LA TERRASSE. — LE DOMAINE DE MEUDON
Le 12 septembre 1654, était signé le « Contrat d'échange entre M. le duc de Guise, fils aîné et principal héritier de Monseigneur Charles de Lorraine, et M. Servien, surintendant des Finances», par lequel ce prince cédait « la Baronie de Meudon, avec ses dépendances, etc... à M. Servien contre 9.333 livres, 6 sous, 8 deniers de rentes constituées par François de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, Antoinette de Servien son épouse et Maistre Nicolas Servien, Seigneur de Montigny. ladite rente rachetable de la somme de Huit vingt-huit mille livres s (1).
Ce titre de baronnie appliqué à la terre de Meudon surprit fort les contemporains : Saint-Simon, un demi-siècle plustard,
se fait l'écho de leur étonnement. Rien ne prouve, en effet, l'érection de Meudon en baronnie, si ce n’est ce texte (1) retrouvé en 1721 par le curé du lieu dans les archives du château : « François, Cardinal de Joyeuse, en faveur de qui Meudon fut érigé en baronie en 1619. » L'alliance des Lorraine et des Joyeuse, en la personne de Henriette de Joyeuse, épouse de Charles, ne suffit pas à éclairer ce passage étrange d’un texte aujourd’hui perdu.
Le nouveau baron de Meudon était Abel Servien, né à Grenoble en 1593 d’une farnille de parlementaires. Pourvu, dès l'âge de vingt-trois ans, de la charge de Procureur Général au Parlement de Grenoble, il y acquit de la réputation. Conséiller d'Etat en 1618,représentant du Dauphiné à l’Assemblée des notables de Rouen, il quitta définitivement sa province en 1624, époque à laquelle il fut nommé maître des requêtes dans les conseils du roi. Devenu intendant de justice en Guyenne (1627), puis premier président du parlement de Bordeaux — charge qu'il n’eut pas le temps d'exercer — et secrétaire d'Etat le 11 décembre 1630, il fut envoyé à la cour de Savoie pour signer le traité de Quérasque, qui assurait à la France la possession de Pignerol. Brouillé avec le cardinal de Richelieu, Servien dut se démettre de sa charge de secrétaire d'Etat, en échange de laquelle il recevait la somme de cent mille écus. Anne d'Autriche, régente, le rappela au pouvoir et le désigna pour conclure la paix de Westphalie. Servien arriva donc à Munster le 5 avril 1644 et fit une entrée magnifique dans cette ville : douze pages et trente-deux gentilshommes commandaient sa suite. Nos deux autres plénipotentiaires étaient le duc de Longueville, qui semble avoir tenu dans cette ambassade un rôle purement honorifique et le fameux Claude de Mesmes, comte d'Avaux. Mais, à la suite de difficultés survenues entre eux deux, Servien obtint le rappel de d’Avaux et signa seul avec le duc de Longueville ce traité de Westphalie que le xvne siècle intitula le chef-
d'œuvre de la sagesse humaine (1647). Sa récompense ne se fit pas attendre : en 1649, Servien était nommé ministre d'Etat.
En 1651, quand Mazarin dut se retirer devant la Fronde, Letellier, Servien et Hugues de Lionne, son disciple et neveu, prirent la direction des affaires. Un an après, Servien quittait la cour à nouveau, mais il gardait la confiance de la reine-mère et du premier ministre ; et, en 1653, il reçut, avec le cordon de l’ordre du Saint-Esprit, les charges de garde des sceaux et de surintendant des finances. De son union avec Augustine Le Roux de la Roche des Aubiers, veuve elle-même du marquis de Vibraye, il avait eu deux fils et une fille, la future duchesse de Sully; dans la retraite qui suivit son veuvage — sa femme mourut en février 1652 — Servien négocia l'achat du marquisat de Sablé. L’acquisition de Meudon, faite en 1654, marqua le plus haut point de sa fortune.
