres contre la liberté, et demande que ses lâches auteurs soient poursuivis sans pitié, que votre bras vengeur ne s'arrête, dit l’orateur, que quand ils seront tous exterminés. Restez à votre poste, et comptez que nous nous ensevelirons tous sous les ruines de la République plutôt que de n'y voir pas

régner la liberté et légalité. Il termine par remercier la Convention de son décret en faveur des noirs. »

es puis il s’en est excusé. Dans trois salles de l'appartement du ci-devant Dauphin, on rassemble les meubles, glaces et peintures, dont plusieurs arrachées avec leurs encadrements de boiserie dorée. Des sculptures, moinsaisément transportables, sont laissées en place, mais sommairement décrites. Ainsi, et bien tardivement, nous apprenons l'existence de figures et de vases dont aucun inventaire plus ancien n'avait parlé : évidemment payés par Monseigneur sur sa cassette, ils n’avaient point figuré dans les Comptes des Bâtiments ; plus tard, M. de Fontanieu, opérant le recollement des objets d'art, avait dû les considérer comme partie de l'immeuble. Voici ce qu'écrit à leur sujet le citoyen Eckart: « Dans les corridors du Chateau neuf sont restés en place Quatre Statues en pierre, saines et entières sur leurs piédestaux de marbre de Languedoc. k

« Sur la terrasse tenant a la facade du chateau deux statues de marbre sur des socles a pièdestaux en pierre,

« Deux vases de marbre blanc sur des pièdestaux en pierre,

« Deux autres vases de marbre rouge et vert sur des socles de marbre de Languedoc, étant des niches sous le peristile. »

Sur l'indication du « citoyen Larrivée, cidevant concierge», dans l’Appartement des Marronniers, Eckart prise : « les meubles et effets appartenant à la république et ensuite et par distinction ceux prétendus appartenir audit Champecnetz. »

Passant au Château Vieux, Eckart continue (34) : « Nous nous sommes transportés audessus de la porte d’un appartement dependant du vieux Chateau ci devant occupé par la femme Lascaze, ou étant est intervenu le Cer Jacques Delille professeur au College National lequel nous a requis de lui délivrer les meubles et Effets par lui déposés dans une pièce dudit appartement qui lui avoit été prestée, et désignés en un Etat qu’il nous a representé, au bas duquel est l’attestation du Ce: Larrivée et Miche gardiens des dits Chateaux et celle du Cen Commissaire de la Municipalité de Meudon

P. Biver 21

qui assurent la sincérité de la réclamation. En conséquence nous avons permis audit Ce d’Enlever les meubles et Eftets compris audit Etat, dont il a donné décharge et a signé Delille. » Le récit de Georges Duval — daté par erreur de 1793 et non de 1704 (36), — a plus de piquant : « Je ne parlerai pas ici, écrit-il, de la vente qui eut lieu au château de Bellevue, parce que j'y étais, et qu’elle donna lieu à l’anecdote que je vais raconter, et dont l'abbé Delille fut le héros, passez-moi l'expression. Le conventionnel Guiffroy y présidait, assisté des autorités de Seine-et-Oise, du maire et des adjoints de la commune de Sèvres. Les acheteurs s'y présentèrent peu nombreux ; et les commissaires, non pas celui de la Convention, qui au contraire y fit preuve de la plus grande intégrité, S'y firent adjuger à vil prix, par l’entremise de quelques compères, la meilleure partie de ce riche mobilier... Madame de Las Cases, dame pour accompagner de Madame Adélaïde, avait obtenu de cette princesse, dans le courant de l’année 1788, un assez vaste logement situé à l’extrémité de l’aile droite du château de Bellevue (La marquise en avait un autre depuis 3782 dans l’aile droite du Château Vieux de Meudon et c’est une partie de ce dernier que Delille occupait. 37). Elle en céda une partie à l'abbé Delille qui venait souvent faire sa cour à Mesdames : celui-ci eut la fantaisie de le meubler à ses frais. Après le 10 août 1792, un décret ayant ordonné l'apposition des scellés sur le mobilier de toutes les maisons royales, la municipalité de Meudon vint apposer les siens, et les meubles appartenant à l’abbé Delille furent séquestrés tout comme les autres. Lui, qui avait meublé son ermitage ainsi qu'il convenait à un abbé de cour, n'eut pas plutôt appris que son mobilier coquet allait être mis en substrata, c’est-à-dire vendu à l’encan, pêle-mêle avec le mobilier du château de Bellevue, qu'il courut porter ses réclamations à la municipalité de Meudon. Les membres lui répondirent que n'étant qu’une pauvre petite autorité de village, iln’avaient rien à décider là-dessus;

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qu'il lui fallait s'adresser au directoire du district de Versailles.

