FROISSARD
Anglais entrèrent pèle-mèle avec eux dans la ville. Là commença le combat. Le sire de Tancarville, après s'être défendu long -temps sur la porte du pont qui avoisine l'église Saint-Pierre , et après avoir vu tomber presque tous ceux qui l'entouraient, car les archers anglais ne recevaient personne à merci , apercevant un chevalier anglais dont il était connu , Thomas Holland, se rendit à lui. Bientôt la ville est emportée; mais plus de cinq cents Anglais, étendus morts sur le pavé, prouvèrent que si les bourgeois de Caen avaient manqué de résolution en rase campagne, ils avaient su défendre courageusement leurs foyers.
Le connétable s'était rendu au même Thomas Holland. Le prince de Galles acheta de ce chevalier ses deux prisonniers , moyennant vingt mille nobles d'or à la rose , se promettant probablement d'en tirer une plus forte rançon. Les deux captifs furent conduits en Angleterre.
La baronie de Mésidon en Basse-Normandie, et les terres d'Auffai, étaient entrées dans la maison de Tancarville , par des alliances contractées au xne et au xnie siècle 1 . Elles devaient en
1 La baronie de Mésidon avait fait partie de la dot d'Agnès , fille d'Odon Stigand, mariée vers 1128 à Rabel de Tancarville. Nous avons vu plus haut ( page 122} que le château de Mésidon avait été pris sur ce chambellan par le roi Éticnne.
sortir dans cette circonstance. Jean de Melun se vit forcé de les engager pour pouvoir acquitter le prix de sa rançon. Étant repassé en France sur parole, au commencement de Tannée i347 > dans le but de travailler à sa libération , et , comme il s'exprime lui-même dans un de ses actes, « pour la descharge de la rançon *>n quoy « jestois tenu a hault et puissant prince mon sei- <c gneur Eddouard aisné fils du roy d'Angleterre « prince de Galles, » il persuada aux moines de l'abbaye de Grestain 1 d« vendre sept manoirs qu'ils avaient en Angleterre, lesquels leur étaient, disait-il, « de nulle ou de petite value depuis « vingt ans en ça, tant pour les guerres qui es- « toient comme pour les perilz de la mer, larrons « et robeurs desquels il estoit plus qu'il ne soul- <c loit » et de lui remettre l'argent du prix de la vente, qui lui servirait à acquitter sa rançon. Il leur donnait , en échange, et pour leur en tenir lieu, sa baronie de Mésidon, et, s'il était nécessaire, quelques autres propriétés, de manière à leur compléter un revenu annuel sur le pied de cent livres tournois pour chaque trois mille livres qu'ils lui compteraient , le florin à Pécu pris pour
1 Au diocèse de Lisieux , sur la rive gauche de la Seine, auprès de Honneur.
lUtCIT HISTORIQUE
seize sous huit deniers. Jean de Melun s'engageait, en outre, a obtenir, à ses coûts et dépens, du Pape et du roi d'Angleterre, chacun en ce qui les concernait , leur assentiment à l'aliénation que faisait l'abbaye.
A la suite de cet accord, le prince de Galles, s'étant accommodé des sept manoirs des moines de Grestain , qui lui avaient été vendus, ou, pour me servir des expressions mêmes de l'acte, « qui lui « avoient esté baillés à ferme jusques à mil ans , le « sire de Tancarville bailla, de son côté, aux moines « de Grestain sa baronie de Mésidon 1 et sa ferme « des mou 1 lus d' Auffai , en pris de mille livres de rente « par an; >» ce qui donnerait à entendre, d'après les termes de l'arrangement, que les sept manoirs de l'abbaye de Grestain avaient été cédés au prince de Galles moyennant une somme de trente mille livres.
Plus heureux que son compagnon de captivité , Raoul de Nesle , qui eut la tète tranchée à son retour d'Angleterre , par ordre du roi Jean , le sire de Tancarville se vit combler d'honneurs par le même prince.
Grand chambellan héréditaire de Normandie
» L'abbaye de Grestain céda Mésidon , en 1489 , par acte du 8 octobre , à l'abbaye de Sainte-Barbe en Auge , en échange de la terre de Ferry dans la ?icomté de Pont-Audemer.
MAISON DE MELU^T
du chef de sa mère, connétable héréditaire de la même province par sa femme Jeanne Crespin, il réunit bientôt à ces deux titres celui de souverain maître des Eaux et Forêts de France. Ses richesses égalaient ses honneurs. Sans parler de celles qui étaient dans sa propre maison , il était en possession de l'immense héritage de la famille du Bec-Crespin, et du patrimoine non moins considérable des Tancarville. Peu de seigneurs normands pouvaient marcher ses égaux.
L'heureux possesseur d'une si haute fortune n'était que simple vicomte : le vicomte de Melun devint comte de Tancarville. Les lettres-patentes lui en furent délivrées le 4 février i35a , par le roi Jean.
« Faisons savoir à tous tant présents que à « venir , disait le prince dans le préambule de cet « acte, que, touchés de la fidélité constante et « éprouvée, de la prudence et de la conduite « sage et prévoyante de notre amé et fidèle Jean , « vicomte de Melun, chambellan de France et de « Normandie , et ayant pour agréables et bien « reçus les services rendus aux rois nos prédé- « cesseurs et à nous même, dans les affaires « de notre royaume, par ses prédécesseurs, et m ceux qu'il nous rend lui-même depuis long- « temps de notre pleine autorité royale,
« nous créons ledit Jean comte de Tancarville, « et annexons le titre et la dignité de comté , à « perpétuité, au lieu et domaine de Tancarville, « statuant, par la teneur des présentes, que lui- « même, tant qu'il vivra, et les héritiers et suc- « cesseurs du seigneur de Tancarville, après sa « mort , soient réputés , reconnus et nommés h comtes de Tancarville, et qu'ils jouissent de h l'honneur , droit et prérogative dudit comté ; « et , par grâce singulière , nous annexons et « consolidons audit comté, pour être tenus à un « seul hommage lige , toutes les baronies , châ- « teaux, châtellenies , villes (villas), lieux, terres a et tout ce qu'il tient de nous dans notre duché « de Normandie en fiefs et arrière-fiefs, tant de « son côté, à lui Jean, que du côté de Jeanne « Grespin, son épouse, en quelque lieu du duché « de Normandie qu'ils existent . . . etc. 1 »
Le nouveau comte de Tancarville sut se montrer digne des faveurs dont le comblait le roi Jean; il les paya de son sang.
Dix années n'avaient point encore effacé le • •« .
' Voir, pour l'acte entier, les Pièces justificatives. On pourra remarquer qu'il porte la date de 1351 (le 4 février); mais l'année commençant à Pâque , on doit lire 1353.
Ces mêmes lettres-patentes furent confirmées , au mois de mai 1364 , par Charles V. La charte de ce prince existe en original parmi les pièces provenant du chartrier de Tancarville.
MAJS03V DE MELUtV. 159
souvenir de la bataille de Crécy. Poitiers vit renouveler les désastres de cette fatale journée. Nous n'avons pas à décrire cette nouvelle défaite : nous dirons seulement que le comte de Tancarville était aux côtés du roi Jean , lorsque -ce prince valeureux, voyant la bataille perdue, se mit à crier : « à pied ! à pied! » et, saisissant une hache de guerre , faisait mordre la poussière aux Anglais. Le comte combattait vaillamment auprès du Roi, et le couvrait de son corps. Enfin , succombant sous le nombre, tous deux furent faits prisonniers.
Le prince de Galles fit asseoir à la même table le roi Jean et son fidèle chambellan. Ce dernier était digne de cet honneur; il avait reçu le baptême du sang à côté de son roi.
Le comte de Tancarville avait payé largement sa dette; ses deux frères, Jean et Simon, et son propre fils, avaient confondu leur sang avec le sien dans cette funeste bataille. Comme lui ils étaient tombés , tous trois , prisonniers des Anglais.
Le comte de Tancarville espérait ne pas rester long-temps captif, car, quelques mois après être arrivé en Angleterre, il y achetait quatre destriers , ou grands chevaux, « dextrarii swe magni equi, » qu'avec la permission du roi Edouard il
faisait passer en Normandie. Plusieurs de ses serviteurs furent chargés de les conduire l. Son attente, toutefois, fut trompée ; car quatre années s'écoulèrent avant qu'il pût revoir sa patrie \
Les Actes de Rymer nous apprennent qu'il s'était rendu à un chevalier gascon , le sire de Caupeyne , et que celui-ci, à l'imitation de Thomas Holland , avait vendu son prisonnier au roi d'Angleterre. Il paraît que ce prince ne s'était pas encore acquitté envers ce chevalier en i366; l'ordonnance suivante, rendue par lui, en fait foi :
« Le Roi, à son trésorier et à ses chambellans, « salut. Délivrez de notre trésor à notre amé et « féal le seigneur de Caupeyne de Gascogne — « cent livres pour le satisfaire d'autant sur la
1 Rymer , Acta publica, t. m , p. 87.
Le fait que nous venons de rapporter prouve que les races anglaises avaient déjà acquis de la réputation à cette époque , et que le successeur des anciens chambellans de Tancarville avait hérité de leur goût pour les chevaux. On sait , en effet , que ces seigneurs en élevaient , dès le XIe siècle, dans les prairies qu'ils possédaient à la porte de Rouen. Raoul l" de Tancarville , dans sa charte pour la fondation de l'église de Saint-Georges de Bocherville, donne, aux chanoines qu'il y avait placés , la dime de ses cavales de Déville. ( Voir • mon Essai historique et descriptif sur V abbaye de Saint- Georges de Bochen'ille, p. 64. )
» « 1360. Quietatio prisonarium captorum apud bel lu m de Poic-
« tiers , videlicet comitem de Tancan'Ule. » — Rôles normands,
part, n , p. 78.
<i somme à laquelle nous sommes tenus envers « ledit seigneur de Caupeyne, pour le rachat « du comte de Tancarville, son prisonnier, qu'il « nous a vendu. Témoin le Roi, à Westminster, « le premier jour de juillet. » 1
C'était la seconde fois que le sire de Tancarville passait par les mains des Anglais.
L'année même où il fut mis en liberté, il avait obtenu du roi Édouard , pour lors à Calais , la permission d'expédier, de ses propriétés de Normandie en Angleterre, des navires, des farines, des vins et autres denrées a. Cette permission lui fut accordée pour un an.
Grâce aux soins du comte de Tancarville, le 8 mai i36o, avait été signée la paix de Brétigny qui rendit la liberté au roi Jean et la paix à la France. Le roi d'Angleterre, pour reconnaître les bons offices du comte au sujet de cette négociation , et voulant , sans doute , se l'attacher au commencement d'un nouveau règne (le roi Jean venait de mourir), lui assigna, en i364, une pension annuelle de trois mille écus d'or, à prendre sur ses revenus d'Aquitaine, somme
• rymbr, t. m, p. iii3.
• « Naves , blada , vina et alia mercimonia sua , de partibus a Normanniœ, in regnum nostrum Angliœ. »
énorme pour ce temps-là. Les motifs mis en avant par le prince pour justifier cet acte de libéralité, à savoir : « pour les négociations de la paix entre « moi et Jean , naguère roi de France , et parce « qu'il nous a fait hommage et est devenu notre « homme 1 , » feraient croire que le comte avait accepté le marché. Mais comment faire coïncider cette supposition avec la confiance que Charles V, ce monarque si durement sage et subtil, comme dit Froissart, ne cessa d'accorder au comte de Tancarville , et avec la qualification de seigneur véritable et preudhome, bon, loyal et sage conseiller, que lui donne l'historien de ce prince. Peut-être faut-il admettre que le comte de Tancarville était devenu , tout simplement , homme lige d'Édouard, à raison de quelque propriété sise dans les domaines du monarque anglais.
Nous nous sommes éloignés un instant du manoir des sires de Tancarville; une ordonnance de ce même roi Charles V va nous y ramener.
