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CHAPITRE CINQUIEME

Versailles sous Louis XVI

A l'avènement de Louis XVI, commence pour les Bâtiments du Roi une administration nouvelle. Les difficultés financières du règne précédent, devenues inextricables, et l'opposition faites par l'abbé Terray à toutes les demandes de Marigny ont compliqué la vie du frère de Madame de Pompadour, porté à cette direction en des temps plus heureux. 11 a obtenu de Louis XV la permission de se retirer, et sa charge s'est trouvée en fait réunie momentanément au contrôle général des finances. Terray l'exerce pour y pratiquer des économies et les Bâtiments ne sont plus qu'un simple bureau de son service. Ils reprennent leur importance avec Charles de Flahault La Billarderie, comte d'Angiviller.Cet ancien gentilhomme de la manche des Enfants de France, alors intendant du Jardin du Roi et survivancier de Buffon, est nommé directeur et ordonnateur général des Bâtiments, le 29 août 1774, grâce à l'amitié de Turgot et à la confiance du jeune roi. Mais un changement plus considérable encore se produit par la retraite de Gabriel. Le premier architecte la sollicite du Roi au commencement de 1775; il reçoit le titre d'honoraire et ne conserve plus que ses fonctions, il est vrai assez importantes, de directeur de l'Académie royale d'Architecture.

Jusqu'à sa mort, survenue le 4 janvier 1782, et malgré que l'état de sa santé

le rendît vers la fin incapable d'aucun travail, le vieil artiste demeura entouré de déférence et ses projets sur Versailles furent à peu près respectés. Le successeur éphémère que la protection de Marie-Antoinette imposa au choix de M. d'Angiviller, Richard Mique, vit les fonctions de Premier architecte supprimées, dès la fin de 1778, dans une réorganisation des services'. Mais le goût de l'architecte lorrain, resté puissant sur l'esprit de la Reine, ne s'accommodait nullement des idées de Gabriel. Quand celui-ci disparut, personne ne se gêna plus pour critiquer sa reconstruction des cours et proposer l'abandon de ses plans. L'auteur du Petit-Tri anon n'avait même pas vu achever entièrement l'aile dont il avait posé les premières assises. Des gravures de 1783 nous apprennent où en était l'ouvrage à cette date; elles rappellent une expérience fameuse de MM. de Montgolfier, qui eut lieu, le 19 septembre, dans l'avant-cour du Château. Une immense foule assista au gonflement et au départ d'un aérostat au chiffre du Roi, avec une cage contenant des animaux; chacun put constater ce jour-là, en regardant l'aile neuve, que l'on élevait encore des matériaux sur le haut de l'édifice et qu'aucune appropriation intérieure n'était commencée2. La masse était peut-être trop imposante pour qu'on songeât à l'abattre; mais on pouvait la faire entrer dans un arrangement différent, élargissant encore les proportions des façades. Louis XVI, qui aimait dessiner et eût sans doute, en d'autres temps, aimé bâtir, agréa l'idée d'un nouvel agrandissement de Versailles.

Dès le mois de février 1783, l'architecte Le Roy, inspecteur du Château, remit au travail royal un projet complet en cinq feuilles, qui ne laissait pas subsister grand chose de celui de Gabriel. Ce fut ensuite Pierre-Adrien Paris, nommé dessinateur du Cabinet du Roi en 1778, à son retour de Rome, qui a laissé de nombreuses compositions pour les fêtes de la Cour et les décors de l'Opéra de Versailles. L'annotation suivante de 1785 accompagne ses plans de reconstruction du Château : « Le projet m'avait été ordonné par mon auguste et excellent maître, le roi Louis XVI de sainte mémoire. On ne devait conserver de l'ancien Château que la façade et les Grands Appartements sur le jardin, avec l'aile neuve construite sous Louis XV. Le hasard fit que je me rencontrai exactement avec l'idée que le Roi en avait tracée au bout de sa plume ; circonstances très satisfaisantes pour moi et qui montraient Jcombien ce prince avait des idées justes , puisqu'elles s'étaient rencontrées avec celles d'un architecte »3. Beaucoup plus tard, Fontaine

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mentionnant, sans indiquer de date, le projet de Louis XVI et de M. d'Angiviller, donne la liste des architectes consultés, qui sont les plus renommés de l'époque : « MM. Peyre l'aîné, Peyre le jeune, Boullé, Heurtier, Mique, Paris, Potain, Huvé, furent invités à présenter des projets d'amélioration et de reconstruction. En résultat, les projets, les dessins, fruits du concours d'un aussi grand nombre d'hommes à talents, sont restés sans exécution déposés dans les archives de la Couronne ». Fontaine en fit une étude spéciale, lorsque Napoléon songea à venir habiter Versailles, et tous ceux qui lui parurent estimables furent réunis par ses soins dans un album, où les noms de l'Empereur et de l'Impératrice ont été substitués à ceux du Roi et de la Reine4.