L'abbé Delille part pour Versailles, et se présente hardiment au directoire du district, pour faire sa réclamation et y soutenir ses droits. Bien entendu, il s'était muni de factures quittancées, prouvant qu'il était propriétaire légitime des objets réclamés. Vous qui n’avez pas vécu dans ces temps, vous ne Savez pas que la morgue aristocratique des talons rouges de l'Œil-de-bœuf n’était qu’une familiarité polie en comparaison de la morgue populacière de tous ces magistrats plébéiens. L'abbé Delille donc, au lieu d’être reçu par les citoyens du directoire avec les égards que méritaient au moins les talents de ce poète illustre, se vit toisé par eux avec un air d’insolent mépris : on ne le fit pas même asseoir. Il déposa humblement sa pétition, appuyée des pièces justificatives sur le tapis vert autour duquel siégeaient les membres du directoire. À peine le président Coupin en eut-il achevé la lecture, qu’Adam excuré de la paroisse des Trous, et l’un des membres du conseil, se lève vivement et s'oppose à la remise demandée. Delille fait observer timidementque les pièces par lui produites à l’appui de sa réclamation... Sont des pièces fausses ; et votre audacieuse démarche, que je devrais qualifier plus sévèrement, n’a pour but que despolier la république.

— Si mon caractère connu ne suffisait pas pour me dérendie d’une pareille inculpation…

— Votre caractère de poète courtisan,n’est-ce pas? de favori des princes, d'agent secret du scélérat d’Artois.

— Agent secret ?

— Pas autre chose. Et dernièrement encore, ne vous a-t-on pas vu sortir de chez le concierge de Bagatelle ?

— Cela est vrai.

— Vous convenez donc ?

— I] tient un restaurant, et après une proménade au bois de Boulogne, jy avais dîné.

— Et pourquoi là plutôt qu'ailleurs ? »

Cette requête, selon Duval, manque d'être fatale à Delille ; et, deux fois après chacune de ses venues, le directoire de Versailles met aux voix son arrestation. D’après le même auteur Delille et ses meubles n’auraient été sauvés que par l'intervention d’un membre du cemité, Eckart, le notaire de Sèvres. Après cet acte de justice (38) Eckart invite Delille et Duval à se restaurer chez lui: « Le dîner, au reste, fut assez gai pour le temps où nous vivions : il n’y avait pas toujours sujet de rire en 93. Delille égaya plus d’une fois la conversation par le récit de-ces anecdotes de l’ancience cour dont sa mémoire était ornée et qu’il racontait spirituellement. Puis tout à coupil se taisait, sa figure se rembrunissait, et il se mettait à déplorer amèrement le sort de cette famille royale qui avait été récompensée par l'exil ou la mort de tout le bien qu’elle voulait encore faire à la France. Comme gémissait le prophète Jérémie sur les ruines de la ville sainte, Delille gémissait aussi sur les ruines du superbe Versailles, de Meudon, de Marly, de toutes les maisons royales, dévastées, profanées, détruites ; mais il gémissait à voix basse, jetant autour de lui un regard furtif pour s'assurer qu’il ne pouvait être entendu que de nous ». Le dîner est interrompu par la venue du président du comité révolutionnaire de Sèvres. Celui-ci apporte à Eckart un arrêté signé du député épurateur Crassous qui le destitue avec ses collègues Coupin et Fauvel de son poste de commissaire du district pour avoir soutenu au conseil du directoire les prétentions d’un ennemi de la chose publique.

C’est ainsi que le 1°" avril 1794, Delille, après bien des tribulations, rentre en possession de son mobilier (39).

En vertu du décret du 2 germinal, la Commission Temporaire des Arts (40) se transportele 6 avril à Meudon,au Temple de la Raison. C’est, en effet dans l'ancienne église Saint-Martin qu'ont été abritésles grands bronzes retirés du parc :l’Apollon de Girardon, l'Atalante, la Vénus de Médicis; le faune au chevreau, une figure féminine et le gladiateur auquel on a

solde Ÿ- (Eea rompu une jambe (41).La commission doit désigner les objets qu'elle juge dignes defigurer au Musœum National; ies autres objets d’art resteront en dépôt au Château Neuf, ou bien ils seront transférés à Bellevue pour y être vendus.

