II" PARTIE
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i les noms des Tancarville , des Melun , des d'Harcourt , des Dunois - Longueville , des Montmorency , de ces grandes familles qui ont possédé successivement le château de Tancarville, se retrouvent à presque toutes les pages de notre histoire, celui de cet antique manoir féodal n'y tient qu'une assez faible place; soit qu'il n'ait été
RJ:CIT HISTORIQUE.
le théâtre que d'un petit nombre d'événements marquants, soit, plutôt, que les chroniqueurs et les historiens, obligés de laisser tant de faits en arrière, aient négligé de nous en transmettre le récit. Nous allons tâcher de rassembler ceux qu'ils nous ont conservés comme en passant, en les présentant dans Tordre chronologique. Nous y joindrons tous les faits, tant généraux que particuliers, en plus grand nombre, qu'ils ont ignorés ou omis, et dont nous avons pu retrouver la trace1. Heureux si nous pouvons en former un ensemble qui ne laisse pas trop de lacunes dans l'histoire de cette antique demeure féodale. Celle de ses châtelains marchera nécessairement de front.
Si l'on voulait s'en rapporter à l'étymologie probable du nom, Tancarville devrait son origine à un de ces hommes du Nord qui accompagnèrent Rollon sur les rives de la Seine. « Une multi- « tude de noms de lieux, en Normandie, dit « l'auteur de l'Histoire des Expéditions maritimes
' Le dépôt des archives du département de la Seine-Inférieure, dans lequel l'ancien chartricr du château de Tancarrîlle a été versé , m'a fourni une grande quantité de documents originaux , tout-à-fait inconnus jusqu'à ce jour. C'est la principale source à laquelle j'aie puisé.
« des Normands, M. Depping, excellent juge en « cette matière, tirent évidemment leur origine «des Normands, ou, en général, des peuples « septentrionaux.
« On remarque d'abord que la plupart des « noms terminés en ville, du latin villa, rente ferment un mot étranger qui, presque toujours , « paraît avoir été le nom propre ou le surnom « d'un Normand qui habitait la terre ou possédait « le hameau ou le village. J'en cite au hasard « plusieurs du département de la Seine-Inférieure, « où ces mots composés du substantif latin signi- « fiant bien de campagne , et d'un nom septen- « trional, sont très communs; sans doute, parce « que Rollon y fit le plus de partages de terres « entre ses compagnons : Froberw7/e, Beuzeville, « Tancarw/fe, etc. »
Quoi qu'il en soit de cette supposition, qui paraît fort vraisemblable, la famille dont le chef avait imposé son nom au lieu domanial , et qui emprunta plus tard, pour elle-même, le nom composé, Tancar-ville , ne se retrouve pas dans l'histoire de Normandie avant le xie siècle; bien que, à cette époque, cent vingt ans se fussent déjà écoulés depuis que Rollon avait partagé le territoire conquis, entre ses compagnons, au
moyen de la corde1. Nos anciens titres normands ne nous la montrent pour la première fois qu'en io34, dans la personne de Raoul, fils de Gérald , gouverneur et depuis grandchambellan de Guillaume-le-Conquérant. Voici dans quelle circonstance. L'année de son départ pour la Terre-Sainte, le duc Robert Ier avait fait une donation à l'abbaye de Préaux, qu'Onfroy, père de Roger de Beaumont, seigneur du lieu, venait de relever de ses ruines. Le duc envoya de Fécamp son fils Guillaume, pour déposer, de sa main, sur l'autel de Préaux, l'acte de donation. Mais comme il était encore enfant, « ad fuir puerulus, » il le fit accompagner par son gouverneur , Raoul , fils de Gérald. L'acte ayant été déposé devant plusieurs témoins, en présence d'Onfroy, celui-ci leur donna à tous un soufflet, en souvenance du fait, dit la charte de fondation; et comme l'un d'eux, Richard de Lillebonne, lui demandait pourquoi il le lui avait appliqué si fort : « parce que tu es plus jeune que moi, lui dit Onfroy, et que tu vivras probablement plus long-temps; il faut que tu puisses témoigner du fait, si besoin est. » Raoul
1 « lllam terrant suis fidelibus funiculo divisit. »
( Dudon de Saint-Quentin , p. 85. )
le chambellan ne fut pas, heureusement pour lui, compris dans la distribution1.
Dans les actes assez nombreux où le chambellan Raoul, qui prolongea sa carrière jusque vers Tan 1080, est mentionné, le nom de Tancarville n'est jamais accolé au sien. Raoul est simplement désigné par son titre, ou par sa filiation; c'est Raoul le chambellan, Raoul fils de Gérald , jamais Raoul de Tancarville : le nom de terre et de famille n'existait pas encore. Il y a plus, dans tout le cours du xie siècle (je parle des monuments historiques qui nous restent), Tancarville ne se trouve pas nommé une seule fois. Dans la charte même de fondation de l'église de Saint - Georges de Bocherville près Rouen , qui relate les donations assignées à cette église, sur un grand nombre de ses propriétés, par le chambellan Raoul qui l'avait bâtie, le nom n'est pas cité.
C'est au commencement du xiie siècle seulement que le nom de Tancarville nous apparaît. Parmi les barons qui sont mentionnés comme témoins dans une charte de Henri 1er, délivrée en no3, figure Guillaume de Tancarville,
• Gai lia christiana, t. XI, Inst. , col. 201
« Willelmus de Tancarvilla » Ce Guillaume était le fils et le successeur, du chambellan Raoul. Quant au lieu en lui-même, ce n'est que deux ans après que son existence comme manoir seigneurial nous est révélée; voici comment ce même Guillaume de Tancarville termine une de ses chartes : « Confirmé Tan de l'incarnation « no5, le i3e des calendes de septembre, à a Tancarville*. » Dans un autre de ses actes, adressé vers ce temps-là à son fils Rabel, il va plus loin; k Quand moi ou mon épouse, dit-il, « serons à Tancarville, j'accorde qu'il ait ses ânes « libres à ma coutume 3. »
Nous ignorons si le bon chambellan, qui voulait que, quand lui ou sa femme étaient à Tancarville, tout le monde y fut libre et à son aise, et que les ânes eux-mêmes pussent y brouter en liberté, jouissait, dans ce noble manoir, de la tranquillité et du bonheur qu'il voulait y voir régner, et si les menaces de l'église ne vinrent pas y troubler le repos du couple conjugal.
1 Monasticon anglicanum ,t.l",p. 574.
a « Firmai'i anno ab incarnatione domini Mmo c° v°, xm kalen- « das septembris apud Tança rtivillam. » (Cartulaire de l'abbaye de Jumiéges. )
i Monasticon anglicanum , t. Il, p. 951.
Guillaume de Tancarviile avait épousé Mathilde d'Arqués, qui avait été mariée en premières noces à un parent du chambellan. Anselme, archevêque de Cantorbéry, consulté par l'archevêque de Rouen au sujet de cette union , qui était condamnée par les canons de l'église , écrivit à ce dernier :
« Au révérend seigneur et père Guillaume, « archevêque de Rouen, Anselme, serviteur de « l'église de Cantorbéry, salut et fidèles oraisons « avec service. Vous m'avez mandé dans vos « lettres que Guillaume le chambellan et son « épouse disent que je leur ai dit qu'ils pouvaient « racheter par des aumônes leur péché , à savoir « parce que ledit Guillaume a pour femme celle « qui fut mariée à son parent. Que votre sainteté « sache que je n'ai point dit cela; mais je dis, « au contraire, que ni l'un ni l'autre, s'il meurt « dans ce péché, ne verra la gloire de Dieu. « Portez- vous bien ». »
On ignore quel parti prit l'archevêque de Rouen à l'égard de ses ouailles. Il est certain, toutefois, qu'elles restèrent unies. Un fils naquit même de ce mariage; il reçut nom Rabel.
