PROJET POUR LE HAUT-RELIEF DE L'OPÉRA DE VERSAILLES
Dessin de Pajou
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globe céleste et la lunette d'approche; enfin les emblèmes de la peinture, de la sculpture, de la musique et aussi de la poe'sie dramatique, rappelée par le masque, le thyrse et les marottes comiques. L'invention des menus détails est exquise, tels que ces légers bouquets de fleurs des champs attachés par des rubans où tiennent encore tant de jolis objets. Les armoires sont séparées par d'autres chutes de bouquets, aux fleurs superbes, roses, dahlias, pavots, marguerites et soleils. Le roi Louis XVI apprécia-t-il comme il convenait la prodigieuse ingéniosité de ses artistes? sut-il examiner à loisir leur travail varié à l'infini? ou se contentat-il de lever parfois les yeux vers les deux panneaux au-dessus des glaces, où il voyait, d'un côté, Apollon appuyé sur sa lyre, de l'autre la France recevant l'hommage des génies des Arts? Il goûtait davantage, en connaisseur de la technique du métal, les bronzes appliqués au marbre blanc de la cheminée où il se chauffait l'hiver. Cette cheminée introduit dans l'histoire de Versailles le nom de deux excellents artistes, Boizot et Gouthière. On l'avait exécutée pour le Salon de Diane à Fontainebleau, deux ou trois ans auparavant. Boizot avait fait les modèles et sculpté les deux cariatides enfantines de marbre; leur draperie de bronze, leur gaîne de feuilles d'acanthe, la frise de branches de rose étaient l'œuvre de Gouthière, qui avait l'entreprise de tous les travaux de ciselure et dorure du château de Fontainebleau'9. Gabriel, trouvant la cheminée déjà prête, la fit transporter à Versailles dans la nouvelle bibliothèque du Roi.
Ce fut la pièce favorite de Louis XVI. Il y étudiait « sur un petit bureau placé dans l'embrasure de la fenêtre,., se reposait de son travail en regardant les gens qui traversaient les cours; et les curieux... pouvaient se convaincre, aux livres usés gisant sur le parquet, à la quantité de papiers épars de tous côtés, que Louis XVI ne passait pas son temps à forger, à s'enivrer ou à battre ses gens, comme ses vils ennemis ont voulu le faire croire. Au milieu de la bibliothèque était une vaste table de bois d'acajou, d'un seul morceau, qui portait les groupes de La Fontaine, Boileau, Racine, La Bruyère, etc. » Ces statuettes, en biscuit de Sèvres, faisaient partie de séries historiques alors commandées par le Roi. Dans cette pièce ou dans les cabinets voisins figuraient beaucoup d'objets d'art choisis par Louis XVI, dont un certain nombre ont été rapportés à Versailles, par exemple les précieux tableaux de chasse peints à Sèvres sur porcelaine tendre, d'après les compositions d'Oudry rajeunies pour la nouvelle cour, les fines gouaches de Van
Blarenberçhe, représentant les batailles du règne de Louis XV et de la guerre d'Amérique, une statuette équestre en biscuit de Frédéric II, roi de Prusse. On voyait aussi, dans le cabinet de la pendule de Passemant, le modèle en bronze de la statue de la place Louis XV, par Bouchardon, et les quatre dessus de porte du cabinet étaient les portraits de Louis XV, de Marie Leczinska, du Dauphin, père du Roi, et de Marie-Josèphe de Saxe20.