Depuis le 5 avril, l'officier d'artillerie Fabre dispose des locaux du Château Vieux. Une coupe de bois, que le District a ordonné de faire dans le petit parc, est suspendue par ordre du conventionnel Bathelier (42) Le 28 avril, « la Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité de salut public, décrète qu'il sera fait mention honorable du zèle civique des habitants de la commune de Meudon, dans l'exécution des travaux entrepris au parc, des expériences faites dans cettecommune par ordre du Comité de salut public» (43).

Le 7 mai, la Convention décrète que les maisons nationales et jardins de Saint-Cloud, Bellevue, Mousseau, Meudon, Le Raincy, Sceaux, l'Isle-Adam,Rambouillet, Vanveset Versailles ne seront pas aliénés et devrontservir à l’agrément et à l'utilité publics. Les municipalités intéressées de Meudon, Bellevue et Saint-Cloud n’ont pas eu connaissance du décret et s’apprêtent à vendre les orangers des vieilles résidences (44), Déjà, le 27 avril, aétédressé l'inventaire desarbustes — cent quatrevingt-dix-huit orangers,deux grenadierset trente-sept lauriersroses — contenus dans les deux grandes orangeries de Meudon. Les enchères commencent, mais elles sont arrêtées à temps par la Commission des Revenus Nationaux.

L'apogée de la dictature de Robespierre est marquée le 8 juin 1794 par la fête de l’Etre Suprême. Cette cérémonie excite la curiosité des gens de Meudon pour une raison très spéciale : « Le 20 prairial, écrit Duval (45), tous les membres de la Convention, portant à la main un bouquet d’épis, de fleurs et de fruits, étaient uniformément vêtus d'un habit bleu national, ci-devant bleu de roi, collet et parement rouge, et la culotte de peau de daim. On se disait à l'oreille que quelques-uns avaient des peaux d'homme provenant de la tanne-

nie

rie de cuir humain établie à Meudon, parmi lesquels Drouet,

Lebas, Choudieu, Foussedoire, Billaud-Varennes, Javogues, |

Lacombe-Saint-Michel. Je n’affirme ni ne conteste la chose : je n'ai pas été à même de la vérifier. Mais ce que j'affirme en pleine sûreté de conscience, c'est que toutle monde le croyait alors ; c’est que, malgré la terreur, qui était à l’ordre du jour, cela se disait à peu près tout haut ; c’est qu’à Meudon, surtout, personne n’en doûtait, et que les habitants de ce village montraient avec une mystérieuse terreur les fenêtres de la salle basse du vieux château où se faisaient, suivant eux, ces horribles manipulations ; c’est qu’ils assuraient que chaque nuit l'on entendait le roulement lugubre des chariots couverts qui voituraient les troncs humains que l’'échafaud de la place de la Révolution envoyait alimenter la tannerie. Et pourquoi pas ? Pensez-vous que ce füt en effet calomnier beaucoup les chefs du gouvernement révolutionnaire que de les supposer assez peu scrupuleux pour se faire des pantalons collants avec la peau de leurs victimes ? Le crime, au jsurplus, n'était pas précisément d'utiliser de la sorte ces tristes débris humains ; le crime était d’égorger les hommes par milliers. On fit, dans le temps, honneur à Bertrand Barrère de cette découverte industrielle ».

Plusieurs écrits du temps nous ont conservé l'écho de ces dires. Voici ce qu’on racontait communément au sujet de la tannerie installée, suivant les contemporains, dans l’ancien appartement frais de Monseigneur : «La découverte d’une méthode pour tanner en peu de jours les cuirs qui exigeaient ordinairement plusieurs années de préparation, a été, dans cette circonstance, inappréciable. On tannait à Meudon la peau humaine et il est sorti de cet affreux atelier des peaux parfaitement préparées. Il en a été porté des pantalons. Les bons et beau cadavres des suppliciés étaient écorchés, et leur peau tannée avec un soin particulier. La peau des hommes avait une consistance et un degré de bonté supérieurs à la peau de

chamois ; celle des femmes présentait moins de solidité, à raison de la mollesse du tissu » (46).