Les habitants des villages de Saint-Eustache et de Saint-Jean de la Neuville , auprès de Bolbec , d'après une ancienne coutume , étaient tenus de
1 « Pro tractatu pacis inter ipsum et Johannem nuper vegem « Franciœ , et qitod ipse fecit nobis homagium et homo noster « devenit. »
faire le guet au château de Tancarville : « este toient contrains, dit l'ordonnance, a aler faire « gait et garde chascun jour, à son tour, tant « de jour que de nuit , ès dict chasteau de Tante carville. » Charles V, le 8 mars 137a , étant au Louvre, les en exempta, sur leur requête, en considération de ce que les habitants de ces deux villages étaient souvent de corvée pour un travail d'utilité publique : « à scavoir que yceulx habite tans sont tenuz, toutes les fois que il en est « nécessité, et que le cas s'y offre, de vuidier « le hable ( le havre ) d'entre la ville de Harfleu tt et de Leure, pour plus aisiement et miex venir « et arriver les marchandises qui viennent par « la mer, et arrivent aus pors des dis lieux, au « prouffit et bien publique de nous et de tout « nostre royaume »
Le travail exigé des habitants de Saint-Eustache et de Saint-Jean de la Neuville, et qui était probablement supporté par tous les riverains, devait être considérable, à en juger par la position actuelle de Harfleur, que la Seine a complètement abandonné a.
1 Ordonnances des Rois de France, t. V, p. 467.
a L'état de ce port , depuis long-temps , devenait de jour en jour plus difficile. Je vois, par une ordonnance de Philippe-le-Bel , rendue au mois de janvier 1310 en faveur des marchand** Portugais.
f64 RÉCIT HISTORIQUE.
Nous avons dit que la charge de grand chambellan de Normandie, qui était attachée au domaine de Tancarville , était héréditaire. Jean II de Melun la transmit à son fils en mourant; mais il n'en fut pas de même de celle de grand chambellan de France. Charles VI, qui venait de monter sur le trône, la remit, par ordonnance rendue au château du bois de Vincennes, le 16 mars i38a, au sire d'Albret , qui avait épousé Marguerite de Bourbon, sœur de la reine sa femme. « Le faisons , ordonnons, et establissons a par ces présentes , grand chambellan de France ,
qu'on était obligé d'alléger à Lheure les navires qui se rendaient a Honneur. « Mercaturas quas dicti mercatores tradent et libéra- « bunt per compotum betellariis alleaiendo naves pro vemendo de « Lora apud Harefleu. »
En 1341 , Philippe de Valois disait dans une de ses ordonnances : « Nous voulons que nostre hable (havre) de HarBeur, toutes « fois que mestiers en sera , soit faict et amendé en tele manière « que les nefs et marchandises desdits marchans y puissent aller
« et venir sans péril. »
Vingt ans plus tard l'on prévoyait déjà le moment où le port de Harfleur serait délaissé. « Il nous plaist et voulons pour ce que « le hable de la dite ville pourroit empirer, dont il convendroit « lesdiz marchanz et leur gens amarrer en la ville de Leure. » C'est ainsi que s'exprimait le roi Jean en juillet 1362. On peut voir là comme la première pensée de la création du Havre.
Harfleur , aujourd'hui dans les terres , tenait , concurremment avec Dieppe, aux m* et xive siècles, le premier rang comme port commercial et militaire dans la Haute-Normandie ; le Havre les a remplacé*.
« rapporte l'ordonnance , aux gaiges , droicts , « proffits , émolumens , libertez , affranchises « accoutumées, et à ce appartenant iceluy office « apresent vaquant par la mort du comte de « Tancarvaille, que Dieu absoille, etc. »
Le nouveau comte de Tancarville , Jean III de Melun, ne survécut pas long-temps à son père. Il mourut sans enfants.
Le a3 janvier i385, Guillaume IV de Melun, frère de Jean III , auquel il avait succédé , faisait foi et hommage pour le comté de Tancarville.
L'année suivante, il chaussait l'éperon doré, qu'un de ses vassaux venait d'apporter au château de Tancarville et se présentait à Amiens, à la tète de soixante hommes, qui y firent montre le i3 septembre, pour l'expédition d'Angleterre, que méditait alors Charles VI. L'expédition ayant avorté, le comte ramena ses hommes d'armes, et rentra lui-même dans son noble manoir.
Il eut bientôt à s'y occuper de soins plus paisibles. Tancarville était grevé d'une rente perpétuelle , qui avait été constituée pour la dot de Marguerite de Melun sa sœur, mariée
« Pour le fief Martel de la paroisse de Saint-Jean d'Abbetot , à titre d'investiture. — Inventaire des titres du comté de Tancarville. (Ms. delaBibl. Royale.)
an sire de Rongy en Haynault. Cette rente était, suivant les ternies du contrat, « de deux cens « francs d'or de bon pois dont les soixante et « quatre font le marc dor ou autre monnoye a « la value au marc dor nonobstant la mutation « de la monnoye ou ordonnances quelconques « faites ou a faire sur paiement de rente. » Elle était payable à Paris : « a prendre, dit le même « acte, sur les changes ou change qui sont ou « seront sur grand pont à Paris 1 a deux termes « en lan cest assavoir au jour de Pasques cent « francs et a la saint Andrieu (Saint-André) en- « semble cent francs. »
Guillaume IV, usant du droit de remboursement, qui était réservé par le contrat, compta à sa sœur, le i5 août 1390, deux mille francs dor du coing du Jio/, et se libéra envers elle.
Cette somme ne tarda pas à rentrer dans les coffres du comte. Voici de quelle manière : Charles VI, que quelques affaires appelaient à Harfleur, voulut s'arrêter à Tancarville. Il trouva que c'était un grand et notable chastel, mais qu'il avait besoin de fortes réparations; il donna deux
• Une ordonnance de Philippe-le-Bel , de 1304, avait fixe* le change de Paris sur le Grand-Pont , nommé depuis le pont au Change.
mille francs d'or au comte pour Paider à les faire. Voici Pacte même de donation , dans lequel ces curieux détails sont consignés :
« Charles par la grâce de Dieu Roy de France <r a nos amez et feaulx trésoriers a Paris , salut et « dilection. Gomme nagueres en alant à Harefleu « pour veoir certains ediffices et ouvraiges que « nous y faisions faire ayons este ou (au) chastel a de Tancarville lequel est très grant et notable « chastel assis sur la bouche de Seine et frontière « du dit pays de Gaux et avons trouve que en « ycellui faut faire très grans et notables repara- « cions qui se monteront a très grans sommes « de deniers lesqueles reparacions nostre amé et « féal cousin chambellan et conseiller Guillaume « vicomte de Melun a entencion de faire desia a y a fait commencier et lesqueles il ne pourroit « bonnement faire ne parfaire sans nostre ayde. « Nous en consideracion a ce que dit est et pour « aydier a suporter les grans frais missions et « despens quil convendra faire a reparer le dit « chastel a nostre dit cousin avons donne et don- « nons par ces présentes de grâce especial ceste « foiz la somme de deux mil frans dor pour tour- « ner et convertir ou dit fait a prendre et avoir « sur le droit a nous appartenant des bois a tiers « et dangier qui seront vendus es bois de Tan*
« carville, etc. Donné a Paris le xve jour de juing « lan de grâce mil ccc quatre vins et onze et le k vie de nostre règne. » 1
Le sire de Tancarville endossa-t-il, pour recevoir le Roi dans son château, la houppelande qu'il avait fait faire avec les deux pièces de velours vermeil en graine à bas poil et les deux cents martres de Prusse que Charles VI lui avait données dans une autre circonstance? Plaça-t-il, sur la couche destinée à ce monarque, la couverture et la demi-couverture fourrée de menu vair du lit de Charles V, dont il lui avait fait don précédemment, à la mort de ce prince? L'histoire ne nous le dit point; mais, dans tous les cas, le sire de Tancarville ne pouvait faire trop joyeux accueil à roi si débonnaire et si généreux.
Guillaume de Melun avait institué pour bailli de Tancarville un nommé Philippe Poupart. Ce bailli jouissait d'une telle considération , qu'il fut choisi , en 1 398 , pour arbitre entre le seigneur de Valliquerville et l'archevêque de Rouen , qui se disputaient le patronage de l'église de Valliquerville en Caux. Maître Philippe Poupart, qui n'agissait, à ce qu'il paraît, qu'avec poids et mesure, mit dix-huit mois à examiner l'affaire. Enfin,
' Ms. de la Bibl. Royale, Sceaux , vol. 177, MA* ME.
le 7 janvier : Joi , il rendit sa sentence arbitrale. Acte en fut dressé sur parchemin 1 ; et , pour plus d'authenticité, maître Poupart y plaça de sa main le grand scel aux causes du bailliage de Tancarville, à Pécusson écartelé de Tancarville et de Melun , dont voici l'image :
Nommé capitaine du château de Cherbourg, puis de celui de Rouen ', et chargé d'entretenir ces deux forteresses , Guillaume de Melun ne négligeait pas son château de Tancarville. Les
1 Archives de la Cathédrale de Rouen.
■ Il recevait 500 livres de gages à ce dernier titre- — Lettres de Charles Vî aux commissaires de ses finances. ( Archives du Royaume , à Paris. )
circonstances politiques lui rendaient ce soin plus impérieux encore. La démence de Charles VI avait ouvert le champ à l'ambition et à la jalousie des ducs de Bourgogne et d'Orléans , qui se disputaient le gouvernement de l'État. Le bruit courut que les Anglais , soit pour profiter des discordes qui agitaient la France , soit appelés par un des partis qui déchiraient son sein, allaient descendre en Normandie. En conséquence, l'ordre fut donné de mettre Tancarville en état de
défense. Les comptes manuscrits du château portent ce qui suit :
i4o6 — 1407. « A Jehan Daon et Robin Lecat « sieurs de lonc pour leurs paines journées et « despens davoir fait du bois de monseigneur « iiic ( 3oo ) hais de haistre chacun de ix pies de « lonc revenant lun par laultre, lesquelles furent « siez par l'ordonnance de monsr Daurichier en « mois de mars 1111e et six que len disoit que les « Anglois dévoient venir deshendre à Harefleu et « es parties denviron affin de fortiffier les meurs « creneaulx et aultres deffences dud. chastel , en « quoy il eust este nécessaire de mettre augmen- « tation, et pour chacun cent leur a este paie « par marchié fait à eulx par monsr Daurichier , « vu 1. ts. »
MAISON DE MELUtf
Les armes et l'artillerie furent visitées et réparées. Je trouve dans les mêmes comptes :
« A Guillaume Canet cordier pour xhii cordes « a treul pour bander arbalestres et pour une livre « de fil pour faire cordes a arbalestres qui baillées « ont esté par Jehan de Livet lieutenant de monsr « le cappitaine pour les faire mettre aux dits « treulx , pour ce a lui paié xm s. mi ds.
« A Jehan dit Fossier mareschal, pour un gros « barrel de fer que fit faire Alphons pour congnier « les canons qui sont au chastel. un esquetaulx « pour arbalestres , et une verge pour carniers « a arbalestres tout pesant xxxiu livres , et « pour chacune livre fu poié xu deniers tournois, a vallent xxxm s.
« Item pour m virolles dont Ton fait vuider « les canons , une hachoire , une tenailles pour « iceulx et auxi pour avoir fait tout de neuf un « piton a canon et aussi pour avoir resoudé le « piton d'un auître canon pour ce a lui paié.. vi s. »
Le comte vint à son château , pour s'assurer , sans doute , si ses ordres avaient été remplis. H y était dans le mois d'octobre (i4o6); et peutêtre y séjourna-t-il tout l'hiver, à en juger par l'énorme provision de bois qui fut faite à son arrivée : cinquante-huit charriots de bûches en-
trèrent dans les cours du château. Tout y avait été préparé pour le recevoir. C'est ainsi que je lis dans les registres du receveur :
« À deux famés pour avoir rescuré la vesselle « du chastel tant destain que d'arain en mois « d'octobre mil mic et six pour la venue de « monseigneur , pour ce m s. un d.
a A pour avoir nestoié les chambres ,
« salles et estables pour ce moment
« Pour avoir housse les cheminées du chastel « xxxv s. , pour avoir netoié toutes les goutieres , « pour ce xx s.
