BATIMENT DE LA GRAND-SALLE
Le couloir (planche II, i4), dont nous avons parlé plus haut, et dans lequel on accédait des différents étages du Bâtiment de la Grand-Salle, ainsi que l'indiquent les ouvertures qu'on voit encore, est entièrement nu, sans planchers ni toit. Il a trois pieds et demi de large. Le mur qui le ferme au sud-est, du côté de la Seine, est remarquable par sa hauteur, et plus encore par son extrême solidité, bien qu'il ait sept cents ans d'existence; car il fait évidemment partie des constructions primitives du château. Cette solidité est un mérite , que ceux qui n'en veulent point reconnaître d'autres à cette noble architecture normande des xie et xnc siècles , ne sauraient du moins lui contester. Le ciment qui lie les pierres de cette muraille, et dans la composition duquel on a fait entrer du sable de mer , a acquis la dureté de la pierre elle-même. Aussi, ce vaste pan de mur ne forme-t-il, pour ainsi dire , qu'une seule masse , qui est destinée , si la main des hommes la respecte , à braver encore bien des siècles.
four toiitctt.
C'est encore aux pièces manuscrites de l'ancien chartrier de Tancarville que nous devons de connaître le nom de cette tour (planche II, i3), soit qu'il lui ait été donné parce qu'elle servait à renfermer l'argent de la collecte des revenus seigneuriaux , attendu sa proximité de la Chambre des Comptes du château , auquel elle aurait servi de trésor, soit toute autre origine. C'est par le bâtiment de la Grand-Salle qu'on accède à cette tour, qui est placée au centre de la courtine fermant le côté sud de l'enceinte triangulaire du château. La tour Collecte paraît avoir été ajoutée après coup pour renforcer ce long rempart; car ses revêtements intérieurs en briques dénotent une construction de la fin du xvc siècle. Semi-circulaire en dehors, elle se dessine à pans coupés intérieurement. Son plus grand diamètre est de dix pieds; ses murs ont sept pieds d'épaisseur.
TOUR CARRÉE
%o\xv Carrer*
La tour Carrée , une des plus remarquables , et en même temps la plus ancienne du château de Tancarville, bien qu'elle soit dépouillée de ses planchers et de sa couverture, mérite une attention particulière. Cette tour, toute en pierre (planche II, 17), a vingt-six pieds en carré dans œuvre, et de hauteur soixante pieds ainsi répartis :
Rez-de-chaussée 11 pieds 1 o pouces.
!•* étage i3 8
ae étage 11 g
3e étage, dit Chambre de
la Mer 14 2
4e étage, ou Terrasse . . . 7 7
Mais si on mesure la tour extérieurement, vers la rivière, elle n'a pas moins de quatre-vingts pieds, sa maçonnerie descendant beaucoup plus
bas de ce côté, et formant talus. Ses murs ont cinq pieds d'épaisseur. Il y a quarante ans, cette tour était encore saine et entière. Entretenue jusqu'à l'époque de notre première révolution, elle vit tomber, en 1793, ses portes, ses fenêtres, son toit, ses planchers sous la main d'une troupe de soldats logés temporairement dans le château. Depuis, abandonnée aux intempéries des saisons, à la pluie et aux vents de mer, qui viennent la battre et s'y engouffrer, chaque jour elle voit miner la crête de ses hauts parapets, et s'effacer les curieuses peintures qui décoraient ses antiques salles. Hâtons-nous de décrire celles de ces fresques qui y brillaient encore lors de nos premières excursions au noble manoir des Tancarville, en 1824. A un intervalle de quelques années, j'avais peine à les reconnaître; bientôt elles auront disparu pour toujours.
Le premier et le deuxième étage de la tour Carrée offrent seuls encore quelques traces de peintures. Leurs murs, originairement, en étaient entièrement couverts. La décoration du premier étage consiste en un fond rouge brique, sur lequel étaient figurées, au moyen de lignes blanches, des assises de pierre. Au centre de chaque division était peinte une petite fleur à
TOUR CARRÉE
six feuilles, de couleur amaranthe, percée au milieu, qu'il est permis de prendre pour Tangemme armoriale des Tancarville. Une frise couronne cette décoration. Elle se compose d'une petite bande à trèfles gothiques, de l'effet le plus gracieux , qui se détache en bleu d'outremer sur un champ blanc ; puis d'une seconde bande unie et blanche, à filets bleus, que surmonte une espèce de grecque peinte en banc sur un fond rouge. (Planche V, n° i.)
Les peintures du deuxième étage (même planche, n° a), d'un dessin moins élégant peutêtre que celles que je viens de décrire, se rapprochent davantage du goût et des traditions de l'époque féodale. Sous ce rapport, elles nous paraissent plus intéressantes encore que les premières. Ici, au lieu de cette grecque, si extraordinaire dans un édifice normand , et qui semble nous reporter à l'art antique, nous voyons une bande d'écus armoriés, qui court, sur une hauteur de trois pieds environ, le long de la corniche de l'appartement. Combien il est à regretter que le temps n'ait point épargné cette longue .galerie héraldique, qui. devait rappeler les alliances et le patronage féodal des seigneurs de Tancarville! Là vivait, écrite en quelque sorte au blason de ses châtelains, de
ses chevaliers, de ses vassaux, l'histoire de la noble forteresse : le temps a tout balayé.
L'artiste chargé de peindre cette frise armoriale, tenait tellement à ne point interrompre son dessin , que , aux endroits où elle se trouve coupée par la baie des fenêtres, il a renversé sa frise, qui se trouve continuée sous le linteau même de la croisée. Seulement, par un caprice d'imagination si ordinaire aux artistes de ces temps reculés, à l'une des embrasures, il a brisé la longue chaîne des blasons par une figure de singe; soit qu'il l'ait placée là pour récréer un instant les yeux de l'illustre châtelaine assise sur le banc de pierre de l'embrasure, soit qu'il ait cherché à se venger, par une maligne allégorie, des nobles personnages qui employaient son talent sans le payer peut-être ce qu'il l'estimait lui-même; soit plutôt, enfin, simple bizarrerie de goût et boutade d'artiste.