Tandis qu’à Paris, la Convention parcourt processionnelle ment les Tuileries, il se forme à Meudon un autre cortège pour accompagner jusqu'à son temple — ci-devant église Saint-Martin — la déesse Raison. « C'était la femme d’un journalier nommé Brizard, d’une grande beauté. » La déesse d’un jour devait connaître de moins brillants lendemains : « Devenue mère d’une nombreuse famille, elle finit par tomber, ainsi que son mari, trop enclin à fréquenter les cabarets, dans la plus profonde misère. Je me ressouviens, écrit un enfant de Meudon, le docteur Robert, l'avoir vue se draper encore dans des haillons, triste réminiscence du rôle glorieux qu'elle avait joué » (47). A

Au printemps de 1794, la fabrication des aérostats et des obus se poursuit avec ardeur (48). Le 10 avril (49) est créée une compagnie d’aérostiers, « habit, veste et culotte bleue, passepoil rouge au collet, parements noirs et bouton d'infanterie, avec pantalon et veste de coutil bleu pour le travail ». Coutelle en est nommé capitaine, et, le 20 avril (50), il est envoyé avec ses hommes à l’Armée du Nord. Conté, qui lui succède et dirigera seul, tout l'été, la fabrication des ballons (51}, est mis à la tête d'une nouvelle compagnie d’aérostiers attachée à Meudon (52).

Parallèlement se continue sur une grande échelle la fabrication d’obus et de boulets ramés, enchaînés et incendiaires pour la marine (53) ; l’ancienne chapelle leur sert de magasin (54). On essaye pendant quelque temps des fusées incendiaires au muriate oxygéné ; puis on arrête cette fabrication après une explosion survenue dans un atelier, le 15 juillet(55). Pour étudier la pénétration des obus incendiaires dans la coque des navires, on construit auprès du Château Vieux deux grandes carcasses de bois « semblables à un vaisseau de 79 » (56). Une aquarelle de Conté (57) nous a conservé l’as-

oies

pect d’un de ces grands bâtiments provisoires qui servent de cible aux canonniers (58). A l’automne, la fabrique de Meudon est sur le pied de terminer et de charger trois cent mille obus par an (59), mais les ateliers et les hangars débordent jusqu'à Brimborion, lui-même transformé en dépôt de munitions (60). A Meudon, les matières explosives et incendiaires s'accumulent sans aucun souci du danger (61) : on y transfère «les goudrons précédemment emmagasinés à jacques la boucherie ».

Le 26 septembre 1794, la Convention a décidé que les travaux de Meudon seraient surveillés d’une façon permanente par deux représentants du peuple renouvelés tous les trimestres (62). Dès le début du mois, on aaménagé « la maison dite Petit Belle-Vue près du ci-devant château de ce nom pour loger ce commissariat » (63). La décision a été prise à la suite de rumeurs fâcheuses qu’un long rapport rédigé par Prieur, Bréard et Cochon cherche à dissiper (64).

Pour aider Conté dans la fabrication de ses aérostats sphériques, ellipsoïdes et cylindriques (65), le Comité de Salut Public crée au mois d'octobre une Ecole d’Aérostation. Les soixante élèves, logés dans la Maison Nationale du Petit- Meudon, sont instruits par le directeur Conté et le sous-directeur Bouchard. Les cadres sont constitués par trois sous-lieutenants, trois sergents, trois caporaux et un tambour-gardemagasin. Le programme des études comporte des cours de mathématiques, de physique générale, de chimie, de géographie et de mécanique (66). L'article 6 du règlement donne aux élèves la faculté de sortir par l'escalier du Vois-tu-goutte de 9 à 10 heures du matin, de 2 à 3 et de 6 à 8 heures du soir. Il semble que cette issue ait été trop appréciée par les élèves de Conté, car bientôtle Comité de Salut Public supprime la troisième récréation, diminue les sorties et les subordonne à l’autorisation du directeur de l'école.

C’est en novembre 1794 que les commissaires chargés de la

vente du mobilier national reprennent leur travail commencé au printemps et abandonné depuis lors. Les citoyens Duparguier et Bonvoisin, membre de la Commission des Arts de Paris, Lenglier, Gazard, Fayole et Demarin, membres de celle de Versailles, désignent les objets qui seront conservés au Musœum National (67). Ainsi sont retirées de la vente beau- : coup d'œuvres d'art, inventoriées de la façon la plus fantaisiste : tous les tableaux, les bustes, les bronzes, la statue de Cléopâtre, une Cérès de marbre, quatre vases et le débris du globe terrestre. Le quinze novembre (68), les commissaires entreprennent le tri des glaces : les unes seront vendues à Meudon ; les autres, « destinées à l’échange avec l'Etranger », expédiées à Bellevue « dans le petit Sallon au rez-de-chaussée du principal corps de logis »(69). Le 26 novembre, tout ce qu'on a pu arracher et enlever dans Meudon a disparu.