Grand orateur, grand chasseur, grand amateur de musique, fin lettré, Servien était membre de l’Académie Française depuis le 13 mars 1634 ; et les amateurs recherchent de nos jours les épaves de sa riche bibliothèque, beaux livres ‘dorés sur les plats et frappés aux armes du surintendant : d'azur, à trois bandes d’or, au chef cousu du champ, chargé d’un lion issant d’or. Dans ses Historieltes, Tallemand des Réaux parle de Servien en ces termes : « Tout borgne qu’il estoit, il ne laissoit pas d’aller à la chasse ; mais dez qu'il craignoit quelque branche, il mettoit la main devant son bon œil (un accident l’avait privé de l’autre), et quelquefois on le trouvoit à dix pas de son cheval, car ne voyant goutte, la moindre chose le mettoit à bas. Il n’aimoit rien tant que les violons, et racontoit qu’estant procureur général à Grenoble, il quittoit tous ses procez s’il y avoit le moindre rebec dans la rue(2). »
Meudon, où Servien devait se montrer grand bâtisseur,
redevint, comme au temps du cardinal de Lorraine, le rendez-vous des gens de lettres. Par malheur, Balzac, Conrart, Colletet et Ménage remplaçaient mal la Pléiade, et les poèmes qu'ils ont consacrés à Meudon ne valent guère l’honneur d’être retenus par la postérité. Voici quelques vers du « Jardinier », idylle bien oubliée de Ménage :
Sur les bords renommez que la Seine profonde Au milieu de sa course embellit de son onde, Non loin des murs fameux où le plus grand des rois Tient le sceptre puissant de l’Empire François, Est un vaste Palais d’éternelle structure,
Où l’art par ses efforts étonne la Nature,
Où par mille beautez la nature en cent lieux Etonne également les mortels et les dieux ;
Les délices, jadis, de ce Prélat illustre
Par qui fut constamment le vice combattu
Et dont plus que la pourpre éclata la vertu : Aujourd’huy les amours de ce rare ministre, Connu des bords de Seine aux rives du Caystre, Qui, ranimant la force etla vigueur des Loix,
A le sceptre affermi dans la main de nos Rois,
Le magnanime Abel, de qui les destinées
Sont de voir par ses soins nos guerres terminées, Par qui déjà Le Rhin sur ses riches graviers
Voit avèque nos Lis croître les Oliviers,
Et par qui sur la Meuse, à l'ombre de nos Palmes Nous goustons de la Paix les plaisirs toujours calmes ».…
Nul compte d’entrepreneur'relatif aux travaux exécutés à Meudon par ordre du surintendant, n’est parvenu jusqu’à nous. Pourtant, si les détails manquent, les grandes lignes de l’ouvrage sont faciles à retracer. Meudon devait son chàteau au cardinal Sanguin et à la duchesse d’Etampes ; ses jardins — de peu d’étendue, mais dotés d’une merveilleuse fabrique — au cardinal de Lorraine ; Servien donna au chiteau le cadre qui lui manquait : un parc. Ainsi cette demeure seigneuriale parée, embellie selon le goût du jour par ses propriétaires successifs, s’acheminait, d'étape en étape, vers
une magnificence toujours plus grande qui devait un jour la mettre au rang des Maisons Royales.
Sans tarder, le surintendant entreprend et mène de front des travaux de tous genres.
Le château pris, occupé, pillé par la troupe cinq années auparavant, est alors en fort mauvais état ; il faut le réparer et le moderniser. Servien ne veut plus de cet aspect de forteresse illusoire : l'appareil défensif qui, du côté de Paris, prive la demeure d’air, de soleil et de vue, est condamné ; les gros murs pleins, que nous voyons dans la gravure d'Israël Silvestre,s’ajourent et les deux tours s’éciairent par trois étages de fenêtres régulières ; momentanément épargné, le grand mur en arc de cercle qui ferme la cour, est décoré de vases de pierre au-dessus de chacun de ses contreforts,et la massive porte-cochère centrale remplacée par une jolie grille ouvragée : les deux poternes latérales demeurent et servent de socle à deux statues colossales, figurant des personnages armés “et assis. Quant aux vastes coffres de cheminées, qui ajoutaient au caractère pittoresque des toitures, ils ont disparu, entrainant sans doute la démolition des larges cheminées à hottes, qui occupaient le fond des salles dans les deux tours (fig.5).
L’avant-corps étroit, à demi-gothique d'inspiration, quiabritait l'escalier en berceau construit par le cardinal Sanguin, est détruit, et, avec lui, disparaît le principal élément d’archaisme de la cour : à sa place s’élève un bâtiment majestueux enfermant les degrés d’un grand escalier conçu à une échelle plus vaste. Quel architecte en a tracé le plan ? Est-ce Levau, comme le voudrait une note de Le Rouge (3) ? Nulle part ailleurs, nous ne relevons pareille attribution : les documents restent muets sur ce travail supposé du grand architecte. Si rien ne la confirme, rien n’infirme non plus cette hypothèse rendue admissible, vraisemblable même par la date de l'œuvre — la construction du grand escalier est presque achevée en 1657— et pur son style. Nous retrouvons le genre de
tracé qu’un peu plus tard Colbert reprochera à Levau et ces formes arrondies « qui ne sont point de bon goût pour larchitecture, particulièrement pour les dehors » (4). Par là, Meudon s'apparente au Raincy et rappelle le salon circulaire de Vaux élevé chéz l’autre surintendant des finances, Fouquet. Quant aux enfants sculptés en bas-relief, sur la cour, à uné grande hauteur, ils sont frères de ceux dont, vingt ans plus tard, Levau décorera la façade de Versailles sur les parterres. A Meudon, surl’une et l’autre face, le nouveau bâtiment central, construit en pierre, décrit de fortes saillies, aux angles arrondis.
