PARIS
Librairie J.-B. BAILLIÈRE et FILS
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Les êtres du monde végétal ont une histoire comme les hommes ont la leur. Il y a cependant une différence : dans le premier cas, l'individu disparaît devant Tespèce ; dans le second, c'est au contraire l'espèce qui, le plus souvent, s'efface devant l'individu.
Les historiens de Titus et de Néron n'ont étudié que des exceptions glorieuses ou humiliantes pour notre espèce; la vie des héros ou des monstres n'est pas celle de l'humanité.
Raconter l'histoire du froment ou du dattier^ c'est au contraire célébrer l'espèce à. laquelle ces êtres utiles appartiennent. Ce n^est plus la déification d'une iadividualité , ni la peinture d'une courte époque , c'est le tableau de Pexîstence, à travers les âges, d'un être à la fois un et multiple , le récit de ses migrations et de ses vicissitudes mo-rphoîogiques , l'exposé de ses rappoHs avec l'homme et des influences de l'un sur l'autre.
Une page de l'histoire de l'olivier nôus-^n apprendra peut-être plus sur celle de l'humanité que cent pages de la vie d'un conquérant. Comment comparer les services rendxaSi par la plus humble de nos céréales avec ceux d'un Alexandre ou d'un César ? La plante sert l'homme de totïs les temps , je dirais presque de tous les lieux. L'homme fameux ne le sert qu'un jour, en un seul lieu , et son utilité locale a souvent pour contre-partie d'être dommageable au plus grand nombre.
Nul conquérant n'a fait disparaître plus d'hommes que le quinquina n'en a fait vivre. Nul bourreau n'en a plus tenaillés que le pavot n'en a soulagés. Quel poète a jeté plus de joies dans ce monde , chassé plus de mélancolies et de misanthropies que la vigne ?
L'histoire de certaines espèces, végétales a donc un grand intérêt, et rien n'est plus facile de prouver que s'il n'y a pas d'homme indispensable , il y a des végétaux nécessaires.
C'est dans ces idées que nous avons abordé l'histoire d'une de ces plantes célèbres dont notre civilisation saurait difficilement se passer.
Ce travail offre, en un sens, moins de difficultés que la biographie des grandes renommées humaines. Il est plus facile d'être juste envers les illustrations du monde végétal , parce qu'il y a plus de bien que de mal à en dire. Il n'est pas d'ailleurs de mauvaises plantes, toutes ont leurs fonctions dans le concert des êtres : l'homme seul sait mal, ou ne sait pas s'en servir.
Pour faire l'histoire complète d'une plante , il ne sufflt pas d'être botaniste ; il en est dont on né peut parler sans être conduit vers des questions très-diverses et très-complexes. Telle plante pourra m'entraîner sur le terrain de l'économie sociale , du commerce , de la politique , des sciences techniques, de la statistique, de la littérature, et même de la philosophie.
Un botaniste peut avoir de la philosophie, et n'être pas pour cela économiste ou statisticien ; il peut avoir de la littérature , et ne rien entendre à l'art des constructions.
Pour parler des plantes , il faudrait donc , comme pour parler des hommes, être au courant , pardon de l'expression, de tout ce qui concerne leur état. C'est difficile, et pour notre^ part nous l'avons senti plus d'une fois dans le cours de ce travail.
Si nous avons fait entrevoir les difficultés de notre . tâche, c'est par le sentiment très-réel d'être resté loin du but que nous nous étions proposé d'atteindre au départ.
Que cet aveu nous obtienne un peu d'indulgence , et nous, n'aurons pas placé notre franchise à fonds perdus.
Brest, 28 Février 1873.