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CHAPITRE IV

Le Chêne et les Poëtes.

Nous possédons quelques poëmes des bardes bretons du VI* siècle : le chêne revient souvent dans ces œuvres légères d'une forme particulière. Ce sont des tercets, désignés dans le pays de Galles sous le nom de Jribannêau. Us se composent de trois vers liés seulement par l'unité de la rime, mais non par celle de la pensée.

Voici quelques exemples de ces tercets , que nous empruntons aux recueils de l'un des hommes les plus érudits de la Bretagne, M. de la Villeniarqué :

Er Gi^a«l;

Mare' hgwial dera meun louen A tenn men troed oeh kadooen Naga xav i 4nor wen.

Marc* hgwial déru deilian A tenu men troed och kac*har Nag a UT rin in lavar.

Qhant des Bameattz\

Le rameau Tîgoureni du chêne,

Bans le bols, tire mon pied de la chaîne.

Ne confie pas un secret à la jeune fille.

Le rameau vigoureux du chêne

Tire mon pied de prison ;

Ne confie pas un secret an bavard.

Même facture dans le poëme intitulé :

y Les Splendears.

Gar wenn blaen.derv, c^houerv brigon Rag houided gwesgered ton; Peber touee ; pell oval em kalor.

Bien éblouissante la cime du chêne.

Amer le bourgeon du frêne ; Devant les canards s'ouvrent les vagues : Puissante est la tromperie» depuis longtemps les soucis habitent mon cœur.

Gor wenn blaen derv c*bouerf brigon, C*lioaek evoor ; c*boer tiniad ton t Ni kel griz kesuz kalon.

Gor wenn blaen denr rer, ber? douver Kerc'bed flou blaen bedooeni Goaellt aez, auez i siberu!

Elle est bien ébkniicsaiite lacime da chèoe

Amer le bourgeon do frêne,

Donx le panais, riear le flot :

La Joue ne cache pas le trouble du cœur.

Bien éblouIsBante la cime do chêne, Froides et boalllonnantes sont les eaox. Que la vacbe cherche la tige du bouleau ; Que la flèche fasse une blessure au superbe.

M. Alfred Erny a recueilli , dans son voyage au pays de Galles , un beau poëme de la même forme , quoigue postérieur aux précédents. Ce poëme est le chant d'un prisonnier , Robert de Normandie , frère de Guillaume Le Roux. L'infortuné, captif depuis vingt-six années dans l'une des tours du château de Gardif , adressait cette plainte touchante à un chêne qu'il apercevait à la pointe de Penmarth :

0 chêne, toi qui crois sut le mur de guerre, là où la. terre s*est abi6ti¥ée de rouges torrents : malheur aux ielles querelles quand le vin pétillant circule.

O chêue, toi qui crois dans la plaine verte, où a débordé le sang des guerriers immolés : le malheureux qui est au pouvoir de la haine peut bien se plaindre de ses misères.

0 chêne, toi qui crois dans toute la gloire de ta force ; le sang répandu suit une horrible injustice : malheur à celui qui se trouve au niilieu des combats.

0 chêne, toi qui crois près du ruisseau de la pelouse, la tempête a brisé tes branches autrefois si belles : celui que poursuit Tenvie de la haine vivra dans une triste angoisse.

0 chêne, toi qui crois sur un rocher escarpé, là où les vagues de la Severn répondent aux vents : malheur à .celui auquel les Années (n'enseignent ipas que la mort est proche.

O chêaGy toi qui crois àii mitieu éé^ anitées de malheur parmi jes terribles éihotious des batailles , n^ésiAl pas écoute celui qui prie la mort de terminer seb jours !

11 existe en Europe un étrange petit peuple qui a gardé sa langue comme les Bretons , ainsi que ses mœurs primitives. C'est la nation banque. Là, comme chez les Bretons, le chêne est en honne\ir et célébré par les poètes.

Au nord de Bilbao, près de Guernica , existe un chêne antique, objet de la vénération de ces populations énergiques et loyales. Englobées par la monarchie espagnole, elles ont su garder certains privilèges et libertés auxquels elles tiennent avec passion et qui constituent leurs Fueros. Pour les Basques ces libertés semblent liées à l'existence du vieux chêne de Gruernica, sous lequel se réunit le Guisononac ou corps des prud'hommes du pays. Lorsqu'on 1872 Don Carlos pénétra en Espagne, la junte de Biscaye se rassembla, et c'est' sous le chêne que le prétendant jura solennellement de maintenir teà Tvsros.

Voici le chant fND^uIairé de Tari&re <te Guernica :

L'arbre de Guernica

Est béni Parmi les Bas<|ues, Aimé de tous.

Propagez et étendez Votre fruit dans le utt^nde Nous Vouis adorons Ar%re saint.

