CHAPITRE II
Cxàte dm caite* olies les Jsllli et elies les Orecs.
Lea peuples ont toujoursr di^c^inisé pins ou moins grossièrement les êtres bons ou terribles» utiles ou mii^btos, qui frappent leur imagiiKition ; le chêne ne devait pas échapper à cet honneur ^ au temps où tout était Dieu , excepté Dieu lui-même.
Dès la plus haute antiquité, il a été tenu eu grande vénération^ de même que Tidolâtrie paiathéiste ne fut qu^une altération du coite du vrai Dieu ; de même , te culte du chêne ne fut que la corruption d'un respect et d'ujie estime fondés sur les raisons les plus légitimes et qui prit son origine chez les Juifs.
Depuis le choix qu'Abraham fît des chênes pour y adorer le Seigneur , ils furent consacrés. C'est sous ' un de ces arbres , célèbre sous le nom de chêne de "Mambré , que le patriarche , selon les Écritures, donna Fhospitalité à trois anges. C'est sous un chêne que Jacob enfouit l'idole de ses enfants , sachant bien que nul n'irait ia chercher dans un lieu si redoutable. C'est aussi sous un chêne , qu'Ahimelech^ fïï& de* Gédéon,. fut sacré roi par les Siehémites.
On Ut, livrer de Josué, 24 et 26, que ce grand capitaine faisait reposer l'arche sous \m chêne, et qu^il érigea sous
(Legonidec). Tàn, feu de bois, est breton eocone. Taouzen, nom celtique du chêne vert, d'où est venu tauzin^ d'une des espèces méridionales de nos chênes.
ce même arbre une pierre, en souvenir de l'alliance qu'il avait jurée au nom de Dieu avec Israël.
Les Juifs abusèrent de ces exemples, car il est dit dans Isaïe, chap. 56, et dans Osée, chap. 4» et dans plusieurs autres endroits de l'Ecriture , que ce peuple , à l'imitation des idolâtres, quittait ses maisons, et s'en allait passer la nuit sous les chênes en l'honneur de fausses divinités. C'est ainsi, dit don Galmet , que le chêne devint un objet d'idol&trie ; Beyer soutient que le premier culte reçu par cet arbre fut adressé aux chênes de Mambré , origine des bois sacrés.
Le chêne de Mambré existait encore du temps d'Eusèbe de Césarée et du grand Constantin ; saint Bazile en parle aussi. De tout temps il y eut grand concours de peuples à ce vénérable doyen de la gent ligneuse. Plus tard ce concours se changea en foires, auxquelles, sous Adrien, on vendait les Juifs révoltés contre la domination romaine.
Vers le milieu du xvi* siècle , sir Jt)hn Mandeville , visitant la Palestine , vit sur le mont Mambré , à peu de distance d'Hébron, un chêne nommé Dirpé par les Sarrasins, et qui passait pour avoir existé du temps d'Abraham. Cet arbre, complètement sec, serait mort, disait-on, à l'époque où le Sauveur ex{rira sur la croix ; mais il rêver dira, disait la légende, quand un prince chrétien régnera sur la Judée.
Juste Lipse et Greister, s'appuyant sur lés caractères de sainteté des chênes de Mambré, soutiennent que la croix du Christ avait été faite en chêne. Les fragments de la vraie croix, dit le premier de ces écrivains, ont offert & l'examen le plus consciencieux tous les caractères du bois de chêne. Cet arbre était, d'ailleurs, autrefois comme aujourd'hui, très-commun en Judée.
Le chêne a joué un rôle important dans la mythologie des Grecs.. Il était consacré à Jupiter, quercw jœH plaouU,
parce qu*à rexeihple de Saturne, il avait enseigné aux hommes à se nourrir de glands. Jupiter était adoré sous le nom de Dodonéen au milieu des chênes fatidiques de la forêt de Dodone, en Epire.
II était interdit aux simples mortels de toucher à ces atbres : un brigand de rillyrie, qui s'était avisé d'en coupef un, fut réprimandé vertement par un oiseau qui lui reprocha son sacrilège (1).
Cependant une partie du navire Argo fut construite avec l'un d'eux, et cette portion de la nef célèbre avait le don des oracles.
Le chêne était le séjour de divinités aimables : les Dryades trouvaient sous son écorce un abri contre la poursuite des Faunes. Les Hamadryades vivaient et mourraient avec lui. C'était encore le temps :
Où le Sylvain moqueur, dans récorce des chênes Avec les rameaux v«:t3 se balançait au vent, Et sifflait dans Técho la chanson du. passant.
Dryope, nymphe d'Arcadie, était aimée de Mercure, un jour elle brisa une tige du lotus consacré à Bacchus pour amuser son enfant, et le dieu furieux la transforma en
chêne.
Enfin, le gracieux tableau où Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne, est, grâce à Lafontaine, dans toutes les mémoires (2).
Les Querquetulanes étaient des déesses préposées à la conservation du chêne.
{\) Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. xxxv, p. 401.