Les autres travaux accomplis, au cours du règne, dans les intérieurs de Louis XVI n'ont pour la plupart qu'un intérêt de commodité. En 1775, on établit une communication par les entresols entre l'appartement du Roi et celui de la Reine, permettant à Louis XVI de se rendre chez sa femme sans traverser l'Œil-de-Bœuf, plein de monde à toute heure, ce qui lui cause parfois une insupportable gêne. C'est un couloir fort long, éclairé aux lampes, qui passe sous la Chambre de parade et aboutit, par un escalier encore existant, tout auprès de la chambre de la Reine. Les souverains avaient exigé une exécution rapide de ce travail compliqué, qu'on fit pendant les fêtes du Sacre et qui donna les plus discrètes facilités à leur vie conjugale. On l'appelait à la Cour le « passage du Roi » ". A l'étage des anciens Petits Cabinets, Louis XVI apporta divers changements22. Il y tenait « une suite de cartes de géographie, des plans en relief, des modèles de vaisseaux, un petit observatoire », et il passait de là dans les combles du Château, où était sa « promenade favorite. » Il lui arrivait aussi d'ouvrir la porte de communication des cuisines des Petits Appartements et de « causer avec bonté avec le premier venu qui se trouvait là, fût-ce un marmiton ». Tout à fait sous les toits, était cette fameuse forge, où Madame de Bombelles introduisit un jour la baronne d'Oberkirch, en lui faisant visiter les Petits Cabinets du Roi: « Je les trouvai, dit la baronne, moins beaux et moins ornés que ceux de la Reine. Louis XVI a des goûts simples; ils percent dans tout ce qui l'entoure. Nous montâmes par un escalier dérobé jusqu'à un réduit qu'il s'est créé dans les combles et où il travaille à la serrurerie, ce qui i'amuse infiniment ; il y a plusieurs pièces remplies des outils nécessaires »23. Le Roi appelait ces pièces son atelier de mécanique. Il y martelait le fer avec l'entrepreneur des Bâtiments Gamain ; mais les ouvrages intéressants s'y faisaient sous la direction de Poux-Landry, excellent serrurier et mécanicien, capable de cultiver plus habilement qu'un Gamain les dispositions du royal élève. Soulavie, visitant la forge en 1792, y trouvera « deux enclumes, mille outils en fer, différentes serrures
ordinaires, mais fines et parfaites, des serrures à secret, des serrures ornées de cuivre doré », témoignages d'un travail attentif et intelligent25.
L'art a été intéressé une fois encore aux aménagements ordonnés chez Louis XVI, lorsqu'on y fit sa nouvelle garde-robe, qui est le plus bel ouvrage à Versailles des frères Rousseau26. La bibliothèque, qui fut le premier, date de 1774; le cabinet de garde-robe, de 1788, est une petite pièce tout intime, qui ne permet plus de concevoir des compositions à grande échelle. Cependant le goût est resté le même; le travail du bois, rehaussé par la plus habile dorure, atteste une perfection maintenue; par dessus tout, l'imagination inventive se révèle avec les mêmes ressources. Il est intéressant de joindre à ces observations des indications historiques précises sur ces beaux travaux, qui suffiraient à faire connaître la manière d'un atelier, aussi bien qu'à assurer la gloire d'un artiste.
Dissimulée dans la boiserie de l'alcôve de la chambre où couche le Roi, s'ouvre la porte du cabinet de garde-robe. Sous Louis XV, c'est une étroite pièce à six pans, qui prend jour sur le balcon de la cour des Cerfs, et Louis XVI conserve longtemps ce cabinet, flanqué de placards et réservé aux usages privés de son service. Pour quelle raison se décide-t-il à l'élargir, à le rendre carré et à commander pour l'orner une délicate sculpture ? Est-ce parce que les Rousseau, ayant beaucoup travaillé pour Marie-Antoinette, ont sollicité la faveur de montrer chez le Roi un de leurs nouveaux ouvrages? On ne s'explique guère que, pour une pièce aussi retirée, une aussi forte dépense de luxe soit engagée, en 1788, au moment des pires embarras financiers. La date est cependant certaine27; le cabinet de garde-robe a reçu sa dorure du sieur Dutems dans l'été de 1789, et c'est la dernière œuvre d'art que le dix-huitième siècle ait produite dans Versailles.
La boiserie présente, sur quelques pieds carrés, une accumulation de symboles. D'innombrables motifs se disposent dans l'uniformité d'un dessin général et se répartissent en six panneaux, divisés chacun en trois compositions. Le seul motif commun est l'écusson fîeurdelysé, entouré du sceptre, de la main de justice et du collier du Saint-Esprit, au sommet des compositions centrales. Ce sont, en effet, les préoccupations d'un souverain français que résume ce revêtement d'or, quotidiennement placé sous les yeux du Roi, et chaque morceau rappelle les objets de son gouvernement. Voici l'Agriculture, avec tous les instruments aratoires, charrue, herse, bêche, râteau, faux et faucilles, van et tamis, cuve de vendange et gerbe de
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blé ; voici le Commerce, avec ses diverses balances, des grues, des tonnes, des ballots ; voici la Marine et la Guerre, avec les plus ingénieux trophées, des proues, des voiles et des cordages, un canon et ses boulets ; voici un panneau consacré aux Arts, dont les vieux emblèmes semblent rajeunis, où l'on voit par exemple le torse du Vatican chargé des outils du sculpteur ; enfin un panneau des Sciences, le plus curieux par sa nouveauté, groupant des instruments de précision qui n'ont guère l'habitude d'entrer dans un décor, tels que le sextant, le thermomètre, la machine pneumatique, inventant l'arrangement le plus pittoresque pour présenter le disque électrique et ses étincelles, introduisant même, parmi les menus accessoires des rinceaux fleuris, quatre petites montgolfières, qui achèvent de fixer une date et d'évoquer les principales recherches scientifiques de l'époque.
