PREMIER PROJET PRÉSENTÉ AU ROI ET A LA REINE
Dessin d'Hubert Robert
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du grand-couvert [salle 117] '7. Toute cette partie de l'appartement changea d'aspect en 1783, et le cabinet intérieur de la Reine, décoré suivant le style le plus nouveau, prit l'aspect qu'il a conservé. Tant de souvenirs le recommandent à nous, qu'il est vraiment intéressant d'en reconstituer l'histoire. N'est-ce point là que Marie- Antoinette recevait sa société particulière, chantait avec Grétry, posait pour Madame Vigée-Le Brun? N'est-ce point là que Madame de Polignac et, à la fin, Madame de Tourzel lui amenaient ses enfants, qui furent la tendre occupation de sa vie? C'est dans ce joli décor, au milieu des fleurs, toujours renouvelées dans les vases, parmi ses boîtes, ses miniatures et tous ses objets familiers, qu'on évoque aisément son image; on l'y voit mieux vivre qu'à Trianon même.
Richard Mique est certainement l'architecte du « cabinet doré ». Des dessins élégants, mais un peu secs, fournis par le service de Versailles le 28 mai 1783, furent écartés au profit des siens I8. Rousseau le fils eut à les traduire en sculpture et, comme Marie-Antoinette exigeait toujours d'être servie sur le champ, il y occupa aussitôt une quantité d'ouvriers. Il s'agissait d'achever le cabinet avant que la Cour ne revînt de Fontainebleau, et, comme beaucoup d'autres ouvrages dans le Château absorbaient l'activité des entrepreneurs, l'inspecteur Heurtier écrit, le 10 octobre : « Les travaux des appartements de l'Œil-de-Bœuf, du cabinet intérieur de la Reine, des appartements de M. le Dauphin, de Madame Roj'ale, des enfants de M. le comte d'Artois et de Madame Elisabeth sont très considérables et nécessiteront de la part des inspecteurs et des entrepreneurs une activité incroyable pour pouvoir être terminés à temps ». A ce moment, « les démolitions du cabinet sont faites, le plafond dudit cabinet est refait; partie des lambris qui doivent être posés sont commencés à blanchir; le supplément de la bibliothèque est très avancé de poser ». Mais le doreur et aussi Rousseau, qui paye à mesure ses sculpteurs, sont dans l'obligation de réclamer des acomptes. Les inspecteurs de Versailles sollicitent sans cesse M. d'Angiviller en faveur d'artistes surchargés de dettes et cependant si dévoués à leur besogne : « Les entrepreneurs et nous, écrit l'un d'eux, le 22 octobre, redoublons d'activité pour le cabinet particulier de la Reine. Les sieurs Rousseau et Dutems, à eux deux seulement, ont de 220 à 23o ouvriers, et l'atelier général en compose (sic) environ 45o. L'on a commencé dès la semaine dernière à veiller, afin de gagner le plus de temps possible, et il n'y a que ce moyen pour arriver au but », c'est-à-dire pour finir avant le retour de Fontainebleau.
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Heurtier annonce en même temps : « Vous pouvez être tranquille, Monsieur le comte, sur le nouveau cabinet de la Reine. Je crois pouvoir vous assurer qu'il sera fait, ainsi que tous les autres travaux que vous avez ordonnés. Il est en très bon train. J'ai cru pouvoir assurer M. Rousseau que vous connaissiez sa situation et qu'il serait secouru avant la fin de la semaine. L'ordonnance que M. Dutems a reçue ne lui a servi à rien, parce qu'il n'en pourra toucher le montant que dans le courant de la semaine prochaine ; mais sa situation m'inquiète moins que celle du sieur Rousseau. » Cette situation s'aggrave si fort et les engagements des Bâtiments sont si mal tenus par le Trésor, que les plaintes des entrepreneurs deviennent gênantes : « Je ne dissimule pas à M. le directeur général, écrit bientôt Heurtier, que je crains présentement de les rencontrer sur les travaux, après les assurances positives que j'avais pris sur moi de leur donner qu'ils seraient promptement secourus » '9. Marie-Antoinette ne se doutait pas de cette misère, quand elle prenait possession de son beau salon.