(2; F. Rabelais a pris je ne sais où, une généalogie du ohêM, qui serait un des huit enfants d'Oxylus et d'Hamadrias*. -- La filte aînée eut nom Vigne, le fils puiné, eut nom Figuier, Tautre Noyer, l'autre Chêne, l'autre Cormier, l'autre Fenabrègue, f autre Peuplier, te dernier €ul nom Vîxaém*
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Culte du chêne chez les Oaulols et chez les Oeraifktu.
Lç culte du cUêne dan^ les Gaules, en Angleterre et en Germanie, est trop connu pour que nous en fassions une longue d§scFiptû)n»
Tentâtes ou Esus .étatont ri^ré§§pt^s pi^f qi^^qi^ V)^Wi chêne perdu dans la partie la plus profonde de Is^ 6>r9ti c'est là que 1^9 Druides dont le nom vient de A pua ou plutôt du celtique deru initiaient le peuple aux mystères sacrés (1).
Tout ce qui appartenait au chêne était consacré, tout jusqu'au gui, ce parasite enflé de la sève des chênes.
Le grand éprivain breton qui dort sur les falaises de Sainjt-Malo. Châteaubriant, nous a montré dans une de ses plus belles pages, la Druidesse Velléda s'avançant vers le chêne pour y couper le gui :
Sa taille était hauie, uae tunique noiie xioujrte et aass manche servait à pairie de voilà à sa. audité ; bUb pariait une faucille d'or pendue à une oôntofe d'aimin, et elle était couronnée d'une braoK^ de châne.
La nviit était desceadue, la jeune fille s^arfêta aoQ loin de la pierre ss^^cée, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute Yûîz oe mot m^sitérieux :
Au gui Van neuf !
(i) D'après le père Pezron, le mot ïïruitk vient de deru chêne et de hHd incantation.
A l'instant on vit briller dans la profondeur des bois mille lumières, chaque chèDe enfanta pour ainsi dire un Gaulois, les barbares sortirent en foule de leurs retraites ; les uns étaient complètement armés, les autres portaient une branche de chêne dans la main droite.
On s'avança vers le chêne de trente ans, où Ton avait découvert le gui sacré ; un eubage, vêtu de blanc, monta sur Tarbre, et coupa le gui avec la faucille d*or de la Druidesse : une saye blanche étendue sous Tarbre reçut la plante bénite.
Un autre poëte breton a reproduit ce même épisode de rhistoire du chêne, avec les couleurs vives de sa riche palette :
Son front était orné d'une branche de chêne Artistemént posée en couronne de reine : L'art semblait imprimer lui-même à sa beauté Un cachet d'élégance et de simplicité.
Une faucille d'or brillait à sa ceinture, Sa tunique était noire, et l'heure était obscure.
Tout-à-coup s'appuyant sur l'antique dolmen La prêtresse frappa par trois fois dans sa main. La forêt se remplit aussitôt de lumières. Et s'éclaira partout. Ses enceintes de pierres, Ses antres, ses buissons, ses détours s'éclairaient. A travers ses sentiers mille lueurs erraient, Et dans le demi jour de ces vagues pénombres, Le chrétien vit enfin surgir des pâles ombres, Qui, courant au hasard, se joignaient dans les bois : Chaque chêne semblait enfanter un gaulois.
Au gui l'an neuf, dit-elle, et ce cri d'espérance ! Ce cri de ralliement, de paix, de délivrance,
Répété par l'écho des ravins dans la nuit, Jusqu'au bord des déserts retentit avec bruit.
La foule renouant les anneaux de sa chaîne, Se pressa toute entière, alors autour du chêne. Là le gui consacré, béni par un devin, Allait être coupé sur le chêne divin.
Un prêtre, déjà vieux, à la marche tremblante, Tendait pour recueillir et protéger la plante. Un grand voile de lin n'ayant jamais servi. (1)
Ainsi, le chêne était Dieu et le chêne était temple : la divinité et le sanctuaire se trouvaiçnt associés dans le même arbre,. image des bois sacrés qui, chez les Grecs et les Romains, entouraient leurs autels. Les Galates, originaires des Gaules, unissant deux mots celtiques, dési*. gnaient leurs sanctuaires sous le nom de ùry-nemet ; du mot celtique nemet vient numen divinité, nemus bois, nemée forêt consacrée à Hercule, nemêsis divinité terrible des vieilles forêts.
Le temple de nos pères était vaste, car avant la conquête romaine, le sol de la Gaule était en partie couvert de forêts de chênes; nos ancêtres y trouvaient tout ce qui était nécessaire à leur existence, le bois pour leurs constructions, le combustible pour leurs foyers, et le gibier abondant qui les nourrissait. Les forêts de chênes étaient en outre un asile impénétrable, un rempart contre Tennemi.
C'est grâce à elîes que la Gaule put opposer une résistance aussi longue à l'invasion romaine : nulle citadelle ne valait l'inextricable dédale des grands bois. Aussi César dut-il porter la hache sur les dieux de la Gaule.
(1) VeUeda, poëme par M"*® A*® Penquer.