Ces sculptures, que met en valeur une dorure singulièrement habile, semblent des appliques de bronze ciselé d'un travail aussi pur que les véritables bronzes de la pièce. Ceux-ci se présentent, en collection précieuse, aux espagnolettes des fenêtres et sur les diverses faces de la cheminée de marbre rouge veiné. Aux ordinaires enroulements des bandeaux, dont l'exécution rappelle le plus fin style de Gouthière, se joignent,sur les côtés, des branches de chêne et des guirlandes de fleurs naturelles, où l'on a mêlé, pour tenir les pincettes et la pelle à feu, les anneaux d'un serpent enroulé autour d'une cordelière. Quel magnifique artiste a réalisé pour Louis XVI ces dernières merveilles ? Les Comptes ne le nomment point et ne font même pas mention d'un travail exécuté à cette date pour les appartements royaux. Mais aucune hésitation n'est possible, puisque partout se révèle la main de Gouthière, collaborateur habituel des frères Rousseau. Il est permis de croire qu'on a transporté ici la cheminée des bains du Roi, ciselée par lui quelques années auparavant28 ; ainsi son œuvre s'ajoute à celle des sculpteurs, comme pour résumer la perfection de l'art de Versailles à la veille de la Révolution.
Quelques appartements historiques doivent être désignés pour préciser les récits relatifs au règne de Louis XVI. Les emplacements peuvent en être retrouvés, mais non la décoration, qui a presque partout disparu. Les Enfants de France vivaient au bout de l'aile du Midi, au rez-de-chaussée ouvrant sur la terrasse, qui domine le parterre. C'était, dans le Château, une partie retirée et bien exposée, que sa tranquillité et sa salubrité avaient fait
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choisir depuis longtemps pour l'éducation des petits princes29. A l'époque de l'arrivée de Marie-Antoinette à Versailles, elle était réservée à ses jeunes belles-sœurs, Mesdames Clotilde et Elisabeth. Cette dernière était encore dans l'appartement en 1778, avec la princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, qui y tenait son cercle et y donnait des fêtes recherchées. A ce moment, la Reine était grosse et l'on attendait la naissance d'un Dauphin ; Marie-Antoinette parlait de lui fsire habiter ce rez-de-chaussée : « A la manière dont on les élève à cette heure [les enfants], écrivait-elle à Marie-Thérèse,
ils sont bien moins gênés ; on ne les emmaillote pas , et du moment qu'ils
peuvent être à l'air, on les y accoutume petit à petit et ils finissent par y être presque toujours. Je crois que c'est la manière la plus saine et la meilleure de les élever. Le mien logera en bas, avec une petite grille qui le séparera du reste de la terrasse, ce qui même pourra lui apprendre plus tôt à marcher que sur les parquets » 3°. Le premier enfant fut Madame Royale, qui reçut à son tour les soins de Madame de Guéméné. Elle y resta jusqu'au début de 1783, où une installation lui fut préparée dans les Petits Appartements de la Reine. Le Dauphin fat porté chez les Enfants de France, le 22 octobre 1782, jour de sa naissance, et son frère le duc de Normandie l'y rejoignit, le 27 mars 1785. Le Dauphin en sortit en 1787, pour « passer aux hommes ». C'est de l'appartement de l'aile du Midi qu'il est question dans les Mémoires secrets, à propos d'un petit terrain contigu, où le public pouvait voir, tous les matins, le jeune fils de Louis XVI se livrer aux travaux du jardinage sous la direction du Roi lui-même. Ce royal jardinet, qui faisait la satisfaction des « économistes », était pris sur la partie haute de la terrasse de l'Orangerie3'.