Au mois de janvier 1795, le Comité de Salut Public a déjà oublié le décret du 7 mai précédent, consacrant aux plaisirs du peuple les jardins des tyrans. Il fait extraire du sol les tuyaux des canalisations qui sillonnent les parcs de Sceaux, de Meudon, de Bellevue et de Marly : « toutes les fontes employées ci-devant à des objets de Luxe dans les jardins et maisons nationales » seront mises à la disposition de la Marine « pour servir de lest aux vaisseaux » (69). Ainsi, après avoir accumulé à Meudon les matières incendiaires, le Comité de Salut Public supprime les arrivées d’eau.

Deux mois plus tard, cet acte de vandalisme inutile et dangereux sera fatal au château de Meudon. Le 16 mars 1795, les représentants du peuple en surveillance Enlart et Deydier (70) sont paisiblement établis au Petit-Bellevue ; au Château Neuf, Conté et Lhomond font leur cours devant leurs élèves (71); dans d’autres salles, cinq ballons sont en construction ; au

RTE

Château Vieux, on travaille à la fabrication des obus tandis que d'autres équipes expérimentent des boulets incendiaires en les tirant dans des draps mouillés. Au cours de la matinée, le feu éclate dans un atelier de l’Aile des Marronniers; les arrivées d’eau ont été détruites et le vent souffle en tempête. Les lettres d’Enlart, les décrets et la correspondance du Comité de Salut Public qui se succèdent, se répondent, s'entrecroisent, nous font assister d'heure en heure et de moment en moment aux progrès de l’incendie. Ce serait atténuer Îles couleurs du tableau que de ne pas reproduire ici ces documents.

« Meudon, 26 Ventôse An III (72).

« Un incendie terrible, citoyens collègues, vient de se manifester à l'établissement de Meudon ; il a pris par le frottement d’une fusée qui a mis le feu à un boulet. L’ouvrier qui le tenait s'est sauvé; le feu de ce boulet s’est communiqué à un autre, ainsi de suite, et les ouvriers, au lieu de les jeter par la fenêtre, comme cela se fait, ont pris la fuite. Le vent affreux qu'il fait nous laisse craindre de n’en pouvoir totalement prévenir les funestes effets. La crainte d’une explosion arrête d’ailleurs le zèle des citoyens qui pourraient porter du secours; et pour arrêter le mal autant que possible, envoyez-nous de suite quelques compagnies de pompiers, des haches, des seaux et des pompes. L'un des commissaires qui va à Paris vous donnera des détails que nous vous donnerons nous-mêmes plus au long après le danger, que nous ferons en sorte de rendre le moins nuisible possible. Une bonne partie des poudres a été jetée dans les puits. L'explosion à craindre est celle des caisses d'obus chargés; mais comme elle ne sera pas instantanée, elle ne produira peut-être pas grand mal.

« Salut et fraternité, ENLART

P.-S. — La municipalité de Sèvres nous envoie demander le genre de secours dont nous avons besoin, et en général les

pe Lee habitants se porteraient avec zèle à éteindre le feu, si l’explosion n’était pas à craindre. »

La lettre d’Enlart n’est pas encore parvenue à destination, et déjà, de la salle des séances, le Comité de Salut Public voit s'élever une colonne de fumée; la rumeur populaire lui apprend où est le foyer de l'incendie. En hâte, le Comité envoie les ordres et prend les arrêtés nécessaires (73) :

« Paris, le 26 Ventose l’an III de la République une et indivisible.

«Le Comité de S. P. de la C. N. a la Commission des Transports. |

« Faites partir sur le champ, citoyens, pour Meudon le plus de voitures possible, avec des chargeurs. Il s'agit de prévenir le développement d’un incendie qui vient de s'y manifester.

Marec, Dreard, Siéyès, Merlin (de D.), Laporte, Reubell.

P. S. — On vous recommande la plus grande célérité. »

« 26 ventose anIIl Envoyée au même instant.

Le Comité de Salut public a la commission des Travaux publics. ; un incendie, citoyens vient de se manifester à Meudon. Il s’agit d’en prévenir le développement, en coupant une partie du Batiment. Faites partir sur le champ pour cetEtablissement le plus de charpentiers possible.