Ces projets, auxquels il faut ajouter celui de Le Roy, intéressent au plus haut degré l'histoire de l'architecture. Leurs traits communs sont l'utilisation de trois grands morceaux, que personne ne pense à sacrifier, la Galerie, la Chapelle, l'Opéra, et l'abandon formel des plans de Gabriel, jugés par tous insuffisants. Le morceau déjà exécuté, remanié dans son décor, changé dans ses distributions, trouve place à grand peine dans les façades nouvelles. Le projet de P. -A. Paris, qui eut le plus de chance d'être adopté et fut en somme le plus raisonnable, avance la façade centrale à l'alignement de la petite cour de la Chapelle. Mais plusieurs autres ne respectent nullement l'ensemble fameux donnant sur les jardins. Le Roy, par exemple, ne garde intacts que deux salons seulement de chaque côté des Grands Appartements, outre ceux de la Guerre et de la Paix; après le troisième, tout un bâtiment carré vient occuper un morceau du jardin, à l'angle rentrant des façades, ce qui rompt assurément la monotonie de leur ligne si allongée, mais exige du même coup le remaniement total des parterres du Nord et du Midi. Le projet comporte huit cours, de construction entièrement nouvelle. La cour Royale conserve quelque chose des dispositions de Gabriel ; toutefois, les ailes des Ministres sont rebâties, soudées au Château par des passages voûtés et prolongées vers les avenues de la place d'Armes, où s'élèvent des fontaines et un obélisque. La Chapelle se trouve masquée. A l'intérieur, s'édifient deux énormes escaliers, d'une seule montée, symétriquement placés sur la cour Royale; celui du Roi fait disparaître, entre autres destructions, le Salon d'Hercule et le Salon de la Chapelle, dont le mur est reporté plus loin et qui devient un grand vestibule à colonnes, prolongeant l'architecture de l'escalier. Le vestibule de l'escalier de la Reine donne

accès à la salle de comédie, qui occupe, le long de la cour des Princes, un emplacement symétrique à la Chapelle et que presque tous les plans lui réserveront. En somme, dans ce château devenu colossal, la circulation de l'étage royal paraît incommode; la multiplicité des salons ne répond à aucun besoin, et aucune belle idée d'art n'annonce un dédommagement pour tant de sacrifices accomplis.

Le projet de Peyre le jeune enchérit encore sur les proportions du précédent. L'élargissement sur les jardins est à peu près quatre fois plus vaste, et c'est la façade même du corps du Château qui se trouve prolongée, de chaque côté, d'une longueur presque égale à celle de la Galerie de Mansart. Il n'y a plus que trois cours fermées, dites des Princes, Royale et des Ambassadeurs. Quatre escaliers monumentaux se développent à l'intérieur, au lieu des deux que présentent la plupart des projets. C'est du côté de l'arrivée que les transformations sont le plus étonnantes. Peyre construit autour d'une immense avant-cour deux colonnades demi-circulaires, inspirées de celles de Bernin à Saint-Pierre de Rome, et auxquelles ne manquent pas même les fontaines ; les piétons peuvent s'élever de la place d'Armes par un double et majestueux degré. La forme et l'ampleur des colonnades ont l'avantage inattendu de s'accorder avec les anciennes Écuries. Mais ce sont là jeux d'architectes magnifiques, dont le moindre inconvénient, à supposer que les finances de la monarchie en eussent permis la folie, était de détruire les grands parterres de Le Nôtre et toutes les perspectives de Mansart.