Quand la princesse de Guéméné dut donner sa démission de la charge de gouvernante, la duchesse de Polignac, nommée à sa place, vint habiter l'appartement de l'aile, aux premiers jours de novembre 1782. On réserva au mari un petit logement comprenant antichambre, cabinet et chambre à coucher. La chambre de la gouvernante était séparée de celle du Dauphin par une porte de glace sans tain, qui permettait de voir de l'une dans l'autre32. Parmi les pièces de Madame de Polignac, on trouve désignés une bibliothèque, un salon frais, un salon d'hiver. On avait élevé, dès l'été de
1782, à l'extrémité de l'aile, au-dessus de la Petite Orangerie, une de ces constructions provisoires de bois, qu'on se permettait alors d'ajouter au Château et dont la salle des bals de la Reine, installée à l'angle rentrant de la terrasse du midi, est la plus fameuse. Le salon d'hiver de la gouvernante des Enfants de France avait la forme d'une galerie. Le chevalier de Plsle, écrivant au prince Je Ligne que leur amie, .Madame de Polignac, recevait « toute la France », les mardis, mercredis et jeudis, ajoutait : « On habite durant les trois jours, outre le salon toujours comble, la serre chaude dont on a fait une galerie, au bout de laquelle est un billard. » La galerie de bois fut, jusqu'à la fin, le coin des réunions intimes de la duchesse. Le duc de Lévis les décrit ainsi : « Tout le reste de la semaine, elle menait une véritable vie de château. Une douzaine de personnes formaient, avec sa famille, sa société ; il y régnait une aimable liberté. On se rassemblait dans une grande salle de bois construite à l'extrémité de cette aile du Palais qui regarde l'Orangerie ; au fond, il y avait un billard, à droite un piano, à gauche une table de quinze. On y jouait et on faisait de la musique, on causait ; jamais il n'était question d'intrigues ou de tracasseries, pas plus que si l'on eût été à cent lieues de la capitale et de la Cour. Je me rappelle avec un plaisir mêlé de regrets les agréables soirées que j'y ai passées, pendant les deux hivers qui ont précédé 'a Révolution » ?J. En 1783, la Reine commençait déjà à ne plus venir aussi familièrement qu'autrefois chez Madame de Polignac; elle se dégoûtait de cette société, où beaucoup de gens lui déplaisaient et que la favorite ne voulut pas lui sacrifier. M. de Lévis, qui est fort renseigné, ne nous apprend-il pas en termes clairs, à propos des démarches qui firent nommer gouvernante la duchesse, que « la Reine ne l'aimait plus à cette époque » ?
La partie du Château où il faut placer une intimité fameuse n'est autre que la \ ieiile Aile de la cour des Princes, beaucoup plus voisine de l'appartement de la Reine. Tout au début, la comtesse Jules paraît avoir été logée dans celui de Madame de Maintenon ; l'occupant, qui était alors le maréchal duc de Duras et qu'on délogeait quelquefois pour les besoins de la Cour3+, a pu se prêter aisément au caprice de sa souveraine35. Tôt après, le comte Jules de Polignac, nommé au mois d'août 1776 survivancier du premier écuyer de la Reine, a déjà en cette qualité quatre pièces au premier étage, retirées de
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l'appartement du duc d'Aumont36. Quand le vieux Premier gentilhomme se décide à quitter la Cour pour habiter uniquement son hôtel de Paris, au milieu de ses collections, le reste de son logement de Versailles, soit dix pièces encore, est donné à Madame de Polignac. C'est sans doute au moment où le Roi augmenta considérablement la situation de celle-ci, en créant son mari duc héréditaire, en septembre [780. Une anecdote du mois de mars 1778, racontée par Besenval, nous montre les Polignac logés encore fort à l'étroit; l'influence de la favorite n'en était pas moins grande, puisque c'est là qu'elle obtenait de l'amitié de la Reine tant de grâces pour elle et pour ses amis, et qu'elle était, par exemple, assez puissante pour faire appeler au ministère M. de Castries et M. de Ségur37. A partir de 1780, la duchesse put tenir au Château un état plus brillant. Bien qu'au premier étage de la Vieille Aile les pièces fussent rétrécies par des cloisons nombreuses, il n'y avait pas de logement plus enviable pour une personne de la Cour. Il était situé entre celui du maréchal duc de Duras, Premier gentilhomme de la Chambre, qui y avait remplacé le comte de Clermont, et celui du duc de Penthièvre, occupant le premier étage du pavillon du bout de l'aile38. Il avait vue d'un côté sur la cour Royale, où aboutissait tout le mouvement de Versailles. Pour se rendre chez la Reine, il suffisait de traverser la salle des Cent-Suisses et la grande salle des gardes; on pouvait même éviter la salle des Cent-Suisses, en passant par un petit cabinet dépendant de la garde-robe de la Reine. Ce trajet était fait presque tous les jours par Marie-Antoinette, qu'on voyait se rendre chez son amie, pour y passer la soirée, accompagnée par un seul page, et revenir de même, à travers les pièces où sommeillaient à demi les gardes du Château.