Marec, Fourcroy, Merlin (de D.), Reubell, Laporte.

P. S.— On vous recommande la plus grande célérité. »

« Séance du 26 ventôse an II (74).

1. Le Comité de salut public arrête que le chef des compagnies de pompiers de Paris donnera ordre sur-le-champ au plus grand nombre de pompiers dont il pourra disposer de se

rendre sans délai à Meudon pour y porter les secours les plus prompts et y arrêter les efforts de l'incendie qui vient de s'y manifester ; arrête en outre que le chef des pompiers est autorisé à requérir de la Commission des transports le nombre de voitures nécessaire, attelées de leurs chevaux, pour'transporter les pompiers avec célérité.

Laporte, Merlin de D., Marec, Siéyès, Reubell.

« 2. Le comité de Salut Public (74) considérant qu'il importe . que la force armée de Paris soit portée au même instant sans délai sur Meudon pour y protéger Les travaux et empêcher La Malveillance de mettre des entraves aux Prompts secours que le comité vient d’ordonner pour arrêter L’incendie, arrête que le comité militaire sera jnvité à donner sans délais Les ordres nécessaires à une force armée suffisante pour se transporter à Meudon, y recevoir les ordres des rèprèsentants du peuple envoyés près de cet Etablissement et y maintenir le Bonordre.

Pour minutte Merlin (d. d.), La Porte, Fourcroy, Marec, Reubell, Bréard.

Envoyé l'expédition au même instant. »

Merlin de Thionville accourt de Meudon avec la lettre d'Enlart, et, sur ses indications, Merlin de Douai contremande le déploiement des forces (73); cent gendarmes à pied seront seuls envoyés à Meudon.

Dans l'après-midi, le Comité de Salut Public s'occupe encore de Meudon (74) :

« Le Comité de salut public arrête que le chef des pompiers . enverra sur-le-champ à Meudon un plus grand nombre de pompiers que ceux qui ont été ce matin, pour remplacer ceuxci dans le travail; ceux qui ont travaillé toute la journée reviendront de suite à Paris ; chaque pompier se munira de son pain pour douze heures. Le chef des pompiers tiendra le

PNA même nombre d'hommes à la disposition du représentant du peuple à Meudon et prets à partir sur ses ordres. FoURCROY »

Cependant la Commission des Transports (75) a envoyé par deux fois à Meudon des voitures remisée au quai d'Orsay et des brancards.

De l’Aile des Marronniers, qui n’est plus qu’un brasier, le vent d'ouest rabat les flammes sur les toitures de la chapelle et de l'aile occidentale du Château Vieux; l’une et l’autre seront bientôt en feu. Le Salon des Albanes, la galerie, le Salon du Petit-Pont brülent. Entre le Salon du Petit-Pont'et le milieu du château, les sapeurs démolissent les combles pour arrêter l'incendie. Le représentant du peuple en surveillance - écrit coup sur coup les lettres suivantes (74) :

« Meudon, 26 ventôse anlIIl

L'incendie de Meudon, chers collègues, continue toujours ; mais je m'empresse, au milieu de ce désastre, de vous apprendre que toutes les caisses d’obus, dont nous craignions l'explosion, sont ou sauvées ou jetées dans nos citernes. I] reste peu de poudre, et, si nous pouvons l'empêcher de sauter, nous espérons qu'elle ne produira pas grand mal. Quelque alarme s'étant répandue dans les communes voisines, dont tous les habitants quittaient leur foyer et augmentaient la terreur, nous avons cru devoir les rassurer par la proclamation dont vous trouverez ci-joint un exemplaire.

Salut et Fraternité ENLART

« Le représentant du peuple en surveillance a Meudon (73) informé que l'incendie qui vient de se manifester à cet établissement cause de vives inquiétudes aux citoiens des communes voisinnes et les porte a sortir de leurs maisons a

OT

errer dans les campagnes et par ce moien communiquer des allarmes qui ne sont pas fondées.

déclare quil ni a aucun danger à craindre pour les habitations voisines, il invite en conséquence les municipalités des communes de sevres, chatillon, Boulogne et autheuil a rassurer leurs concitoiens et a les faire rentrer paisiblement dans leurs foyers, ou ils n'ont a craindre aucun danger. Les communes qui ont a leur disposition des pompes, des sceaux des haches, sont seulement invités a les envoier a Meudon, avec des hommes de bonne volonté

fait a meudon le 26, ventose Enlart »