La cour de Louis XVI, où l'on rêve de coûteuses reconstructions sans oser les entreprendre, obtient du moins cette petite salle de spectacle, dont on a toujours regretté l'absence et qu'il convient d'établir après la salle de l'Opéra. Elle doit être réservée à la comédie et à l'opéra-comique, c'est-à-dire aux représentations ordinaires du Château, qui ont lieu trois fois la semaine6. On accorde ainsi satisfaction à un besoin légitime, la vieille salle de la cour des Princes, qui date de Louis XIV, étant d'une incommodité évidente7; mais, comme tous les projets des architectes sur Versailles restent en suspens, on s'arrête à une installation provisoire, à une petite salle de bois et de carton, du genre de celles dont Marie- Antoinette aime à se servir pour danser à Trianon, comme à Marly et à Versailles. L'idée vient d'elle assurément, car en ces matières son avis est prépondérant. Depuis longtemps, elle se plaint de ne pouvoir donner assez d'éclat à ses bals, dans

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la petite salle qui a suffi à ceux de Louis XV, aux dernières années du règne. Il est entendu à Versailles, à cette époque, qu'une salle de théâtre, grande ou petite, peut toujours se transformer en salle de bal, et le décor s'y trouve aisément plus gai qu'en aucun des anciens salons. Il arrive aussi qu'un théâtre soit dressé dans l'appartement de Marie-Antoinette ; Papillon de la Ferté parle plus d'une fois des fantaisies de sa souveraine, à l'occasion des divertissements du carnaval : « La petite salle de spectacle, écrit-il un jour, n'ayant pas été trouvée suffisante pour l'exécution des ballets de bal, la Reine a ordonné que l'on préparât le grand Salon d'Hercule, ce qui a été fait avec une promptitude incroyable... Il y avait à ce bal une cour nombreuse et beaucoup de danseurs. Au reste, je ne sais si le résultat de ces plaisirs amusera beaucoup M. le directeur général des Finances » 8. L'ordre de construire une nouvelle Comédie est donné dans l'automne de 1785, quelques semaines après le scandale du « Collier ». On utilise, dans l'aile neuve, l'espace resté vide où Gabriel a rêvé son grand escalier. Diverses dispositions sont essajrées, divers décors étudiés. Les plans et les mémoires sont vus par le Roi, le 6 novembre, « pour que Sa Majesté puisse se décider sur la distribution des loges et des places ». Il s'est produit naturellement des sollicitations nombreuses et des compétitions, dont maint dossier garde témoignage. Les loges, desservies par des degrés commodes, sont au nombre d'une trentaine. Il y a, à l'étage du parquet, neuf loges basses à donner, outre celles du Roi et de la Reine. Aux premières, qui sont à la hauteur du Salon d'Hercule, est la grande loge du service du Roi, communiquant avec le foyer de Sa Majesté et une porte d'arrivée percée dans le Salon de l'Abondance; à droite, sont les loges de Madame et de la comtesse d'Artois, « trois loges à donner journellement » et celle des Premiers gentilshommes, où les pages ont leur place et qui s'ouvre sur la scène; à gauche, sont les loges de Madame Elisabeth et du service de la Reine, trois loges à donner et celle du capitaine des gardes. Les secondes loges, dont la grande au-dessus du Roi est réservée aux ministres, sont attribuées : à droite, au grand chambellan, au grand maître de la garde-robe, à l'intendant du garde-meuble, au premier chirurgien, aux premières femmes de la Reine; à gauche, au grand écuyer, à l'intendant des Menus, au premier médecin, aux premiers valets de chambre du Roi, au commissaire de la Maison du Roi 9. Cette salle est à peine plus grande que celle de la Reine à Trianon, et la décoration n'est que de peinture « en arabesques ». La direction