• Recueil des Historiens de France , t. xv, p. 68
Peut-être fut-ce en partie pour racheter son péché, que Guillaume de Tancarville, en iii4, fonda l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville, dont son père Raoul avait bâti l'église. Il l'enrichit de ses donations. L'une d'elles consistait dans la dime de tout son revenu de la foret de Lillebonne et de Fécamp , et dans celle du port de Tancarville1.
Sans attacher au mot port toute l'étendue qu'il a dans notre acception moderne, ce mot, appliqué à Tancarville, est ici à noter, en ce qu'il nous indique qu'à cette époque reculée les navires abordaient à Tancarville, et qu'un certain revenu y était attaché au mouvement de la navigation.
L'alliance de Mathilde, unique héritière delà puissante maison d'Arqués , et unie par les femmes à la famille des ducs de Normandie, prouve quel rang devait tenir, en Normandie, celle des seigneurs de Tancarville. Nous avons
1 « Decimam totius redditûs forestœ Juliœ bonœ ci Fiscanni et « portas Tancardivillat. » — ( Cartulaire de l'abbaye de Saint- Goorges, à la Bibliothèque de Rouen. )
Guillaume de Tancarville donnait , en outre, la dtme de plusieurs de ses moulins , et le moulin à moudre le grain pour faire la cervoise , situé à Lillebonne ; « molendinum braissarium in Julia bond. »
vu que Raoul, le père du mari de Mathilde d'Arqués , avait été gouverneur du duc Guillaume, et qu'il était son grand chambellan , prince de sa cour et de sa chambre, comme s'exprime le prince lui-même dans une de ses chartes : « Radulphus meus magister aulœque et camerœ meœ princeps. » C'était une des premières charges de l'état.
Les richesses que le chambellan Raoul avait transmises à son fils devaient être immenses, même pour le temps, à en juger par la dépense que ce seigneur avait faite dans une seule circonstance. Nous voulons parler de l'érection de l'église de Saint-Georges de Bocherville, qu'il bâtit et acheva lui seul et à ses frais, « Reedificare à fundamentis inchoavit et ex proprio in modum crucis consummavit, » dit l'acte de fondation. Or, cette église, construite tout entière en pierre, avec le luxe de sculpture , bien que grossier , de cette époque , a plus de deux cents pieds de long , sur une largeur et sur une hauteur proportionnelles, sans parler de l'immense clocher qui la couronnait. Cette église est encore aujourd'hui un des plus beaux monuments de la Normandie , comme il en est peut-être le plus précieux sous le rapport de l'antiquité et de la conservation. Quelle fortune faudrait-il supposer, de nos jours, à l'homme
qui pourrait, seul, élever à ses frais un semblable monument?
L'espèce de pompe attachée à l'expression du duc Guillaume, lorsqu'il parle du père de Guillaume de Tancarville, pourrait faire supposer que ce. ne fut qu'après la conquête de l'Angleterre, et lorsque Guillaume, devenu roi, eut acquis ce haut degré de puissance, qu'il conféra cette dignité de prince de sa cour et de sa chambre au seigneur de Tancarville. On se tromperait toutefois. Guillaume ne prend le titre que de prince des Normands dans l'acte où il s'exprime ainsi ; il n'avait point encore vaincu à Hastings.
Raoul de Tancarville avait transmis la dignité de chambellan à son fils. Elle devint héréditaire dans la famille. Mais l'avait-il reçue lui-même à titre successif? c'est ce qu'il n'est pas possible de dire. 11 paraît toutefois qu'il en jouissait sous le duc Robert, père de Guillaume. Si, dans une des chartes de ce même Robert, qui est souscrite par Raoul de Tancarville, ce dernier s'intitule simplement gouverneur du fils du prince >, sans
• a Signum Radulfi magistri JVillelmi filii Rotberti comités.* — (Cartulaire de l'abbaye de Saint* Wandrille , vol. IV, p. 2065, aux Archives de la Seiiie-lnférieure. )
mentionner sa qualité de chambellan; dans un autre acte, qui porte la date de io34, on la lui donne ».
Bien que le besoin d'une administration particulière pour l'Angleterre et la Normandie ait dû se faire sentir, même dès le temps de Guillaumele-Conquérant, tout porte à croire que ce ne fut que lors du partage de ses états entre ses enfants qu'il fut créé, pour chaque pays, des grands dignitaires particuliers; encore serait-il facile de montrer que ce dédoublement ne fut pas constant et complet. Quoi qu'il en soit, les seigneurs de Tancarville, plus exclusivement attachés à la terre de Normandie, en restèrent les chambellans nés, et s'immiscèrent peu dans l'administration anglaise. Aussi voyons-nous Henri I«r accorder, à titre héréditaire, à Alberic de Ver, la charge de grand chambellan d'Angleterre, après l'avoir donnée précédemment à Robert Mallet; tandis que Guillaume de Tancarville, le fils de Raoul, était son grand chambellan de Normandie. La même chose arriva lors de la réunion de cette dernière province à la France, sous Philippe- Auguste.
■ « Radulfuscamberariusfilius fyraldi. » — ( Gallia christiana , t. XI, instrumenta , col. 201.)
KEC1T HISTORIQUE.
Dans les divers actes que nous avons cités plus haut, le nom de Tancarville est orthographié de différentes manières; ce qui étonnera peu ceux qui ont l'habitude des anciennes pièces manuscrites : il y est écrit Tancervilla, Tancardwilla , Tancannlla. Nous trouvons encore Tancrevilla, Tankarvilla 9 Tancharvilla, Tanquarvitla, Tanquervilla, et leurs analogues en français. Le nom générique Tahcatvillay Tancarville, a prévalu.
Si Tancarville est à peine cité dans les annales normandes de nos ducs , ses puissants châtelains y jouent un rôle important. Il commence au fils de Raoul , à Guillaume Ier du nom , dont nous venons de parler il n'y a qu'un instant.
Louis-le-Gros, appelé en Normandie par Richer de L'Aigle, s'était emparé de cette dernière place, après y avoir porté le feu et le fer. « A cette nouvelle, le roi Henri, dit notre vieil historien normand, Orderic Vital, dès le jour suivant, vole à la tète d'une nombreuse armée. Sans plus tarder, il met le siège devant L'Aigle, qui était dans un véritable état de désolation. Mais ses efforts se trouvèrent paralysés par un porteur de mauvaises nouvelles, Guillaume de Tancarville, auquel le roi trop crédule accorda créance. En effet, celui-ci ayant rejoint le roi
dans un lieu nommé Livet , lui dit : « Où allez- « vous, seigneur Roi? Voici que les Cauchois v m'envoient vers vous afin que vous vous hâtiez « de revenir de leur côté avec vos forces, car tt Hugues de Gournai et Étienne d'Aumale sont « campés, avec leurs complices, sur la montagne a de Rouen 1 et travaillent à élever une forteresse « dans le monastère de la Sainte-Trinité, et là « ils attendent votre neveu, qui s'avance avec « une multitude de Français , afin que les citoyens « lui livrent la ville. » À ces mots , le roi retourna
sur ses pas Le roi Henri arriva prompte-
ment à Rouen; mais les ennemis qu'on lui avait dit y être, il ne les trouva point, trompé qu'il fut par son chambellan qui l'avait ramené de L'Aigle- »
Si les reproches adressés par l'historien à Guillaume de Tancarville sont effectivement mérités, il paraît qu'il n'aurait pas long-temps fait cause commune avec les ennemis de Henri Ier. Orderic Vital se charge lui-même de nous l'apprendre, puisqu'il le peint, peu après, comme un des seigneurs normands demeurés fidèles à ce prince. « Les seigneurs loyaux, dit-il, Richard « comte de Ghester, Ranulf de Bricasard son
' Le mont Sainte-Catherine.