Malgré la différence assez notable que présente la décoration de cet étage avec celle de l'étage inférieur, nul doute qu'elles n'appartiennent toutes deux à la même main. Je n'en voudrais pour preuve que le dessin de la petite bande gothique à trèfles qui se trouve répétée dans l'une comme dans l'autre , et qui ne varie que par le changement de couleurs. Ici les trèfles,
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au lieu d'être en bleu sur un fond blanc, sont en rouge sur un fond jaune. Quant au reste de la muraille, il est peint en jaune clair, et bigarré d'un dessin symétrique qui se compose d'un petit écusson aux armes de Tancarville entremêlé de lozanges et de billettes. Le tout forme à l'œil une espèce de mosaïque, où le vert et le rouge dominent.
Soit ignorance, soit défaut d'attention, le peintre qui a tracé sur ces vastes panneaux les armes de la maison de Tancarville, en a confondu les émaux. Ainsi, au lieu du champ de gueule, il a peint l'écu en vert, ou sinople; au lieu des angemmes d'or, il en a mis de rouges. Cette confusion, qui, au surplus, est assez fréquente dans les premiers temps du système armoriai, où l'on n'attachait point encore à la fidélité des couleurs la même importance qu'on y mit depuis , fournirait, au besoin, une preuve de l'ancienneté de ces peintures. Quoi qu'il en soit, il serait peut-être téméraire de vouloir déterminer leur âge d'une manière précise. A défaut de documents écrits, on peut du moins affirmer qu'elles ne datent pas de la construction de la tour qu'elles embellissent, cette tour paraissant appartenir à la première moitié du xn« siècle; or, à cette époque, le système armoriai était encore à naître
en Normandie. Je ne serais même pas étonné qu'il fallût franchir près de deux cents pour trouver la date de ces fresques. En effet, j'ai cru y reconnaître , autant que leur état de dégradation a pu me permettre de le faire, l'écusson aux besants d'or, bien qu'un peu dénaturé il est vrai , de la maison de Melun. S'il en était ainsi, ce ne serait qu'au xive siècle au plutôt qu'on pourrait les faire remonter, la maison de Melun n'étant devenue propriétaire du château de Tancarville qu'en i3i5, pour le passer cent ans après à celle d'Harcourt.
Nous venons de dire que la tour Carrée appartenait à la première moitié du xn« siècle. Il nous reste à justifier cette assertion. Disons d'abord, pour ceux que nous avons entendus reporter sa construction au xie siècle, que nous ne trouvons pas ici cette rudesse d'architecture qui distingue les monuments de cet âge , et plus particulièrement les monuments militaires. Au lieu de ces massifs de pierre sans ouvertures et sans ornements, qui caractérisent les forteresses de cette période, nous remarquons ici, unie à la sévérité du style, une certaine élégance due à des ouvertures déjà nombreuses et variées, et à ces cordons horizontaux qui coupent la masse de l'édifice. Quant à ceux qui , au contraire , voudraient
TOUR CA.RRÉE.
rajeunir outre mesure ce monument, nous leur montrerions ces portes , ces fenêtres à plein cintre des étages inférieurs , ces murailles à petit appareil et à ciment égal en dureté à la pierre, ces ornements à dents de scie de la tourelle de l'escalier; nous leur ferions remarquer la forme quadrangulaire de l'édifice qui le rapproche de la tour de Londres , élevée au plus tard sous Guillaume-le-Roux , mort en noo, et du donjon d'Arqués, bâti vers le même temps; forme que nous ne retrouvons plus guère dans les siècles postérieurs. Que si on nous objectait que notre vieil historien normand, Orderic Vital, dans l'énumération qu'il fait, sous la date de i i3y , des forteresses du chambellan Rabel, ne cite point son château de Tancarville , et qu'on voulût inférer du silence de l'historien que ce château , et à plus forte raison la tour qui nous occupe, n'existaient point encore à cette époque, nous répondrions que ce même chambellan Rabel, dans un acte antérieur émané de lui, qui est conservé en original dans nos archives, parle de son château de Tancarville. Que si , d'autre part, arguant du style de l'architecture, on nous montrait les restes de ces cheminées, qui sont encore suspendues dans la cage de la tour , et qu'on nous fit voir leurs analogues dans des édifices du xiv*
et même du xv« siècle; nous dirions qu'on se laisse certainement abuser par une restauration postérieure; et, à l'appui de notre opinion, nous nous hâterions de citer l'article suivant des comptes manuscrits du château, pour l'année
« A Jehan et à son compagnon paie xx s.
« pour avoir rabillé m cheminées en la tour « Carrée. »
Nous ne sortirons pas de la tour Carrée sans conduire le lecteur dans la tourelle inscrite vers
son angle sud-ouest; sans lui faire gravir avec nous les degrés à demi écroulés de l'escalier qu'elle renferme, et escalader ce haut pignon de mur, où nous nous étions nous- même placé pour mesurer les étages de la Tour. Là, qu'il plonge son regard sur ces massifs de verdure qui semblent descendre dans le fleuve , sur ces blanches falaises coupées à pic, sur cette immense nappe d'eau derrière laquelle fuit l'horizon bleuâtre, sur ces sables qu'a délaissés la vague et resplendissant aux feux du soleil, et seul, au milieu de ce vaste tableau, entouré de silence, de lumière, de solitude, qu'il dise si jamais pareil spectacle a frappé ses regards !