L'art qui l'inspire n'est déjà plus celui qu'enrichissait d'élégances discrètes le génie renouvelé de Gabriel. D'autres idées y apparaissent et les motifs classiques s'y développent dans un style voisin de celui auquel l'Empire donnera son nom. Les panneaux bas, où des amours se balancent sur des guirlandes de fleurs et la porte, que surmonte une toile d'Oudry20, avec ses enroulements de rinceaux, ses cornes d'abondance reliées par un fil de perles, ses couronnes traversées par des flèches, sont encore de la sculpture Louis XVI très caractérisée; mais, sous la précieuse dorure de Dutems, les huit grands panneaux, qui font l'essentiel de la décoration, abondent en motifs neufs ou traités de manière nouvelle. L'écusson aux trois fleurs de lys, l'aigle éployée, le coq, le dauphin même, assurent que ces panneaux n'ont pu être composés que pour Marie-Antoinette ; et pourtant les trépieds fumants aux formes riches et variées, les sphinx ailés, les socles à palmettes, d'autres détails encore surprennent quelque peu à cause de la date des travaux; ils n'en sont que plus intéressants pour l'histoire de l'art. Les fauteuils, le canapé, l'écran commandés pour cette pièce reproduisaient dans le travail du bois plusieurs motifs des Rousseau, et attestaient l'unité de l'ensemble qu'on avait voulu créer. D'admirables tètes de femmes aux cheveux tressés sont fixées aux montants de marbre rouge de la cheminée, dont les bronzes ont été confiés aux artistes toujours occupés par la veuve Forestier21 ; et le travail du
métal n'est pas sans rappeler l'évolution des formes affirmée dans le bois. Nous trouvons ainsi l'atelier Rousseau à l'origine du style qui va l'emporter sous le Directoire et l'Empire, comme nous l'avons vu jadis, au temps du chef de la famille, contribuer pour sa part à la transformation du style Louis XV. Le cabinet doré de Marie-Antoinette fournit une des leçons les plus instructives que l'on puisse prendre à Versailles sur la succession chronologique des styles français, dont les essais et les innovations paraissent un hommage au goût exercé de nos reines et de nos rois.
Les Cabinets de la Reine sont placés entre de petits étages entresolés destinés au service, dont la distribution se trouve presque entièrement détruite. Le page d'Hézecques put les visiter après le 6 octobre, et parcourut un labyrinthe de passages, où se montrait encore le désordre d'un départ précipité: « Je pénétrai ainsi, dit-il, dans une foule de petits appartements dépendant de celui de la Reine et dont je ne soupçonnais pas même l'existence; la plupart étaient sombres, n'ayant de jour que sur de petites cours; ils étaient simplement meublés, presque tous en glaces et en boiseries. Je n'y vis de remarquable qu'un beau tableau de Madame Le Brun; c'était M. le Dauphin, accompagné de sa sœur, donnant une grappe de raisin à une chèvre. » Cette multiplicité de pièces de service, qui n'était pas connue hors de « l'intérieur » et qu'il est, en effet, impossible de soupçonner des Grands Appartements, a donné lieu à d'injurieuses insinuations du baron de Besenval ; un passage de ses mémoires, jadis exploité contre Marie-Antoinette, appelle une observation topographique.