« parent et son héritier, Raoul de Conches, « Guillaume de Varennes, Guillaume de Rouit mare et Guillaume de Tancarville , et les
a autres principaux héros, étaient unis au roi « dans l'adversité comme dans la prospérité, et a dédaignaient la gloire de l'opprobre, de la « trahison et du parjure ». » Guillaume de Tancarville en donna des preuves en combattant vaillamment aux côtés de Henri à la bataille de Brenmule, où la fleur des chevaliers normands et français , ayant leurs rois à leur téte, mesurèrent leurs lances. Guillaume de Tancarville, dont la prudence ne se trouva pas justifiée dans cette circonstance, avait conseillé au prince d'éviter le combat; mais, bien que son avis n'eût pas été goûté, il ne se comporta pas moins en brave dans cette rencontre : « equestri probitate ut exitus probabit, admodùm pollebat*. » Ce fut à cette bataille que, suivant la curieuse remarque d'Orderic, sur neuf cents chevaliers qui y prirent part , il ne s'en trouva que trois de tués , « parce qu'ils étaient entièrement vêtus de fer, dit l'historien, et qu'attendu la crainte de Dieu et la
* Orderic Vital, p. 844.
» Idem , p. 851.
fraternité d'armes, ils s'épargnaient l'un l'autre i . »
Quelques mois seulement après cette affaire, Guillaume de Tancarville eut le bonheur de voir son fils Rabel échapper comme par miracle à une catastrophe qui plongea la cour de Henri Ier dans le deuil , et qui pouvait éteindre la race des Tancarville. Henri Ier voulant passer en Angleterre, s'était embarqué à Barfleur. Un autre vaisseau , nommé la Blanche-Nef, reçut ses deux jeunes fils, Guillaume et Richard, et une partie des principaux seigneurs de la cour; elle portait plus de deux cents personnes. Le fils de Guillaume de Tancarville y était déjà monté, lorsque s'apercevant que le navire était rempli d'une jeunesse lascive et fastueuse , il en descendit3. La Blanche-Nef mit à la voile, et, dans la nuit, à peu de distance du port, ayant touché sur un récif, elle périt corps et biens 3. Un seul homme fut sauvé ; c'était un boucher de Rouen.
Le roi, en apprenant cette horrible nouvelle,
1 « In duorum certamine regnm , ubi fuerunt milites fermé nongenti, très solummodo interemptos fuisse comperi. Ferro enim u mit que vestiti erant , et pro timoré Dei notitiâque contubemii , vicissim sibi parcebant. » — ( Orderic Vital, p. 854. )
3 « Nimiani multitudinem lascivœ et pompaticœ juventutis. » — ( Orderic Vital. )
3 Cet événement arriva dans la nuit du 25 novembre de l'année 1.119. Quelques historiens le placent en 1120.
(a) Ne pleure» plus.
(4) Joyeux.
(c) Douleur.
tomba par terre. Relevé par ceux qui l'entouraient, un instant après, il fondit en larmes. Guillaume de Tancarville, qui était auprès de lui, chercha à le consoler; voici les paroles que le poète Robert Wace met dans sa bouche :
« Quant Willame son seneschal i, De Tancarville un boen vassal , Li a dit : Sires , levez sus, Alez mengier, ne targiez (a) plus.
Vos anemiz sereient liez (&) Se lungement dol (c) faisiez ; Lié sereient de vostre annui , Se il vos saveient marri.
Femes deibvent plaindre è plorer , Feraes se deibvent dementer (ci) , Mais vos vos debvez conforter.
Jà por plainte ne vivront Cil ki morent è ki mort sont.
Filz ne pot pere rescovrer Ne pere filz por dol mener j En plorer n a nul rescovrier ; Levez tost sus , allez mengier.
Forz est dol, la perte grant, Jamez en fereiz nul semblant. »
Si l'on en croit le poète, le roi ne tarda pas à
(d) Désoler.
» Robert Wace se trompe ; Guillaume de Tancarville n'était point «énéchal , mais chambellan de Henri Ier. Plus loin , il lui donne sa véritable qualité.
suivre les conseils de son chambellan et à dépouiller sa douleur :
« Por cm ko li chamberlenc dist , Leva li reis, el liet s'asist, Son mengier rova aprester.
Sez baronz fist od sei disner
Ne fist pas semblant véiant gent
Ko del filz ont marement (a). , cbagria.
En nobles dames et en bêles
Et en corteises dameiseles
Turaa sun déduit è s' entente
C'est un gieu ki mult atalente. »
« Les quinze fils naturels dont ce prince fut le père, dit le savant et spirituel annotateur du Roman de Rou, prouvent qu'en effet il tourna son déduit et son entente en nobles et belles dames et en courtoises demoiselles, non-seulement à cette époque, mais encore pendant tout le cours de sa vie. »
Quelques années avant le naufrage de la Blanche-Nef, le sire de Tancarville avait rendu un plus signalé service au roi Henri I«r, en gagnant en personne une bataille contre Galeran comte de Meulan, et Hugues de Montfort, qui commandaient les seigneurs normands révoltés contre ce monarque. Je laisse parler un contemporain : « En Tannée na4> le roi des Anglais
« Henri fut couronné de gloire par la fortune ; « car Guillaume de Tancarviile, son chambellan , « s'étant mis à la tète de plusieurs autres barons, « fit prisonnier, dans une bataille rangée, le 7 e des « calendes d'avril, le comte de Meulan, Galeran, «jeune encore, mais déjà vaillant chevalier, et « Hugues de Monfort, son beau-frère, Hugues « fils de Gervais , et une foule d'autres hommes « d'une valeur éprouvée et d'un grand nom. Or « ce combat fut livré dans la vallée qui est auprès « du Bourgtheroulcle, dans le chemin pavé du a château de Vatteville. Le roi Henri était alors « à Caen. On lui annonça cette nouvelle; il ne « voulut y croire qu'après avoir vu de ses yeux. « Les prisonniers furent livrés entre les mains du « roi et enfermés. Ainsi fut mis fin à cette grande « dissension qui avait affligé la patrie »
On ignore l'époque précise de la mort de Guillaume de Tancarviile, mais elle dut suivre de peu d'années le combat du Bourgtheroulde. Guillaume fut enterré dans l'église de Saint- Georges de Bocherville , que son père avait bâtie, dont lui-même avait été le bienfaiteur, et qui devint le lieu de la sépulture de cette illustre famille.
' Robert du Mont , Appendix ad Sigebcrtum , Recueil des historiens de France , t. xm , p. 285.
Le fils de Guillaume Ier de Tancarville, ce même Rabel qui avait échappé au naufrage de la Blanche-Nef, lui succéda dans la charge de chambellan. Son mariage avec la fille d'un puissant baron, Odon Stigand (elle avait nom Agnès ), enfla encore ses richesses et son orgueil. Le fier châtelain de Tancarville ne craignit pas de se mesurer avec le roi Étienne. Telle était sa puissance, que, avant de l'attaquer, Étienne crut devoir s'assurer l'appui du roi de France, Louis-le-Gros. « Dès-lors plus rassuré, dit Orderic « Vital, Étienne revient sur ses pas; il marche « en forces contre le rebelle chambellan , assiège « ses châteaux de Lillebonne, de Villers, de « Mésidon, et soit lui-même, ou par ses auxi- « liaires, à la tête des siens, aidé du fer et de la « flamme , il s'en empare. »
k Securior i ta que remeavit , rebellantemque « Rabellum bellico robore impetiit , et oppida « ejus Juliam Bonam l, Vileriasque* et Mansionem
• n est douteux que Lillebonne , qui resta domaine royal , appartint en propre aux chambellans de Tancarville. Peut-être Rabel s'en était-il emparé et y tenait-il garnison ; c'est ce que donnerait assez à entendre le passage suivant d'un autre historien. « Anno Mcxxxvn , Stephanus rex anglorum in quadragesimd transite in Normanniam et obsedit Lislebonam et cepit , quant tenebat Rabellas camerarius. » { Robert du Mont , Appendix ad Sigebertum. )
* Villers-Chambellan , canton de Duclair. On y voit les traces de l'ancien château.