L'appartement de la Vieille Aile semblait destiné à l'intimité de la Reine. Après Madame de Polignac, elle y plaça Madame d'Ossun, chez qui elle ne tarda pas à prendre ses habitudes. Geneviève de Gramont, comtesse d'Ossun, nommée dame d'atours dès 1781, reçut l'attribution de ce logement au mois d'avril 1783 39. Au mois de juin 1784, la baronne d'Oberkirch, notant dans son journal les souvenirs de sa présentation, parle du jeu de la Reine et de sa nouvelle amie : « Nous avions la comtesse d'Ossun, sœur du duc de Guiche, dame d'atours de la Reine et qui devint plus tard son amie, chez laquelle Sa Majesté allait chaque jour, quand le salon des Polignac commença à lui
déplaire »4°. Le comte de La Marck fait connaître le charme que trouva Marie- Antoinette dans la société d'une femme modeste et vertueuse, qui devait payer cette faveur de la mort sur l'échafaud : « La Reine, raconte-t-il, s'éloigna insensiblement du salon de Madame de Polignac et prit l'habitude d'aller souvent et familièrement chez Madame la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours, dont le logement e'tait très près de l'appartement de la Reine ; elle y venait dîner avec quatre ou cinq personnes ; elle y arrangeait de petits concerts, dans lesquels elle chantait; enfin, elle montrait là plus d'aisance et de gaîté qu'elle n'en avait jamais laissé apercevoir chez Madame de Polignac »4'.
Ces détails se rapportent aux dernières années du règne et mettent bien en contraste deux époques différentes, à tous les points de vue, de la vie de Marie-Antoinette. L'intimité avec la duchesse de Polignac parut se renouer dans le malheur, aux derniers temps de Versailles. La gouvernante allait se trouver rapprochée de la Reine par un nouveau changement d'appartement; mais ce fut pour quelques joins à peine, car bientôt les événements les séparèrent pour toujours. Après la mort du premier Dauphin au château de Meudon, le 4 juin 1789, Madame de Polignac se transporta avec le duc de Normandie, devenu Dauphin, au rez-de-chaussée du corps du Château ; elle prit avec son mari le logement du duc et de la duchesse d'Harcourt. La gouvernante s'y trouvait lors de la manifestation populaire du i5 juillet : « La Reine, écrit Madame Campan, me remit les clefs des portes intérieures qui conduisaient chez M. le Dauphin et m'ordonna d'aller trouver la duchesse de Polignac, et de lui dire qu'elle demandait son fils et m'avait chargée de le conduire moi-même dans ses Cabinets, où elle l'attendait pour le montrer au peuple ». Madame de Polignac vit dans cet ordre imprévu l'annonce qu'on allait lui enlever le Dauphin et se mit à pleurer en le remettant aux mains de la femme de chambre. Le lendemain, les Polignac quittaient le Château ; leur impopularité était devenue un danger pour eux comme pour la Reine. On peut accepter comme vraie la scène racontée par Diane de Polignac et confirmée par Madame Campan : la Reine faisant appeler les Jules, à huit heures du soir, le 16 juillet, et les suppliant de partir dans la nuit même; les préparatifs faits à la hâte; le billet d'adieu de la Reine apporté vers minuit: enfin ce départ qui ressemble à une fuite, le duc et la duchesse, leur fille, la duchesse de
Guiche, et leur sœur, la comtesse Diane, abandonnant dans les ténèbres ce Versailles où ils ont si brillamment vécu 42.