Bnviroo mille 'Ans Il y a

Que Diea avait planté L'arbre de Guernica, Restez donc debout C'est à présent le moment ; Si vous tombez nous sommes Complètement perdus.

ni

Vous ne tomberez pas

Arbre aimé, Si se comporte bien La junte do Biscaye, -^ ' Nous prendrons un appui

Avec vous, Pour que le peuple basque Vive en pays.

Qu'il vive à jamais :

Pour île demander à Dieu,

Mettons-nous

Vite à genoux Et quand nous l'aurons demandé, De tout notre cœur,

L'arbre vivra, A présent et dans l'avenir.

Le chêne a généralement bien inspiré les poètes. La fontaine l'a mis en scène dans un petit poëme que l'on considère comme un chef-d'œuvre. Je me range à cette opinion, mais en faisant mes réserves. Dans la fable du chêne et du roseau, le poëte a prêté au héros de cette histoire un langage et des façons que nous n'acceptons pas. Son chêne a les travers et les ridicules de quelques-

uns des grands seigneurs d'autrefois, c'est un chêne en perruque et à manchettes, ce n'est pas, non ce n'est pas le chêne austère et grave du pays celtique.

Et d'abord c'est un arbre d'une vanité puérile, alliant au plus sot orgueil une bonhomie d'autant plus facile qu'elle lui coûte peu :

— Mon front, uq Caucase pareil.

Non content d'arrêter Jes rayons du soleil, Brave TefiFort de la tempête.

Tout me semble zéphir.

Que cette pompeuse présentation de lui-même contraste avec l'intérêt du grand seigneur pour le chétif voisin !

— Vous avez bien raison d'accuser la nature, Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Et encore :

— La nature envers vous me semble bien injuste.

Après cette fausse pitié, regrettera-t-il que sa grandeur l'enchaîne au rivage ? Nullement , qu'allait-il faire après tout ce roseau

— Sur les humides bords du royaume dû vent ?

C'est sa faute ; et le faux-bonhomme de chêne, se rengorgeant encore, achève de se désintéresser dans l'affaire par ces mots dédaigneux :

— Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage ,

Vous n'auriez pas tant à souflFrir, Je vous défendrais de l'orage.

L'arbuste, en sa répons^ est inioùtahle de simj^bcîté, de politesse et de fine ironie :

-!— Votre compar^isoa

Part d*un bcm Mturel, na,ais''quittçx oq Sfouçi, Les vents me sont moins qu*à vousj ^QufaW^s, Je plie et ne romps pas.

C'est pour avoir mécannu ce que j'appellerai ie caractère moral du chène^ que Lafontaift^ terxpiAô <^U6 charmante fable par la eontradictioa et Texagération,

Après ces paroles du roseau :

Je plie et ne romps pas,

on s'attend à voir le chêne brisé par un orage. Le poète, au contraire, nous le montre déraciné par la tempête. Jamais ouragan n'a déraciné les vieux chêneg, il l^ ^ntile, il jonche le sol de leurs débris, mais ne les couche pas les racines en l'air, surtout lorsque ceiles-ci sont assez puissantes pour toucher à l'empire des morts.

Jamais Lafontaiae n'a fait parler le lion comme le lièvre, pourquoi donc fait-il de notre chêne un faquin !

Virgile, au . livre ii des Géorgiques, a célébré le chêne (iEsculus) en t>eaux me3, que Lafoateiôe p'a pas imités jusqu'au bout :

iE«3ulus in primis, quse qiuantwB yertiee ^ad auras ^thereas, tantum radiée in Tanteia tendit^ Ergo non hyemes illam, non flabra neque imbres Convellunt : immota manet, multos que p« annos Multa virum volven<3, durando secula vineit. Tum fortes late ramos et brachia tendeas Hue, illuc, média ipsa in gent^n sastinet uml»am.

Le véritable chêne, le voici encore dans cette traduction d'un admirable chant d'outre-Rhin :

Élève toi jeune chêne, élève toi au milieu des tempêtes^ tu es le chêne.

Étends tes rameaux touffus, les oiseaux du ciel les rempliront de leurs nids et de leurs chansons.

Les enfants du village danseront à ton ombre sous les regards de leurs aïeux et échangeront de doux seru^ents.

Les jeunes guerriers respireront le courage à tes pénétrantes émanations, et tes feuilles tresseront autour de leurs tempes la couronne des vainqueurs.

Plus tard, car tout iinit ici-bas, tu tomberas sous la cognée> mais tu tomberas pour revivre plus atile encore.

Tu seras la lance qui donne la liberté, qui défend le foyer

sacré contre les envahisseurs de la patrie.

Tu seras la table ou s'asseoit la famille, la poutre soutien du toit qui Tabrite, le lit des fortes générations.

Tu seras le tonneau rempli du vin généreux qui nous fait oublier nos peines et ne nons laisse que le souvenir de nos joies.