« Odonis 1 obsedit, et per se aut per auxiliarios <c curn j'amiliis suis ferro et Jlammd expugnavit. »
Il était difficile que Rabel pût résister à tant de • forces combinées , car les Français et les Flamands s'étaient réunis au roi Etienne.
Dans l'énumération des châteaux forts de Rabel , celui de Tancarville n'est pas mentionné; ce qui est d'autant plus étonnant, que Tancarville est à peine éloigné de deux lieues de Lillebonne, qui figure dans le récit de l'historien. Nous avons prouvé, toutefois, que Tancarville existait déjà à cette époque. Il serait tout au plus possible d'inférer du silence du narrateur, que ce n'était pas un point fortifié, mais un simple manoir seigneurial; si on ne savait que, dans ce temps, la demeure des grandes familles était invariablement défendue par des tours et des remparts, et si un acte de ce même Rabel, conservé en original dans nos archives, ne relatait Tancarville comme château fort. On rit dans cet acte :
« Moi Rabel, chambellan de Tancarville,
' Ce château , situé en Basse-Normandie , sur la Dive, était entré dans la famille de Tancarville , par le mariage de ce même Rabel avec la fille d'Odon Stigand , duquel il avait pris le nom : Mansio Odonis, manoir d'Odon, le Ménil-Odon, et par contraction,
Mésidon.
« je donne et concède et confirme par ma charte, a en libre et perpétuelle aumône à mon abbaye « de Saint-Georges de Bocherville toutes les dîmes « en gerbes, en grains, en chapons, en oies, des « terres des marais qui commencent à partir de « mon château jusqu'à Orcher, etc. 1 »
Malgré la perte de ses forteresses, Rabel ne se tint pas pour vaincu. Ce ne fut qu'après avoir traité de la paix avec lui , que le roi Étienne put passer à d'autres ennemis. « Rex,pace factd cum « Rabello, Ebroicensem pagum adiit*. »
Ce Rabel , si farouche et si âpre aux combats , savait s'attendrir sur le sort des malheureux. Dans une de ses chartes, il accorde la permission de prendre des lièvres dans sa garenne pour les infirmes et les pauvres voyageurs 3. Tels étaient ces barons du moyen âge : bizarre assemblage de barbarie et de piété ; durs et sanguinaires à l'ennemi et à leurs vassaux, parfois aumôniers et piteux aux pauvres.
' « Ego Rabellus , camerarius de Tancarvillâ , do *t concedo ac « carta meâ confirma in libérant et perpétuant elemosinam abbatiœ « meas de Sancto-Georgio de Bauquiennlld omnes décimas terra- « rum des marcs quœ incipiunt a meo Castro usque ad Aurichier, « ÎJI ma ni pu lis, in mi unis , in caponibus et in anseribusque.... »
■ Orderic Vital.
3 « Licentiam capienâi lepores in warennd sua propter infirmos * et hospites. »
La Chronique de Normandie fixe à Tannée i i4o la mort de Rabel. « L'an i i4o, mourut le cham- « bellan Rabel; Guillaume son fils lui succéda1.»
Ce dernier prit le nom de Guillaume-le-Jeune. Animé du même esprit qui avait mis les armes à la main de son père , et qui semblait passer avec le sang dans les veines des seigneurs normands , le nouveau châtelain de Tancarville se rangea du parti de Henri-le-Jeune , qui s'était mis en révolte contre son père Henri II , roi d'Angleterre et duc de Normandie. Le sire de Tancarville était alors séparé du jeune prince par la mer; il alla trouver les justiciers du roi , à Londres , et leur demanda l'autorisation de passer sur le continent. Il était accompagné de Robert, comte de Leicester. Tous deux en obtinrent la permission, après avoir juré, sur leur corps, dit un historien anglais, d'être fidèles au roi. « Mais, « aussitôt après avoir traversé la mer , ajoute le « même chroniqueur, en changeant de ciel, ils « changèrent de pensée; car, en apprenant ce « qui se passait en Normandie , eux aussi songè- « rent à se faire transfuges. Une foule de fiers « et puissants barons , parmi lesquels on comptait
• « Anno MCXL obiit Rabellus camerarius, et successif WilUebnus « fili us ejus. »
« Hugues comte de Chester, Robert comte de « Meulan, Robert de Monfort , Raoul de Fougères, « Raoul de Faie , Geoffroy de Luzignan , Goscelin « Crespin, s'étaient rangés sous la bannière de « Henri-le-Jeune , moins parce qu'ils trouvaient « sa cause juste , que parce que le roi son père , « s'efforçant d'augmenter l'éclat de la couronne , « avait mis sous ses pieds le cou des superbes et « des grands; qu'il renversait les châteaux sus- « pects à la patrie , ou s'en emparait ; qu'il répé- « tait sans cesse que les accapareurs des biens « qui, de tout temps , avaient appartenu au fisc, « devaient se contenter de leur propre patri- « moine; et que, de plus, il les forçait à raser titution ; enfin , parce qu'il condamnait les a traîtres à l'exil, les ravisseurs à la mort, les « voleurs à la potence, à l'amende les oppresseurs « du peuple l. »
Ces griefs aristocratiques trouvèrent un écho dans Guillaume II de Tancarville. 11 se mit, lui et son château, à la disposition de Henri-le-Jeune. « Vertit se et castellum suum ad regem juniorem. » On ne dit pas s'il fournit au jeune roi le même nombre de chevaliers qu'il était tenu de présenter en temps de guerre au roi son père. Ce
■ Raoul de Dicet , apud Twysden , col. 57a.
nombre était considérable , et peut nous donner une idée de l'importance de la châtellenie de Tancarville. Il ne s'élevait pas à moins de quatre-vingt-quatorze, lorsque le sire de Tancarville était appelé en personne. Dix chevaliers seulement marchaient, s'il ne déployait pas sa bannière ».
Entouré de toutes parts d'ennemis ( le roi de France et le comte de Flandre s'étaient joints aux seigneurs normands), le vieux roi, furieux, et se débattant comme une ourse à qui on a enlevé ses petits, dit un chroniqueur du temps, fit tête à tous , et sortit triomphant de la lutte ; mais il s'estima trop heureux de pouvoir pardonner à ses barons révoltés.
Le sire de Tancarville déposa cette épée droite et large, et à forte garde, qu'il avait ceinte pour la première fois dans le temple bâti par son aïeul * , ses énormes éperons terminés en fer de lance, sa cotte et ses chausses de mailles, sa lance au pennon flottant et au manche gigantesque, son casque, sa grande targe : car tel il
• « Camerarius de Tankarvilla débet X milites , et ad servitium « suum xcnn et m partes. » — (Livre rouge de l'Echiquier, règne de Henri II. )
a Voir mon Essai historique et descriptif sur l'église et l'abbaye de Saint- Georges de Bochen'ille , p. 22 et 73.
