CHAPITRE SIXIEME
Les Jardins au dix-huitième siècle
Les jardins de Versailles au temps de Louis XV s'offraient au promeneur singulièrement différents de ceux d'aujourd'hui. Si les arbres plantés par Le Nôtre à l'intérieur des charmilles avaient magnifiquement grandi, celles-ci, toujours entretenues avec soin et renouvelées à propos, continuaient à donner aux perspectives un aspect rectiligne, que nous évoquons à grand peine de nos jours. Les estampes de l'époque complètent ici le témoignage d'albums de plans remplis de révélations curieuses. La suite des compositions de Jean Rigaud montre l'état de ces parterres, de ces terrasses, de ces bosquets, que nous faisaient connaître, sous leur forme primitive, le burin d'Israël Sifvestre et le pinceau des peintres du Grand Roi. Ils sont animés de petits personnages de cour, dames et gentilshommes portant les aimables modes françaises de 1730 à 1740 et formant, dans les -attitudes les plus variées, les groupes de la promenade ou de la conversation ; mais l'artiste n'oublie pas qu'il s'est donné la mission de reproduire l'exacte figure des belles maisons et des jardins de France, et son principal mérite à nos yeux est de nous en garder la fidèle image '.
Sur beaucoup de points, que de détails inattendus 1 2 Le parterre de Latone n'est point écrasé par des ifs démesurés, qu'un jardinier ancien n'eût jamais conçus ; une rangée de très petits arbustes, taillés en pyramides et en boules,
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tient leur place au bord du mur de soutènement ; il y en a une cinquantaine de chaque côté. Les deux vases des degrés ne sont gênés par aucun voisinage et les statues, visibles de partout, gardent à ce paysage rationnel le caractère voulu par ses créateurs. Toutefois, à présent, le fond de verdure sur lequel elles se détachaient est caché derrière des ifs, plantés cinq par cinq entre chaque piédestal et qui ont fort poussé en hauteur. On en voit de semblables à la demi-lune du Tapis-Vert. Les grands termes du bas du parterre s'alignent devant une longue charmille percée d'ouvertures, qui introduisent aux bosquets géométriques du Dauphin et de la Girandole. L'Allée d'eau, sur laquelle retomberont de nos jours de libres masses de feuillage, qu'on trouverait sans surprise dans un paysage de Fragonard ou d'Hubert Robert, descend alors entre deux murailles de charmilles rigoureusement taillées ; celle qui borde de même façon le Parterre du nord s'échancre de hautes niches carrées pour contenir les statues, disposition conservée aux villas d'Italie pour les antiques. Le principe de détacher les marbres sur un fond uniforme de verdure domine encore dans tout le jardin. On en varie cependant l'application, comme à l'Allée Royale, où vases et figures, encastrés dans une bande de gazon, sont séparés de la charmille par un rideau de petits arbres, et au pourtour du Bassin d'Apollon, où les arbres se trouvent plantés un peu en arrière des termes. Partout ailleurs, laissés à la nature, ils se dissimulent derrière les charmilles, que les feuillages commencent à dépasser abondamment. Souvent le rideau se trouve doublé, car dans toutes les allées principales on a dressé, devant la barrière taillée limitant les massifs, la palissade qui forme avec elle d'étroites contre-allées, sablées avec soin et invitant à la promenade. Ces palissades, qui donnent leur caractère aux jardins du temps, atteignent parfois trente pieds de haut; elles occupent, de chaque côté des maîtresses allées, l'alignement où l'on doit planter un jour les rangées d'arbres encore existants, qu'on sait défavorables à la prospérité des charmes et qui les ont, en effet, peu à peu chassés du sol.