en a été confiée à Hubert Robert, qu'on ne s'attendait guère à voir assumer un tel rôle et qui fait travailler sous ses ordres Deleuse et Lagrenée : « M. Lagrenée, écrit « le peintre des ruines » à M. d'Angiviller, peint tout ce qui concerne la figure, et moi je trace le grand et dirige toute la partie des arabesques et le ton général de la décoration»10. L'excellent homme insistait pour faire donner un acompte à Deleuse et l'excuser du retard apporté aux travaux, qui s'exécutaient à Paris. Les châssis furent mis en place au mois de décembre. « Cette salle contenait peu de monde; mais le théâtre était vaste et pouvait se prêter à la représentation des opéras les plus embarrassés de machines et d'acteurs. Toutes les dépendances de la salle étaient commodes et la décoration intérieure magnifique. Les loges étaient garnies de draperies en moire bleue, celle où se plaçait la famille royale était grillée et située au rez-de-chaussée. Toutes les personnes à qui leurs charges ne donnaient point entrée au spectacle se faisaient Inscrire pour avoir des billets chez le capitaine des gardes, lequel à raison de sa place devait répondre à toutes les personnes qui approchaient le Roi... Chaque représentation était assez dispendieuse, car on fournissait les voitures aux acteurs pour venir de Paris, et toute la salle, même le théâtre, était éclairée en bougies ». On y avait chaque semaine la tragédie, la comédie et l'opéra-comique, dont la musique de la Chapelle composait l'orchestre. « Le Roi y assistait régulièrement, quand on jouait des pièces de Molière, qui le faisaient beaucoup rire, ou quelque tragédie des auteurs les plus célèbres; au fond, il n'aimait guère que les pièces modernes. Quant à la Reine, elle était fidèle à la musique et, les jours d'opéra, elle ne manquait jamais de s'y trouver »". Le grand opéra se donnait cinq ou six fois chaque hiver et, comme les représentations dans la grande salle de Gabriel étaient fort coûteuses, la nouvelle dut suffire à tous les besoins de la Cour, pendant les années qui précédèrent la Révolution.

Les bals finirent en 1787; c'était le Roi qui les offrait à la Reine, les mercredis de chaque semaine, depuis le commencement de l'année jusqu'au Carême. Ils ne furent point transportés dans la nouvelle salle de comédie ; on continua à employer celle de la cour des Princes, mais en l'agrandissant sur le jardin : « On y ajoutait plusieurs de ces pavillons de bois conservés à l'hôtel des Menus-Plaisirs et qui, dressés en peu d'instants, décorés en quelques heures, formaient des palais ambulants». La famille royale y accédait par un escalier de bois, aboutissant aux degrés extérieurs qu'on voit vers l'angle rentrant des façades du Château. Le comte

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d'Hézecques a décrit avec complaisance ces bals extrêmement brillants, où il faisait ses débuts de page : « On était d'abord dans un bosquet de verdure garni de statues et de buissons de roses et terminé par un temple ouvert où était le billard... A droite, de petites allées conduisaient dans la salle de danse et dans celle du jeu. . . La salle de bal était un carré long, dans lequel on descendait par quelques marches; tout autour régnait une galerie, qui laissait la liberté de circuler sans nuire à la danse, qu'on pouvait examiner entre les colonnes... Le buffet... terminait la perspective de la salle de jeu; il était placé dans une demi-rotonde... Quatre coquilles de marbre contenaient des jets d'eau, qui jaillissaient toute la nuit et répandaient une douce fraîcheur dans la salle de danse, tandis que de nombreux tuyaux de calorifères échauffaient les autres appartements... A minuit, on servait le souper dans l'ancienne salle de comédie; chaque table était d'une douzaine de couverts, et l'on s'y réunissait avec sa société... » I2. On a des plans complets de ces installations charmantes, où se déployait le goût des artistes des Menus.

Sous Louis XVI, les intérieurs du Roi ne se modifient guère. Il continue à se servir des admirables salons créés sous le règne précédent, et auxquels Louis XV a réuni déjà les « nouvelles salles à manger », substituées à l'appartement de Madame Adélaïde. Tout l'hiver, les jours de chasse, Louis XVI à son tour donne à souper, sur les neuf heures, à la famille royale et à ses compagnons de la journée, auxquels se joignent quelques invités. Les pièces réservées à cet usage sont devenues une dépendance des Petits Appartements, et l'on s'habitue désormais à leur en donner

ta

le nom13. Dans la salle d'angle, qui sert de salle à manger, a lieu vers Noël, pendant une quinzaine de jours, l'exposition des produits de Sèvres, ce qui la fait appeler le « Salon des Porcelaines ». « Tout le monde s'empressait d'aller les admirer et d'en acheter. La Cour faisait beaucoup de présents, et le Roi s'amusait à voir déballer ces porcelaines et à considérer la foule des acheteurs ». Pendant la durée de l'exposition, les soupers de Louis XVI ont lieu dans les premiers cabinets voisins de la chambre à coucher, et c'est ainsi que le duc de Croy revenant à la Cour au début du règne nouveau, y retrouve les anciennes habitudes :