Tu seras aussi le lit où Thomme dort son dernier sommeil et au dessus de lui tu seras la croix.

Tu seras la croix, splendide trait^'union qui unit la tesre au ciel, dont tu es le présent, noble chêne!

Ce n'est plus le mystérieux séjour de Thor ou d'Esus, le temple où Merlin rendait ses oracles : la crainte qu'il inspirait ^ nos pères est remplacée par des sentiments meilleurs. Le chêne a cependant été la source d'une ins-

piration poétique plus suave et plus élevée peut-être, et nous terminerons ce chapitre en empruntant au chantre immortel des harmonies poétiques et religieuses la belle page qu'il intitula :

Le Chêne.

Voilà ce chêne solitaire Dont le rocher s*est couronné ; Parlez à ce tronc séculaire, Demandez comment il est né.

Un gland tombe de Tarbre et roule sur la terre ; L'aigle a Ja serre vide en quittant les vallons, S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons ; Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête Il roule confondu dans les débris mouvants, Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre Taile des vents.

L'été vient : l'aquilon soulève La poudre des sillons qui pour lui n'est qu'un jeu Et sur le germe éteint où couve encore la sève

En laisse retomber un peu.

Le printemps, de sa' tiède ondée.

L'arrose comme avec la main ; Cette poussière est fécondée.

Et la vie y circulé enfin.

La vie I A ce seul mot tout œil, toute pensée S'inclinent confondus et n'osent pénétrer ; Au seuil de l'infini, c'est la borne placée, Où la sage ignorance et l'audace insensée Se rencontrent pour adorer I

II vit œ géant des collines ; Mais avant de par^tie au jour.

Il se creuse avec ses racines DeS; fondements comme nne tour.

Il sait quelle lutte s^apprête Et qu'il doit contre la tempête Cbereher sous la terre un appui Il sait que l'ouragan sonore L'attend un jour.... ou s'il Tigpoie, Quelqu'un du moins I0 sait pour lui !

Il vit ! le colosse, superbe

Qui couvre un arpent tout entier,

Dépasse à peine le brin d'herbe '

Que le moucheron fait plier.

Mais sa feuille boit la rosée.

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours,

Et dans son cœur qu'il fortifie,

Circule un sang ivre de vie,

Pour qui les siècles sont des jours.

Les sillons où les blés jaunissent

Sous les pis changeants des saisons,

Se dépouillent et se vêtissent

Comme un trotipeau de ses toisons ;

Le fleuve natt, gronde et s'écoule ;

La tour monte, vieillit, s'éoroule,

L'hiver effeuille le granit ;

Des générations sans nombre

Vivent et meurent sous son ombre :

Et lui? voyez, il rajeunit 1

Son tronc que^l'écorce prot^, Fortifié par mille nœuds, Pour porter sa feuille ou sa neige.

S'élargit sur ses pieds noueux ; Ses bras que le temps multiplie, Comme un lutteur qui se replie Pour mieux s'élancer en avant, Jetant leurs coudes en arrière, Se recourbent dans la carrière Pour mieux porter le poids du vent.

Et son vaste et pesant feuillage Répandant la nuit alentour, S'étend, comme un large nuage, Entre la montagne et le jour ; Comme de nocturnes fantômes Les vents résonnent dans ses dômes ; Les oiseaux y viennent dormir, Et pour saluer la lumière.

S'élèvent comme une poussière, Si la feuille vient à frémir.

Et pendant qu'au vent des collines Il berce ses toits habités, Des empires dans ses racines.

Sous son écorce des cités ; Là, près des ruches des abeilles Arachrié tisse ses merveilles.

Le serpent sifQe, et la fourmi Guide à des conquêtes de sable Ses multitudes innombrables Qa'écrase un lézard endormi.

Et ces torrents d'âme et de vie, Et ce mystérieux sommeil, /

Et cette sève rajeunie Qui remonte avec le soleil ; Cette intelligence divine Qui presse, calcule, devine, Et s'organise pour sa fin ; . Et cette force qui renferme Dans un gland le germe du germe D*êtres sans nombres et sans fin ;

Et ces mondes de créatures

Qui naissent et vivent de lui^

Y puisent être et nourriture

Dans les siècles comme aujourd'hui ;

Tout cela n'est qu'un gland fragile

Qui tombe sur le roc stérile.

Du bec de l'aile pu du vautour ;

Ce n'est qu'une aride poussière

Que le vent sème en sa carrière

Et qu'échaufife un rayon du jour !

Et moi je dis : « Seigneur, c'est toi seul, c'est ta force.

Ta sagesse et ta volonté,

Ta vie et ta fécondité ,

Ta prévoyance et ta bonté ! Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce Et mon œil dans sa masse et son éternité I •

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