« Au charpentier pour avoir mis a point huis « et fenestres pour la venue de monseigneur »
Le comte étant reparti pour Paris, ordonna qu'on fît suivre ses chevaux de main et les deux chevaux de son char. On embarqua des avoines , qui devaient être conduites par eau à Paris. Elles étaient exemptes de tout droit de passage, probablement comme étant destinées au service du grand chambellan. Cette circonstance m'est révélée par un article des comptes; il est ainsi conçu :
« Pour un panonchel aux armes de mon « seigneur qui fu mis sur les avoines affin de
MAJSOIV DE MELUN*
« passer par les acquis sans rien paier, pour «ce. xv deniers. »
Je retrouve Guillaume de Melun au château de Tancarville dans le mois de décembre i4o°/j puis au mois d'octobre i4 ïo. La vaisselle d'estain et d'arain fut récurée de nouveau. Cette fois f la dépense fut considérable ; il en coûta six sous : la première fois , en 1 4o6 , le même récurage n'avait coûté que trois sous quatre deniers.
D'autres dépenses avaient eu lieu. On avait été obligé de faire faire des râteliers pour les chevaux , et des rôtisseurs pour la cuisine. Deux paires de draps avaient été achetées pour le lit de monseigneur ; on y avait employé dix-sept aunes de toile, pour lesquelles il avait fallu compter, à raison de 4 s. 6 ds l'aune, la somme de trois livres seize sous six deniers. On avait fait venir au château une queue de vin de Conihout sous Jumiéges, payée soixante-dix sous1. A la même époque, trois cents livres d'éperlans* avaient été
4 On sait que le cidre a remplacé le tin en Normandie, et les buveurs n'y ont probablement pas beaucoup perdu. Il n'en est pas moins vrai que la vigne était autrefois cultivée dans cette contrée. Saint Wandrille , abbé du monastère de ce nom , l'y avait introduite au VU? siècle :« B. Vandregisilius vineam plantare et excolere cœpit. Vita S. Ansberti, apud Bolland. , Feb.t t. H, p. 349.
• L'éperlan s'achète encore au poids dans le village de Tancarville.
KÉCIT HISTORIQUE.
achetées trente -deux sous six deniers, pour mettre en trente-cinq pâtés. On avait payé un marsouin quarante sous ; douze livres de chandelles douze sous. On trouva que la dépense avait été forte cette année-là.
dépendant la France était déchirée par les factions. Le duc de Bourgogne s'était emparé du gouvernement ; les ducs de Berry et de Bourbon passent dans le camp opposé. Ces princes quittent la cour, entraînant avec eux le jeune duc d'Orléans, dont le père avait été assassiné dans Paris par le duc de Bourgogne. Le comte de Tancarville, Guillaume de Melun , resta sous la bannière royale.
Un des chefs du parti des princes, le duc de Bourbon , s'étant présenté en Normandie , le receveur du château de Tancarville , mandé par le comte, se rendit auprès de lui à Vernon, pour l'instruire des mesures qui avaient été prises pour la sûreté de son château , et en même temps pour recevoir ses instructions. C'est ce que nous apprennent , dans les termes suivants , les comptes de ce même receveur :
i4n. « Pour les despens du recepveur son « clerc et chevaulx fais en ung voyage par lui fait «c de Tancarville à Estrepaigny devers mondit sei- « gneurpar son commandement en mois de juillet
MAISON DE MELUtf. {75 •
« ihic et xi et d'Estrepaigny à Vernon a mondit « seigneur qui y estait aie auquel lieu mondit « sr parla aud1 comte de plusieurs de ses besongnes « tant des ouvrages du fait du chastel de Tancar- « ville du fait de plusieurs gentilz hommes qui « avaient esté de nouvel aud. chastel dud. lieu « pour la garde et seurté d'icelui pendent le temps « que monsr de Bourbon fist son passage par « Quillebeuf et auxsi mondit seigr lui commanda « dire à mondt sieur Daurichier 1 plusieurs choses « sur la garde et seurté d'icelui chastel. »
Continuons à transcrire les registres du château, et nous verrons en quoi, en partie, ces choses consistaient :
« A Jn de Livet escuier pr avoir fait foire a un « armeurier es armeures du chastel le 8e de juillet « iïiic et xi et es jours ensuivans les choses qui « ensuivent cest assavoir avoir fourbi deulx « bachinés a visière et avoir fait tout de neuf « deulx portecamaulx de cuir. Item pour avoir « fourbi un paire de gantelés dont H paire furent « descloués et refais tout de neuf. Item pour avoir « refait et mis a point deulx paire de plates et « y avoir mis du cuir et des bougies (boucles)
• Il était capitaine du château de Tancarville.
a tout de neuf par tout ou mestier estoit. Item « pour avoir reblanchy les camaulx des bachinés « dessusdu avec la fourbisseure d'un haubergeon « desquelles choses faire bien et deuement mar- « chié fut fait aud. fourbisseur pr monsrDaurichier « et Colin Gabart par xux s. n d.
«... Pour trente enches et vingt et six esque- « teaux livrés en mois d'août pour enfuster les « canons lesquelles enches et esqueteaux pesoient « xv 1. pour ce paié pour chacune livre xn d8. . . xv s.
« A Jehan Thomas charpentier pour avoir fait « vu caveles qui soustiennent et portent canons a. getans pierres, dont il y a trois grans et quatre « moiens.
« A Jehan de Senlis pour cent livres de fer « livré et mis en besongne es mois de septembre « et doctobre pour le fait des caveles qui sous- « tiennent les canons du chastel tant en bendes « pour lier iceux caveles et quevilles de fer et « aultres ferrailles pour icelle besongne.
« Audit pour avoir mis deulx cros de fer a « deulx gros canons , pour ce xv s.
« A pour avoir fait un cent de pierres
« pour canons qui sont en garde devers Jehan « de Livet dont a esté paie par marchié fait a lui « a vin deniers par pieche vallent. . . . lxvi s. viii d.
« A Jehan de Senlis 1 xxxv s. pour journées tant « a essaier les canons et artilleries du chastel « que faire de la poudre pour iceux canons. »
L'histoire ne nous dit pas si toutes ces précautions furent prises en pure perte ou non , et si le château de ïancarville eut occasion de mettre à Tépreuve ses grands canons et leurs boulets de pierre.
La fameuse querelle de Robert de Tancarviile et de Jean de Harcourt, et peut-être même le combat en champ clos qui en avait été la suite, s'étaient effacés de l'esprit de leurs descendants. Un siècle tout entier, d'ailleurs, s'était écoulé
1 Ce Jean de Senlis, ayant été accusé d'avoir soustrait deux canons qu'on lui avait confiés pour y travailler, fut arrêté et rais en prison. Les comptes portent :
« Par marchié fait a Jehan de Senlis et à son compaignon pour « refaire et mettre à point deux grans canons par Jehan de Livet « leur furent bailliés par l'ordonnance de monsr Dauricher et pour « iceux refaire bien et deueraent jouxte le marchié sur ce fait leur « devoit estre poié vin livres t* et depuis iceux de Senlis et son « compaignon s'enfuirent et emportèrent iceux canons et pour « icelle cause icelui Jehan de Senlis fu arreste prisonnier a Mon- « teviller et y fu lespace de six mois et plus et lui estant en icelles « prisons et depuis il sest tousjours excusé dud. cas disant que « son d. compaignon emporta iceux canons et qiiil ny avoit riens ■ de son fait et de ce aucune restitution na peu avoir este recouvrée « sur led. de Senlis par ce quil na rens (rien) et est un povre « homme comme il appert par certification du d. de Livet pour ce « fait est a compter a la descharge dud. recepveur , iceux XL s. t*.
depuis cet événement : des relations d'amitié s'établirent entre les deux familles.
Une des filles du comte de Harcourt, mariée au sire d'Estoute ville , étant en son château de Valmont , prit envie de manger de l'esturgeon. C'était envie de femme grosse , comme on en va juger:
« Pour deux petits esturgeons payés aux « pêcheurs x sous , disent les comptes , dont le « meilleur fu envoié à madame d'Estouteville « qui lors estoit enchainte et avoit fait savoir « s'il en venoit aucuns quelle en eust pour l'argent « mes non obstant rien nen fu paié mes lui fu « porté de par monseigneur. »
On a vu , dans la partie descriptive de l'ouvrage , à l'article de la Pierre d'Acquit , que tous les esturgeons péchés dans le bassin de la Seine devaient être apportés au château de Tancarville, et y rester comme étant poisson royal, sous la seule condition que le seigneur de Tancarville payât au pêcheur cinq sous par tète de poisson. Les pécheurs normands , qui savaient calculer , apportaient souvent des esturgeons au château , mais de fort petits , et dont la valeur était au-dessous du tarif. Les officiers du comte ne s'en plaignaient pas , car ces poissons n'étant pas jugés dignes de figurer sur la table de leur
maison de meluic. 179
seigneur et moins encore sur celle du roi , on les leur distribuait; je transcris les comptes :
« Pour un petit esturgeon , paié au pêcheur « pour son droit v sous , le quel n'a esté estimé « que il s. vi ds et a esté departy pour les offi- « ciers assavoir le connestable , le viconte et le « portier pour ce qu'il n'estoit point suffisant a « porter devers mon seigneur. »
Pareils articles reparaissaient souvent dans les comptes, et toujours avec les cinq sols au bout. Guillaume de Melun finit par se fâcher ; il raya un beau jour un des articles, mais il ne tint pas rigueur. Aussi le receveur eut-il soin de consigner ce qui suit dans son registre :
« Paié v sous a un pêcheur pour son droit d'un « petit esturgeon le quel ne fu point envoie « devers mon seigneur parce quil estoit trop petit « et pour ce fu raié du compte du receveur; « mais depuis mondit seigneur ordonna que les « esturgeons qui vendraient (viendraient) en son « acquit fussent receus , parce que c'est le plus « grand et noble seigneur que mondit seigneur. »
Les sires de Tancarville prenaient souvent le plaisir de la chasse au héron. Ils avaient à Tancarville une héronnerie , à laquelle , à leur grand déplaisir , les aigles venaient de temps en temps faire visite; aussi payaient-ils cinq sols par nid
d'aigle qu'on leur apportait. Le lieutenant du capitaine du château , Jean deLivet, ne dédaignait pas ce soin et en même temps ce petit profit ; les registres de Tancarville en font foi :
« A Jehan de Livet pour avoir desnichié un ny « degle le xme jour de juing imc et xi (i4i 0 es « bois de Tancarville pour ce que les egles « faisoient de jour en jour grant dommage en la « heronnerie , pour ce v s- »
On ne sera pas étonné du soin que le comte de Tancarville prenait de ses hérons, et du prix qu'il attachait à la destruction de leurs ennemis , lorsqu'on saura que Guillaume de Melun était le chasseur le plus consommé et le plus célèbre de son temps. On connaît le rôle que joue ce seigneur dans les Déduits de la chasse de Gaces de la Bigne , chapelain du roi Jean et de Charles V. L'auteur , dans son poème , met en présence la Fauconnerie et la Vénerie, qu'il personnifie sous les noms de Déduit d'oiseaux et de Déduit de chiens , et les fait plaider devant le roi , au sujet de la prééminence long-temps disputée entre elles. C'est le comte de Tancarville qui dirige le débat et qui accorde les parties :
« La fut le quens (a) de Tancarville 00 comte. Not en luy ne barat ne guille (b) ^ 0i
• ** ruse.
Qui les deux deduys par les mains
MAISON DE MELUflT.
Tenoit : car leur estoit prochains De liguaige et tant les aymoit Comme plus amer les povoit. >»
Gaces de la Bigne , dans le cours de son ouvrage, prête au sire de Tancarville un mot qui prouve l'extrême passion du comte pour la chasse. Le connétable Bertrand du Guesclin avait donné au roi Charles V deux petits faucons de Barbarie , désignés sous le nom de chaJuirots : le roi voulut les éprouver ; on les lança sur des grues. Les deux faucons firent une si belle chasse , que le comte de Tancarville , ravi de joie, s'écria qu'il ne donnerait pas ce vol pour mille bons florins.
Le comte dut bientôt renoncer aux déduits de la chasse, pour passer à des jeux plus sérieux. Henri V , appelé en France par le duc de Bourgogne, qui avait contracté une alliance secrète avec ce prince, était descendu non loin du château de Tancarville, à l'embouchure de la Seine. Il était à la tète de six mille hommes d'armes et de trente mille archers. Depuis long-temps l'Angleterre n'avait mis sur pied une aussi formidable armée. Le sire de Tancarville ne voulut pas attendre l'ennemi dans son château, caché derrière des murailles; il déploya sa bannière , se mit aux champs , et courut
rejoindre l'armée royale , qui attendait l'armée anglaise devers la Somme , pour lui couper sa retraite sur Calais. La bataille d'Azincourt eut lieu. On en connaît le funeste résultat.