C'était où mangeait, il y avait trente ans, le feu Roi. Mais ce qui me frappa beaucoup, c'est de me trouver dans la même chambre et à la même place où j'avais vu, un an et demi

devant, ce terrible spectacle de l'Extrême-Onction. La chambre qui était celle où couchait le Roi était bien la même, hors un beau meuble neuf qu'on y avait mis, et que le Roi couchait dans l'alcôve, l'autre étant mort dans son petit lit rouge au milieu de la chambre... Non seulement la Reine, Madame de Lamballe et ses dames, mais Monsieur et Madame, M. le comte et Madame la comtesse d'Artois, M. le duc et Madame la duchesse de Chartres et leurs dames y étaient, de sorte qu'il y avait seize dames, qui seules furent à la grande table avec le Roi et ses deux frères. M. le duc de Chartres vint à la nôtre dans l'autre pièce, où nous étions dix-sept hommes... Le Roi, à son ordinaire, badina, chercha à ricaner sur chacun... J'aurais bien désiré un meilleur ton pour lui, mais c'était avec tant de bonté et d'affabilité qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer... Pendant qu'on jouait, le prince de Soubise me mena encore voir très longtemps les porcelaines; c'est un coupd'œiladmirable... A la fin des parties, nous revînmes autour de celle de la Reine, qui nous montra ses diamants et de belles boucles d'oreilles qu'elle aurait bien voulu acheter; mais elle les cachait au Roi, ce qui me fit voir qu'il tenait bon sur la dépense.

Racontant un autre souper, le duc de Croy déclare qu'il trouvait « tout cela beaucoup plus séant et mieux entendu que dans l'ancien temps... Le Roi était au mieux, très gai, parlant, polissonnant, mais réellement très aimable ». Quand les parties se prolongeaient trop longtemps, les convives qui ne jouaient pas montaient chez le comte et la comtesse deMaurepas, « qui logeaient tout à côté, dans les Cabinets, et rassemblaient toute la bonne compagnie, ce qui était commode et agréable » '*.

Les soupers sont organisés par le service des Petits Appartements, que dirige Thierry de Ville-d'Avray et, sous ses ordres depuis 1783, le secrétaire de la cassette Séguret. La cuisine est faite dans les cabinets du second étage. Il n'y a aucune étiquette; le Roi est servi par des garçons du Château, et les dignitaires de la Couronne, qui se trouvent presque toujours invités, n'ont aucune fonction à remplir et sont de simples convives. Chaque semaine, le Roi donne un petit souper et un grand souper. Le premier n'admet que quinze à vingt élus, appelés à haute voix à l'Œil-de-Bœuf, après l'ordre, par l'huissier qui lit une liste. L'appel terminé, le Roi se rend avec toute la société dans le salon des Petits Appartements, très sobrement meublé, avec « un lustre en bougies, un canapé, quelques fauteuils, quelques sièges courants, le tout en tapisserie dans le genre antique ». Le contrôleur de bouche annonce aussitôt; le Roi passe dans la salle à manger et n'indique déplace qu'aux convives qui doivent s'asseoir à ses côtés. Monsieur est toujours en face de lui, tenant le dé de la conversation; le comte d'Artois, qui soupe rarement, parce qu'il ne dîne qu'à cinq heures, vient toujours faire une apparition, tournant autour de la table et disant à chacun un mot gracieux ou jovial : « Comme entre

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hommes on ne se gêne guère, les propos plus que gais et même lestes s'y glissaient souvent; mais le Roi manquait rarement de les arrêter, lorsque la pre'sence de quelque jeune seigneur exigeait un peu plus de retenue ». Au bout d'une heure ou une heure et demie, le Roi se lève, prend son café dans la salle à manger, poursuivant parfois d'interminables propos sur la chasse du jour. Pendant ce temps, les convives s'entassent dans le salon; Monsieur a arrangé la partie de whist, le comte d'Artois est au billard; quant à Louis XVI, il fait un trictrac à un écu la fiche ; c'est le plus gros jeu qu'il se permette.