La place laissée vide par Madame de Polignac est aussitôt occupée par la marquise de Tourzel, qui s'installe au Château aux premiers jours d'août. Il y a une nouvelle distribution de l'appartement, qui est destiné à la fois au Dauphin, à Madame Royale et à Madame de Tourzel. La nouvelle gouvernante a auprès d'elle sa dernière fille, Pauline, plus tard comtesse de Béarn, logée dans un entresol qui prend jour sur la cour du Dauphin. La chambre de la jeune fille était située sous les fenêtres du cabinet de la Reine et, lorsqu'elles étaient ouvertes, on pouvait entendre tout ce qu'elle disait, par exemple ses entretiens avec le Roi. Il y a, à ce sujet, une jolie réponse de Marie-Antoinette, prévenue de cet inconvénient par Madame de Tourzel : « Qu'importe ? Je n'ai rien à craindre, quand mes plus secrètes pensées tomberaient dans le cœur de notre chère Pauline »43. Le séjour de ces fidèles amies ne dura que quelques semaines; le 6 octobre, la marquise suivait la famille royale aux Tuileries.
Comment ne pas essayer de retrouver l'appartement de la princesse de Lamballe ? La surintendante de la Maison de la Reine occupa d'abord douze pièces et onze entresols, situés au premier étage à l'angle de l'aile du Midi et donnant sur la cour de Monsieur et la rue de la Surintendance. De la rue, on doit chercher au deuxième étage les fenêtres de la princesse. L'appartement était celui du duc de Penthièvre, qui l'avait abandonné à sa belle-fille pour en accepter un dans la cour Royale, au pavillon de la Vieille Aile. Elle s'y établit, lorsqu'elle accepta la charge offerte par l'amitié de la Reine, le 16 septembre 1775 ; elle y faisait faire de grands changements à la fin de l'année suivante, et Mercy prétend même qu'elle en tirait prétexte pour ne pas tenir maison cet hiver-là. Elle s'y trouvait peu éloignée de Madame de Guéméné, qui habitait au bout de l'aile du Midi, sur le parterre, l'appartement des Enfants de France. Cette partie du Château était donc alors très fréquentée par Marie-Antoinette ; l'ambassadeur de Marie-Thérèse ne cesse de se plaindre des soirées qu'elle passe dans le salon de la gouvernante ou dans celui de la surintendante, chez qui l'on joue toujours très gros jeu44.
La princesse de Lamballe quitte cet appartement en 1780, au moment où Madame Elisabeth et sa dame d'honneur, Diane de Polignac, s'installent
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dans celui du duc d'Orléans, tout voisin45. Elle est remplacée parle petit duc d'Angoulême, fils aîné du comte d'Artois, et elle descend dans l'appartement placé au-dessous de celui qu'elle abandonne et qui est composé de la même façon. On y trouve salon, petit salon, boudoir, bibliothèque, chambre à coucher, antichambres, salle à manger, garde-robe, bains, chambre de la dame d'honneur et entresols. A cette époque, Marie-Antoinette n'a plus ses habitudes chez la princesse. Plus tard, quand le comte de Provence et Madame viennent s'établir dans l'aile du Midi, Madame de Lamballe cède sa place à Madame. Elle reçoit, le 29 décembre 17S6, « un appartement à côté de celui de Madame la duchesse de Bourbon, donnant sur la galerie basse des Princes. » On peut en chercher l'emplacement dans les salles 71 et 72, desservies par la galerie de pierre ; elles sont de plain-pied avec la terrasse et se divisaient autrefois, ainsi que le vestibule voisin, par des cloisons et des entresols. Cette installation, toute proche de celle de la duchesse de Bourbon [salles 67 à 70], fut la troisième qu'eut au Château Madame de Lamballe. Ce n'était, d'ailleurs, qu'un pied-à-terre, lorsque l'appelaient auprès de la Reine les obligations de sa charge. L'amitié royale refroidie ne l'attirait plus ; elle vivait d'ordinaire à la campagne, auprès de son beau-père, le vénérable duc de Penthièvre et, quand elle venait à Versailles, elle avait, rue des Bons-Enfants, son habitation particulière à l'hôtel du Maine46.
Monsieur, comte de Provence, habita l'appartement du Dauphin, à partir de son mariage, célébré le 14 mai 1771, et Madame eut celui de la Dauphine, que Marie- Antoinette avait occupé quelques mois à son arrivée à Versailles. La seule œuvre d'art qui reste de cette époque est une petite salle de bains en boiseries, sur la cour du Dauphin, qui est probablement un ouvrage des frères Rousseau ; sur des écussons suspendus, entre des branches d'olivier, à un ruban auquel s'attachent des bouquets, on lit en chiffres diversement enlacés les lettres M J L S, qui se rapportent à Marie-Josèphe-Louise de Savoie, comtesse de Provence 47. L'appartement provisoirement laissé à Monsieur et à Madame fut destiné au Dauphin, dès que celui-ci eut cinq ans et sortit des mains de Madame de Polignac pour être confié à ses gouverneurs et sous-gouverneurs. La plupart des pièces de Madame servirent à loger le duc d'Harcourt, gouverneur, et sa famille, qui y restèrent jusqu'en juin 1789.