« Meudon, 26 ventôse an III

Le feu continue toujours, citoyens coilègues, mais avec moins de vivacité, et nous espérons, comme vous l’auront dit nos collègues, sauver la moitié du vieux ci-devant château. Les pompiers que vous nous avez envoyés sont fatigués, et nous pensons qu’il est indispensable que vous nous en envoyiez de suite le plus grand nombre que vous pourrez. Nous n'avons besoin que des hommes, et non des pompes, qui nous ont été envoyéesen assez grand nombrepar les communes voisines. Demain nous vous marquerons le résultat de la nuit.

Salut et fraternité. Enlart »

«26 ventôse an III, 3 heures 1/2 Citoyéns collègues,

n’y a plus aucun danger ; toutes les poudres, toutes les caisses d’obus sont retirées. Nous allons les mettre en lieu de sûreté. Nous espérons encore sauver la moitié du vieux bâtiment, le seul attaqué par les flammes. Trois citoyens ont été blessés. Les blessures ne sont pas dangereuses.

Salut et fraternité J. P. Chazal, Enlart. »

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Ainsi, en fin de journée, le feu est circonscrit, toute la nuit, les pompiers travaillent encore dans ce but. Au soir, dans les rues de Paris, les camelots crient une petite brochure : « Grand détail exact de l'incendie de Meudon » (76) : aucun détail, en réalité, et des inexactitudes à chaque page ; mais l'horizon éclairé de rouge excite la curiosité publique et incite à acheter cette pauvre version de la catastrophe.

Le lendemain de l'accident, le 17 mars, la correspondance du représentant du peuple avec le Comité de Salut Public

reprend (74) :

« Meudon, 27 ventôse, sept heures du matin. La nuit a été heureuse, chers collègues. Les pompiers que vous avez envoyés sont parvenus à se rendre maîtres du feu, de sorte que tout sera sauvé, excepté le bâtiment appelé le Gouvernement et une seule aile du ci-devant château. Un pompier a été légèrement blessé à l’œil d’une chute, et heureusement nous n'avons à regretter la perte d'aucun de nos citoyens. Toutes les matières de confection ont été mises à l’abri des flammes ; les ateliers sont intacts ; aucun obus n’a fait explosion ; elles sont toutes sauvées, ainsi que la poudre, ou jetées dans uneciterne, précaution que le manque de voitures nous a forcés a prendre. La plus grande perte consiste dans la matière des boulets incendiaires, dont les carcasses cependant pourront servir, cette perte sera bientôt réparée sans danger en prenant des précautions qu’une funeste expérience nous aindiquées, et que le mauvais temps seul nous a empêchés de prendre avant l'incendie, puisque nous avons un hangar aux trois quart construit, éloigné de tous bâtiments et de tous magasins, dans lequel on devait amasser les boulets. Nous vous donnerons dans la journée, ainsi qu’à la Convention, de plus grands détails sur la manière dont le feu s’est manifesté et sur les effets, et nous aurons à nous faire applaudir, avec toute la République à l’intrépidité et au cou-

"HO AUEEE rage de quelques hommes qui au péril de leur vie, ont empêché l'explosion et conséquemment les plus grands malheurs. ; Salut et fraternité, ENLART 5.

« Meudon, 27 ventôse an III.

‘ Les détails dont je suis accablé, chers collègues, ne me permettent pas de me rendre en ce moment le compte que je vous avais annoncé par ma lettre de ce matin; je joins ici une lettre pour la Convention, que vous ferez lire, si vous croyez qu'elle soit nécessaire pour dissiper les inquiétudes, ou que vous garderez dans le cas qu’elie soit inutile. D'ailleurs je me tromperais sur les détails, puisqu’à chaque instant nous retrouvons une infinité d'objets précieux que nous avons crus perdus. Le citoyen Lacroix, officier de santé, vous donne des détails sur les blessures des malades, qui vous satisferont, puisqu'elles se réduisent à presque rien.

Salut et fraternité, ENLART ».

« Meudon, 27 ventôse an III.