Lucain décrit l'hèrrooir «tes GâraloiB bAtôMb pmt accomplir cet acte de p^a^â^tii^a t
Tremuere manus moti que verenda
Majestate loci si robora sacra ferîrent
In sua credebant redilùras membra secures.
Et ailleurs :
Gemuere videutes
Galloruin populi^ m«rts sed clausa juventus Einiltat : quis enim kesos impune putare Esse deos.
La vénération pour le chêne n'était pas spéciale aux Celtes. Cet arbre , en Germanie , était consacré à Thor. Saint Boniface, né dans le Devonshire, connaissait bien les superstitions païennes dont le christianisme n'avait pu effacer les traces ; pendant ses voyages en Allemagne il leur fit la «guerre.
Pans le pays des Hessois existait un vieux chêne vénéré par le peuple. Saint Boniface, informé de ce fait, résolut de rabattre. Muni d'une hache il se mit à l'œuvre sans retard , s'escrimant de son mieux contre le géant , tandis que la foule, n'osant intervenir activement, lui lançait des malédictions, t L'arbre n'était pas. coupé à moitié, dit Willibrod, biographe du saint et témoin de cette scène, qu'il survint un vent surnaturel qui ébranla les hautes branches, et le chêue tomba avec un fracas terrible. •
Les païens , ajoute-t-il , connurent ce miracle et se convertirent. Du bois de l'arbre tombé, Boniface construisit une chapelle dédiée à saint Pierre.
Non-seulement on adorait les chênes vivants, mais lorsqu'ils mouraient de vieillesse , dit Pelloutier , on les écorçait, on les taillait en pyramides ou en colonnes pour les honorer longtemps wtcolfe èous le nom 4'IrinînsuL
Le eulte des chênes était telleaidot enracinô chez les populations germaines et bretonnes, que jusqu'au xa^ et au xni* siècles de nombreux décrets et canons, mentionnés dans les rituels de cette époque, furent adoptés par divei^ conciles contre les personnes qui pratiquaient la sorcellerie sous ces arbres, symboles vivants d'une antique croyance.
Les saints apôtres de TArmorique et de la Grande- Bretagne usèrent de ménagements à Tégard des popuiations adonnées au culte du chêne. Saint Colman, en Irlande , présidait à un chêne fameux dont un fragment tenu dans la bouche préservait de la mort par pendaison.
Saint Colomban, à Kenmare, avait aussi uni son prestige à celui d'un chêne, et lorsque ce dernier fut renversé par un orage, personne n'osa y toucher. Seul un 'tanneur fut assez hardi pour tanner son cuir avec l'écorce ; mais la première fois qu'il mit les souliers faits de ce cuir, il fat frappé d'une horrible Jèpre.
C'est sous un chêne , en Belgique , qu'a pris naissance le pèlerinage de Notre-Dame de Montaigu , célèbre non seulement dans les Flandres , mais dans les provinces rhénanes, en Hollande, et jusqu'en Ecosse. Sur le tronc d'un vieux chêne on avait attaché une image de la Vierge : un pâtre ayant voulu se l'approprier, demeura miraculeusement fixé au sol *sans pouvoir retourner chez son maître. Il ne recouvra la liberté de ses mouvements que lorsque la sainte image fut remise à sa place. Depuis 1602 elle est conservée dans une chapelle construite sur le lieu même où croissait le vieux chêne, mort de vieillesse.
Pour désensorceler les chênes et les arracher au pouvoir de Thor ou d'Odin , on avait l'habitude , au-delà du Rhin et en Angleterre, de les marquer d'une croix. Un arbre ainsi gravé pouvait servir de refuge contre 4es puissances mystérieuses des bois.
Rien cependant n'a pu enlever au chêne quelque chose de mystérieux et de fatidique. Le chêne Tauzin, qui croît depuis l'embouchure de la Garonne jusqu'aux Pyrénées , y est nommé Varbre de la malédiction : on est persuadé que quiconque met la serpe ou la hache à son bois, ou vient à dormir dans une maison dont la charpente en contient quelque pièce , mourra dans le cours de l'année.
Le chroniqueur Aubrey parle du bruit extraordinaire et étrange que produit un chêne en tombant, comme si son génie se lamentait.
Il y avait à Norwod , en Angleterre , un chêne vénéré sur lequel poussait du gui; l'arbre fut abattu en 1657, et les profanateurs osèrent même couper ce gui pour le vendre. Ce sacrilège ne leur porta pas bonheur : l'un d'eux fut écrasé par l'arbre, l'autre eut la jambe brisée, le troisième' y perdit un œil.
On raconte encore. que le comte de Wincheslea ayant voulu porter lui-même le premier coup de hache aux chênes d'une vénérable futaie, condamnée à tomber, mal lui en prit. Peu de temps après, la comtesse mourait, et à la même heure , lord Maidstone , son fils , était emporté par un boulet dans une bataille navale.
Ces récits prouvent seulement que jusqu'à nos jours il est resté assez de traces de la vénération de nos pères pour le chêne , pour que ces coïncidences aient pu être remarquées.
Laissons ce sombre côté de l'histoire du chêne, et cherchons-le dans les poésies des peuples chez lesquels il joua un si grand rôle.