PRÉFACE
Kanomb holl ann dero, roué ar c'hoajou bras Kanomb holl, tûd iaooank, ha kanomb ar gwé glasl Kris éo ann hii^, a drouc'b, ann deryenned : /Ulas ! kément a wé e Breiz zd diskarret !
De feuilles et de glands les branches sont couvertes • Amis, chantons le chêne, honneur des forêts vertts ; Malheur à qui détruit ce géant des grands bois, Bretagne I tu n'étais qu*ombrages autrefois ! fiRizBOX, le Chant du Chêne,
Dans cette période d'incubation , pendant laquelle l'historien en quête d'un sujet , pèse les renommées , dissèque les gloires, fait résonner les creux, essuie la poussière du temps, une circonstance fortuite fixa ma pensée sur un point du monde végétal, où, ma lanterne à la main, je cherchais une plante.
Il y a quelques années , vers la fin de décembre , j'assistais à une réunion dans un manoir de Bretagne. Le maîtie du lieu, vieux marin, s'était arrangé là, loin de la ville, mais en vue de la mer, une confortable demeure dans laquelle il espérait finir en paix une existence consacrée au service du pays. Mille objets, souvenirs de ses longues campagnes, donnaient à cette habitation une élégance originale.
Le souper allait finir, et d'autant plus gaiement que notre hôte venait de recevoir une lettre d'une fille chérie et le premier portrait de son petit-fils. La bise gémissait dans les grands arbres dépouillés dii parc, et l'on entendait le bruit sourd des vagues déferlant sur la falaise voisine,
Le contraste entre la tempête hurlant au: dehors sur la côte sauvage de l'Armorique, et cet intérieur joyeux et brillant , m'avait jeté dans une douce rêverie. Le pa«.sé et le présent p^^aient tour-à-tour devant mes yeux : Le passé sombre et poétique de celte vieille terre druidique, avec ses épaisses forêts, son gui sacnéi, et sies prêtresses échevelées : le présent, avec ses grâees artisliquef, schi habileté à ployer toutes les
créations h r\o$ besoios ou à nos plaisirs, son entente des mollesses de la vie. J'analysais toutes les choses dUIqs ou éié^antes réunies autour de nous par le goi)t le plus exq^uis; j'énumérais et je classais les jouissances et les sensations d:e celte soirée, pour remonJler à leurs sources, quand une interpellation de mon hôte , tombant au milieu de toutes les pensées fugitives que poursuivait mon esprit, y fit soudain jaillir une idée. C'est ainsi que souvent un grain de sable, tombant en un liquide troublé, devient le centre d'un limpide et brillant cristal.
-T- ^voue^, me disait notre hôte« qu'il fait meilleur ici, (yie daos lea grands bois de chênes où, sur ce rlyqgjB, hM)itaîent ao$ pères ?
-^ iV^su,r4mQnt » répondis -je avec l'aplomb d'un homme préparé à laripo^tOi; agsu{:ément. nul de nous
ne rftgyettèrâ le «^tkip^ oà Ii6s ftf^ux/ à «et» i^bce îttê!»e. tr«ttiieftls(m« le <3duvert du «bê*e l ctlâ piwiw seulement ^tillî* ti^avft^fit p*ft m Wvët Hé wj dfefwlw «in eutiâi bnn pani ^è tid«Ms ^ que Héniu ^ ^tf^U tMl ee iMmfori modervie que vou« Houi» bnt fait ^ ^rameii^ «^m«nt piirtâget ce soir, eno» r«rlii« ^eré légtté p»f nos ancêtres : ici tout parle de hàu
Le cfîstBl groississaif, vous le voyèï. Je cèntinuâî :
— Cest le chêne qui , pétillant dâus Vâtrè . tiôu* envoie cette douce chaleur, grâce à laquelle nôUS pouvoni^, non sans charme, entendre Thiver se lameutei* dans les futaies. D*où sortent ce parquet btillaht, ces boiseries sculptées, ces poutres vénérables, ces bahuts élégants, et cette table opulente, si ce n'est du cœur de quelques-uns des vieux chênes plantés par vos pères ? Ces stores en soie du Japon n'ônt-ils pas été tissés avec les fils brillants du yama mai qui vit sur les chênes et se nourrit de leurs feuilles ? Ces tentures en cuir gaufré de Gordoue ne doivent-elles pas encore leur durée, leur inaltérabilité aux sues astringents de Técorcedes chênes ? Le fumet de ce chevreuil m'a fait songer à Tabondante glandée de Tan passé. En dégui^tant ce jambon de Bayonne, je pensais que l'être auquel il appartient était un utile intermédiaire entre nous et le gland tombé dans les forêts de l'Âdour. En retrouvant partout le parfum de la truste , je me suis souvenu qu'elle préfère l'ombre des chênes. Et ces vins exquis^ retour de vos longues campagnes, n'ont-ils pas acquis leurs qualités dans les fûts de cbéne gui les ont bercés ^ sur toutes les ttiei*M ?