est représenté armé sur le sceau d'une de ses chartes, qui est arrivée jusqu'à nous 1 :
* Cet acte a dû être délivré de 1140 à 1157. Une chose doit nous frapper ici ; c'est l'absence de tout signe héraldique sur l'écu du guerrier. Nouvelle preuve de ce que nous avons avancé ailleurs , que l'introduction du système armoriai en Normandie ne remonte pas plus haut que la deuxième moitié du xu* siècle. Ce fut alors que les sires de Tancarville , à l'exemple du souverain , embellirent leur écu de ligures héraldiques, et les firent passer bientôt après sur leur bannière , sur les murs , les pavés , les vitraux de leur manoir , et jusque sur les parois de leurs cercueils. L'opinion
Notre chambellan put passer à des soins plus pacifiques, et aller à son château tenir lui-même les plaids de Tancarville, qui avaient lieu trois fois par an , comme il le dit dans une autre de ses chartes !. Mais ces occupations paisibles et sédentaires ne pouvaient convenir long-temps au digne fils du bouillant Rabel. Henri II n'était plus; Richard-Cœur-de-lion venait de monter sur le trône; et déjà, dans les villes, dans les campagnes, dans les châteaux, circulait une grande nouvelle : « Le roi Richard , notre sire ,
« part pour la Terre-Sainte Vos armes , che-
« valiers î vos armes, vos coursiers ! à la Terre- « Sainte ! » Ce cri devait être entendu dans les murs de Tancarville: Guillaume-le-Jeune ne se fit
généralement accréditée est que les Tancarville adoptèrent , dans leurs armoiries , l'angemme, soit la figure suivante , à six feuilles , , o riant , au nombre de huit , un écu d'argent abîmé dans un champ de gueule. Le fait est que les plus anciens sceaux armoriés de nos chambellans, que j'aie rencontrés , et qui appartiennent aux années 1264 et 1273, au lieu de l'angemme, présentent la molette aux six pointes , 2^ . Ce ne fut que plus tard que , soit confusion delà part des dessinateurs, soit tout autre motif, les seigneurs de Tancarville prirent l'angemme ; encore les pointes reparaissentelles quelquefois sur leur écusson : témoin le sceau du bailliage même de Tancarville, dont on verra plus loin la gravure, et qui est suspendu à un acte de 1401.
»... a renient ad placita mea apud Tankanillam , in honore « Tankarvilte tribus vicibus in anno. »
pas attendre. Au moment où il allait se mettre en route, un de ses hommes liges lui demandant une certaine faveur : « Tu l'auras, lui répondit le « chambellan, si je reviens de Jérusalem, si de « Jérusalem rediero. »
Guillaume-le-Jeune, qui ne l'était déjà plus que de nom, et qui, dans cette circonstance, avait consulté moins son âge et ses forces que son courage et sa piété , succomba-t-il aux fatigues du voyage, ou bien périt-il sous le glaive des infidèles ? L'histoire ne nous l'apprend pas. Ce qui paraît certain , c'est que son homme lige l'attendit en vain : le sire de Tancarville ne revint point de Jérusalem , si même il lui fut donné de contempler la Cité sainte. Au mois de novembre 1190, il était à Messine, auprès de Richard-Cœur-de-Lion, qui le donnait comme un de ses garants à Tancrède roi de Sicile , avec lequel il venait de conclure la paix >. A partir de cette époque , son nom ne se trouve plus nulle part.
Son fils , Raoul II , qui avait pris la croix avec lui , fut plus heureux : il revit le foyer paternel. Tancarville reçut avec orgueil le jeune compagnon du roi Richard ; car tel est Je titre que lui donnaient la femme et la sœur de ce
« RYMER , Actu publica , t. I", page 21.
prince, qu'il avait accompagnées à leur retour en Europe l.
- Il était digne d'un croisé de se déclarer l'homme, Yavocat des abbayes. Le chartrier de Saint-Georges, où les Tancarville semblent avoir donné rendez-vous à l'historien, vont nous en fournir la preuve. J'y trouve la charte suivante , que je traduis en français :
« Raoul, chambellan de Tancarville, à tous ses « hommes, tant de Normandie que d'Angleterre, « salut.
a Sachent présents et à venir, que moi Raoul, « le* chambellan , j'ai donné et concédé à l'abbaye « de Saint-Georges de Bocherville l'église des « Étables, en perpétuelle aumône, le jour même « où le couvent de ladite abbaye m'a reçu pro- « cessionnellement comme son avocat. Et si, par « événement, je ne pouvais garantir ladite église « à mon abbaye, je lui donnerai un revenu de « même valeur. Sont témoins, etc. »
Raoul II s'adressait, dans sa charte, à ses hommes de Normandie et à ses hommes d'Angleterre. Son frère et successeur , Guillaume III , dut rayer ces derniers des siennes. Un grand
• Charte de la reine Bérangère, aux archives de Rouen.
événement venait de s'accomplir. La Normandie, séparée de la France depuis près de trois siècles , était rentrée sous le joug des monarques français. Le frère de Raoul de Tancarville se chargea, en quelque sorte, d'en donner acte au vainqueur; ayant à dater un de ses actes de donation, il le termina ainsi :
« Cela fut fait la première année dans laquelle « Philippe roi des Français eut le domaine de la « Normandie , à savoir l'an de l'incarnation de « notre Seigneur 1204 »
Jean-Sans-Terre, qui avait fui lâchement devant Philippe- Auguste, se vengea, par des confiscations, des barons qui étaient restés fidèles à la terre de Normandie , et qui , après l'avoir défendue pied à pied jusqu'au dernier jour , avaient dû reconnaître la loi du vainqueur : le sire de Tancarville était du nombre; ses terres de Benstincton et Wilmundetor en Angleterre furent réunies au domaine royal \ Il était plus facile de confisquer , d'un trait de plume , quelques
• « Actum est hoc in primo anno in quo Philippus rexFrancorum « habuit dominium Normannue, anno sciiicet ab incarnation « domini mcciv. »
* Archives de la Tour de Londres.
manoirs , que de porter l'épée de Richard-Cœur- • de-Lion.
Philippe-Auguste, plus habile politique encore que grand capitaine, avait conservé au chambellan de Tancarville son titre et tous les droits qui y étaient attachés en Normandie. Un d'eux consistait à recevoir de chaque navire qui entrait à Rouen, venant d'Irlande, un oiseau de chasse. Le monarque français sanctionna ce droit dans la charte même des privilèges de Rouen, que possède encore cette ville, et que j'ai retrouvée dans ses archives. Cet acte porte :
« Le vicomte de Rouen , de chaque navire , « aura vingt sous, et le chambellan de Tancar- « ville un autour, ou seize sous, s'ils n'avaient « point d'autour *. »
Les seigneurs de Tancarville devaient conserver ce droit durant près de six cents ans : ce ne fut qu'en 1780 qu'ils s'en virent privés par un arrêt du conseil.
• a Vicecomes Rothomagi de qualibet nai i habebitviginti .tolidos , a et cambellanus de Tankannlla unum ostorium , vel sexdecim « solidos si nullum habuerint. »
En maintenant le chambellan dans son droit héréditaire, Philippe-Auguste n'oublia pas de réserver celui qui appartenait aux ducs de Normandie auxquels il succédait. Il consistait à recevoir de chaque navire un paquet de peaux de martres , autrement dit timbre de martres , ou dix livres à défaut.
MAJSCW DE TANCARVILLE
Philippe - Auguste , pour achever d'attacher le sire de Tancarville à son parti, et en même temps pour éviter les collisions qui pouvaient s'élever entre les chambellans de Normandie et de France , à raison de leur charge respective , et pour confondre les intérêts des deux familles, conçut l'idée de les rapprocher par un mariage. Ce projet se présentait sous un jour d'autant plus favorable , que Guillaume III de Tancarville, à cette époque, n'avait qu'une fille pour tout enfant. Elle fut unie à Adam , fils de Gautier-le- Jeune , chambellan du roi. Le sire de Tancarville donnait à sa fille, la jeune Isabelle, deux cents livres de rente, et deux fiefs de chevalier, à prendre sur sa terre de Villers-Chambellan , auprès de Tancarville, avec retour, si Isabelle mourait sans enfants. Il était dit dans l'acte de mariage que , dans le cas où Guillaume de Tancarville aurait un enfant mâle de sa femme Aliz , la dot d'Isabelle serait augmentée de deux cents livres de rente, à prendre sur la terre de Monville , et de deux fiefs de chevalier en sus. Cet acte, qui fut passé devant Philippe- Auguste , à Anet, porte la date de 120 5 «.
L'attente de Philippe- Auguste se trouva en
« Voir Martene , Âmptissima collectio , t. I", col. 105t.
partie trompée. Guillaume III de Tancarville eut plus tard un fils. 11 lui donna le nom de Raoul. Ce nom et celui de Guillaume semblaient être les noms obligés de la famille.