Citoyens collègues,

Nous nous empressons de vous prévenir que l'incendie qui s'est manifesté hier à l'établissement de Meudon est totalement apaisé, et qu'il n’y a plus le moindre danger à craindre. Tout est intact, excepté le bâtiment appelé le gouvernement et une aile du ci-devant vieux château, qui ont été la proie des flammes. Les projectiles de guerre, comme vous le savez, ainsi que les poudres ont été sauvés de l'explosion; les ateliers de construction sont également entiers, et toutes les matières de construction conservées, de sorte que la perte sera facilement réparée avec un redoublement d'activité. Cependant comme on pourrait concevoir des inquiétudes sur cet événement, nous devons nous assurer que l'imprudence d’un

ouvrier a été la seule cause de ce fâcheux accident et que la malveillance n’y entre pour rien. Nous prendrons néanmoins tous les renseignements possibles sur cet, objet, dont nous vous ferons part en même temps que des traits de dévouement et de courage de plusieurs citoyens qui, par leur intrépidité, ont empêché une explosion presque certaine. Nous réclamons aussi votre bienveillance pour quelques citoyens qui ont perdu dans les flammes tout leur mobilier, ainsi que quatre blessés, dont heureusement les blessures ne sont pas dangereuses.

Salut et fraternité, ENLART. »

En vain, chercherions-nous un mot de regret sur la destruction de cette Aïle des Marronniers et sur les salons magnifiques du Château Vieux, effondrés derrière leur péristyle intact aux colonnes blanches et roses. « C’est encore un coup d’aristocratie : les malveillants cherchent à nous détruire petit à petit », disent au café des clubistes; « Il en arrivera à Vincennes comme à Meudon, rétorquent des gens plus sensés ; le magasin à poudre.n'y est pas surveillé. Il n’y à qu'un jfactionnaire; on y entre la pipe à la bouche et les souliers aux pieds » (77).

Le Comité de Salut Public indemnise le pompier Anfray, qui a eu la jambe brisée par la chute d’un pan de mur et alloue 20.300 livres aux ouvriers logeant au château pour leurs pertes mobilières. On a oublié que leurs meubles provenaient intégralement de la Liste Civile (78).

Tout le printemps et le début de l'été se passent à déblayer les décombres. L'architecte Lecomte dirige ces travaux en même temps qu'il fait réparer les combles épargnés par le feu, mais abîmés par les pompiers, et recouvrir les pièces pouvant encore être utilisées comme ateliers. Les dépenses montent à 92.094 1. 11 s. 7 d., somme que dépassera largement le prix de vente des moellons, des fers, du plomb, du cuivre nrove-

P. Biver FD:

nant des parties peu endommagées. Leur chiffre de vente s'élève à 154.600 I. 11 d. (79).

Pour amener à Meudon l'eau qui manque du fait de la suppression des conduites, on décide de réparer les rigoles du grand parc. Dès le mois d'avril, le principe de ces réfections a été adopté par le Comité de Salut Public (80). Ces travaux se poursuivent jusqu’en décembre (81) et coûtent très cher; ils sont exécutés par l'entrepreneur de terrassements Magu, sous la direction de Lecomte.

Mais, alors qu’on rétablit l’adduction d’eau par les rigoles et les aqueducs à l’usage des ouvriers de la Marine et de la Guerre, les Travaux Publics continuent la destruction des canalisations anciennes. Leur commission se propose d'enlever « des grands et petits parcs de Meudon 1200 Tuyaux de 12 pouces, et 130.000 livres de fonte en tuyaux de 6, 8 et 10 pouces plus mille livres de tuyaux cassés et vieilles plaques ».

Les ouvriers, cependant, sont mal payés; ils se plaignent de ne plus même recevoir de pain {82} : on les remplace peu à peu par des vétérans et des prisonnierside guerre. Ce sont des soldats autrichiens qui, au mois de juin, guidés par le jardinier Rossignol, sortent les arbustes de leurs orangeries (83). Le Comité de Salut Public ne semble plus s'intéresser beaucoup à Meudon. Le 17 juin (84), il ordonne de reconstruire dans le petit parc un plat-bord de navire pour les expériences de tir ; le :7 août (85), il fait face aux réclamations des soldats qui gardent Meudon et se plaignent de manquer de pain jusqu'à deux jours entiers. L'école d’aérostation fonctionne toujours, mais sa vitalité diminue. La dernière décision prise à son égard par le Comité de Salut Public arrête le mode de nomination aux places d'officier et de sous-officier : celles-ci seront faites au scrutin et à la majorité relative des suffrages par les élèves eux-mêmes (86).

À la fin de l'été 1795, la Convention sent le pouvoir lui

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