Les jours de grand souper, où vient la Reine, les invitations de dames sont faites par ses pages, qu'elle envoie à Paris, après avoir vu la liste du Roi au moment du départ pour la chasse. Les dames, invitées ainsi au dernier moment, sont celles dont les maris sont du souper du soir. Il y a parfois jusqu'à cinquante convives et même davantage, ce qui exige une seconde table. Toutes les dames, ainsi que la Reine, se placent à celle du Roi, où souvent les seuls hommes sont le Roi et Monsieur. Quelquefois un prince étranger est invité; quand Joseph II est venu à Versailles, il ne s'est point assis et s'est contenté d'assister au brillant spectacle, appuyé sur le fauteuil du Roi. Beaucoup de seigneurs ne soupent pas ou viennent au buffet manger un morceau; les chasseurs, dès l'entrée, se précipitent à la petite table, où ils sont assurés qu'ils ne manqueront de rien et où la Reine leur fait envoyer ce qu'il y a de meilleur. « Il faut convenir, écrira Séguret, qu'il était difficile de porter plus loin l'art de la gastronomie, et la chère délicieuse des Petits Appartements était presque passée en proverbe15 ».

C'est dans cette partie du Château que se crée, dès l'avènement de Louis XVI, l'œuvre la plus considérable que son règne ajoute au trésor de Versailles, la bibliothèque. D'une curiosité moins étendue que son grand-père Louis XV, il aime cependant avec passion l'étude et les livres. Il veut avoir au premier étage et sous sa main ces recueils d'histoire, ces ouvrages géographiques, pour lesquels il a une prédilection. Parmi les premiers ordres donnés à Gabriel, pour mettre en état l'appartement où vient de mourir Louis XV et changer la destination de certains locaux16, le jeune roi demande l'installation d'une bibliothèque dans le salon qui précède celui des Porcelaines. L'architecte transmet en ces termes l'ordre de son maître : « Sa Majesté ayant ordonné qu'il soit fait un corps de bibliothèque dans la

pièce de compagnie des Petits Appartements au plain-pied du grand, et désirant qu'elle soit faite pendant le voyage de Compiègne, il convient de faire dès à présent la démolition de tout le lambris qui existe, et faire tracer diligemment sur le parquet tout le plan, pour faire toutes les épaisseurs des bois, de tracer sur le mur toutes les élévations, pour y régler quelques parties de sculptures, et mettre à portée M. Lécuyer d'ordonner toutes les ferrures et autres ouvrages de bronze qu'il

conviendra, et les mesures des glaces qui seront nécessaires Les sieurs Clicot et

Rousseau se chargent de la menuiserie et de la sculpture et promettent diligence. — A Versailles, ce 10 juin 1774- »

La bibliothèque de Louis XVI n'est pas seulement la dernière œuvre de Gabriel ; c'est aussi la dernière à laquelle a pris part le vieil Antoine Rousseau, qui termine sa vie à Versailles. A vrai dire, l'ouvrage de sculpture est déjà exécuté de la main ou sous la direction de ses deux fils, qui vont lui succéder dans tous les travaux des Bâtiments du Roi. L'aîné, Jean-Antoine, sera le véritable directeur de l'atelier parisien, sis au faubourg Saint-Denis, et c'est à lui que s'adresseront les ordres de M. d'Angiviller; mais il travaillera souvent sur les dessins de son cadet, Jean-Siméon, dit Rousseau de la Rothière, du nom d'une terre champenoise, et adonné plus spécialement à la peinture. UAhnanach de Versailles de 1780 distinguera la spécialité de chaque frère, en indiquant Rousseau l'aîné comme sculpteur ordinaire de la Reine, et Rousseau de la Rothière comme peintre et décorateur de la Reine. Il reste quelques œuvres de peinture et de sculpture faites en commun par les frères Rousseau, et ce sont peut-être les plus délicates de ce moment de l'art français, où s'essaient des formules nouvelles du décor d'appartement'7; la bibliothèque de Louis XVI, qui ne comporte que du bois sculpté, indique déjà comment se transforme le travail des sculpteurs attitrés du Château.

Aux angles de la pièce, des panneaux incurvés présentent des trophées d'une composition originale Is. On y voit le livre de la Henriade joint à une trompette de Renommée et à deux plumes d'écrivain; un volume de Rollin, avec une plume encore et une épée à la romaine; la rustique cornemuse avec le bâton recourbé ; l'urne et le flambeau funéraires; le tambour de basque et les castagnettes; la corbeille, la houlette et le chapeau de berger; la coiffure de Mercure et le caducée posés sur un livre de commerce, auquel est ajouté le nom inattendu de Bossuet, peut-être pour rappeler la religion omise entièrement dans ces symboles ; le

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