Embellis par les charmilles nouvelles et par les feuillages des hauts massifsqui les dominaient partout, les jardins gardaient encore leur éclat, quand Louis XV ordonna l'achèvement de la pièce d'eau de Neptune, dont les dernières œuvres d'art furent terminées en 1740. Celles-ci restent dans l'esprit des créations de Louis XIV, malgré que les sculpteurs, Adam l'ainé, J.-B. Lemoine et Bouchardon,. aient traité le plomb avec plus de souplesse et de pittoresque que leurs
devanciers. Quand le marbre eut son tour, on commanda plusieurs figures pour les bosquets : un Ganymede à Francin, une Aurore à Vinache et une Iris attachant ses ailes à Adam le jeune. Les trois artistes moururent sans terminer leur ouvrage; l'Iris, que possède à présent le Château, fut achevée par Clodion3. La décision prise par Orry en 1743 montre que certains usages se maintiennent en faveur de Versailles et qu'on regarde ses jardins comme destinés à recevoir encore de nouvelles sculptures. Cette tradition tend, il est vrai, à s'éteindre et les maibres de cette dernière commande ne seront même jamais mis en place.
Les essais de bosquets neufs se réduisent à peu de chose et ce qu'on tente n'est que dans le plus petit goût. Le Labyrinthe de Louis XIV étant plutôt une promenade remplie d'œuvres d'art qu'un plaisant et véritable labyrinthe, au sens que les architectes de jardins attachent à ce nom, on en a dessiné un autre dans le massif au-dessus de l'Arc-de-Triomphe. Ses méandres offrent sans doute assez de surprises savantes pour égarer les pas; mais c'est un amusement éphémère qu'on ne se souciera pas d'entretenir4. Le bosquet dit des Bains de Diane n'aura aussi que peu de durée. Piganiol l'a décrit en détail, parce que sa destination a intéressé le public. C'est à l'usage particulier du jeune Dauphin qu'on a aménagé, au-dessous des petits Bains d'Apollon, dans le terrain en pente où se dressera plus tard le rocher d'Hubert Robert, un parterre en fer à cheval, avec un pavillon octogone, décoré de peintures à l'extérieur et renfermant un salon de sculpture vernie. A côté sont deux volières « d'un goût nouveau et de la dernière magnificence », où l'eau jaillit nuit et jour et qu'ornent deux paysages de Millet, dit Francisque, le fils. Sur des piédestaux de marbre de Languedoc sont les statues de Louis XV en Jupiter et de Marie Leczinska en Junon ; ces œuvres des Coustou, qu'on a transportées des jardins de Petit-Bourg, où les tenait le duc d'Antin, iront ensuite à Trianon. Une cascade de rocaille faite par le sculpteur Rousseau et, au milieu d'un bassin, un enfant chevauchant un dauphin complètent le décor de ce bosquet, où l'on élève, pour l'amusement du jeune prince, des canards exotiques, des tortues d'eau et des tortues de terre, « qui vivent des légumes que le Dauphin a semés dans les plate-bandes ». Gabriel a dessiné en 1736 ce parterre et son pavillon, qui sont détruits assez vite et remplacés par une pelouse 5.
Dès le milieu du dix-huitième siècle, les jardins commencent à dépérir. Sur
plusieurs points, les plantations de Le Nôtre ont cessé de prospérer et quelques grands arbres disparaissent. Les parties monumentales ont souffert du temps et des déprédations. On s'est décidé, vers 1700, à rétablir la fermeture des bosquets par des grilles de fer : « Il eût été à désirer, écrira Blondel, qu'on eût pris plus tôt ce parti ; bien des figures de marbre, mutilées aujourd'hui, auraient été conservées dans leur entier. D'ailleurs, celles de métal, les conduites de plomb, les robinets de cuivre, rien n'était en sûreté et, malgré l'attention des fontainiers à cet égard, il est arrivé plus d'une fois que plusieurs pièces d'eau rendaient imparfaitement leur effet, la plupart des tuyaux qui étaient à découvert ayant été enlevés la veille. » C'est assurément cette raison qui a fait sacrifier les fameux effets du Théâtre d'eau, que Rigaud représentait encore et qui ont disparu complètement, ainsi que leurs groupes décoratifs, au temps où Blondel rappelle le souvenir « de ce bosquet admirable », une des grandes curiosités des jardins de Louis XIV6.