La veille du jour de mars 1778, où devait avoir lieu le duel entre le comte d'Artois et le duc de Bourbon, la Reine, qui voulait entretenir Besenval dans le plus grand secret, pour lui communiquer les intentions de Louis XVI au sujet de son frère, l'envoya chercher par Campan, au lever du Roi. Voici comment le baron indique le lieu de cette entrevue. Campan, dit-il, « me fit passer par plusieurs portes et plusieurs escaliers, qui m'étaient entièrement inconnus... Nous nous trouvâmes à la hauteur des toits, dans un corridor fort sale, vis-à-vis d'une vilaine petite porte... Campan m'introduisit, par une issue détournée, dans une chambre où il y avait un billard, que je connaissais, pour y avoir souvent joué avec la Reine, ensuite, dans une autre que je ne connaissais point, simplement, mais commodément meublée. Je fus étonné,
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non pas que la Reine eût désiré tant de facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer». En relevant la perfidie de cette phrase, Madame Campan donne d'autres détails : « Il [Besenval] n'avait pu avoir occasion de connaître l'existence de cet appartement, composé d'une très petite antichambre, d'une chambre à coucher et d'un cabinet; depuis que la Reine occupait le sien, il était destiné à loger la dame d'honneur de Sa Majesté, dans le cas de couches ou de maladie, et servait à cet usage, lorsque la Reine faisait ses couches. Il était si important que personne ne sût que la Reine eût parlé au baron avant le combat, qu'elle avait imaginé de se rendre par son intérieur dans le petit appartement où M. Campan devait le conduire » ". Il est possible d'en reconnaître l'emplacement, à côté de l'ancien billard de la Reine, dans les pièces placées au-dessus des cabinets qui communiquent avec l'Œil-de-Bceuf. Au reste, l'existence de cet appartement était si peu mystérieuse que le duc de Croy lui-même, qui ne vivait pas à la Cour, savait que Marie-Antoinette l'avait réservé à son frère, l'empereur Joseph II, à son arrivée à Versailles : « La Reine, lui ayant fait voir son appartement, obtint de lui, non sans grande peine, qu'il prendrait la clef de l'appartement de l'entresol au-dessus d'elle ; mais il voulut coucher, quand il viendrait, chez Touchet le baigneur »23. Qui oserait s'arrêter aux insinuations de Besenval?
Aucun texte du temps ne décrit la vie de Marie-Antoinette dans ses Cabinets; à peine si quelque récit d'audience particulière l'évoque un instant au milieu ces étroites pièces encombrées de meubles charmants, où s'écoulent tant d'heures de ses journées. L'écrivain Bouilly y est introduit par Grétry, son futur beau-père; il est présenté à la Reine, au moment où elle revient de la Chapelle, « se débarrassant, en entrant dans son salon de musique, d'un pouf de velours noir qu'elle avait sur la tête (c'était son diadème favori), quittant aussitôt une ample mantille de dentelle noire, qui couvrait la taille la plus majestueuse et le cou le plus ravissant » 24. On nous montre plus souvent la souveraine traversant les Grands Appartements, avec sa démarche fière et balancée, ou donnant audience dans sa chambre selon 1 étiquette traditionnelle. La marquise de La Tour-du-Pin, qui raconte si joliment la journée de sa présentation, narre avec le même détail le cérémonial de la cour du dimanche :
Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui précédait la chambre delà Reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes Icmmes soupçonnées d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante
personnes et souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup de place. Ordinairement, Madame la princesse de Lamballe, surintendante de la Maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher où la Reine faisait sa toilette. Le plus souvent, elle était arrivée avant que Sa Majesté la commençât... Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte de la chambre et appelait à haute voix : « Le service 1 » Alors les dames du palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume constante, et les jeunes dames appelées à faire plus tard partie du service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt que la Reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu [Salon de la Paix], par où la Reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers. . .
L'audience du dimanche matin... se prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et l'huissier annonçait : » Le Roi ! ». La Reine, toujours vêtue d'un habit de cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et respectueux. Le Roi faisait des signes de tête à droite et à gauche, parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes... A une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la messe. Le Premier gentilhomme de la Chambre d'année, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du Roi. Puis venaient le Roi et la Reine marchant l'un à côté de l'autre, et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans qui faisaient la haie tout le long de la Galerie. Souvent la Reine parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier, à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient les dames selon leur rang. C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement, sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait. Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le Salon d'Hercule25.
Marie-Antoinette satisfait surtout à Trianon, puis à Saint-Cloud, son goût de détruire ou changer les anciens décors ; cependant, le grand appartement royal n'y échappe pas entièrement. Elle ne peut guère toucher à la chambre, dont le plafond vient d'être modifié au temps de son mariage; elle y veut seulement un parquet neuf, puis, en 1783, le remplacement de la cheminée de Vassé, qui servit à Marie Leczinska, par une autre dont les bronzes sont de nouveau style36. Mais la pièce voisine, le grand cabinet ou « Salon des nobles », subit en 1785 une totale réfection.