Dès le mois de novembre 1786, il est question du « nouvel appartement de
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Monsieur » et du « nouvel appartement de Madame », à l'extrémité de l'aile du Midi ou aile des Princes ; l'un est celui qu'habitaient les petits ducs d'Angoulême et de Berry, qu'on envoie dans l'aile du Nord, l'autre est abandonné par la princesse de Lamballe48. Au « pavillon de Provence», Madame avait vue sur la rue et sur la petite « cour de Monsieur »; son appartement était à un niveau plus bas que celui du parterre, réservé à son mari et communiquant de même avec le corps du Château par la galerie basse des Princes49. Il ne reste plus chez Madame que quelques panneaux de portes et une glace d'époque Louis XVI ; mais le Château a conservé le bel « escalier de Monsieur », qui dessert tous les étages du « pavillon de Provence » et rappelle l'installation du frère aîné de Louis XVI à la veille de la Révolution50.
A partir de 1787, on vit très souvent la famille royale dans cette partie du Château, car elle se réunissait chez Madame « tous les soirs, à neuf heures précises, ... pour le souper; on y mangeait le fameux potage aux petits oiseaux, qu'elle préparait elle-même. Chacun y faisait porter ses mets, auxquels on mettait la dernière main dans de petites cuisines à portée de l'appartement de Madame ». « Excepté les jours où il donnait à souper chez lui, le Roi n'y manquait pas un seul jour... Aussitôt que le Roi était arrivé, chacun prenait sa place ; tout le service se retirait et les portes se fermaient sur eux. On avait placé à la portée de chaque convive tout ce qui était nécessaire pour qu'il pût se servir lui-même... Si on ne peut rien dire précisément de ce qui se passait ou ce qui se disait dans cette auguste réunion de famille, on peut conjecturer cependant, par les grands éclats de rire qu'on entendait fréquemment, qu'elle n'était rien moins que triste »5'. La Reine qui avait dîné tard, à quatre ou cinq heures, ne dépliait pas souvent sa serviette, et brodait et cousait, tout en causant. A onze heures, le Roi sonnait, le service entrait et chacun se retirait dans ses appartements. Ces habitudes toutes bourgeoises de Louis XVI et de sa famille prirent fin aux premiers troubles révolutionnaires. On l'apprend en juillet 1789, quelques jours avant le renvoi de Necker et la prise de la Bastille, par la lettre d'une dame qui a trouvé à la Cour bien des changements. C'est chez la Reine qu'on se réunit, et les raisons en sont assez significatives : « La famille royale ne mange plus chez Madame, comme c'était l'usage, parce que l'appartement de Madame est trop isolé et trop loin des secours, et puis donne sur la rue. Depuis tous les trains, on prend de grandes précautions. La famille royale
mange actuellement chez la Reine, où il n'y a rien à craindre assurément, puisqu'il [l'appartement] est entouré de gardes du corps »52. Les journées d'octobre devaient justifier ces précautions et montrer que le Roi n'était même pas en sûreté dans sa maison.
L'aile du Midi était toujours réservée aux princes. « L'exposition plus aérée, la vue plus étendue dont on jouit de ce côté, faisaient que toute la famille royale y logeait de préférence » ; mais il y avait aussi, dit le comte d'Hézecques, « bien des seigneurs de la Cour qui y habitaient. Quoique les appartements qu'ils y occupaient fussent sombres et incommodes, étant situés sous les combles, ils les trouvaient toujours plus agréables, pour passer quelques jours à la Cour, que les hôtels qu'ils avaient en ville. Obligés par leur charge d'être au Château plusieurs fois par jour, ils n'avaient que des galeries à traverser, sans être obligés de faire atteler leurs équipages qui restaient, ainsi que leurs cuisines, dans leurs hôtels ». Ces observations peuvent s'appliquer non seulement à l'aile des Princes, mais à l'ensemble des logements accordés à Versailles et administrés par le « grand maréchal des logis ».