Sur la cour, ses côtés curieusement percés à mi-étage, répètent le système de décoration général ; mais sa façade aux trois étages de pilastres classiques s’affranchit de cette sujétion (fig. 5). Les degrés d’un perron mènent à la porte que ferme une grille et surmonte un tympan cintre orné d’un médaillon entre autres décorations. Deux fenêtres, au-dessus desquelles se voientdes panneaux sculptés, encadrent la porte. Au premier étage, s'ouvrent trois fenêtres arrondies ; celle du milieu est plus haute et plus large que les deux baies latérales. À l'étage supérieur, qui domine les toitures du corps de logis, de grands panneaux sculptés représentent, par des jeux d'enfants, les saisons, si l’on en croit tous les guides de l’époque : sujet étrangement choisi, car ces reliefs sont au nombre de trois! Un grand fronton triangulaire, où, parmi les cuirs et les festons, l’on distingue les armes et la couronne marquisale du surintendant, domine l'édifice. Monumentales, deux figures nues s’allongent sur les rampants du fronton et soutiennent un câsque taré de face et richement empanaché.
Personnages et fronton sont semblables sur la façade Opposée, du côté des jardins ; mais la rupture avec le style général est moins marquée. Les trois portes-fenêtres de l'édifice central sont cintrées : c’est :1à toute la différence entre le bâtiment neuf et les constructions anciennes situées aux deux
L'Entrée du Chaman de Maidon à deux louer de € Ars
4 Pare che M Langloë Pur S'Sarque autre Pridl.dn Pos
(Pérelle).
F1G. 5. — Le château de Meudon transformé par Servien.
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F1G. 6. — La terrasse de Meudon.
extrémités de la façade; dans les deux cas, l'étage d’attique est percé de baies.
Une énorme pyramide tronquée, de forme octoganale, mipartie ardoise et mi-partie plomb, couvre le bâtiment neuf. Une terrasse la surmonte, dominant les arêtes terminales des tours et leurs toitures aiguës aux ornements légers de métal. Les vastes horizons, qu'embrassent de là-haut les regards admiratifs des visiteurs, ne tarderont pas à rendre célèbre la « Calotte de Meudon ».
À l’intérieur du bâtiment se trouve un grand vestibule, d’où part un escalier à double frévolution. Au second palier, les deux révolutions se rejoignent et un degré unique aboutit au grand salon du premier étage. Ce salon à coupole domine les. parterres de ses cinq fenêtres ; cinq autres fenêtres percées. dans l’attique éclairent encore cette vaste salle de réception.
La construction de ce grand édifice en saillie détruit sur la cour la symétrie des baies jusqu'alors régulièrement espacées ; un panneau de brique, orné d’une console supportant un buste, séparait chacune de ces fenêtres. Servien doit donc déplacer les baies du vieux corps de logis, en même’ temps qu’il supprime les meneaux de toutes les fenêtres. Il laisse au rez-de-chaussée et au premier étage quatre des fenêtres anciennes que surmontent toujours les quatre vieilles lucarnes de la Renaissance ; puis, à chaque étage, il perce quatre fenêtres nouvelles, ne laissant plus subsister que deux des panneaux de brique. Les encadrements sont refaits et des pilastres de pierre, achevant de rompre la monotonie du vieux corps de logis, « lient » en quelque sorte le style des constructions anciennes avec celui des nouvelles.
Il semble qu’il'faille attribuer à Servien la création de la galerie du château. Nous savons que, sous la domination des Guise, les ailes étaient divisées en logements destinés aux officiers et aux hôtes des châtelains. Or, sous le successeur de Servien, toute une aile est consacrée à cette galerie :
quatre baies et une porte-fenêtre ouvrant sur l'une des deux terrasses l’égayent à l’est ; à l’ouest, quatre fenêtres encore donnent sur le parc. C’est ici la moins belle vue que l'on ait du château, car, de ce côté, les bois sont légèrement en contrehaut. Un cabinet se greffe sur cette façade latérale et marque le milieu de la galerie. Ce vaisseau, très vaste et très long, est chauffé par deux cheminées et se termine à ses deux extrémités par un salon aménagé dans une tour.
Toutes ces importantes transformations rajeunissent singulièrement l'aspect de Meudon; seuls, néanmoins, iles grands travaux de terrassement y perpétueront le souvenir du surintendant Servien.