Il a conservé jusqu'alors un revêtement de marbres de couleur, analogue à celui de la Salle des gardes, et ce décor, qui remonte à Louis XIV, est de ceux qui déniaisent le plus à Marie-Antoinette. Aussitôt son cabinet intérieur terminé, elle en demande le changement, à l'occasion de la naissance du duc de Normandie. L'inspecteur Heurtier établit les dessins d'un revêtement tout en boiseries, dont le devis s'élève à 5o.245 livres2"; mais il s'efface devant Mique, qui ne manque pas de réclamer ses droits. Une lettre de celui-ci à M. d'Angiviller, du 12 février 1785, donne des détails précis sur l'état qu'il s'agit de remplacer et sur le décor qu'on y substitue :
Monsieur le comte, Ayant eu besoin de quelques mesures particulières et voulant vérifier celles qui m'ont été données du Cabinet des nobles de la Reine, Sa Majesté voulut savoir pourquoi je les faisais prendre; j'ai répondu que j'avais reçu vos ordres, Monsieur le comte, pour vous donner un projet d'arrangement de ce cabinet; et sur la question que la Reine m'a faite comment on pourrait arranger cette pièce, je lui ai répondu ce qui suit :
Pour décorer convenablement ce cabinet et mettre de l'accord dans toutes les parties, il ne faudrait pas sortir du genre avec lequel son plafond a été traité; les lambris qui couvriraient les murs devraient être de marbres en compartiments avec des moulures et ornements analogues à ceux du plafond, ainsi que des tableaux qui y auraient rapport, et quelques glaces n'y feraient que bien, ne fût-ce que pour les effets qui pourraient en résulter. C'est de cette manière que devrait être la décoration de cette pièce, si la dépense n'en devait pas souffrir, quand les grandes constructions projetées pour le Château auront lieu.
Cependant, sans une dépense immense, l'on peut arranger cette pièce très proprement : i° en substituant au lambris de marbres en compartiments une tapisserie d'étoffe unie encadrée, si l'on veut, de galons brodés d'or ; — 20 en faisant redorer le plafond, la corniche et les deux portes de l'enfilade, en or de deux couleurs, dont une serait or-vert appliqué sur quelques parties d'ornements, ce qui les détacherait les uns des autres et les rendraient moins lourds que d'une seule couleur d'or; les deux autres portes feintes dans le fond de cette pièce seraient supprimées ; — 3° en établissant une cheminée de marbre blanc ou bleu turquin, ornée de bronzes dorés, avec une glace au-dessus et ornements aussi dorés, composés dans le genre qui convient à la décoration dont on a parlé ci-devant, et afin qu'elle puisse servir en tout temps; — 40 en établissant aussi une seconde glace vis-à-vis de celle de la cheminée, et pareille en tous points, et une troisième semblable à celle-ci sur le trumeau entre les deux croisées. [Divers] inconvénients doivent déterminer à abandonner la quatrième glace, sauf à laisser en sa place le tableau qui y est actuellement...; — 5° enfin le lambris d'appui, qui est de marbre, pourrait rester tel qu'il est, et il ne s'agirait que de lui donner son lustre en le repolissant.
La première décoration aurait séduit, sans les inconvénients que la dépense aurait à souffrir, lors des grandes constructions projetées pour le Château; aussi la Reine s'est bornée à la seconde et dernière décoration ; mais Sa Majesté ne veut pas qu'on travaille chez
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Elle avant le voyage de Fontainebleau. — Je vais, Monsieur le comte, continuer mes calculs et dans peu j'aurai l'honneur de vous présenter le tout... 28
Si l'architecte eût été tout à fait libre d'agir à sa guise, il eût maintenu un décor de marbre, en l'égayant par des glaces ; c'était le genre qui s'accordait le mieux avec le plafond de Michel Corneille et les stucs de son encadrement, Mais la dépense était grande et il fallait prévoir qu'on changerait encore le salon dans les grands travaux destinés à transformer tout le centre du Château et particulièrement les appartements. La pièce fut donc simplement boisée, et l'on prit soin seulement d'égayer les dorures par l'usage de deux espèces d'or. Les ors du plafond furent rajeunis de la même manière et quelques ornements s'y ajoutèrent. Gouthière exécuta les bronzes d'une cheminée, qui a été retirée sous Louis-Philippe. Les panneaux, les chambranles, la bordure d'une glace témoignent que ce grand salon fut économiquement décoré.