Le comte et la comtesse d'Artois jouissaient des deux tiers du premier étage, à partir de l'escalier des Princes53. Le reste de l'aile fut habité jusqu'en 1780 par le duc d'Orléans et son fils, le duc de Chartres, qui le cédèrent alors à Madame Elisabeth et à sa dame d'honneur, Diane de Polignac. Le duc d'Orléans ne paraît pas avoir gardé de logement au Château. Le duc de Chartres se transporta dans l'appartement du duc de Créquy et la duchesse dans celui de Madame de Marsan; ils se trouvaient l'un et l'autre à l'extrémité de l'aile du Midi, dans les bâtiments aux façades de brique et de pierre, qui ont une entrée sur la petite cour des Princes5'. La mort de son père au château de Sainte-Assise, le 18 novembre 1782, changea le nom du duc de Chartres et fit appeler pavillon d'Orléans celui qu'il habitait à Versailles. L'appartement du duc d'Orléans et celui de la duchesse étaient desservis par l'escalier intérieur du pavillon, et le second communiquait aussi, par le palier de l'escalier des Princes, avec la salle des Cent-Suisses, qui menait aux parties du Château habitées par le Roi et la Reine. De l'autre côté de la petite cour des Princes, était l'appartement des Polignac, occupé après eux par la comtesse d'Ossun, d'où Marie-Antoinette a dû quelquefois regarder les fenêtres du méchant cousin devenu son mortel ennemi55.
VERSAILLES SOUS LOUIS XVI i33
Le duc d'Orléans, surtout dans les derniers temps, venait le moins possible à la Cour. Le premier prince du sang ne pouvait pourtant se dispenser d'y paraître et, dans ce cas, il se servait plus volontiers de sa maison de la rue des Hôtels (aujourd'hui rue Colbert), laissant probablement à la duchesse l'usage d'un appartement de'daigne'. Il se montra au Château un instant, et seulement comme député aux Etats, le 6 octobre 1789. Beaucoup de témoins, échauffés par l'émotion des événements ou la passion de parti, voulurent le voir ce jour-là en plusieurs endroits de Versailles, au milieu de la populace qui l'envahissait ; la procédure ouverte au Châtelet est pleine de ces calomnies souvent involontaires, auxquelles il a répondu sans réplique55. Mais les émissaires de la « faction d'Orléans » se trouvaient partout, pendant les tragiques journées, et l'on peut admettre que l'appartement de leur maître fournissait un excellent poste d'observation, au milieu du Château et au point même où les premiers groupes y pénétrèrent par la grille de la cour des Princes.
La grande journée révolutionnaire, qui fut la dernière du Versailles royal, changea instantanément l'aspect de la ville et du Château. La Cour tout entière, ses serviteurs, ses fournisseurs, accompagnèrent le Roi à Paris. Le soir du départ, des centaines de voitures chargées de malles et de meubles franchissaient les grilles des cours, et l'on entendait se fermer partout les volets et les contrevents. Beaucoup de mobilier fut envoyé aux Tuileries dans les jours qui suivirent. Louis XVI avait dit, en montant en carrosse, au ministre de la guerre La Tour-du-Pin : « Vous restez le maître ici; tâchez de me sauver mon pauvre Versailles » 57. Le Château ne courait point de danger à cette époque; mais il était déjà voué à l'abandon. Dans ses salons peu à peu démeublés ne restaient plus comme ornements que les œuvres de peinture et de sculpture, que les étrangers continuaient à visiter. « La solitude, écrivait Halem, règne maintenant dans l'intérieur; tout ce qui garnissait les chambres a été enlevé, emballé, mis dans un garde-meuble, et les Versaillais en concluent que la Cour ne reviendra plus ». M. d'Angiviller comptait profiter de l'absence de la Cour pour entreprendre le grand travail de reconstruction auquel il voulait attacher son nom. En attendant, il donnait suite à un rapport du peintre Du Rameau, qui venait de faire connaître l'état de dégradation des peintures décoratives de la Chapelle et des Grands
Appartements. La restauration commença en 1790 par celles de la Galerie des Glaces, et Du Rameau eut le temps d'achever l'ouvrage pour la grande composition de Le Brun sur la Prise de Gand 58. Ce devait être à Versailles la dernière commande importante des Bâtiments du Roi. En 1792, l'administration des << Bâtiments et Monuments nationaux », qui conserve d'ailleurs le personnel ancien, n'aura plus guère à ordonner que l'enlèvement et la destruction des emblèmes de la « tyrannie ».