Depuis que Tancarville était passé dans la famille de Melun , la France avait essuyé ses deux fatales journées de Crécy et de Poitiers. Les nouveaux seigneurs de Tancarville étaient destinés à voir son troisième désastre ; mais ils ne devaient pas y survivre. Le a 5 octobre 1 4 1 5 9 Guillaume de Melun tomba glorieusement aux champs d'Azincourt. Son père , Jean II , qui combattait à Poitiers, était resté prisonnier des Anglais; Guillaume préféra mourir sous la pointe de leurs épées : les sires de Tancarville ne dégénéraient pas.
MAISON DE HARCOURT
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ittateon île parcourt.
Au nombre des prisonniers faits à la bataille d'Azincourt se trouvait Jacques de Harcourt, baron de Montgommery , un des descendants de ce Jean de Harcourt qui s'était battu contre Robert de Tancarville, au sujet d'un moulin. L'écu des deux familles, qui s'était heurté en champ clos, devait de nouveau se rapprocher, mais pour se confondre. Guillaume de Melun avait laissé une fille, Marguerite, son unique héritière, comtesse de Tancarville. Jacques de Harcourt, de retour d'Angleterre, en i4J7> l'épousa dans son château de Noyelle-sur-Mer , d'où il la conduisit à celui de Tancarville. « En « ce temps , dit Monstrelet , messire Jaques de « Harcourt , espousa la seuUe fille du seigneur
« de Tancarviile , duquel avec toutes ses seigneu- « ries il eut le gouvernement et meist garnison « de ses gens en toutes ses villes et forteresses « contre les Anglais. »
Ennemi juré de ces fiers insulaires et de tous leurs adhérents, impatient, d'ailleurs, de laver la tache dont le nom de Harcourt avait été souillé par un traître1, le nouveau comte de Tancarviile , Jacques de Harcourt quitta bientôt les bras de sa jeune épouse pour aller punir un des siens T Jean VII comte de Harcourt et d'Aumale , son cousin , qui à son tour s'était donné aux ennemis de la patrie. A ses yeux , tous les moyens étaient bons pour obtenir vengeance. Infidèle pour cette fois à sa devise : Les coups avant les paroles, « gesta verbis prœuenienl », il employa la ruse pour le surprendre. Mais écoutons un contemporain nous raconter cet événement :
« Le comte de Harcourt s'etoit lors retrait « atout son état (avec tout son monde) dedans son a chatel d'Aumarle, auquel lieu, un certain jour « vint devers lui pour le voir et lui faire reve- « rence , comme il montroit semblant , son cousin « messire Jacques de Harcourt , lequel avoit
• Gcoffroi de Harcourt, qui commandait l'armée anglaise à Crécy. Voir, plus haut, page 152.
MAISON DE HA.RCOURT
« avecque lui bien soixante combattants , et de « fait appensé (prémédité) vint descendre à la a porte du dit chatel ; laquelle quand on le re- « connut lui fut ouverte et par les officiers dudit « comte lui fut fait grand honneur. Et adonc « atout une partie de ses gens entra dedans , et « alla devers ledit comte , lequel lui fit très « joyeuse chère, disant : Beau cousin, vous soyez « le bien venu.
« Or avoit ledit messire Jacques ordonné aua cuns de ses gens à venir dedans le chatel , après < ce qu'ils auroient logés leurs chevaux dedans « la ville. Lesquels venus dedans assez bref, ledit « messire Jacques, après ce qu'il eut avecque « ledit comte plusieurs devises de guerres de « France , lors voyant son point , prit ledit comte « de Harcourt par la main , en lui disant : Mon- « seigneur , je vous fais prisonnier du roi. Et « adonc le dit comte moult ébahi lui dit : Beau « cousin , que dites-vous , je suis au roi comme h vous savez, et n'ai rien fait en son préjudice « ni contre sa majesté.
« Toutefois , nonobstant excusations , lignage « ou autres choses , il fut détenu prisonnier « et mis par ledit messire Jacques en bonne et « sûre garde ; et le lendemain , après que ledit « messire Jacques eut pris tous les biens portatifs
« de ladite forteresse, et qu'il eust gens de par « lui pour la garder , il se partit , et emmena « ledit comte de Harcourt prisonnier au châtel « de Crotoy. Duquel comte il eut entre autres « choses un moult bon cheval fauvel , à courte « queue , qui depuis fut renommé d'être bon et « excellent pour la guerre »
Le sire de Tancarville n'était pas homme à laisser reposer son nouveau coursier. Henri V, profitant de la démence de Charles VI et de la guerre intestine qui désolait la France , était descendu en Normandie à la tête d'une puissante armée. Le sire de Tancarville, trop faible pour l'attaquer , le suivit pas à pas , et ne cessa de le harceler. La reddition de Rouen , qui fut bientôt suivie de celle de presque toutes les places de la Haute-Normandie, ne découragea pas le belliqueux chambellan. Sa bannière blanche aux flammes rouge , bleue et verte , ne devait pas cesser de marcher au vent, haute et fière.
Ne pouvant se venger sur sa personne , Henri V , furieux , s'en prit aux domaines du chambellan. Guillaume de Melun avait confié la garde de son château de Tancarville au sire de Crasmenil , son vassal , qu'il en avait nommé
' Chroniques de Monstrelet , édit. Bucbon , t. rvt p. 84.
MAISON DE H ARC OU RT
capitaine en i4ia , aux gages de cent livres par an l. Jacques de Harcourt l'avait conservé dans ce poste. Le duc d'Oxford s'étant présenté , au nom de Henri V, devant le château de Tancarville , Guillaume de Crasmenil , plus préoccupé du soin de conserver ses propres domaines que de défendre le château de son seigneur , se hâta de conclure son accord. Henri V, l'ayant ratifié au château de Rouen , le 5 janvier * , écrivit plusieurs jours après , à deux de ses capitaines :
« Le roi à ses amés Richard Abraham et Jean
1 Par lettres du 25 décembre, datées de Mortemer , et adressées au receveur de Tancarville. 11 y était dit :
« Guillaume, comte de Tancarville , vicomte de Melun , etc.... « scavoir faisons que nous avons commis et ordonné cappitaine et
* garde de nostre chastel de Tancarville nostre cher et aymé cousin « le seigneur de Crasmcsnil et voulions et ordonnons par ces lettres « quil ayt par chascun an pour gaiges et pention a cause dud. « office la somme de cent livres. » ( Archives de Tancarville. )
* a Pro Guillielmo Cramesnil. — Rex omnibus ad quos etc. sa- « lutem. Sciatis quod eu m in appunctuamento inter carissimum « avunculum nostrum Thomamducem Exoniœ etillos de Castro de « Tanquereville nuper facto inter alia concorda tum fuerit et ap-
* punctuatum quod omnes illi infra castrum prœdictum adtunc « existentes et sub obediencia nostra morari voientes haberent « bona hatreditates et possessiones sua quœcumque prout in ap- « punctuamento prœdicto plenius continetur jamque Cuillielmus « Cramesnil nobis supplicaverit etc. Ut supra , mutatis mutandis « usque ibi de dono nostro etc. tune sic. Reseri'ata etc. Proviso « semper quod hatreditates et possessiones prœdictœ seu aliqua
« Gerner, salut. Sachez que pleinement confiants « dans votre fidélité et dans votre prudence nous <c vous avons assigné pour prendre en nos mains « le château de Tancarville et ses appartenances. « C'est pourquoi nous vous mandons que vous « receviez pour nous et en notre nom ledit « château avec ses appartenances , et après l'avoir « reçu , le fassiez bien et sûrement garder jusqu'à « ce que nous en ayons mandé autrement. En a foi de quoi , etc. , témoin le roi , à son château « de Rouen , le xxxi« jour de janvier ». »
Guillaume de Crasmenil ouvrit les portes du château de Tancarville aux envoyés du roi d'Angleterre. Le même jour où ce prince leur donnait l'ordre d'en aller prendre possession , il faisait délivrer , en faveur d'un seigneur anglais , Jean de Gray, les lettres suivantes :
« parcella earundem de dominico ducatus nostri Normanniœ aut a alicuialii persone per nos antehœc tempora data aut aliquas de a terris et possessionibus etc. Usque ibi specialiter reservavimus « et tune sic aut de loco seu spacio terras etc. Usque ibi non exis- « tant. In eu jus etc. Teste rege apud castrum suum de Rouen a quinto die Januarii. » — Archives de la Tour de Londres. ( Bot. Pat. Norm. , 6 , Hen. V , p. 1 , m. 34 , dorso. )
' Je dois la communication de cette pièce, et de celle qui précède, à l'obligeance de mon savant confrère de la Société royale des Antiquaires de Londres , sir John Gage. Je le prie de vouloir bien agréer ici mes sincères remerciements.
MAISON DE HARCOURT
« Henry par la grâce de Dieu roi de France « et d'Angleterre et seigneur d'Irlande à tous « ceux à qui les présentes lettres parviendront, « salut : Sachez que de notre grâce spéciale et « pour le bon et gratuit service que notre amé « et féal chevalier Jean de Gray nous a fait et « nous fera dans l'avenir, donnons et concédons « au même Jean le comté de Tancarville avec « toutes ses appartenances et dépendances, que « tinrent et possédèrent dans notre duché de « Normandie , tant Guillaume de Melun jadis « comte de Tancarville que Jacques de Harcourt
« et sa femme Marguerite Et tienne le
« susdit Jean , et ses héritiers maies sortis de « lui, le comté, domaines, fiefs, terres, tene- « ments , revenus et possessions cidessusdits « avec toutes ses appartenances et dépendances « quelconques, ensemble avec les advocations « des églises et des autres bénéfices ecclésiasti- « ques quelconques , et ce intégralement et de « même manière comme le dit feu comte ou les « dessusdits Jacques et Marguerite les eurent et « tinrent séparément de nous et de nos héritiers, « par hommage et en rendant un bassinet (casque) « à notre château de Rouen à la fête de Saint-
« Georges chaque année Tenu le dit Jean
« et ses héritiers de chevaucher avec nous et ses
« héritiers ou son lieutenant avec quinze homu mes d'armes et trente archers durant la pre- « sente guerre , et de tenir sa forteresse en état a à ses propres coûts; et la guerre finie ledit « Jean et ses dits héritiers , feront par la suite
« les services tels qu'ils sont dus et accoutumés
« En témoignage de quoi nous avons fait faire u ces nôtres lettres patentes. Témoin nous-méme, a à notre château de Rouen , le trente et unième « jour de janvier , de notre règne le sixième. « Et a été signé par le Roi.
« Sturgeon1. »
En conséquence , Jean de Gray fut mis en possession du château de Tancarville et de tous les domaines de Jacques de Harcourt ; il fut proclamé comte de Tancarville. Peu de jours après, Guillaume de Crasmenil lui faisait foi et hommage pour ses fiefs de Crasmenil , de Bolleville et de Perchehaye : ce vassal félon fut le premier qui salua le chevalier anglais en sa qualité de comte et de chambellan de Normandie.
1 Histoire de la Maison de Harcourt; Preuves, t. iv , p. 1473, Henri V avait donné précédemment , à Jean de Gray, une grande maison sise à Caen ; laquelle , après que ce seigneur eut reçu les biens de Jacques de Harcourt, prit le nom de maison de Tancarville, nom qu'elle conserva long-temps après l'expulsion des Anglais. (Voir Essais historiques sur la ville de Caen , t. I , p. 267. )
MAISON DE HARCOURT
Fidèle au parti du Dauphin et à sa haine pour les Anglais , Jacques de Harcourt, loin de se laisser abattre, redoublait d'audace et de vigueur. Retranché dans sa place du Crotoy , d'où il les bravait, il s'élançait tantôt sur les Anglais, tantôt sur les Bourguignons leurs alliés. Tout le pays ayant été soumis en au roi d'Angleterre,
qui traînait à sa suite l'infortuné Charles VI , le Crotoy seul restait encore français.
« Et furent envoyés , dit Monstrelet , de par « iceux rois , ambassadeurs au Crotoy , devers « messire Jacques de Harcourt, c'est à savoir a son frère l'évëque d'Amiens , et avec lui l'évêque « de Beauvais , messire Hue de Launoy , maistre « des arbalestriers et un hérault , de par le roi « Henri, pour lui faire sommation de rendre la « ville et le châtel en la main des rois dessusdits. »
Jacques de Harcourt ne les écouta pas.