Il paraît que, du temps de Guillaume III , les bois de Tancarville, aujourd'hui séparés de ceux de Lillebonne par plus d'une lieue de terres défrichées , ne faisaient qu'un avec ces derniers, et que ce fut sous lui, dans les premières années du xme siècle, que l'on commença à les diviser. J'en trouve la preuve dans une charte de ce seigneur, qui porte la date de 1210; on y lit:
« Moi, Guillaume de Tancarville , chambellan , « je donne et concède à Dieu et aux abbayes de « Saint Georges de Bocherville , de Sainte Marie « de Valmont , et de Sainte Marie de Montivilliers, « deux parts de gerbes de toutes la dime des a essarts de ma foret de Lillebonne et de Tancar- « ville, qui furent faits après le partage de la « foret. »
Ce fut un spectacle singulier que de voir ces barons normands qui, sous Richard-Cœur-de- Lion et sous Jean-Sans-Terre, avaient si souvent croisé la lance avec les chevaliers de Philippe- Auguste , marcher dans les rangs de ces derniers
et suivre la bannière du monarque français dans la mêlée. Les rôles de la bataille de Bouvines nous apprennent que Guillaume de Tancarville y combattit pour Philippe-Auguste. Notre chambellan est cité parmi les chevaliers portant bannière l. Son nom y est accolé à ceux des Du Hommet, des Tesson, des Painel, des Ferrières , des d'Harcourt , des Marmion , des Tournebu , des d'Estoutteville : c'était comme le corps de bataille tout entier qui était passé à l'ennemi.
La réunion de la Normandie à la France avait porté un coup fatal à cette terre fameuse. En vain elle avait conservé ses antiques privilèges; le prestige de sa nationalité et de sa grandeur passée avait péri. Aussi, voyez-le, ses guerriers s'effacent ou disparaissent, ses historiens se taisent, ses poètes s'en vont. La Normandie de Guillaumele-Conquérant et de Richard-Cœur-de-Lion n'était plus.
Si Guillaume de Tancarville combat à Bouvines, à peine est-il cité en passant sur un rôle d'appel ; c'est le nom couché sur la liste du recruteur. Pour retrouver celui de son fils, ce n'est plus même le rôle de bataille qu'il faut
« DELAROQVE , Anciens rolles des bans et arrière-bans , p. 50.
consulter; c'est le parchemin des abbayes. Il nous apprend que le descendant des Guillaume et des Rabel prenait soulas au château de Tancarville aux jours d'automne 1 . Si son petit-fils endosse la cotte de mailles pour suivre saint Louis à la croisade, son nom reste effacé derrière celui des chevaliers de France. Nous ne saurions même pas qu'il fût mort sur la terre d'Egypte , si le souvenir de son pays ne lui eût dicté un vœu touchant. Au moment de mourir, il supplia un de ses hommes d'armes de rapporter son cœur en Normandie :
Didces moriens reminiscitur Jrgos.
Nicolas de Saint-Laurent accomplit le vœu de son seigneur.
Parmi les chevaliers qui doivent , en temps de guerre, la garde au Mont-Saint-Michel, un ancien manuscrit nomme en tête, pour l'année 1264, Guillaume le chamblent de Tancarville \
1 Au mois d'octobre de Tannée 1234, il y délivra une charte pour les moines de Saint-Ceorges de Bocherville.
■ Ms. 5430 A. de la Bibl. Royale.
Je possède une charte scellée de ce même Guillaume, de 1267, par laquelle il assure à sa fille Aude vingt livres tournois de rente annuelle , à prendre sur la prévôté de Saint-Romain. Le sceau
Si Guillaume IV paraît en personne sur les remparts du Mont-Saint-Michel, son fils aîné, Raoul IV, se fait représenter par ses hommes d'armes à Post de Philippe-le-Hardi :
« Comparurent à Tours , dans la quinzaine de « Pâques, dit le ban de 1272 :
Baillie de Caux.
« La chambellanie de Tancarville envoie Gaul- « tier Branche , Roger de la Foret , et Jehan de « Poissy ,. »
Encore, ces trois hommes ne sont-ils comptés que pour deux chevaliers et demi; pro duobus militibus et dimidio. Où étaient les normands des Tancrède de Hauteville qui, dix contre dix mille , conquéraient des royaumes ?
Le chambellan était, sans doute, dans son
représente , d'un côté , l'écusson des Tancarville , de l'autre , le chambellan monté sur un cheval caparaçonné. C'est peut-être un des plus anciens exemples du caparaçon.
Le 30 septembre de la même année , Guillaume de Tancarville recevait , dans son château , l'archevêque de Rouen Eudes Rigault, qui en était venu bénir la chapelle , et qui y passa cette journée , aux frais du chambellan , expensiis camerarii. ( Journal d'Eudes Rigault , mss. de la Ribl. Royale. )
1 Dblaroque , Anciens miles des bans et arrière-bans , p. 74.
château de Tancarville, auprès de la dame d'Auffay, sa mère, occupé à la regarder broder ces jolis sachets en maroquin rouge, doublés de soie écrue, dont elle enveloppait les sceaux en cire verte de ses chartes. Nos dames les plus élégantes seraient jalouses de la recherche avec laquelle sont faits les sachets sortis de la main de la dame de Tancarville.
Nous retrouvons Raoul IV à son château, le 21 septembre de Tannée 1275. Ce jour-là, il y fit écrire sa charte de donation pour l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville , qui était Pobjet constant des bienfaits et de la sollicitude des Tancarville : là, ils ceignaient le baudrier pour la première fois ; là, ils venaient prier ; là , dormait la cendre de leurs pères.
C'est encore comme bienfaiteur des établissements religieux que nous est signalé le frère et successeur de Raoul IV , Guillaume V de Tancarville : ce chambellan, le jour de la Saint-Benoît, Tan ia83, pour le repos de son ame et de celle de sa mère Aude, de son père Guillaume et de son frère Raoul , chevaliers décédés, faisant une donation en faveur des Sœurs de Saint-Mathieu de Rouen. Guillaume V n'était encore que simple écuyer à cette époque; aussi n'est-il point représenté , sur le sceau de sa charte, armé et à cheval ,
privilège distinctif du chevalier. Force fut au descendant de si hauts et si puissants barons de se contenter du simple écusson armoriai et du titre de chambellanc, sire de Tancarvile, esquier.
Deux ans après , Guillaume V prenait le titre de chevalier « miles », dans sa charte pour l'abbaye du Vallasse. Les sires de Tancarville ne tardaient pas à chausser l'éperon doré.
Héritier de la piété de ses frères, Robert de Tancarville, qui leur avait succédé comme chambellan, confirmait, en 1297, à l'abbaye de Saint- Georges de Bocherville, la donation de la dîme des forets de Fécamp , de Lillebonne, de Tancarville et de Montebourg; plus, celle du manoir
de Saint-Martin sous Ta ncar ville ; enfin, la dîme du port de Tancarville
Quelques années auparavant, Robert avait délivré sa charte pour une autre abbaye , celle de Sainte-Barbe en Auge, et y avait fait appendre son sceau , dont voici l'image \
1 « Dccimam de omnibus quœ ad me pertinet in forestâ Fiscanni
« et in forestâ de Lidebonia et de Tancarvilla et Montisburgi
« manerium Sancti Martini quod est sub Tancarvilla et deci-
« mam portas Tança rdivillœ. »
a Archives de Caen. Le contre-scel offre l'écusson de Tancarville.
Réduits à un rôle moins brillant que celui qu'avaient joué leurs pères , les derniers rejetons des Tancarville savaient encore manier Pépée et descendre en champ clos. Robert de Tancarville en donna la preuve dans une circonstance où il s'agissait de défendre son honneur et ses vassaux. Il s'y comporta très fièrement, et en vrai chevalier. Son adversaire fut moins courtois; il creva l'œil au chambellan pendant qu'il pissait. Mais laissons la Chronique de Normandie raconter, dans son langage aussi piquant que naïf, et la querelle et le combat qui s'ensuivit.