Marie-Antoinette, qui ne portait aucun respect à l'art de Louis XIV, eût souhaité que l'on « culbutât » tout le décor intérieur de Versailles comme celui de ses jardins. Un curieux rapport, du 3 novembre 1786, révèle l'incroyable projet des bouleversements conçus pour lui plaire : « Je sais, à n'en pouvoir douter, écrit Heurtier à M. d'Angiviller, que Sa Majesté est persuadée que la campagne prochaine sera employée à nettoyer, réparer et embellir, autant qu'il sera possible, son appartement. » En conséquence, l'inspecteur général propose ses idées pour satisfaire la Reine et son entourage, et fait connaître au directeur des Bâtiments ce que Sa Majesté « désire sans vouloir le témoigner ». Dans la Salle de jeu, où le cercle est toujours trop nombreux, « la chaleur échauffe les marbres et les fait couler ». Il faudrait la revêtir de boiseries, et couvrir les peintures par un plafond mobile. Tel est le sort réservé au Salon de la Paix et au glorieux plafond de Le Brun. « La chambre à coucher n'a besoin que de boiseries neuves, parce que celles qui existent et dont Sa Majesté demande la dorure sont tout à fait usées. Ces boiseries ne forment pas par elles-mêmes un objet considérable, la majeure partie de la pièce étant en étoffe. Le plafond est tout entier à redorer...» Là, sous le prétexte d'un peu d'usure, toute l'œuvre de Verberckt est menacée. Pour l'antichambre, c'est encore le plafond que l'on veut sacrifier : « Les boiseries de la pièce du grand couvert sont faites de l'année dernière ; il y aurait à couvrir le plafond, comme au Salon de jeu » 29.
Evidemment, ces étranges desseins ne sont pas sans être combattus ; mais n'est-il pas surprenant qu'ils puissent être formulés, et ne concordent-ils pas, d'une façon inquiétante, avec ces projets des architectes du temps, qui jetaient bas sans scrupule le château de Louis XIV presque entier?
La Reine trouvait un coin de Versailles où elle pouvait poursuivre en toute liberté son jeu de démolition et d'arrangement d'intérieurs nouveaux. Dans ce rezde-chaussée continuellement remanié pour des installations de princesses, elle se faisait attribuer, après la mort de Madame Sophie, l'appartement que cette tante si effacée avait occupé. S'étendant de la cour de Marbre à la terrasse, il comprenait le vestibule situé sous la Chambre de Louis XIV, les pièces au-dessous du Cabinet du Conseil et la partie de la Galerie Basse y correspondant. De nombreux escaliers, des passages, des entresols desservaient ce logis, qui devint le « Petit Appartement de la Reine », le seul que ce nom ait alors désigné. Marie-Antoinette, qui put en jouir dès la fin de 1783, s'y trouvait par un côté voisine de Madame Victoire, par l'autre de Monsieur, son beau-frère. Ce « Petit Appartement », qu'elle agrandit un peu avec le temps, fut pour elle l'occasion de travaux sans fin, dont rien n'est demeuré en place. Quelques panneaux isolés, qui en proviennent, prouvent que les frères Rousseau y traitèrent les boiseries aussi soigneusement qu'aux Cabinets du premier étage. La Reine eut ici des salons charmants, une chambre à coucher, une bibliothèque et « des bains de marbre placés au fond de la cour du Château, sous la Chambre de parade »3°. Un des rapports relatifs à l'installation mérite d'être transcrit, car il apporte un témoignage sur le caractère de Marie- Antoinette et sur ses relations avec les gens appelés à travailler pour elle. Heurtier écrit à M. d'Angiviller, le 8 novembre 1785 :
Ce voyage-ci a été cruel pour les entrepreneurs et pour leurs surveillants. Les ouvriers ont été très rares, et tous ceux qu'on a pu avoir ont été la moitié du temps en déroute. Il y a eu telle semaine où, dans un atelier de soixante ouvriers, on n'en a jamais pu rassembler vingt. Pour comble de malheur, il nous est arrivé hier soir un ordre exprès de la Reine, dont le sieur Bonnefoy était porteur, pour changer tout le cabinet de stuc de Sa Majesté, autrefois la bibliothèque de Madame Sophie. L'intention de la Reine était, suivant la lettre apportée par le sieur Bonnefoy qu'on supprimât toutes les armoires encastrées dans les stucs pour en faire des renfoncements masqués par des glaces blanches, à l'effet de placer des lumières qui pussent éclairer indirectement ce cabinet, en passant à travers des gazes de diverses couleurs. On s'est mis, comme de raison, à cette besogne avec le plus vif empressement ; on a passé partie de la nuit à détruire les armoires, qu'on n'a pu arracher que par