Nous avons vu, dans une épître au cardinal de Lorraine, le chancelier de L'Hôpital célébrer en vers latins l'apport de masses deterre considérables et le nivellement des collines situées au nord de Meudon. Rien de tout cela n'apparaît dans la gravure d'Israël Silvestre ; mais il se peut que l'artiste ait seulement accidenté le terrain par goût du pittoresque. La même tradition qui donne à Charles de Lorraine la paternité du château lui enlève, au contraire, toute part à la création de la fameuse terrasse de Meudon. Quoiqu'il en soit, les maisons du vieux village qui s'élevaient encore sur le plateau furent acquises par le surintendant ; le sol fut entièrement aplani, et la pente naturelle remplacée par un énorme mur de soutènement formé de gros blocs de pierre.
De ce formidable travail, qui a défié les siècles et les révolutions, Saint-Simon (6), exagérait néanmoins l'importance quand il écrivait que Servien « avoit dépensé des trésors, surtout à combler le village, qui étoit en grande partie dans ce qui fait l’avant-cour et la terrasse, et dont le terrain étoit aussi bas que celui qu'on voit encore au bas de cette terrasse, qu’il ne craignit point d'entreprendre et qu'il mit fort près de perfection ». Vraie ou controuvée, voici à ce sujet une anecdote maligne répétée dans bien des mémoires de l'époque :
« Le Surintendant Servien ayant fait faire à Meudon cette belle terrasse qui a coûté des sommes immenses, chacun lallait voir par curiosité. Feu M. le prince Louis de Bourbon s’y étant allé promener comme les autres, le surintendant, qui savait les murmures du peuple contre cette dépense, et voulait qu’on la crût beaucoup moindre, dit à M. le Prince : ‘ Tout le monde se persuade que cette terrasse me coûte des sommes infinies. Cependant, Monseigneur, vous ne sçauriez croire à combien peu elle me revient : elle ne me coûte que dix mille écus.-— Vraiment, répondit M. le Prince, c'est encore plus que je ne pensois, car je m'imaginois qu’elle ne vous coûtoit rien du tout ” »(7).
Cette immense terrasse, dont le mur parallèle à la vallée donne au château une base régulière, se prolonge fort avant vers Paris; de ce côté, elle est précédée d’une belle avenue ; puis, sur les deux faces latérales du château, la terrasse forme une étroite promenade, avant de s'épanouir en parterre et de se terminer par une arête vive du côté des jardins. De ce premier parterre, jusqu'aux prés de Chalais, les jardins s’étagent en deux ressauts ; le plan moyen se développe en avant de la grotte. Partout, s’alignent des murs de soutènement couronnés de balustres et décorés de panneaux de briques alternant avec des gaînes énormes faisant l'office de contreforts, dont un grand nombre subsistent encore actuellement. Le modèle de ces gaînes, d’une rare beauté décorative, n'appartient pas au xvue siècle, mais date visiblement du règne de Henri Il. Le cardinal de Lorraine en aura fait sculpter quelques-unes, problablement auprès de la grotte, et cette noble ordonnance aura été étendue par Servein à toute la terrasse haute.
L’orangerie subsistera telle quelle, mais la loggia qui la domine sera aveuglée par de massives portes cochères ; ces constructions seront reliées par des terrasses au parterre qui s'étend en face de la grotte; de ces beaux morceaux
P. Biver 4
isolés Servien fait un tout harmonieux: parterres en broderie et rangées d'’ifs envahissent les espaces plans.
Le pavillon de la grotte est encore debout: Servien ordonne de le restaurer scrupuleusement; une grille est replacée à l'entrée du nymphée ; de nouveau se pose le problème de l’arrivée d’eau. À ce bâtiment, une seule modification est apportée : au milieu de l'édifice, le percement d'une large baie cintrée permettra désormais d'embrasser du salon toute la vue du Val, de Fleury et des bois de Clamart. Les deux bustes de philosophes et la dédicace aux muses de Henri Il disparaissent de ce fait. Les deux pavillons latéraux subissent bien d’autres transformations : à peine si l’on conserve quelques pans de murs engagés dans les constructions nouvelles ; plus de ces « cascine » d’opéra toutes fantaisistes, mais des bâtisses régulières et monotones à étages, aux toits mansardés ; plus de colones noueuses, plus d’appareil rustique, mais de hauts pilastres, à très légers bossages
‘et une corniche surmontée de grands vases. Seul, le nombre des fenêtres de la façade rappelle encore dans ces pavillons nouveaux le souvenir des petites constructions !florentines du Primatice. De pareilles modifications sont apportées au socle de la grotte. À l’aqueduc romain est substituée une élégante arcature que dominent balustres et pots de fleurs. Deux escaliers mènent du parterre à la terrasse: des panneaux de brique viennent les souligner ; enfin le mur de soutènement brique et pierre,"à pilastres, balcons et vases, qui supporte la terrasse haute, lutte de richesse avec la grotte et l'écrase. Autant le château se trouve mis en valeur par sa terrasse et ses parterres, autant la grotte, chef-d'œuvre délicat, perd de charme au milieu de cette régularité pompeuse.