Le Normant de Tournehem a signalé au Roi, en 1760, le « dépérissement général » de ses jardins, en lui faisant connaître un mémoire détaillé du contrôleur des Bâtiments, l'attentif Lécuyer. Louis XV a répondu « qu'il fallait voir à y remédier »; mais on n'a rien fait et, en 1705, Lécuyer revient à la charge auprès de M. de Murigny, par une lettre insistant sur les réparations les plus urgentes et la nécessité d'y consacrer un fonds annuel. Marigny lit cette lettre au Roi, qui l'approuve et la remet à M. de Séchelles, contrôleur général des finances, pour prendre les arrangements convenables. Le cas paraît grave et l'on est d'accord « pour empêcher la perte d'une maison de l'importance de celle de Versailles, qui a fait jusqu'à présent l'admiration de toute l'Europe et que Messieurs les Ambassadeurs étrangers, députés des États et autres, demandaient à voir en arrivant de chez eux ». La guerre survient, qui sera celle de Sept-Ans, interrompant les projets de Marigny; mais, à la fin de l'année 1757, Lécuyer, inquiet de voir le mal augmenter, « croit devoir faire de nouvelles représentations sur la ruine prochaine de cette maison, si Sa Majesté n'a pas la bonté de faire donner tous les ans un supplément de fonds particulier, qui ne soit employé uniquement qu'à cet objet. . . Si l'on remet encore à prendre ce parti, il est certain que les dégradations augmenteront à un point qu'il en coûtera des sommes considérables pour parvenir à ce qu'on pourrait faire actuellement avec beaucoup moins de dépense ».
L'état fourni à Marigny, le 21 novembre, indique les parties du parc les plus atteintes et les sommes à prévoir pour les sauver :
L'Orangerie dépérissant de jour en jour par la filtration des eaux à travers les voûtes, murs et marches du perron, les orangers en souffrent au point qu'ils périront, si on ne remédie promptement à la cause de leur mauvais état... C'est un objet de cent mille écus, que l'on pourrait entreprendre en plusieurs années par proportion aux fonds qu'on obtiendrait, étant même nécessaire d'avoir du temps d'avance pour faire tirer des carrières les morceaux de pierre d'échantillon qu'il faut pour les marches des perrons : 3oo.ooo livres. — Le bassin d'Apollon au bout de l'allée du Tapis-Vert, près la tête du Canal, dont les groupes en plomb s'affaissent si considérablement par la faiblesse de leurs armatures de fer, qui ne peuvent plus les soutenir étant pourries par la rouille, il ne serait pas moins important d'y travailler l'année prochaine pour prévenir la destruction d'un aussi beau morceau, dont la dépense serait considérable s'il fallait un jour refaire à neuf, laquelle ne serait actuellement qu'un objet de 10.000 livres (plus 6.000 livres pour la réfection du mur de ce bassin). — Les figures en plomb des deux bassins du Parterre du Nord tombant en morceaux par le mauvais état de leurs armatures de fer que la rouille a aussi pourries, il serait très nécessaire d'y remédier au plus tôt pour prévenir une plus grande dépense, laquelle actuellement serait de 4.000 livres (plus 5. 000 livres pour la réfection des murs de ces deux bassins et tablettes de marbre tombant en ruine). — Les bordures et socles de marbre du pourtour des bassins en face du Château étant en très mauvais état, il est important d'y travailler au printemps prochain pour empêcher la chute de plusieurs des groupes de bronze et celle desdites bordures. 6.000 livres. — Le mur du pourtour du grand bassin de l'Ile-Royale tombant en ruine depuis plusieurs années avec les tablettes de dessus, il serait nécessaire d'y remédier au plus tôt pour empêcher la ruine totale de cette pièce d'eau. 9.500 livres. — Total : 340.500 livres.