« Au temps du roy Philippe-le-Bel, après ce « que le cheualier au verd lyon eut conquis le « roy d'Arragon , il y eut grant discention entre « deux grans barons de Normendie ; c'est assauoir « le sire de Harcourt et le chambellan de Tance carville, pour cause d'un moulin et à prendre « la possession eut grant débat. Le Tort de Har- « court , lui et xl de ses gens armez battit et « naura les gens au dict chambellan de Tancar- « ville, et par force il eut la possession dudict « moulin. Quand le chambellan de Tancarville
' Ce moulin, désigné dans les anciens titres sous le nom , de moulin de Lillebonne , de moulin Esragié , Enrage \ existe encore, dans la vallée de Lillebonne, sous cette dernière dénomination.
« sceut que ses gens estoyent villennez, il fist « semondre ses hommes et ses amis , et vint « arriver à bien iii cens hommes arméz à Lysle- « bonne où estoyent le sire de Harcourt et le « Tort (le Boiteux) son frère. Là, vint courir « le chambellan qui cria au seigneur de Harcourt « que qui lui ouuriroit le ventre, on y trouueroit « une fourche à fyens. Le sire de Harcourt le « desmentit : et là y eut grant assault, car le « seigneur de Harcourt yssit aux barrières auec « ses gens, et bien se deffendirent; et eut gens « tuéz d'un costé et d'autre. Le roy ouyt parler « de ce descord : si les enuoya adiourner par oc messire Enguerran de Margny ( Marigny ) , à ce comparer devant lui. Or aduint que ainsi « comme ilz alloient en court , le sire de Harcourt a trouua le chambellan qui pissoit, le sire de « Harcourt lui courut sus et lui creua ung œil , ce et puis s'en retourna à ses gens. Quant le a chambellan fut guéry, il alla vers le roy, et ce appella de gage le sire de Harcourt. Monsieur « Charles de Valois , le frère du roy , aimoit « moult ledit sire de Harcourt, et le plega. Si ce vint en court messire Enguerran de Margny, a grand conseillier du roy : qui dist que le sire de ce Harcourt avait fait trahison. Monsieur Charles ce dist que non; Messire Enguerran de Margny
« desmentit Monsieur Charles, donc après le « comparut si chier, que il en fut pendu, comte bien qu'il fust prud'homme. La bataille fut « adjugée : et vint le sire de Harcourt au champ « armé de fleurs de lys; et se combattirent ces « deux barons très fièrement. Le roy d'Angle- « terre et le roy de Navarre, qui là estoyent s présens , prièrent au roy de France que la ba- « taille cessast , et que dommage seroit se deux « si vaillans hommes comme ilz estoient, s'en- « tretuoyent. Donc fut crié ho de par le roy de « France, et furent tous deux faicts contens, « et par les ditz roys fut la paix faicte d'eulx « deulx. Et fut enuiron l'an mccc. »
Ce que la Chronique de Normandie ne nous dit point, c'est qu'avant que la bataille eût été adjugée aux deux barons, Philippe-le-Bel , au parlement de la Toussaint, avait rendu une ordonnance, dans laquelle on lisait :
« Nous voulons et ordonnons que le sire de « Harcourt, fasse amende au Chambellant de a l'excès de la vengence qu'il a pris de luy, plus « grand quil ne devit. »
« Item, nous voulons et ordonnons que la « satisfaction de l'amende soit, qu'il voise en « pèlerinage pour la cause de l'amende, premiere- « ment à Nostre Dame de Boloigne, de Nostre
« Dame de Boloigne à Sainct Thibaut, à Nostre «Dame du Puy, et tuit cil (tous ceux) qui « furent en sa compagnie à blecer le Chambel- « lant gentil hommes. »
Le roi ajoutait : « Nous ostons et def fendons « toute manière de guerre des deux parties soit « pour ce cas, soit pour tous autres l. »
L'histoire ne nous apprend pas si la première partie de l'ordonnance reçut son exécution, et si le sire de Harcourt fit son pèlerinage avec les gentilshommes de sa compagnie. Ce qui est certain, c'est que la seconde fut rapportée, et que, nonobstant l'injonction , guerre eut lieu entre les deux grands barons de Normandie.
La valeur était chose de si haut prix dans ces temps de chevalerie, que le comte de Valois, qui avait été le témoin et , pour nous servir de l'expression du temps , le conseiller d'un des champions, légua, en mourant, à Charles de Valois, son second fils, l'épée dont Jean de Harcourt s'était servi dans le combat. C'est dire ce que valait celle de Robert de Tancarville, qui n'était pas resté inférieur à son adversaire.
Le cri d'armes des chambellans, Tancarville à Nostre Dame ! devait retentir encore dans les
1 Histoire de la Maison de Harcourt , t. IU, p. 220.
batailles. Il appartenait à l'impétueux Robert de le faire entendre.
Les Flamands, toujours impatients du joug, et poussés à bout par les exactions et les violences des seigneurs français, s'étaient mis en pleine révolte. Au nombre des chevaliers qui vinrent se ranger sous la bannière du comte d'Artois chargé de punir les rebelles , marchait Robert de Tancarville, le casque en tète, la lance au poing, et monté sur son coursier au caparaçon étincelant d'angemmes d'or. Les Flamands n'attendirent pas que l'armée française vînt jusqu'à eux ; ils lui présentèrent audacieusement la bataille. Les deux armées s'étant approchées, « nos che- « valiers , dit un chroniqueur français de l'époque , « ayant une confiance présomptueuse en leurs « forces, et pleins de mépris pour leurs adversaires « qu'ils regardaient comme de vrais paysans, « crient aux fantassins, qui formaient l'avant- « garde de bataille, de se mettre en arrière, ne « voulant pas laisser à la piétaille l'honneur de la « victoire, et qu'il fût dit qu'elle n'avait pas été « remportée par les chevaliers 1 . » Au même instant , ils se précipitent tumultueusement et
« Le continuateur de la Chronique de Nangis. — ( Spicilegium , t. m , p. 55. )
sans ordre sur les Flamands. Mais il y eut déconvenue; car ceux-ci les reçurent de pied ferme et les lances serrées. Plus d'un chevalier trouva la mort sur la pointe des terribles gogendats ». Le comte d'Artois , voyant la déroute de ses chevaliers, s'élance à leur secours. Semblable à un lion rugissant , dit le chroniqueur , il plonge sur l'ennemi * ; mais lui-même devait rencontrer la mort dans ses rangs. Il y avait été suivi par Godefroi de Brabant, par les comtes d'Eu et d'Aumale , par le connétable de Nesle , par Gui de Clermont , Renaud de Trie , Jacques de Saint- Pol , et le chambellan de Tancarville : tous y tombèrent avec lui de la mort des braves :
I moururent , desquiex len palle
Et parlera eu mainte vile.
Si fist li preux de Tancarvile*.
Le preux de Tancarville, ce chevalier si vite aux armes , comme dit ailleurs le poète , ne devait pas survivre au revers essuyé par son général.
On a vu, dans le récit de la querelle du sire de Harcourt avec Robert de Tancarville , qu'Enguerran de Marigny, ministre et chambellan de
• Espèce de lance , à fer long et acéré , en usage chez les Flamands.
» « In hostes tanquam leo rugiens immergit. »
1 Guillaume Guiart, Branche des royaux Lignages f vers 621*.
Philippe-le-Bel, avait pris parti pour Robert. Soit que cette circonstance eût fait naître des rapports d'intimité entre les deux familles, soit le même motif qui avait dicté, en i2o5, le mariage de la fille de Guillaume III de Tancarville avec le fils du chambellan de Philippe- Auguste , elles ne tardèrent pas à s'unir par des liens plus étroits. Robert de Tancarville était mort depuis sept années ; sa veuve , jalouse de voir revivre le nom de Tancarville , conclut avec Enguerran de Marigny un accord de mariage entre le seul fils qu'eût laissé Robert, le jeune Guillaume ■ , et Isabelle fille d'Enguerran , bien que les fiancés n'eussent point encore dépassé l'âge de sept ans. Dans son impatience de conclure cette union , la dame de Tancarville fit établir, par une enquête, que les jeunes conjoints y entendaient déjà malice; ce sont les propres expressions dont on se servit, « doli capaces. » Le mariage eut lieu.