La terrasse qui passe derrière la grotte s'étend dans la direction de Paris jusqu’au couvent des Pères Capucins. De grandes gaînes d’un bel effet décoratif jalonnent cette terrasse, que les arches d'un pont relient à la tour sud-ouest du
château. Ainsi, de l’un des salons qui termine la galerie, les invités de Servien peuvent se rendre de plain-pied au salon supérieur de la grotte, ou bien, tout en suivant cette longue promenade, contempler de là-haut les méandres de la Seine, tandis qu’en contrebas les lourds carrosses évoluent dans la cour ou descendent l'avenue.
A l'endroit où le parterre du château rejoint la terrasse inférieure de la grotte, s'élève un petit palais de treillage très décoré, qui distrait le regard de tant de briques et de pierres : ce sont « les Berceaux ». Dans le fer à cheval orienté que forme cette construction légère s'inscrit un bassin arrondi, Devant la grotte est creusé un autre bassin que cantonnent quatre parterres en broderie entourés d'ifs.
Tant d’embellissements ne suffisent pas encore à Servien : il achète les bois de Clamart, les bois de Trivaux — à travers lesquels une clairière est tracée et se prolonge à perte de vue dans l’axe du château — les champs voisins du parc de Chaville, les bruyères de Sèvres. Des propriétés de faible étendue bordent à lorient le parterre de l’orangerie: Servien les acquiert. De ce côté, un nouvel escalier mènera désormais à une orangerie nouvelle, dite « la petite orangerie ». Seul, le désir de multiplier ces arbustes si fort à la mode explique cette construction isolée, inutile à la décoration générale et dominée par des étages de terrasses. Volontiers, le surintendant vient là pour surveiller les travaux en cours et pour échapper à la foule de curieux qu’attire la renommée des jardins. Il songe même à s’y faire bâtir un ermitage.
On se souvient qu’en cédant ses droits seigneuriaux au cardinal de Lorraine(1570) l’abbaye de Saint-Germain des Prés s'était réservé des maisons, un pressoir, des prés et des vignes. Servien, pour vaincre leur résistance, offre aux religieux une grosse somme d'argent, et ceux-ci, moyennant trente-six mille livres, lui abandonnent toutes leurs terres sises sur la paroisse de Meudon (8).
Les propriétés du surintendant s'étendent désormais jusqu'à Clamart ; la vallée qui sépare les bois de Meudon de ceux de Clamart lui appartient également. Elle est argileuse et les sources y abondent : par ordre de Servien, on y creuse de grandes pièces d’eau, plus aisées à entretenir que les bassins, à demi-secs l’été, qui avoisinent la grotte et le château. Il ne manque plus au surintendant que l'autorisation d’enclore jardins, bois etterrasses pour en faire un magnifique domaine: cette autorisation, accordée en juillet 1656, est attestée le 31 août 1657, par lettres patentes « portant permission d’estendre le parc de Meudon, l’enfermer de murailles, encore que les héritages acquis soient dans le voisinage des plaisirs de Sa Majesté. »
La proximité du Palais-Royal et du château de Saint-Germain n'empêche pas le surintendant de regretter le temps qu'il perd dans son carrosse en allées et venues ; le désir lui vient de faire ces trajets sur la Seine dans un bateau dont le mouvement insensible lui permette de lire et d'écrire. La correspondance qu'il échange à ce sujet avec notre chargé d’affaires en Hollande mérite d'être citée pour son côté pitto-
resque (9).
Lettre de M. le Comte Servien à M. Chanut, 1654.
Monsieur,
Je n'auray point le bien de vous entretenir par cette depesche des affaires publiques; je prendrai seulement la liberté de vous dire que j'ay achepté la terre de Meudon où l’on peult aller par eau, et que pour perdre moins de temps lorsque je seray obligé d’y aller prendre l'air, je désire de faire venir un batteau de Hollande, de ceux dont on se sert dans le pays pour faire voyage sur les canaux. Je souhaite s’il est possible qu'il y ayt deux chambres où l’on puisse estre commodement et y marcher debout, affin qu’en travaillant dans l’une, mes amis qui
viendront avec moy puissent jouer et se divertir dans l’autre. I fault qu'il soit bien couvert, peinct et doré à la mode des plus beaux du pays. Je me promets de vostre amitié que vous vouldrez bien commander à quelqu’un des vostres de m'en achepter un, et le choisir de la forme qu’il vous plaira le prescrire pour me l'envoyer avec les premiers vaisseaux qui viendront pour entrer dans la rivière de la Seine et aller à Rouen d’où je le ferai venir ici... Monsieur, pardonnez à mon effronterie et à la passion d’un homme qui est dans les premiers empressements d’une acquisition qu'il vient de faire à la campagne.