Il est curieux de remarquer que le vaste programme de travaux ainsi tracé, et dont les ressources du Trésor ne permirent alors qu'une réalisation incomplète, correspond exactement à celui que nous avons vu exécuter à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième7. Il s'appliquait à des parties du domaine royal sur la conservation desquelles il n'y a jamais eu d'hésitation, car elles sont essentielles au décor architectural de Versailles. Mais le reste des jardins tombait peu à peu dans l'abandon, et le danger qu'ils couraient n'était pas médiocre, car leur prestige semblait épuisé, le goût public se détachait d'eux et l'on se mettait à déprécier, parfois avec une extrême violence, une œuvre longtemps reconnue comme le modèle incomparable.
Les premières critiques étaient venues d'Angleterre, où une épître de Pope opposait nettement à Versailles le parc de Stowe, où le Spectator d'Addison, traduit
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chez nous en 1720, protestait contre le genre artificiel imposé par nos architectes et demandaitau jardin d'être seulement « un joli paysage «.Mais ce furent surtout les voyageurs français qui rapportèrent d'Angleterre des comparaisons, dont devait souffrir l'art de Le Nôtre. L'abbé Le Blanc, par exemple, repassait la Manche plein de mépris pour « l'air peigné et les dessins recherchés de nos parterres », et allait jusqu'à leur préférer « ces rochers informes et sauvages, ces arbres vénérables de la forêt de Fontainebleau». Le rédacteur de l'article des jardins dans l' Encyclopédie, qui reconnaît les mérites de l'art régulier, sait louer à la fois Le Nôtre et l'Angleterre, « nation chez qui les jardins de bon goût sont aussi communs que les magnifiques palais y sont rares » ; ce qui inquiète cet écrivain, c'est de voir prévaloir chez nous « un goût ridicule et mesquin ; les grandes allées droites nous paraissent insipides, les palissades, froides et uniformes ; nous aimons à pratiquer des allées tortueuses, des parterres chantournés et des bosquets découpés en pompons ; les plus grands lieux sont occupés par de petites parties toujours ornées sans grâce, sans noblesse et sans simplicité » 8. Cette décadence momentanée de l'art français explique que les essais d'imitation anglaise soient favorablement accueillis. On ne tarde pas à se dégager des complications du jardin « à la chinoise », qui ont été quelque temps à la mode ; mais de bons esprits, sans revenir aux grands modèles du passé, veulent que l'architecte s'occupe surtout de mettre en valeur un site naturel heureusement choisi. C'est ce qu'indique Jean-François Blondel, en 1752, dans une page peu citée, où l'éloge de nos jardins est déjà mêlée de réserves significatives :
On reconnaîtra l'agrément de cette préférence par la comparaison que l'on pourra faire des jardins de Marly, de Versailles et de Trianon, où l'art paraît contraindre et soumettre partout la nature, au lieu que dans les jardins de Meudon, de Sceaux, de Chantilly et de Liancourt, la nature paraît présider et n'avoir appelé l'art à son secours que pour rendre ces lieux susceptibles de quelque régularité. Quand je fais cette réflexion, ce n'est pas que je pense qu'il faille négliger d'embellir les jardins des maisons de plaisance : il est sans doute nécessaire de marquer de la distinction entre eux et un Parc, une Forêt, un Bois. Mais j'ose avancer qu'une promenade n'est véritablement belle qu'autant qu'elle peut rassembler des points de vue vastes, intéressants et variés ; de manière qu'il me semble qu'après avoir orné les parties qui environnent le bâtiment, l'on doit trouver dans la nature de quoi satisfaire la vue par des objets opposés, qui présentent par leur diversité autant d'intervalles pour passer alternativement de la régularité des formes à ce beau désordre que produisent les vallées, les coteaux, les montagnes, l'un faisant valoir l'autre par son opposition et transportant, pour ainsi dire, le spectateur de la vie tumultueuse à la vie tranquille. On est touché de ce sentiment à l'aspect des jardins de Saint-Germain-en-Laye et ceux de Meudon, et même de
FETE POPULAIRE^ DANS LES JARDINS DE VERSAILLES POUR LE MARIAGE DU DAUPHIN AVEC L'ARCHIDUCHESSE MARIE-ANTOINETTE