• Sur douze chambellans sortis de la lignée des Tancarville , il était le sixième qui portât le nom de Guillaume. Ce n'était pas seulement dans la famille des Tancarville que ce nom était commun; il était si répandu en Normandie, qu'on raconte que, un jour de cérémonie royale, deux seigneurs normands, ainsi appelés, ayant pris tout-à-coup fantaisie de n'admettre à leur table que des Guillaume , il se trouva , tous les autres exceptés , cent dix chevaliers pour s'asseoir avec eux.— ( Robert du Mont, Appendix ad Sigebertum , ad annum 1172. )
Enguerran de Marigny, dont les richesses passaient pour immenses, donnait à sa fille mille livres de rente à asseoir en pays de Caux, et une somme de douze mille livres une fois payée , dont l'intérêt devait être servi par lui, à dix pour cent, jusqu'à parfait paiement'. L'acte de mariage fut passé à Rouen, le a3 octobre i3oc), dans la maison de la dame de Tancarville, sur la place du Marché-aux-Veaux \ Nous donnons , parmi ' les pièces justificatives qui font suite à cet ouvrage, cet acte, que nous avons relevé d'après la pièce originale. Nous en devons la communication à l'obligeance de notre savant confrère M. Auguste Le Prévost.
Ce mariage anticipé ne porta pas de fruits.
Guillaume de Tancarville avait perdu son père, étant au berceau. A peine adolescent, il vit son
■ Cette dot était considérable , en se reportant au temps et à la valeur des monnaies. Nous avons TU plus haut , qu'un siècle avant , la fille d'un de nos chambellans de Tancarville n'avait reçu en mariage que deux cents livres de rente. 11 est à remarquer que , dans l'un comme dans l'autre contrat , il n'est pas stipulé d'apport pour le mari.
En 1323, Isabelle de Marigny réclamait sa dot sur la terre de Tancarville. — ( Grands officiers de la Couronne, t. IV, p. 312.)
» Cette place n'a perdu ce nom que presque de nos jours , pour prendre celui de l'héroîne d'Orléans , qui y monta sur le bûcher. On la nomme aujourd'hui la place de la Pucelle.
beau-père descendre des marches du trône pour monter au gibet. Soit chagrin , soit faiblesse de constitution, lui-même ne tarda pas à les suivre. Le jeune chambellan sortit des mains du roi, sous la garde duquel il était pour la cause de son sous aage, dit une charte du temps, pour entrer dans la tombe. Avec lui finit l'illustre maison de Tancarville. Un enfant devait clore cette lignée de héros.
\m RÉCIT HISTORIQUE.
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illtttean î>e iStrltm.
Guillaume de Tancarville avait une sœur, nommée Jeanne, qui avait été mariée, vers i3i6, à Jean, vicomte de Melun, premier du nom. Reste et unique héritière de la famille de Tancarville, elle en porta le nom et les richesses dans la maison de son mari. Jean de Melun vint visiter le château des ancêtres de sa femme. Il y était avec elle le mardi d'avant la Pentecôte , comme l'indique une charte qu'ils y délivrèrent en commun, ce jour-là, pour un de leurs vassaux , Thomas de Crasmenil , dont les descendants devaient avoir de fréquents démêlés avec les seigneurs de Tancarville. Le sire de Crasmenil prétendait le droit de varec sur les eaux de la Seine longeant la sieurie , et le droit de chasse et courre à toutes bêtes, tant en dehors qu'en dedans
loi
de la forêt de Tancarville, ainsi que quelques autres droits.
Jean de Melun et Jeanne de Tancarville répliquèrent que a tout du contraire aud. varec il « n'avoit rien et qu'ilz estoient en saisine eulx et « leurs ancestres davoir tout le varec de si longer temps que mémoire dhomme nestoit du con- « traire, du val Varin jusquau figuier d'Oricher « (d'Orcher) ; que quand à la cache ( la chasse ) « il ne Pavoit ne la devoit avoir en la manière « quil la demandoit; que syl ou ses ancestres « estoient allés, ce avoir esté de courtoisie pour « ce que eux avoient esté bien des seigneurs de « Tancarville qui de leur temps avoient esté; » que cependant ils voulaient bien lui octroyer pour lui et ses hoirs, mais toutefois en dehors du couvert de la forêt , la chasse et courre « a touttes bestes « a pied clos atout ( avec ) dix chiens ethieux « (peut-être d'arrêt) et a traire (tirer) ou faire « traire a deux arcs , et aller y voiler ( chasser « au vol ) en tous temps a tant doiseaux eteuls « comme il plaira a luy et a ses hoirs sans fureté « ( sans piège ) ne tendre a beste ne a oiseaux et « sans quil puisse a oiseaux prendre bestes , etc. ; « qu'ils lui octroyoient en outre toute la garaine, « à quatre arbalestres , environ le clos des fossés « de son manoir de Crasmesnil tant en couvert
« comme dehors, et tant de bestes comme doi-
« seaux Donné à Tancarville le mardi devant
« Pentecoste en lan de grâce mil trois cens dix- « huict »> dit l'acte où ceci se trouve consigné'.
Par le même acte, le seigneur de Tancarville confirmait au sire de Crasmenil le droit de prendre dans ses carrières de la pierre pour bâtir et de la marne pour marner ses terres. Ce dernier trait m'a paru digne d'être cité, comme pouvant donner une idée de l'état de l'agriculture dans le pays de Caux au commencement du xivc siècle.
L'écusson des Melun s'était paré desangemmes d'or des Tancarville. Elles avaient brillé plus d'une fois dans les batailles; elles devaient y reparaître encore. Cette fois, cependant, la fortune ne leur fut pas fidèle.
Jean II de Melun , que nous appellerons avec les historiens le chambellan de Tancarville, venait de succéder à son père, lorsque les Anglais, conduits par un français, Geoffroy de Harcourt, qu'un grand écrivain s'est chargé de flétrir dans des pages si éloquentes", vinrent descendre en Normandie. Déjà Édouard III , après avoir tra-
* Anciennes Archives de Tancarville.
a M. de Chateaubriand; — Études et Discours historiques, t. rv, p. 51-52.
versé la presqu'île du Cotentin, aidant, gastant, pillant ce bon et gras pais, dit Froissart, marchait sur Caen ; cette ville, dont les faubourgs étaient ouverts, n'avait que le courage de ses habitants pour se défendre; son château, seul, était à l'abri d'une attaque. Le chambellan de Tancarville y vole avec le connétable Raoul de Nesle. Ayant compté l'armée ennemie et le petit nombre d'hommes d'armes qu'ils avaient avec eux , leur avis fut qu'on devait se retrancher dans la ville et défendre le passage de la rivière, le pont et les portes intérieures. Les bourgeois de Caen répondirent qu'ils étaient assez forts pour aller aux champs, et qu'ils voulaient combattre le roi d'Angleterre. « Quand le connestable veit a la grand volonté d'eux , ce soit au nom de Dieu , a s'écria-t-il, vous ne combattrez mie sans moi1»; et on sortit de la ville.
Mais les bourgeois de Caen , peu habitués à se mesurer en rase campagne , ne furent pas plutôt en présence de l'armée ennemie , qui s'avançait en ordre de bataille, les formidables archers anglais en téte , qu'il lâchèrent pied. Le connétable et le chambellan de Tancarville , avec leurs hommes d'armes , furent forcés de les suivre. Les