Servien à Chanut
.…Jattendray désormais avec impatience l’arrivée de cette maison flottante, qui fera souvent la communication de Paris à Meudon et qui me donnera moyen de travailler en chemin faisant. Il ne me soucie pas fort qu'elle aille à la voille parce que mon dessein est de la faire tousjours tirer par un petit bateau où seront les rameurs, ou s’il est nécessaire par des chevaux en remontant.
Chanut à Servien
À Anvers, 2. octobre 1654.
Depuis que j'ai envoyé le blason de vos armes à Amsterdam, il m'est venu en la pensée que nous ferions mieux de laisser vuides les places où elles doivent êtres taillées de sculpture, pour que ce bateau ne portant aucune marque de son
.maistre sera moins exposé au risque des ennemis.
Chanut à Servien
A Anvers, le 19 novembre 1654.
….Nostre bateau bien qu’assez plat de fonds, en sorte que tout chargé ilne tire pas plus d’un pied et demi d’eaué, garde pourtant la forme d’un navire par sa pouppe, sa proue etsa construction sur une quille non point coupée à plat comme les bateaux de la Seine. Il a dix toises delong et deux toises et demie de large ; dans le milieu deux chambres de deux toises en quarré chacune et un espace de trois pieds entre lequel est ménagéeune cheminée enfoncée pour chaque chambre, une commodité, et un passage d’une chambre à l'autre. Sur la pouppe il y a une autre chambre plus élevée d’environ dix pieds quarrez. Le dehors de la pouppe est paré de sculptures belles pour le païs comme tous les fenestrages des chambres au dehors. Le long du bord il y a une ceinture de feuillages et la proue a une poulaine comme les navires aveq les façons ordinaires et un cheval marin sur le bout.
Nous avons icy un jeune homme qui a travaillé pour quelques autres personnes qui se louent de sa fidélité au travail. Je l’ay envoyé voir notre barque et lui ay dit que j’estois d'avis de n’en peindre les dehors que d’une belle grisaille bien ménagée par le fort et par le faible en couleur aveq de or oùilen faudra, et quant aux trois plafonds des trois chambres, qu'il nous fallait une autre grisaille et bien mêlée d'or...»
Le roi eut plus tard envie de ce bateau, et « M. Servien en fit cadeau à Sa Majesté vs, dit De Thou dans une de ses dépêches.
En attendant, le yacht du surintendant fait sensation à Paris. Deux jeunes Hollandais qui visitent la capitale, nous apprennent (10) le succès de curiosité dont bénéficie ce véhi-
cule d’un nouveau genre : « ..….Estant près de l’Arsenal nous y fismes un tour. Comme nous fusmes au bout de la grande allée, nous y vismes le jachte qui avoit este faite autrefois entre Delft et Rotterdam. Il y avoit grand nombre qui s’amusoit à le regarder et l’aborder dans de petites barques. Aussy, estoit-elle icy un obiect nouveau et dont ils sont obligés au Sr Servien qui l’a fait venir pour s'en servir à descendre la rivière insques à son Meudon. Elle est peinte, dorée, et fort adiustée, et il n’en faut pas tant pour faire accourir ce peuple qui s’attroupe aysément et en vrays badeaux dont ils portent le nom » (1er mai 1657).
Mais MM. de Laeke de Villiers ne se contentent pas d’admirer le bateau du grand financier, ils visitent son domaine de Meudon et cela au moment même où les travaux exécutés sous sa direction touchent à leur fin. La relation qu'ils en ont faite est pour nous doublement précieuse : écrite à uneépoque où les documents sur Meudon sont si rares, elle nous donne plus de précisions qu'aucun des guidées rédigés aux xvie et xvie siècles,
« 30 septembre 1657
« Cemême jour, pour tenir parole à Madame de Longschamps, à qui nous avions promis de faire voir Meudon, qui est ce beau bastiment que le S'Servien fait faire à trois lieuës de cette ville, nous fismes loüer deux chevaux de carrosse l’apres disnée, qui estoient les plus belles happelourdes du monde, car estants venus au pied du costeau oùest cette belle maison, ils ne nous y purent pas monter, si bien que nous fusmes obligés de sortir du carrosse et d'y aller tout doucement à pied. Nous arrivasmes enfin à la terrasse qui a pour le moins cinq ou six cents pas en quarré. Ellen’est pas encore achevée, mais il y fait travailler continuellement quantité de monde pour applanir et abattre le reste de l'éminence (11) qui l’empeschoit d’avoir une grande basse court et une belle avenüe.
