DÉMOLITION DU CHATEAU VIEUX
La loi du 3 nivose an IV ordonne l’aliénation de tous les biens de l’ancienne Liste Civile : Meudon subit le sort commun aux ci-devant résidences royales. Consulté à ce sujet par le Président du Département de Seine-et-Oise, en mars 1796, l'architecte Lecomte lui conseille de procéder au lotissement du domaine et de convertir le Chateau Vieux avec les Ecuries en caserne de cavalerie (1). Cet avis n’est pas adopté et l'on décide, au mois d'octobre, la vente intégrale du domaine à la réserve du Château Neuf conservé provisoirement comme siège de l'école d’aérostation (2,.
Entre temps, le Directoire s’est installé à Saint-Cloud et il a décidé le 20 août d'apporter des embellissements à sa résidence. « Cent des plus beaux orangers de Meudon, Bellevue et Saint-Cloud seront transportés dans le Jardin attenant au Palais définitif du conseil des cinq cens » (3).
Avant la fin de l’année 1796, une première soumission est faite pour achat de l’orangerie basse, qui avoisine le village de Meudon. Il ne semble pas qu'aucune suite ait été donnée à l'offre du citoyen Content (4).
Au printemps de l’année 1798, le Conseil des Cing Cents réalise la pensée qu'il avait déjà exprimée deux ans auparavant : il ordonne de retirer du petit parc de Meudon tous les éléments décoratifs pouvant servir à l’ornementation de Saint- Cloud, que ce soient des piédestaux de marbre, des rampes
en fer forgé, les douze grilles du petit parc ou le globe terrestre et la statue de Cléopâtre, qui, destinés l’un et l’autre au. Musœum, n'y ont jamais été transportés (5). De belles glaces sans tain subsistent encore dans de nombreuses fenêtres du Château Vieux. Le préfet de Seine-et-Oise permet au conservateur du Cabinet d'Histoire Naturelle d’en prendre pour garnir ses vitrines: elles sont « très utiles et très économiques en évitant une partie des dépenses à faire pour mettre en évidence la conchiologie (6) ».
Une rafle est faite par le Domaine, et sur l’ordre du ministre des Finances, la liquidation des ateliers de Meudon est affichée de la sorte :
« Vente au ci-devant Château de Meudon.
Le 18 (floréal an VI), et jours suivans s’il y a lieu,
Une assez grande quantité de Tuyaux de fonte de fer; Cuivre doré et non doré ; Fer, Ferrailles, Fléaux et Poids ; Débris de châssis, dont plusieurs vitrés ; Poêles de faïence et de fonte ; Assiettes d’étain ; Groupes en plomb ; cabinets de jardin en fer ; Potences de réverbères, etc. (7). »
Ainsi disparaissent les derniers bronzes du château avec les armatures du bosquet des Berceaux (en partie transportées, déjà, dans le jardin du Palais des Cinq Cents) et les groupes d'enfants de la Cascade de Meudon.
On procède assez rapidement au lotissement du grand parc et même de certaines parties du petit parc. Le 26 juin,un certain Jean-François Forget, de Versailles, soumissionne pour l'acquisition du Chateau Vieux « avec cinquante pieds de largeur de terrein dans son pourtour et les issus pour y communiquer » (8). La présence momentanée dans ces bâtiments du Directeur des Expériences de Physique, qui travaille là pourle comptedu Gouvernement, épargne au château la démolition dont cette acquisition le menaçait (0).
Le Directoire, en mettant Meudon au pillage, a continué l'œuvre dévastatrice de la Convention. Après l'avènement des
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consuls, l'ancien domaine royal reste longtemps dans l’expectative : Bonaparte ne semble pas s’y intéresser (10) et y logé les vétérans de sa garde (11). En février 1802, partent les commissions qui siégeaient au Château Vieux (12) ; en mars, l’école d’aérostation est supprimée, laissant le champ libre aux acquéreurs. Forget, que, déjà en 1798, nous avons vu Soumissionner pour l'acquisition du château et le citoyen Testu qui vient d'acheter Bellevue, font des propositions pour Jachat du château et des terres environnantes. L’administration hésite encore à y accéder (13). Cependant, les bâtisses mal entretenues se dégradent ; mal closes, mal gardées, elles sont une mine pour les voleurs. Au mois de juillet 1802, à une époque où les plus beaux décors du siècle de Louis XIV sont si peu estimés, il est curieux de voir s'effectuer un vol très important de boiseries (14). De plusieurs appartements du Château Vieux sont enlevés des revêtements « en chêne bien conservé et précieux soit par la beauté du dessin, soit par le fini du travail, soit par la supériorité dela dorure, saufquelques moulures, et queiques autres cadres en baguettes dont la dorure se trouvoit en partie endommagée ». La pièce qui a le plus souffert est « l’ancienne antichambre du Roi (le Cabinet des Glaces) où les voleurs ont démonté les quatre pilastres dorés formant l'encadrement de la cheminée, et ont enlevé les baguettes dorées qui formoient l'encadrement de la glace jusqu’au cintre, la figure dorée formant le nœud du Cintre ». Le recéleur, que la police découvre bientôt, est un marchand de Versailles à qui l'administration a refüsé de vendre ces belles boiseries.
En mars 1803, la réparation des murs du petit parc et des restes de la clôture du grand parc est faite aux frais de l'Etat. La vente du Château Vieux n’aura paslieu, mais sa démolition totale est décidée en septembre 1803 : l'Etat se réservera la propriété de son emplacement. Qui peut avoir suggéré à l’administration cette solution inattendue ? Nous l’ignorons. Ce n’est
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certes pas le premier consul qui, deuxans plus tard, exprimera pour la première fois ses volontés relativement à la vieille résidence du dauphin. La décision n’est pas plus dictée par le souci de conserver au public parisien ses promenades de Meudon en sacrifiant le plus vieux et le moins réparable des deux châteaux ; sinon l'administration n'aurait pas aliéné la majeure partie du petit parc. Or, en décembre 1803, le maréchal Berthier achètera les étangs de Chalais et de Trivaux avec les terres adjacentes et, en janvier 1804, presque tous. les jardins bas seront vendus aux enchères (15).