Et vous-même» mon ami» le chêne n'est-il pour rien dans Totre existence ? De quel bois était donc cette fière frégate que vous embossiez si résolument devant les batteries russes? N'avez-vous pas passé trente années de votre vie entre des murailles de chêne» et» comme vos vins» ne devez-vous pas à ce contact une part de vos qualités généreuses ?
Je vais plus loift» et je vois le chêne associé à vos jouissances les plus délicates. Celte lettre qui vient de faire couler vos larmes» cette photographie d'un enfant qui portera votre nom, mais c'est de la sève des chênes que Dieu forma la substance à l'aide de laquelle ces caractères sont tracés» et cette image fixée.
Allons» que le Champagne fasse encore une fois sauter ce lin morceau d'une écorce de chêne qui le retient captif :
Amis, chantons le chêne, honneur des forêts vertes. Malheur à qui détruit ce géant clés grands bois !
Mais laissons le chêne couronné par le printemps, souvenons-nous plutôt des chênes des anciens jours , qui croissaient à cette place, et derrière lesquels nos pères résistèrent à l'invasion romaine : souvenons-nous du chêne celtique» symbole des v^ertus de notre race. Nous avons des devoirs à remplir ; si la France compte sur les régions de l'Ouest, c'est qu'elle Sait que nous pouvons répéter encore avec notre poêle breton :
Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos yeines, 0 terre de granit ! recouverte de chênes 1
Toute la nuit je ne rêvai que gi'ands bois, eubages, vaisseaux» âge d'or, etc. J'avais trouvé un héros, et sur une page blanche j'écrivis :
HISTOIRE DU GHfiNE !
Ce n'élait pas d'ailleurs un étranger pour moi : les Bretons aiment cet arbre qui, dans leur austère province, peuple les fossés et les bois. Le ojiêne symbolise la Bretagne, comme l'olivier la Provence, le colza les départements du Nord, une mer d'épis la Bauce, la vigne la Bourgogne, un palmier l'oasis.
Souvent j'avais associé dans ma pensée le chêne, le granit et le Breton, et leur avais trouvé les analogies et les conformités qui justifient le proverbe :
Qui se ressemble s^ofsemble /
Tel sol, telle plante, dit-on encore : rien n'est plus vrai en Bretagne. Voici la pierre qui résiste au temps, le granit, associée à l'arbre qui résiste aux siècles, le chêne.
Tel sol, tel homme, peut-on dire aussi : le Breton a lesjqualités du chêne et du granit, résistance, incorruptibilité, sont ses traits dominants.
En vain, les houles de l'Atlantique, soulevées par le vent de sud-ouest, déferlent avec furie sur les falaises de Penmarc'h et d'Ouessant ; le granit est là depuis les temps primitifs du globe, opposant un rempart inébranlable à des assauts qui auraient emporté toute autre roche.
Les printemps et les hivers se succèdent, et le ?ieux ohêjae indomptable soutient depuis des siècles le ]^id$ des frimas ou l'effort des raffales d'équinoxe.
Et le Breton ! Les hommes et les choses changent autour de lui.rien ne Tentame ou ne le courbe : ni les remous de Topinion, ni les courants qui charrient vers des iQers inconnues les épaves des sociétés.
Ua chêne de oeat $ias , av^ son grand feuillage , Un Breton chevelu dans la force de Tâge, . Sont deux frères jumeaux au corps dur et noueux, Deux frères pleins de sève et de vigueur tous deux.
(Brizeux).
Parler du chêne , c'était donc aussi parler de la Bretagne : c'est à celte œuvre filiale que nous nous sommes dévoué de cœur et d'esprit.