« Et finablement , pour diligence qu'ils pussent « faire, ne purent tenir a quelque traicté, et v pour ce s'en restournerent. »
La mort avait fini par emporter Charles VI tout entier. Charles VII appela à lui son fidèle serviteur. Jacques de Harcourt vint se ranger sous la bannière royale en compagnie des Dunois, des Lahire, des Brézé, des Saintrailles. Il se montra digne de marcher à côté de ces preux capitaines.
Dans un des intervalles que la guerre laissait libres , son activité dévorante le jeta dans une entreprise du genre de celle qui lui avait si bien réussi sur le château d' Au maie. Il fut moins heureux cette fois; il y trouva la mort».
Nous avons vu que, lors de la reddition du château de Tancarville, en 1419, le roi d'Angleterre en avait envoyé prendre possession par Richard Abraham et Jean Gerner. Ce dernier, dont le vrai nom français était Garnier , en fut nommé capitaine et en même temps bailli , aux gages de cent livres par an pour chaque office'.
Durant leur séjour au château de Tancarville, les Anglais y firent quelques travaux et quelques réparations. Les registres du château parlent, sous la date de ifaS — 14^9, de l'exhaussement du mur allant de la tour de la porte d'entrée à la tour de l'Aigle. On l'éleva de trois pieds, en pierre et plâtre, et on le garnit de créneaux.
On crénela également le mur allant de la chambre du capitaine à la chapelle.
Dans la même année , un des ponts-levis fut remis en état : « Pour avoir mis ung contrepois « au bacul (bascule) du pont-levis de la porte
• Voir Chronique de la Pucelle, p. 275—277. » Archives de Tancanrille.
MAISON DE H ABC OU RT. 495
« de bas du chastel et ung aultre contrepois à « la planchete d'icelui. Pour avoir levé et rassis les « serreures des dis pons et planchete en laquelle « besongne faisant d. carpentier vaqua par un « jour au pris de m s. mi d* pour chascun jour , « à lui paie pour ce m s. „„ d. »
En 1429, on recouvrait à neuf, avec de la tuile achetée quarante sous le mille, la tour Carrée; on enduisait de mastic, chaux et poix blanche et résine la terrasse et voulteure de la grosse tour. A la même époque , une haje despinetz était mise autour de la place, pour en rendre Pabord plus difficile.
Il paraît que le nouveau propriétaire du château de Tancarville , Jean de Gray , y venait coucher quelquefois , et même qu'il y recevait compagnie; je lis dans les comptes :
« A Jehan Fauques de Tancarville pour vi aiz «de quesne (de chêne) de xvin pies de lonc du « pris de v sous la pièce valent xxx s. par lui « vendues bailliées et livrées aud. chastel pour « faire les calis ( couchettes ) de tant des lis « de la chambre monsr le Conte que d'autres « chambres pour logier madame la Ballisve « de Rouen ses gens et officiers que pour faire
i94 RÉCIT HISTORIQUE.
a plusieurs sièges et autres choses nécessaires « pour lesdites chambres. Et aussi pour demi « cent de gros escrain ( crin ) de vu s. vi ds par a lui livré pour drechier les dis litz , montent ces a parties lx s. a lui paies par quittance , pour
Les soldats anglais , qui regardaient et traitaient la Normandie comme un pays conquis , y commettaient de tels brigandages, que les habitants du pays de Caux , poussés à bout, se soulevèrent et firent justice des pillards. Mais, au moment où ils rentraient dans leurs foyers, poursuivis eux-mêmes , ils furent mis en fuite et taillés en pièces. Les bois de Tancarville servirent d'asile aux fuyards. Voici comment Monstrelet raconte cet événement :
« En cet an (i434) les communes gens du pays « de Normendie , et , par especial , ceux du pays de « Caux, s'assemblèrent, et étoient bien environ a deux mille en une compagnie, pour combattre « et eux défendre contre les Anglois étant au « pays ; les quels , en allant contre les défenses et « édits royaux , avoient été pilier et fourrager « les biens d'iceux communes, jà-soit-ce que, « par avant , les dessusdits avoient été contraints « et pressés , par les baillis et officiers du pays
MAISON DE HARCOURT. 195
« d'être armés et embâtonnés' , chacun selon « son état , pour résister contre les pillards et « autres qui leursdits biens vouloient prendre « de force. A l'occasion duquel commandement, « ils s'assemblèrent , comme dit est , et de fait « reboutèrent les dessusdites garnisons hors de « leurs villes , et en prirent et occirent aucuns , « dont les capitaines d'iceux ne furent point bien « contents. Néanmoins, ils montrèrent semblant « de les vouloir rapaiser; et par certains moyens « furent les traités faits entre icelles parties , et * se commencèrent les dites communes à retraire « assez follement, sans ordonnance, non doutant «la malice d'iceux Anglois , lesquels secrètement les poursuivirent assez près de Saintce Pierre-sur-Dive > , emprès TancarviUe, et leur « coururent sus; et, sans y trouver grand'défense, « en occirent bien de mille a douze cents , et les « autres se sauvèrent par les bois , où ils purent « le mieux, m
Les braves Cauchois ne se tinrent pas pour
1 II ne s'agit pas ici d'hommes armés de simples bâtons, comme on pourrait le croire ; le mot bâton , en fait de guerre , était pris anciennement pour toute arme emmanchée. On l'appliqua plus tard aux armes à feu elles-mêmes.
• L'historien fait ici confusioin Saint-Pierre-sur-Dive est séparé de TancarviUe par la Seine.
vaincus. Ils devaient reparaître , armés et embâtonnés, dans ces mêmes bois qui leur avaient servi de refuge, et sous les murs même de Tancarville, mais non en fugitifs , bien en droites gens de guerre , comme dit Monstrelet, et en vainqueurs: « En ce mesme temps les communes de Caux, « dit l'historien de Charles VII , firent sçavoir u par aucuns notables hommes dudit pays de « Caux au mareschal de Rieux qu'il assemblast « ses gens d'armes de son costé , et que eux et « grande partie dudit commun , à un jour qui « seroit dit, se trouveroient tous ensemble, et 0 ainsi le tirent, et estoit chef dudit commun un « nommé le Quernier. Lors se mit aux champs « le dit mareschal avec ses gens de guerre des « frontières de par delà et Poton de Saintrailles..., « et furent les communs avec eux. »
Le capitaine le Quernier et ses Cauchois, qui avaient fait serment au maréchal de guerroyer hardiement les Anglais , ne faillirent pas à leur parole. Fécamp , Harfleur, Montivilliers , Valmont , Longueville les virent monter bravement à l'assaut et entrer dans leurs murs. Ce fut avec plus d'ardeur encore qu'ils pénétrèrent dans ceux de Tancarville, et qu'ils plantèrent sur ses tours, au cri de Notre-Dame à Tancarville, la bannière seigneuriale.
MAISON DE HARCOURT
Elley flotta durant deux années. Mais, en 14^7, les Anglais l'abattirent de nouveau.
Un des capitaines de Charles VII , Robert de Floques , dit Floquet , commandait dans le château de Tancarville. Ayant appris que les Anglais s'étaient mis en campagne, lui-même déploya sa bannière, laissant la garde du château à un des chefs des Cauchois :
« Les Anglois , disent les Chroniques de Nor- « mandie, assemblèrent grant puissance de gena darmes pour recouvrer les places que tenoyent « les François. Et quant Floquet , qui tenoit « Tancarville , sceut le cas , voyant la place assez « forte , mais par longuement tenir vivres lui « failliroyent , et pour éviter plus grave incon- « vénient s'en alla et laissa la place a ung homme « de Caux avec xxx ou xl hommes et luy dist : « Tiens la place tant que tu vouldras ; mais « compose premier que vivres te faillent : et « ainsi le fist; car après que le chasteau eut bien « résisté , ilz s'en allèrent franchement corps et « biens par composition. »
Martial de Paris , dans ses Vigiles de Charles VII, relate ainsi cet événement :
« L'an rail quatre cens trente sept .
Pendant ceste altercation ,
Prindrent les Angloys Tancarville , Beau chastel avec Malleville.
Flocquet si vint quérir secours, Mais avant qu'il fcust retourné Hz estoient rendus dès troys jours , Et n'y fut horion donné. »
Le poète se trompe. Des horions furent à coup sûr donnés, du moins devant Tancarville, à en juger par le nom du capitaine chargé d'attaquer la place et par la durée du siège. Tancarville, investi par eau et par terre, eut à résister au fameux Talbot. La cédule suivante va nous apprendre ce qu'il en coûta aux Anglais de temps et d'argent pour le prendre :
« Henry par la grâce de Dieu roy de France « et d'Angleterre a nos amez et feaulx les gens de a noz comptes à Rouen et Jehan Stanwe escuier « trésorier et gênerai gouverneur de toutes noz « finances en France et Normendie salut et dilec- « tion. Comme nous eussions retenu et ordonné « nostre amé et féal cousin Jehan sire de Talbot « et de Furmywal mareschal de France a certaine « charge de gens darmes et de trait pour mectre « et tenir le siège par terre devant la place et « forteresse de Tancarville occupée par noz adver- « saires et de certains balleniers et navires suffi-
MAISON DE HARCOURT. !99
« sament fournis de gens de guerre desquipage « et aultres choses a ce nécessaires pour tenir « icellui siège par la mer et la rivière de Seine « pour le quel navire avoir et fournir nous avons « fait composer pour les deux premiers moys « dycellui siège avec nostre dit cousin et Guil- « laume Glocestre escuier maistre de noz ordon- « nances et artilleries en Normendie, à la somme « de quatre mil deux cens livres tournois lesquelz a se submirent de quérir garnir et fournir « icellui navire durant les diz deux moys ainsi « que surce avoit este pour le bien de nous et
« du dit siège advisé et ordonné Et pour ce
« que la dite place na pu estre réduite en nostre « dite obéissance durant iceulx deux moys finis, « iceulx siège et navire estre encores eut retenu z « et continuelz pour lentretenement du quel « navire nous feismes composer avec noz diz « cousin et maistre de noz dites ordonnances qui « promistrent entretenir iceulx bien et deuement « durant quinze jours ensuivanz les diz deux mois, a moyennant la somme de neuf cens livres tour- « nois que pour icelle cause feismes délivrer au « dit maistre de nos dites ordonnances et pour « ce que encores a este besoing entretenir plus « avant icellui navire pour autres quinze jours <' en sus les xv jours devant diz ainsi quil avoit
« este ou temps précèdent au payement duquel « et aussi des soldoiers qui tenoient le dit siège « par terre estoit nécessité de hastivement pource veoir pour les dizdarreniers quinze jours. Nous « par lad viz et deliberacion de nostre très chier « et très amé cousin Richard duc Dyork nostre « lieutenant gênerai et gouverneur de France et « de Normendie et des gens de nostre grant « conseil mandasmes a nostre bien amé Pierre « Baille receveur gênerai de noz dites finances « lequel estoit en la basse marche de Normendie « pour assemblement de noz finances, que hasa tivement il alast faire paiement a nostre dit « cousin tant pour les gens de ses charges et rete « nues a lui ordonnées pour le dit siège comme » aux gens des garnisons pour ce ordonnez, etc. « Donné à Rouen le huitiesme jour de novembre « lan de grâce mil cccc trente sept et de nostre « règne le saiziesme.
« Par le roy a la relacion de monsr le duc « Dyork lieutenant gênerai et gouverneur de « France et Normendie.
« Parker » l.
Dans la dépense ci-mentionnée , n'étaient pas comprises les soixante livres tournois allouées â
' Archives du Royaume , Section historique , K. 81 , n° 16.