Elle est soustenue du costé de Paris d’une très haute muraille qui s'élève d'un lieu si bas et si enfoncé qu’il semble un precipice. De cette terrasse on a une vüe qui n’en a point d’égale pour sa beauté ni pour la diversité qui est la mieux meslée qu'on puisse imaginer, car on voit la Seine serpenter en une agréable et riche plaine, une quantité incroyable de beiles maisons et de grands villages, les uns dans des vallées, les autres sur de petits tertres, et le tout si bien placé qu'il semble qu’on ai devant les yeux un tableau fait à plaisir. Mais ce qui est le plus advantageux est qu’on en comptemple à plein la plus vaste, la plus riche et la plus magnifique ville de la chrestienté.
« Cette place sert d’avant-court, et au bout on trouve le corps de logis qu’on fait rabiller et rebastir à la moderne. Messieurs de Guise, de qui le Sr Servien l’a achetée, l'ont creue une pièce assez achevée pour eux, mais elle ne l’a pas esté pour un surintendant, qui en change toute l'ordonnance, et du rond fait le quarré, et du haut le bas, et de l’eslevé l’applani. Onyentre par une basse court qui a sur la droicte et la gauche deux belles galeries voutées par des pilliers de pierre de taille, qui servent de passage pour aller aux deux pavillons ayant leur veué sur la porte de l’entrée qui estau-milieu d’un demicroissant qui ferme cette basse court. Après l’avoir traversée, on rencontre au-milieu du corps de logis une seconde grande porte sous un bastiment neuf, fait en forme de dôme percé, où il y a un beau vestibule et aux deux costés le grand degré de la maison : en le traversant on passe en un parterre. Quand ce degré sera achevé, il pourra passer pour un chef-d'œuvre de l’art, parce qu’il est soutenu en l’air sans noyau. C’est un ouvrage aussy hardy qu’on en puisse voir, et qui ne peut manquer d’estre merveilleux quand il sera achevé.
« Au bout du parterre on trouve une statuë de bronze qui représente le rapt de Panthée par Mercure (Il s’agit de l’enlèvement de Psyché par Mercure, œuvre de De Vries, & actuelle-
ment un des joyaux du Louvre, n° 276 du catalogue. Ce groupe en partie doré, apparaît dans certaines vues gravées de Meudon). La reine de Suède en a fait présent au Sr Servien et affin que personne ne l’ignorast, il y a sur le piédestal, qui est de marbre blanc et noir, escrit en lettres dorées le nom de celle qui l’a donné, ses titres et toutce qu’une si belle libéralité peut produire d’éloges et de louanges, aussi la statue est à estimer, car elle est très bien faite, quoy qu'elle ne soit pas antique ni de celles à qui les années donnent le prix parmi les curieux, bien qu’elles n’en vaillent pas mieux en ellesmesmes.
«Un peu plus bas que ce parterre on en rencontre un autre plus enfoncé et à costé quelques pavillons imparfaits que le cardinal de Lorraine avoit fait bastir pour une retraite plus particulière. Il y a une belle grotte qui a esté ruinée par les guerres civiles : on y travaille à la reparer et elle le sera plutost qu’on ne luy pourra donner de l’eau ; on la doit tirer du grand bassin qui est au-milieu du grand parterre, mais ce sera là la peine d’en treuver, car on n’a que celle d’une mare (La future pièce d’eau de Bel Air). De cet endroit on a la veuë sur le village, sur une vallée et sur un très-beau costeau, tellement que l’on diroit que la nature a rassemblé icy tout ce que la diversité des situations et des obiects peut faire voir de plus beau
“etde mieux agencé. Sur la droicte de tout ce bastimentque nous venons de représenter, il y a un grand bois auquel on monte par un degré d’environ une vingtaine de marches qui donnent assez à cognoistre qu'il est beaucoup plus eslevé que la maison. [l est tout contourné de murailles etil s'en forme un beau parc où l’on voit quantité de longues et larges allées.On y en fait quelques nouvelles depuis qu'ilest au S* Servien; et comme tout est trop petit pour les immenses richesses d’un surintendant, il a fait agrandir cet enclos d'environ une demilieuë de pays. Comme il a fait de grandes acquisitions et passé d’un costeau à l’autre, il a eu la commodité de faire deux
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beaux estangs en un vallon qu'y forment ces deux petites éminences. À la pente du premier parterre qui regarde le village, il fait bastir de nouvelles orangeries, ne s’estant pas contenté des premières ; elles sont fort longues et couvertes de plomb, etiustement exposées au soleil levant. On nous dit qu'il avoit dessein de bastir au bout un petit pavillon pour sa retraite, quand il voudra estre tout à fait en son particulier, et que le dessus de l’orangerie luy servira de galerie. Enfin il a si fort augmenté l’estenduë de cette terre, qu’elle est à présent de 20.000 livres de rente, et a tellement changé le bastiment et toutes ses dépendances qu’on peut dire qu'il a enchery par dessus toute la magnificence de la maison de Guyse. »
Les « immenses richesses » de Servien existaient surtout dans l'imagination du peuple. Administrateur intègre des biens de l'Etat, prodigue au contraire de ses propres deniers, dépensés sans compter dans ce domaine de Meudon qu'il aimait « avec passion »comme il écrivait lui-même, le surintendant laissait fondre sa fortune de jour en jour. Aussi, lorsque, moins de deux ans plus tard, le 5 février 1650, Abel Servien,atteint de la pierre, mourut en son château de Meudon, son fils aîné, Louis-François Servien, se trouva hériter d’une belle résidence, mais de peu d'argent : au lieu de s’accroître, la fortune familiale avait sensiblement diminué depuis la nomination d’Abel Servien à la surintendance des finances.