Ne faut-il pas chercher la raison de ces contradictions dans des causes politiques supérieures ? L'annotation par Barbier- Neuville, chef de division au Bureau des Bâtiments Civils, d’un rapport du 18 avril 1804 (16) indique que «Le Château de Meudon, par la beauté de son site, sera tôt ou tard utilisé ». Ainsi, semble-t-il, quelques personnages, qui devinent l'avenir impérial, ménagent aux biens de l’ancienne Liste Civile un retour à un meilleur sort, tandis que les services administratifs, suivant aveuglément la ligne de conduite tracée par la Convention, détruisent ou vendent ce qui reste du domaine.
Le 1°" septembre 1803, un arrêté consulaire autorise donc le préfet de Seine-et-Oise à adjuger la démolition du Château Vieux de Meudon (17). Cette adjudication a lieu le 6 novembre 1803, à dix heures du matin dans le Salon des Maures (18). Le cahier des charges nous donne un aperçu de Pétat du château à la veille de sa destruction (19) : .. « La partie Principale et l'aile gauche sont Elevées d’un rezde-Chaussée, Premier Etage et deuxième Lambrissé, Terminé par des Combles Couverts en ardoises, garnis de faîtages, noues,: chaineaux et noquets ; la grosse Construction de ce Batiment est Composée de pierre, de tuiles dures et Tendres, mœlon, Carreaux en marbre et en Terre, Briques, ardoises, fer et Plomb ; l'Intérieur des pièces qui composent
les susdits Etages esten grande Partie pourvu de Lambris de hauteur et d'appui en chêne, portes à unet deux Ventaux, dont quelques unes ferrées de fiches en Cuivre, Chambranles de Cheminées en Marbre, mauvaises Croisées en Partie sans Vitres, et guichets derrière ; Plusieurs des dites Pieces sont Parquetées, les autres carrelées Tant en marbre qu’en Carreau de Terre cuite.
«l'aile droite du Château et la Chapelle y attenant ayant été incendiés il n’en reste plus que partie de la grosse Construction.
«I! existe dans la chapelle deux autels en marbre et un Tableau Peint sur Toile, degradé par l'humidité. Cette Chapelle est Carrelée dans Toute sa superficie en Carreaux de marbre blanc et turquin, les Croisées qui l’Eclairent sont garnies de leurs Vitraux en fer, et partie de la Charpente du Comble est encore dessus ; Attenant [a Chapelle est une sacristie Boisée dans son Pourtour en lambris de Chêne,et Couverte en Plomb.
« Les Batimens appelés le Gouvernement ayant aussi été incendiés ne récellent aujourd’hui que de gros matériaux, quelques fers enterrésdans les murs, diverses Parties de Charpentes et Plusieurs portions de Pavés dans les Cours.
« deux galeries Voutées, l’une Communicant de l’aile incendiée au gouvernement, l’autre partant de la partie principale du vieux Chateau, porte une Térasse d’allée en pierre garnie dans sa Longueur de deux appuis en fer, se termine au Jardin haut, du Château Neuf.
«Les murs au pourtour des fossés quiprécedentla deuxieme Cour, construits en moëlon, Terminés par un appui composé de Balustres, Pilastres, Tablettes et socles en Pierre; deux guérites en Pierre placées à droite et a gauche sur le Bord desdits fossés.
« Ladite seconde Cour est pavée en grès elle est fermée de trois grilles en fer; une quatrieme grille dans l'alignement de
l'aile gauche attenant Jcelle et Joignant la grande Balustrade, ducôté de Meudon... nous estimons leProduit de ladite démolition à la somme de Vingt Cinq Mille six Cents Cinquante sept francs. »
Un délai de dix-huit mois est donné par le cahier des charges pour opérer la démolition. À ce cahier des charges deux clauses sont ajoutées après coup : le tableau de l'Annonciation sera délivré à la municipalité de Meudon, qui le demande (20) et quarante-deux colonnes monolithiques, les unes de pierre, les autres de marbre, seront mises à la disposition du Ministre de l'Intérieur pour servir à des travaux entrepris par le gouvernement {21).
A chaque feu de l’adjudication, lesenchères montent : elles quadruplent l'estimation quand la démolition est adjugée à Louis Bissé, entrepreneur des Ponts et Chaussées à Mortagne et Louis Ternisien, marchand de bois à Saint-Germain-en- Laye, son associé (22). Le travail sera surveillé par le citoyen Duclos, inspecteur des Bâtiments Nationaux.
En 1804, le Château Neuf est encore occupé par les vétérans de la Garde Consulaire et les Ecuries par les chevaux de remonte de l'artillerie du même corps. Au mois de janvier, autorisation est donnée de réparer les toitures (23).
À nouveau, le petit parc est ouvert au public ; mais les promeneurs se plaignent de ne plus jouir, du haut de la terrasse supérieure, de la vue de Paris ; aussi, l’on décide, en mars 1804, d'’étêter les arbres de la Terrasse des Marronniers « dont lesommet était élagué tous les quatre ans. Ils ne l’ont pas été depuis la révolution ». Ce sont là ces mêmes marronniers sous lesquels Louis XIV, selon Dangeau, aimait tant à se promener : ils sont devenus énormes, « le vent a beaucoup de prise dessus et rompt fréquemment de grosses branches qui les découronnent et les déparent extrêmement » (24).
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