MAISON DE HARCOURT
Jean de Mongommery, bailli de Caux et capitaine d'Arqués, pour les dix jours de service qu'il avait faits au siège de Tancarvilie , en compagnie de ses gens 1 , et la paie des hommes soldés qui reçurent commandement de se présenter à Rouen, pour faire leurs montres : « a scavoir, disait « le roi d'Angleterre, tous chevaliers escuiers « hommes darmes et de trait qui ont esté a gages « au siège de Tancarvilie avecque nostre très « chier et très aîné çousin le sr de Talbot vien- « nent a cheval et a pie en nostre ville de Rouen a le xxne jour de ce présent moys de novembre, « avecque leurs chevauix harnoix et bas quelques « conques, pour faire le xxme jour dicelui moys « leurs monstres et recevoir leur paiement com- « pétent et convenable *. »
On voitr en calculant les dates de ces diverses pièces, que, le i5 novembre (14^7), le siège était terminé, et qu'il avait dû commencer vers le 1 5 août précédent. Ainsi Tancarvilie avait tenu trois mois. Les quarante Cauchois chargés de le défendre avaient fait une assez belle résistance.
Les Chroniques de Normandie ajoutent au récit que nous avons rapporté plus haut , que
« Archives du Royaume , Section historique, K. 81 , n° 10. ■ Idem, ibid., ib.
« les Anglois , après être entrés dans la place , y « mirent le feu et en abbatirent partie avec « l'église de la paroisse qui estoit dedens le chas- « teau. »
Il n'est pas naturel de penser que les Anglais , qui avaient intérêt à conserver le château de Tancarville, et qui, en effet, l'occupèrent militairement , aient , de gaîté de cœur , détruit une partie de ses fortifications. Il est bien présumable qu'il s'agit ici des bâtiments de l'ancien Manoir, qui étaient contigus à celui de la Chapelle. L'examen des lieux , au reste , vient tout-à-fait à l'appui de cette opinion.
Douze années devaient encore s'écouler avant que le sire de Tancarville pût rentrer de nouveau dans son château. Mais enfin l'étoile des Anglais avait pâli. Charles VII victorieux porte ses drapeaux en Normandie ; les Anglais en sont chassés. Le prince fit son entrée à Rouen le 10 novembre i449- Le sire de Tancarville, Guillaume de Harcourt , était à ses côtés : il avait été à la peine , c'était raison qu'il fut à l'honneur1. « Après, « dit un témoin oculaire , vint le comte de Tan- « carville , monté sur un coursier noir , couvert
« C'est le mot de Jeanne d'Arc , à qui I on demandait pourquoi on avait porté son étendart au sacre du roi , à Reims.
MAISON DE HA.RCOU RT. 203
« de satin cramoisi, chargé de robes comme « d'orfèvrerie1. »
Le duc de Sommerset , en rendant la ville de Rouen , s'était engagé , par l'acte de capitulation , à faire ouvrir les portes de Harfleur , de Honfleur , de Caudebec , de Montivilliers , et celles des châteaux de Lilleboune , d'Arqués et de Tancarville, qui étaient la fleur de Normandie, dit un poète du temps.
Le capitaine du château de Tancarville, en i 7
vertu de cette convention, remit à Guillaume de Harcourt sa forteresse. La ville de Harfleur , alors une des plus importantes places de la Haute-Normandie, fit plus de difficultés ; on fut obligé d'en faire le siège en règle.
Les troupes françaises , parties de Rouen , passèrent par Caudebec et Tancarville pour s'y rendre Charles VII , accompagné de ses principaux capitaines et de la belle Agnès , s'arrêta au manoir des Tancarville, « et y entra armé de « brigandines et vestu pardessus d'une jacquette « de drap d'or , accompaigné du roi de Cecille « ( de Sicile) et de plusieurs autres seigneurs de « son sang et en grands estatz , et par especial
• Histoire manuscrite de Charles VII, par Mathieu d'Escouchy. » Grandes Chroniques de France.
« le conte de Sainct Pol , lequel avoit à son cheval « ung chanfrain prisé à xxx mille escus. »>
Le 5 janvier, Charles VII célébra à Tancarville la fête des Rois. La table du festin fut dressée dans la grande salle de la tour Carrée, alors la salle d'honneur du château. Bien différent de ce repas donné sous la tente du prince Noir, et où le sire de Tancarville était venu tristement se placer à côté de son roi prisonnier, ici, le roi de France, victorieux , assis au manoir de son fidèle chambellan , entre ses capitaines et sa maîtresse , put porter la coupe à ses lèvres sans la recevoir des mains d'un vainqueur. A Poitiers , on avait bu au courage malheureux ; à Tancarville , on but à la France et à la victoire.
De Tancarville, Charles VII se rendit à Pabbaye de Jumiéges, avec sa chère Agnès et son chambellan. Le 26 janvier i45o, ce dernier y fit foi et hommage au Roi pour son comté de Tancarville.
Guillaume de Harcourt était au manoir du Mesnil-sous-Jumiéges, qu'habitait Agnès, lorsque cette femme célèbre y mourut; il reçut son dernier soupir. « Icelle Agnès, voyant et sçachant « sa maladie aggraver de plus en plus, dit à « monseigneur de Tancarville et à madame la « seneschale de Poictou et à lun des escuyers du « roy nommé Gouffier et a toutes ses damoiselles
MAISON DE HARCOURT
« que destoit peu de chose , et ordre et vile de « nostre fragilité. A donc elle requist à son confes- « seur qu'il la voulist absoudre de peyne et de « coulpe. Ce que sondit confesseur fist ; et puis « après quelle eust fait un fort haut cry en appelant « Dieu et invoquant la benoiste Vierge Marie, son « ame se sépara de son corps le neufviesme jour « de février Tan mil quatre cent quarante-neuf « (i45o), environ sur les six heures après midy *.»
On se souvient que Charles VI, en i3o,i , avait accordé au sire de Tancarville une somme de deux mille francs d'or, pour les réparations ires grans et notables à faire à son château. Un acte de Guillaume de Harcourt , sous la date du i3 septembre i45i, nous apprend qu'il reçut à son tour, du successeur de ce prince, une somme de trois cents livres tournois, pour le même objet ; « à scavoir 7 dit l'acte en question ,
« Histoire de Charles Vil, p. 192-
Presque tous les historiens veulent qu'Agnès soit morte empoisonnée. Les grandes Chroniques de Saint-Denis disent qu'elle mourut d'un flux de ventre et de desplaisance de ce qu'on disoit que le roy l'aimai t , avec autre courroux. Le fait est qu'Agnès mourut en couches. C'est ce que démontre l'enquête qui fut faite lors de la révision du procès de Jacques Cœur , qu'on avait accusé de l'empoisonnement. ( Voir Mémoires de l'Académie royale des Jnscrip. fions , t. xxxiv , in-12 , p. 345. )
h pour convertir et emploier es repparacons de « nostre chastel et place de Tancarville ». » Ce n'était pas trop faire assurément pour un si digne et si féal serviteur et conseiller, dont l'ennemi avait si long-temps occupé le chastel, et qui l'avait si durement grevé.
En effet , les malheurs qui avaient pesé sur la Normandie , par suite de l'occupation anglaise et des guerres, dont elle avait été le théâtre, avaient anéanti une partie des richesses de cette province si grasse et si plantureuse, comme disent nos annalistes. Un aveu de notre Guillaume de Harcourt , donné en janvier i453 , à raison de l'hommage de son comté, en fait foi. Il ressort de l'examen de cette pièce , que les revenus du comté de Tancarville avaient diminué dans une progression vraiment extraordinaire. C'est ainsi, par exemple , que la châtellenie de Tancarville , qui produisait, avant les guerres, trois mille sept cents livres , ne se trouvait plus valoir que mille livres. La baronie de Mon vil le , de cinq cent quatre-vingt-sept livres , était descendue à deux cent cinquante ; la baronie d'AufFay , en la vicomté d'Arqués, de huit cent quatre-vingt-sept
; Ms. de la Bibliothèque Royale , Sceaux , vol. 167.
MAISON DE HARCOURT
livres à cent cinquante; celle de Varenguebecq, à laquelle était attaché le titre de connétable héréditaire de Normandie , de cinq cents livres se trouvait réduite à quatre cents; la châtellenie d'Estrépagny, et les terres de Néaufle et d'Arquenchy, de mille huit cent cinquante livres à quatre cents.
Aussi serons-nous moins étonnés de la modicité du prix de vente de deux pièces de terre, touchant, Tune, les motes duChasteau, l'autre, les boys des Petitz Mons, et toutes deux, de £ autre bout y la rue de Tancarville, que Guillaume de Harcourt , étant à son château de Tancarv ille , le 1 7 septembre i4^7 , cédait à un certain Richard Misère. Il les lui vendit moyennant cinq sous sept deniers poitevins de rente.
Outre les châtellenies du Bec-Crespin, de Dangu , et la terre de Blangy-en-Auge , qui sont encore mentionnées dans l'aveu dont nous venons de parler il n'y a qu'un instant, le comte de Tancarville possédait les seigneuries d'Amboise et de Montrichard , du chef de sa première femme , Péronnelle d'Amboise. Ces terres étaient contiguës à celles que Louis XI possédait en Touraine. Louis XI lorgna les terres du voisin : des lettres du monarque virent bientôt le jour ; on y lisait : « Considérant que les seigneuries
« du lieu d'Amboise et du lieu de Montrichart « sont belles et grandes seigneuries en chacune « desquelles il y a belles et fortes places contiguës « et joignans Tune de l'autre , situées et assises « en plaisant et fertil pays , ayons , tant pour « nostre plaisir, comme pour l'augmentation a du domaine de nostre duché de Touraine , « auquel avons esté nourriz dès nostre enfance , « et y espérons demourer par aucuns jours, prins a plaisir , vouloir , et délibération de acquérir « et joindre à nostredit duché de Touraine le « chastel, ville, seigneurie et justice dudit lieu.»
Le bon plaisir de Louis XI était un ordre. Le comte de Tança rville céda, à son voisin du Plessis-lès-Tours, Amboise et Montrichard. En échange , il reçut la vicomté de Gournay avec ses dépendances , qui lui fut donnée par lettres du Ier novembre i46i , sur le pied de six cents livres tournois de revenu ».
Lorsqu'il fut question d'enregistrer ces lettres, le Parlement de Paris trouva l'échange défavorable à la couronne ; il n'enregistra pas. Louis XI écrivit en ces termes au Parlement :
« Vous mandons et commandons , et expres-
1 Ordonnances des Rois de France , t. XV f p. 178.
MAISON DE HARCOU RT
« sèment enjoignons , que nos dittes lettres « d'octroy , veriffiez et expédiez entièrement à « nostre susdit cousin, le tout selon leur forme « et teneur, sans aucune restriction ou resarva- « cion quelconque et sans plus y mectre delay : « car tel est nostre plaisir. »
Le parlement se le tint pour dit.
Louis XI , qui ne partageait pas l'opinion du Parlement de Paris , et qui était enchanté de l'échange qu'il venait de faire , pour témoigner sa satisfaction au comte de Tancarville, lui accorda , à perpétuité , les droits de haute justice et le tiers et danger 1 dans le comté de Tancarville, lesquels n'avaient été possédés qu'à vie par ses ancêtres \
Le Parlement , qui ne craignait pas, à ce qu'il paraît , de se commettre avec Louis XI , fit encore quelques difficultés pour l'enregistrement de ces nouvelles lettres.
• Le tiers et dauger était un droit levé par le roi ou par le seigneur , sur la vente d'un bois qui relevait d'eux. Ce droit était considérable. Pour en donner un exemple : s'il y avait une vente de six raille livres, le seigneur* prélevait deux raille livres d'abord , pour le tiers, puis six cents livres, soit le dixième, pour le danger. Deux lois de Louis-le-Hutin avaient affranchi de ce droit les boi» morts et les plantations dont l'ancienneté était prouvée.
3 Ordonnances des Rois de France, t. XV , p. 210.
« Nos amez et féaulx», écrivit de nouveau l'obstiné monarque, « nous sommes fort esmerveillez de « vos difficultés et refuz sur ce , et n'en sommes m pas contens. Parquoy , et afin que n'ayez plus « cause de mectre laditte matière en delay ne « difficulté et que congnoissiez mieulx que nous « Pavons très à cueur en faveur de nostre dit « cousin, voulons et vous mandons de rechief, « et très expressément enjoignons , sur tant que «. nous doubtiez desplaire, que nosdittes lettres « touchant laditte haulte justice, tiers et dan- « giers d'icelle conté , vous entériniez de point « en point selon leur forme et teneur , sans y « faire reservacion ne restrinction en aucune « manière , ne pour ce tenir plus en delay nostre « dit cousin : car tel est nostre plaisir. Donné « à Chinon , le dixiesme jour de juing (1462).
a Loys ». »
Il fallut obéir.