M. de Sablé — ainsi nommait-on Louis-François Servien — <« étoit un homme parfaitement bien fait, avec de l'esprit et de bonne compagnie; mais débauché à l'extrême » (12), il ne tarda pas à se ruiner au point que le roi lui « donna par charité une pension de mille écus ».
Rien ne signale la possession de Meudon par Louis-François Servien. Un seul tait, survenu au cours de cette période, mérite d'être retenu : c’est la visite du château par le Bernin (2 août 1665. 13) : « Après dîner, le Cavalier a été à Meudon, où l’on trouvé M. le Nonce; il lui a fait remarquer que dessus cette
hauteur, où l’on étoit, l’on ne voyoit de Paris qu'un amas de cheminées, et que cela paroissoit comme un peigne à carder. Il a ajouté que Rome a bien. une autre apparence, qu'on y voit Saint-Pierre en un endroit, le Campidoglio en un autre, Farnèse ailleurs, Monticaval, le palais de Saint-Marc, le Colisée, la Chancellerie, le palais des Colonne,et nombre d’autres semés çà et là qui avoient de la grandeur et une apparence fort magnifique et superbe. Je repartis que ces palais étoient grands à la vérité pour ce qu'ils avoient de grands espaces qui leur servoient comme de champs, qu'il n’en étoit pas de même à Paris, où les maisons étant, quelques belles qu’elles fussent, pressées les unes les autres, ne se peuvent pas bien distinguer ; que les espaces y étaient chers et les places petites, ce qui faisoit que bon nombre de bâtiments s’entr'offusquaient les uns les autres, et de loin n’étoient d'aucune apparence. En voyant l’escalier du château, il a dit qu'onn’en voudroit pas un pareil dans une hôtellerie d'Italie, et puis en riant s’est mis à dire que la couverture du dôme me plaisoit sans doute beaucoup. Nous en revenant, il a fait arrêter le carrosse devant la terrasse des Capucins de Meudon... »
L'invité du grand roi semble avoir été ce jour-là de fort méchante humeur. Qu'il ait critiqué les toits pointus, les poivrières, tout l'appareil mi-gothique encore de Meudon, la chose n'aurait rien eu de surprenant dans sa bouche. Mais le bel escalier classique, tout nouvellement bâti ne méritait par tant de rigueur !
Le 31 octobre 1679, le marquis de Sablé vendait Meudon à François-Michel Le Tellier, marquis de Eouvois, ministre favori de Louis XIV ; et Saint-Simon, en proie à ce pessimisme chrétien qui, au milieu du récit le plus brillant, l’arrête et lui fait faire de ces retours inattendus et pleins d'amère tristesse sur les choses d’ici-bas, Saint-Simon écrivait, songeant à feu Abel Servien (14): « Qui lui eût dit que le procureur du roi au Châtelet Le Tellier, qui le venoit
amuser les soirs dans sa première fortune des contes de la ville, et qu’il poussa par là à l’intendance de l’armée d’ltalie, surpasseroit la sienne et si loin et qu’il auroit un fils plus puissant encore que l’un et l’autre, qui achèteroit Meudon du sien, et qui par les millions qu’iljetteroit en ce lieu, sans endommager la fortune de ses enfants, la porteroit où ils sont parvenus à Meudon au point des plus belles maisons royales, en sorte qu’il n’y auroit après lui que le roi en état de
la posséder. »