morceaux et en dégradant plusieurs parties de siuc adhérentes à ces armoires. Aujourd'hui un nouveau courrier a apporté un nouvel ordre, au moyen duquel tout doit rester en place ou y être remis pour le retour de la Reine.... Il y a de quoi perdre la tête ! 3l
La création des « Petits Appartements » s'explique par l'ennui que pouvait ressentir Marie-Antoinette dans ses Cabinets sans air et sans lumière, éclairés sur d'étroites cours intérieures. C'était prendre possession de la partie la plus gaie du Château. Elle commença par y placer Madame Royale, peu après le départ de Madame de Guéméné et l'attribution à Madame de Polignac de la charge de gouvernante des Enfants de France. Celle-ci a gardé le Dauphin et Madame de Mackau, sous-gouvernante, est venue habiter avec Madame Royale le Petit Appartement de la Reine, qui a pu tenir ainsi tout auprès d'elle cette fille dont elle avait à cœur de surveiller l'éducation. Plus tard, quand le Dauphin fut établi avec son gouverneur dans l'appartement quitté par Monsieur, la Reine resta davantage dans celui qui lui permettait d'être voisine de son fils, et c'est à ce moment qu'elle y fit établir sa nouvelle salle de bains, beaucoup plus grande que celle des Cabinets du premier étage. En 1789, elle y ordonnait encore des réparations importantes, ce qui semble indiquer qu'elle se disposait à l'habiter plus complètement.
La journée révolutionnaire du 6 octobre mit fin à ces projets, en l'arrachant pour jamais à ces intérieurs qu'elle avait pris tant de soin à disposer. Ils sont mentionnés dans les dépositions faites devant le Châtelet de Paris sur l'envahissement du Château. Il ne semble pas qu'ils en aient souffert, non plus que le grand appartement de la Reine, où la populace n'eut pas le temps de pénétrer. Cependant le gentilhomme qui fut réveiller en hâte Madame de Tourzel, pour lui dire de porter le petit Dauphin chez le Roi, déclare « que le peuple, qui était alors sur la terrasse. . . près les fenêtres, criait : C'est là que demeure le Dauphin ! » Il eût été d'autant plus facile d'entrer chez la Reine par le rez-de-chaussée que les gardes du Dauphin, qui surveillaient aussi le Petit Appartement, avaient dû, au moment où leur salle fut forcée, remonter dans l'Œil-de-Bœuf par les escaliers dérobés 3\
Il est encore question des intérieurs de Marie-Antoinette dans un document daté du 3i janvier 1791. Ce jour-là, la section parisienne des Champs-Elysées, ■émue d'une dénonciation faite au Club des Jacobins sur les projets de fuite ou d'enlèvement du Roi, a dépêché des délégués à Versailles pour vérifier qu'il ne s'y fait point de préparatifs suspects. Le procès-verbal de leur visite au Château,
indique l'état des appartements royaux abandonnés depuis plus de quinze mois, et qui n'ont plus que des tableaux et des glaces, avec des poêles posés pour l'hiver. « La Grande Galerie est échafaudée dans l'intérieur », pour les restaurations du plafond. L'appartement de « l'épouse du Roi » se trouve entièrement démeublé, et il ne reste dans la chambre à coucher que la balustrade du lit et les « peintures des trumeaux, représentant l'Impératrice mère et Joseph II, son fils ». Dans les Petits Appartements, tout est « reblanchi à neuf » ; « les bronzes en sont précieux et nouvellement dorés; les glaces des boudoirs et autres cabinets sont toutes en place; la salle des bains est remise à neuf; la bibliothèque est sans livres; quelques feuilles de musique garnissent les tablettes » 33. Telle est la dernière description de Versailles, alors que Louis XVI règne encore.