A l'automne de Tannée suivante , Guillaume de Harcourt était à son château de Tancarville. Il y séjourna du mardi 4 septembre au lundi 2 3 du même mois. Il paraît que c'était dans cette saison qu'il y venait de préférence , sans
1 Ordonnances des Rois de France , t. XV , p. 499.
MAISON DE HARCOURT
tu
doute pour y prendre le plaisir de la chasse et y lancer ses hérons. En effet , je Py retrouve dans les mois de septembre et d'octobre des années 1467, i^\6S et 1470 Quelquefois il anticipait cette époque; c'est ainsi qu'en i479> il était au château de Tancarville du 20 mai au 2 5 juin, et en 1481 , dans les mois de juin et de juillet. Plus habituellement , lorsque la guerre ne l'appelait pas en l'ost du roi , ou que son service de grand chambellan ne le retenait pas auprès de la personne du monarque , le comte de Tancarville résidait dans son château de Montreuil - Bellay , en Anjou*. C'est ce que m'indiquent nos registres manuscrits , qui relatent de fréquents envois, principalement de venaison, faits de Tancarville à Montreuil- Bellay , pour la table du comte. J'en relève quelques-uns :
« 1478. Pour ung cerf prins es bois de Tan- « carville et porte a Monstreubellay par Colin
• Le 30 septembre de cette dernière année , il y accordait , à un de «es vassaux qui lui avait rendu quelque service , l'autorisation d'élever un colombier sur ses terres , moyennant une redevance annuelle d'un chapeau de roses ou de douze deniers tournois.
Un autre vassal recevait la même faveur , sous la condition d'apporter au château , tous les ans , deux pigeons blancs.
» Sur la rivière de Thoué , à quatre lieues , sud , de Saumur. Cette terre était entrée dans la maison des seigneurs de Tancarville par les Melun.
« pour sa paine et despens de lui et de son cheval « lui a este paie nu 1. x s. t8. par marchie fait « par le cappitaine et le verdier. Pour boissel « et demi de farine qu'il a convenu pour faire « les pastés de ladite veneison pour ce au prix « de un s. vallent v s. ts ; et pour livre et demie « de poivre emploie es pastés de ladite veneison « à x s. livre vallent x\ s.; pour xu livres de lart « à xv d8 livre vallent xv s. Vallent les dites parties
« vi 1. vi s. Pour ce, cy vi 1. vi s.
« A charpentier pour h journées qu'il a
« esté a faire les costeretz (barils) et coffret pour « mettre la veneison et pastez d'un cerf qui a « esté envoié a mon seigneur à Monstreulbellay « en moys d'aoust uuc lxxviii au pris de m s. « pour jour vallent vi s.
« i48*2. À Jean de Brumare pour la façon de a cinq costerelz en façon de barilz par lui faiz « neufz et livrez par le commandement de Pierre « de la Marcon 1 qui ont servi a porter ung sanglier « et autre venoison devers mon seigr à Montreula bellay , au pris de m s. pour la façon de chacun ce baril , vallent xvm s. ix d.
« Audit pour sa paine sallaire et despens de
« II était maître des œuvres et de l'artillerie du château.
MAISON DE HARCOURT. t!3
a lui et de ses chevaulx destre allé dudit lieu de « Tancarville à Monstreulbellay devers mou seigr « lui porter des venoison ou moys de septembre « cccc mi" et deux, lesquelles venoisons mon dit « seigneur avoit escript au cappitaine et Pierre « de la Marcon lui envoier , pour ce. . . . ix liv. t*.
« i484- Pour vi livres de lart pr faire des pastés « a envoier devers mon seigneur à Monstreul- « bellay au pris de xvui ds livre pour ce ix s.
« Pour une livre de poyvre pour faire les d. « pastés pour ce xv s.
« Pour la façon des dis pastés et pour farine « à ce faire , pour ce vi s. »
En i485, on envoyait encore à Montreuil- Bellay, un sanglier, qui avoit esté prins es boys de Tancarville > en la coste de Sajne ( de la Seine). Précédemment , on y avait fait passer vingt-deux barils de hareng.
Le gibier et le poisson de Tancarville ne prenaient pas toujours le chemin de Mon treuil- Bellay : Guillaume de Harcourt avait marié sa fille au duc de Lorraine et de Bar, Réné II. Ce duc et sa femme ayant accompagné Charles VIII à Rouen, en i485, on leur envoya de la venaison de Tancarville :
v A Jehan Delamare , portent les comptes ,
« pour sa peine sallaire et despens pour ung « voiage fait à Rouen au moys de juing pour « porter ung cerf qui prins avoit esté es bois « de mon seigr, devers monsieur de Lorraine
« qui lors estoit à Rouen xv s.
« A Pierres Béton pour sa peine sallaire et « despens de lui et de son cheval davoir esté « de Tancarville à Rouen devers madame la a duchesse de Lorraine porter de la venoison « prinze es bois de monseigneur xx s. »>
Le même envoyé fut dirigé une seconde fois sur Rouen :
« A Pierres Béton pour ung voiage par lui « fait à Rouen le xxe jour de septembre Pan mil « un0 mi" et cinq (i485) porter de la venoison « à madame de Lorraine xv s. »
Il paraît que , voulant faire les choses pour le mieux , et craignant que la cuisine du château ne fût point assez relevée , le comte avait donné des ordres pour que les cerfs qu'il envoyait à son gendre et à sa fille fussent apprêtés à Rouen. Aussi lisons-nous , immédiatement après les articles que nous venons de rapporter, ce qui suit :
* Paié au lieu de Rouen pour la façon de xv « pastés de la dite venoison et y avoir mis toutes « choses nécessaires , pour ce cy xii s. »
MAISON DE HARCOURT
Guillaume de Harcourt, que son grand âge et ses infirmités retenaient dans son château 1 , crut devoir profiter de la circonstance qui avait amené son gendre à Rouen , pour le charger de présenter au roi un esturgeon péché dans les eaux de Tancarville , et qui , en sa qualité de poisson royal , devait , de droit , figurer sur la table du prince :
« A Jehan Dehaumare pour ung voiage par <« lui fait au lieu de Rouen devers mon seigneur « de Lorraine porter un esturgeon pesché es « eaues de la seigneurie de Tancarville , lequel « esturgeon fut présenté au Roy qui lors estoit « aud. lieu de Rouen. Pour ce xv s. »
Un second esturgeon ayant été offert à Charles VIII , on joignit à cet envoi deux cerfs mis en pâtés. Voici ce qu'il en avait coûté pour les accommoder.
« Pour ung boissel de sel a saller « le cerf xiii s. mi d.
1 La même année, 1485, Charles VIII, par le même motif, l'avait dispensé de venir en personne lui faire foi et hommage :
a Reçue avons humble supplication de nostre très cher et amé « cousin le conte de Tancarville contenant que à cause de son « ancien aage il ne lui seroit possible venir par devers nous nous h faire les foy et hommages quil nous est tenu faire à cause de sa * conté de Tancarville , etc. » ( Archives de Tancarville. )
216 RKCÏT HISTORIQUE.
o Pour une livre clepoyvrea faire « les pastés x s. »
« Pour vu livres de lart à xvm d.
« livre valent x s. vi d.
« Pour ung boissel de farine » à « faire lesd. pastés m s. »
« Somme toute xxx s. x d. Pour les deux cerfs « trois livres sept sous huit deniers. »
Dans le même moment où les tables de festin, à Rouen , ployaient sous les pâtés de cerf et le poisson de Tancarville , piteuse chère se faisait dans un coin du château d'où si bonnes choses étaient sorties. Là était à la ration de six deniers par jour, compris son entretien, une pauvre femme , Cardine le Gay , qui , depuis un an passé , languissait dans les prisons du château. Elle était accusée d'avoir fait mourir son mari. Le crime n'étant pas bien avéré , elle avait été seulement condamnée à estre batue par trois jours de marchié à Saint Romain de Collebosc ,
1 Vers la même époque , le froment , sur la terre de Tancarvilk' , était estimé deux sous et demi le boisseau , l'avoine un sou. On vendait les oies vingt deniers , les chapons un sou et demi , les poules un sou. Le cent d'oeufs se payait deux sous et demi.
Ces prix , appliqués à des objets usuels et de première nécessité, comme ici , pourraient au besoin servir d'échelle d'appréciation, mieux que ne ferait , peut-être , l'estimation comparative , pure et simple, des métaux monnayés.
MAISON DE HARCOURT
et banye hors île la terre de Tancarville. Cette dernière partie de la sentence n'avait pas été mise à exécution ; on Pavait convertie en un emprisonnement , attendu que la délinquante était enchainte tCenffant, dit la pièce à laquelle j'emprunte ces détails. Le véritable meurtrier ayant depuis été découvert, il fut exécuté sur la même place où Cardine avait été battue à trois jours différents. Le portier des prisons du château reçut , pour sa peine et sallaire d* avoir gardé nourri et gouverné par tespasse de xiu à xiiii mqys la malheureuse Cardine, douze livres tournois.
On ne dit point si on avait fait sur elle , pour obtenir l'aveu de son crime , ou sur le véritable meurtrier , l'essai de X habillement de bois que le charpentier de Tancarville venait de terminer pour la salle de la question du château. « A « Cardin Salle charpentier, disent les registres, « a estépaiéla somme de xx sous t8 pour sa peine, « sallaire et despens davoir fait en la chambre « de la question du château une gehyne et abille- « ment de boiz pour les criminels. »
La maison de Melun avait possédé Tancarville pendant près d'un siècle. Celle de Harcourt ne devait pas le conserver si long-temps. Elle en était propriétaire depuis soixante-douze années,
lorsque Guillaume de Harcourt mourut, en 1487, ne laissant qu'une fille pour héritière.
Guillaume de Harcourt ayant eu en sa possession le château de Tancar ville pendant près de quarante ans consécutifs, il n'est pas étonnant que les comptes du château soient assez riches pour l'époque qui le concerne. Nous réunissons ici ce qu'ils nous ont paru présenter de plus curieux pendant ce laps de temps :
« A Jehan Devillers pour fil à faire « cordes à arbalestres xxx s.
« Pour un cent de foin acheté « pour les asnes xn s. vi d.
« Pour dix boisseaulx d'avoine « pour les dis x s. vi
« A Jehan Devilliers pour 1111 litz fournys de « couvertures et traversains , plusieurs pièces «< de toille dont on a fait xi paire de draps à « liz , m doubliers , vu servietes , un touailles « (essuie-mains) et pour c boisseaulx d'avoine le « tout par lui acheté et envoie a Tancarville pour « ce pr le tout un" 1. xv s.
« A Jehan Berthelot pour xvn aulnes de toille « a lui achetée dont on a fait u paire de draps « au pris de un s. vi d. chacune aulne vallent 1111 1.
M AISON DE HA.RCOURT. 219
« A Collette Lelarge pour avoir fait xin paire « de draps vin doubliers , un touailles , vu ser- « vietes , une nape de toille pour la cuisine , et « ourlé cinq couvertures a lit pour ce. . . . xx s.
« Pour un cable de teil pour le puis du chastel « contenant trente et trois aulnes au pris de h s. « chacune aulne , pour ce lxvii s. vi d.
* A pour estre venu de Rouen à Tancar-
« ville par l'ordonnance du bailli apporter les « mandemens et les mises de nions1" touchant les « nobles et les repparations des douves des fossés « du chasteau.
« A pour aller signiffier aux nobles
« estans aud. chasteau certain jour pour eulx « retenir à la garde dicelle place et aux subjetz a de venir repparer les fossés dud. chasteau.
« Au récepteur qui la paie au pescheur pour « ung petit esturgeon lequel fut despence a « la venue des nobles qui vindrent pour faire « leurs monstres au chasteau devant le cappi- « ta me, pour ce v s.
« Pour ix livres de fil pour les arbalestres du « chasteau achetées à Rouen par ordonnance du « cappitaine , au pris de v s. t8 livre . . . xlv s.
« PourestrainesàPadvocat du Roy xxvis. nid.
« Pour estraines au procureur du Roy xxvis. m d.
« A Jehan Destrais pour avoir gardé la porte « du chastel de Tancarville es moys de novembre, « décembre, janvier, feuvrier, mars 1111e lxvh et « aussi es mois davril may juinq juillet aougst un0 « lxviii pour ce que monseigr avoit mande que « len fist bon guet au d. chasteau et y mist t'on « bonne gardes pour la doubte dez ostransies et « guerres qui estoient au pais de Normendie pour « ce a este paie audit Destrais pour chacun moys « quil a este a garder ladite porte xxx s. t8 et a « este a la garde dicelle porte dix , vallent audit « pris xv 1.
Artillerie l.
a A Pierres de la Marcon maistre de Partillerie « pour ses gaiges qui sont au pris de x 1. t8 pour « chacun an a paier à quatre termes x s.
1 II ne faut pas prendre ce mot dans son acception actuelle. A cette époque, il s'appliquait indistinctement à toutes les armes, tant de jet que de trait.
Ceux qui étaient employés à la fabrication de ces armes jouissaient de privilèges assez étendus. C'est ainsi que les lettres patente* de Louis XI , du 25 octobre 1474, rangent les artilliers forgturs
MAISON DE HARCOURT. 221
« A Guillaume Boissel artiller au quel moys a « ordonné a estre paie par chacun centz de trais a xx s. , lequel Boissel en a livré en Tan de ce « compte xvi cents savoir huit cens a Pierre de la « Marcon maistre de l'artillerie et huit cens au « barbier de monseigneur
« À Guillaume Molle mareschal pour ung foret « long de troys pies pour forer la voie qui estoit « en la grosse couleurine, pour ce. . . un s. vi d.
« A lui pour deux fores a forer les petites colu- « rines lung long de troys pies et demy et l'aultre « de troys pies , pour ce vu s. vi d.
a A lui pour deux culliers de fer à fondre « coleurines lune pesante lx livres et laultre « xlv vallent à xu d. la livre cv s.
« A lui pour une aultre cullier a fondre pesante a cinq livres aud. pris v s. pour ce v s.
« A lui pour deux bendes de fer neufves pour « a longuier aussi pour mettre au molle ( moule ) « de la grosse coleurine pesant ce quil y a fait « lx 1. vallent au d. pris lx s.
« A lui pour douze cercles de fer a lier ledit « molle et pour troys pitons a faire le nouet le
d'arcs ouvriers d'arbriers de fer et de flesches demourant en la ville de Rouen et dans la province de Normendie, parmi les officiers de l'artillerie du Roi, et les exemptent , en conséquence , de toutes tailles , impôts , gardes , etc.
« tout pesant ensemble xx livres vallent au dit « pris xx s. pour ce . . . xx s.
« A cordier pour dix livres de cordage
« livrés à Petit Pierre pour lier et souspendre les « soufflets à faire la forge et aultres choses néces- « saires pour son mestier de artillerie au pris de « ix d. pour livre mi s. vi d.
« A Allain Letellier manouvrier , pour deux « journées et demie de sa peine qu'il a besongné « pour ayder à Petit Pierre tant pour fondre que « pour forer les coleurines vi s. in d.
« A Pierre de la Marcon maistre de ladite ar- « tillerie pour inc de charbon par lui achatés des « charbonniers le pris de xxii s. vi d8 pour chacun « cent lui a esté paié lxvii s. vi d.1
« Au receveur pour le change de nnc livres « changés à Rouen en or pour porter à Paris « devers monseigr xxv s.
« Pour xxii livres de chandelle depuis le xne « jour de septembre jusques a la Saint-Martin qui « sont environ huyt sepmaines au pris de xiii ds « par chacune livre vallent xxm s. x d.
' Ces détails, à part leur intérêt spécial, sont curieux en ce qu'ils nous font voir que c'était dans les forteresses même qu'on fondait les canons. Aussi, trouvons-nous mentionnérs dans nos comptes, pour le château de Tanearville , la Maison de l'artillerie , la Maison pour fondre l'artillerie , la Tour de l'artillerie.
MAISON DE HÀRCOURT. .
« Pour deux boisseaulx et demi « de sel xviii s. ix d.
« Pour trois pipes de cidre baillés et livrés au « chasteau de Tancarville pour la despense et « provision des gens de mon seigneur pour cha- « cune pipe dudit sidre par le pris et somme de « xxv s. ts lxxv s.
« A Jehan de Brumare pour ung baril et ung « quart de baril par lui faitz tout neufz a mettre « les pouldres de l'artillerie et pour avoir rellié « et mis xv cercles aux aultres barilz de lad. « artillerie pareillement Pozier ensemble pour « une journée qu'il a esté a remuer les dites « pouldres et renfoncer icelles es dis barilz pour « paie pour le tout xii s.
« Mise et despense faite touchant les provisions « faites pour monseigneur en attendant la venue « d'icellui pour Tan de ce compte :
« Pour 11e boisseaulx d'avoine achatéz le pris « et somme de 11 s. chacun boissel , vallent . xx 1.
« Pour trois tonneaulxde sidre achatéz de Jehan « Desveaulx de saint Vigor livrés et fournis de « c sous chacun tonnel, vallent xv 1. pour ce xv 1.
« Pour cinq poinsons et deux pippes de vin , « achatez à Rouen , dont m poinsons ont cousté « chacun vi 1. v s. , deulx autres poinsons chacun « vu 1. xv s., et les deulx pippes chacune vin 1. « vault le tout , . . . . l 1. v s.
« A Jehan Thomas, Robin Picart et Jacquet « Jehan paié la somme de xxxv s. ts pour leur « peine, sallaire et despens d'avoir curé soubz le « pontleveys du chastel par marché fait par le « cappitaine. Pour ce xxxv s.
a A pour avoir fauché xxxii acres au
« pris de vi s. lacre, vallent ix 1. xii s.
« Au berger, pour ses gages de Tan de ce « compte iv 1. xv s.
« A Jehan Gosse libratier (libraire) a esté paié « la somme de xxxv s. t5 qui deubz lui estoient « pour sa peine , sallaire et despens d'avoir rellié « couvert et rabillié le myssel de la chappelle du « chastel dud. lieu de Tancarville , pour ce xxxv s.
« A Thomas Truault armurier pour ses gaiges « d'avoir entretenu les harnois d'armes du chastel « pour l'an de ce compte , pour ce xii L »
Si nous voulons savoir quels étaient le nombre , les fonctions et les gages des officiers attachés à la châtellenie de Tancarville sous notre Guillaume
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de Harcourt; ouvrons au hasard un des registres que nous venons de parcourir ; nous y verrons :
Le capitaine du château, recevant par an, 70 I.
Le bailli l\o
Le vicomte xo
Le conseiller 4o
Le bailli des eaux l\o
Le procureur 10
Le receveur 60
Le verdie r 1 27
Le maître de l'artillerie 10
L'armurier a4
L'appariteur 1
Nous ferons remarquer que la faiblesse des
gages du vicomte et du maître de l'artillerie, qui ne sont portés qu'à dix livres , provient de ce que ceux qui étaient titulaires de ces emplois à Tancarville, recevaient des émoluments particuliers à d'autres titres. C'est ainsi que je vois figurer, dans nos registres, comme gages particuliers, une somme de quarante -cinq livres à Pierre de la Marcon , qui était maître de l'artillerie.
A part les officiers que je viens de mentionner,
1 Le verdier était celui qui était rhargé de la partie des forêts.
je trouve un portier du château, rétribué sur le pied de quinze livres par an. Un conducteur des ânes recevait vingt-deux livres. Ce dernier était plus payé que le procureur, qui n'avait que vingt livres de gages , comme on Ta vu plus haut Cette différence choquante cessera toutefois d'étonner, lorsqu'on saura qu'il y avait de certains droits inhérents à l'office de procureur , et qui en élevaient considérablement le produit. Il en était de même de la plupart des autres charges.
Les registres, d'où nous avons extrait les détails qu'on vient de lire, sont arrêtés de la main de Guillaume de Harcourt lui-même ; ils portent sa signature , dont voici le fac simile:
Le duc de Lorraine n'avait pas attendu la mort de Guillaume de Harcourt pour faire un sanglant affront à la fille de ce seigneur, qu'il avait épousée, comme nous l'avons dit plus haut. Le duc, après huit années de mariage , s'étant avisé que sa femme était petite , bossue, et indisposée à porter en/ans et à avoir cogrioissance et homme , la répu-
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ilia ». Jeanne de Harcourt se trouvant, à la mort de son père, dans une espèce d'état de tutelle, le comté de Tancarville fut mis sous la main du roi , dont il relevait immédiatement. Une garde fut envoyée , au nom de Charles VIII , dans le château de Tancarville , où elle était nourrie et défrayée aux dépens de la terre. On lit, en effets dans le compte de 1487 — i4B8 :
« A Guille ïestart boullanger pour 1111" xvi « pains par lui baillés et livrez pour fournir à « la despense des gens de la garde dud. chastel « aprez le trespas de feu monssr le conte dud. « lieu au pris de v ds oboles p. vallent. . xliiii s.
1 Le duc de Lorraine s'était séparé de sa femme pour se remarier à la tille du duc de Gueldre. Cette nouvelle union ayant été désapprouvée par l'église , il parvint , quelques années après , à en obtenir la confirmation du pape Innocent VIII. L'historien de Charles VIII nous a conservé la bulle de ce pape, dans laquelle on lit ce passage tout au moins singulier sous la plume du saint pontife :
« Per quatuor annos et ultra rei conjugal! operam dando cum * illâ cohabitaverat ; propter quoddam impedimentum corporis « prœfatat Joannœ quod medicorum artificio tolli ncquibat , ma- « trimonium hujusmodi carnali copula ordinariè non pot ue rat « consummare, et per alios quatuor annos a cohabitai tour cum illa m abstinerat; cupiebatque pater effici liberorum , etc »
On sait que Louis XII s'appuya de l'exemple du duc de Lorraine, pour répudier Jeanne de Bourbon, sa première femme. Le nom de Jeanne n'était pas heureux.
« Richart Hellart boucher et autres personnes « a esté paie la somme de neuf livres dix solz t* « pour avoir fourny de beuf harenc j)oisson beurre « oefz seel et chandelle pour lad. despence pour « ce . ix 1. x s.
« Au receveur pour trois pipes de sidre pour « lad. despence au pris de lx s. pour pippe vallent « ix !. pour ce ix 1.
« Au receveur pour nc boréaux de foin pour « les chevaulx de colleuet de Vazinc, qui estoit « venu aud. chastel pour aider a garder lad. place « à xv s. pour cent vallent xxx s. »
Jeanne de Harcourt ayant demandé et obtenu de faire hommage , rentra en possession de sa terre, de ses droits seigneuriaux et de ses revenus. Elle n'en profita pas long-temps; le chagrin avait miné ses jours. Elle ne put se consoler de l'abandon dans lequel l'avait laissée son mari, qu'elle aimait tendrement; bientôt elle rejoignit son père dans la tombe. Elle demanda , en mourant , que son cœur fût porté dans l'église de Notre-Dame-de-Pitié , à Nancy , auprès de celui qu'elle avait tant aimé. On ignore si ce vœu touchant reçut son exécution. On ne dit pas non plus si René de Lorraine , à la nouvelle de la mort de Jeanne, prit la barbe d'or, comme il avait fait aux obsèques de Charles-le-Téméraire, qu'il avait
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vaincu. Mais les anciens preux , qu'il avait cherché ainsi à imiter , ne faisaient pas triomphe à la mort d'une femme ; ils la pleuraient, ou la vengeaient en combattant.
Jeanne de Harcourt mourut le 8 novembre i488. Par son testament, fait la veille, elle avait institué pour son principal héritier, François d'Orléans Ier, fils du fameux comte deDunois, son cousin. La fleur de lis du sang royal devait briller à son tour sur les murs de Tancarville.
f30 RECIT HISTORIQUE.
«ttaieon ti'Orlmti0*Coti0urutUr.
Avant que le nouveau comte de Tança rville eût fait foi et hommage et pris possession du château deTancarville, le comté avait été mis de nouveau sous la main du roi ; les registres du château nous rapprennent , on y lit :
« A noble homme Anthoine de Latre dit Cannart « escuier seigneur de Grassart vis admirai de « France , conseillier du roy nostre seigneur et « son commissaire en ceste partie pour prendre « saisie et mectre en la main d'icellui seigneur « la conté de Tancarville et autres terres et « seigneuries, qui furent et appartindrent a feue « madame la contesse dud. lieu de Tancarville « dernièrement trespassée sictueez et assises en « pais et duchie de Normendie, comme il appert