NOIX DE GALLES
Les noix de galle ont une grande importance en teinture ; nous allons résumer leur utilité dans l’art de l'impression des tissus.
Ces excroissances, variables de formes et de couleurs, possèdent aussi des valeurs différentes, au point de vue des usages auxquels on les destine.
Dans le commerce, on distingue deux sortes de noix de galle : les blanches et les noires. Les blanches ont été
(4) C’est en Amérique même qu’on dépouille l’écorce du quercitron de son épiderme, qui contient beaucoup de matière colorante fauve, puis on pulvérise avec des meules la 2° écorce et on l’expédie. Il se forme, par celte pulvérisation grossière, une poudre fine et des fibres courtes : celles-ci contiennent deux fois moins de principe colorant que la poudre. De quelque contrée des Etats de l’Union que soil expédié le quercitron, il arrive en boucauts de 500 à 700 kilogrammes, en demitierçcons et quarts, de poids proportionné. Les fûts sont frappés sur le fond d’une marque à feu qui indique le poids de la marchandise. On distingue dans le quercitron les espèces suivantes :
Q. pe PniLApeLpHie. — Brins menus, légers, couleur blonde.
Q. ne New-York. — Brins légers, effilés, un peu plus gros et plus longs.
Q. DE BaLTiMoRE. — Brins encore plus gros, accompagnés de morceaux d’écorce.
recueillies après la sortie de l’insecte, elles sont légères. Souvent, pour les faire passer, on bouche le trou par lequel le cynips a pris son essor, on les colore, et on leur communique ainsi, sauf la densité, les caractères des galles noires. Celles-ci, récoltées avant la sortie de l'insecte, sont dures et pesantes.
Les noix de galle portent différents noms dans le commerce :
Noix de galle d'Alep ou galle verte d'Alep, ou galle noire. Petite galle couronnée d'Alep, mêlée à la précédente. Galle de Smyrne, peu différente de la première. Galle marmorine. Galle d’Istrie. Galle de Chine, de Sorian, de Rowmanie, etc. La première est la plus estimée. Le mélange des espêces constitue les galles dites en sorte. Toutes croissent sur les chênes.
La noix de galle renferme les principes suivants qui varient avec les qualités :
ACTE MANIQUE À : «usine dan veu PR 2e 65 % É DMLMQUE mamie eyi9 ét POI C ee 2.9 PUISE 2 Se: ellagique. soit . 209. LEONE. Gal |
+ duteogalhique:!. 206. Jiaiot-.al re ' Sels, ligneux, gomme, etc................ 31
Un fait considérable, au point de vue des applications de la noix de galle à la teinture, c’est la transformation lente de l'acide tannique en acide gallique, dans les solutions aqueuses, placées dans certaines conditions
Quelle que soit l’idée que l’on se forme de la cause qui produit de semblables effets, il est à désirer, dit M. Persoz, dans l'intérêt du fabricant, que l’on puisse savoir positivement si c’est l'acide tannique ou lacide gallique qui joue le rôle le plus important dans les applications de la noix
de galle, ou bien si le concours de ces deux acides est nécessaire pour réaliser les résultats les plus favorables. Fixé sur cette question, le fabricant se réglant sur les besoins de sa production, traiterait la solution de noix de galle de manière à n’en retirer que de lacide gallique ou de l'acide tannique. Il est constaté que dans la teinture en garance, par exemple, l'acide gallique ne peut pas remplacer le tannin.
Comme le quercitron, la noix de galle est employée à neutraliser la chaux des eaux destinées à la teinture : comme lui, également, d’après H. Schlumberger, la poudre de noix de galle ajoutée duns‘un bain de garance, dans la proportion de 1/30 et même de 1/15 du poids de la matière colorante, équivaut à 24 ou 34 de garance en plus; cela réalise une économie considérable sur une substance chère.
Si l'utilité de la noix de galle dans le garançage peut être discuté, il n’en est pas de même dans le mordançage des étoffes qui doivent recevoir cette matière colorante.
Tout le monde connaît ces belles nuances désignées jadis sous le nom de rouge d'Andrinople, rouge turc ou mérinos, et dont la garance ést la matière colorante. Les couleurs, pour adhérer aux tissus et devenir insolubles, doivent entrer dans des combinaisons particulières, souvent fort complexes. Aïnsi, pour teindre une pièce de toile en rouge turc, il faut : 1e la huiler; 2° l’engaller ; 3 la teindre; 4° l’aviver.
Au sortir du huilage, on recouvre uniformément la pièce d’un mordant inorganique, C’est l’alun ou lacétate d’alumine dont on se sert pour teindre en rouge, et le nitrosulfate de fer pour teindre en violet.
L'engallage se produit en deux fois, l'une avant le premier garançage, l’autre après le second. On épuise par
l'eau 10 kilogr. de noix de galle en sorte concassée, on ajoute à cette décoction la quantité de liquide nécessaire pour former 300 litres, dans lesquels on dissout à chaud 16 kilogr. d’alun. On introduit cette liqueur chaude dans Pappareil à foularder en la maintenant à la température de 70°. Cette quantité de liquide gallo-aluminique suffit pour mordancer 500 livres de. coton. Après séchage et premier garançage, on replonge de nouveau la pièce dans le bain de noix de galle, on termine par un dernier garancage suivi d’un certain nombre d’avivages.
La teinture en cochenille emploie la noix de galle, 40 à 60 grammes par kilogramme de matière colorante. Les noirs au campèche en demandent aussi.
M. Debeaux, pharmacien-major de l’armée, dans son Mémoire sur les matières tinctoriales des Chinois, cite les galles recueillies sur les branches du Q. castaneifolia, ainsi que les écorces sèches de ce même chêne. On en fait, pour la teinture, des liqueurs astringentes qu’on mêle à des solutions ferrugineuses.
L’écorce de notre chêne commun est elle-même quelquefois employée en teinture. On obtient avec elle une teinte désignée sous le nom de gris au tan, qui sert dans les genres soubassements. On produit ce gris en foulardant les pièces dans un bain renfermant : tan, mordant rouge et pyrolignite de fer, parties égales.
Après deux ou trois jours de repos, on fixe à l’eau bouil” lante, ou avec de la bouse de vache : on lave et l’on teint à la température de 35 à 45° dans un bain contenant un kilogr. de tan par pièce.
D’après M. H. Schlumberger, la poudre d’écorce de chêne, ajoutée dans un bain de garance, dans la propor-
tion de 1/30° de cette matière colorante, équivaut à un .
poids de garance même égal à 25.
La sciure de bois de chêne ne saurait remplacer la poudre de tan : dans les mêmes circonstances, au lieu de valoir une certaine quantité de garance, elle neutraliserait, au contraire, une quantité de cette matière colorante égale à 14.
KERMES DU CHÊNE.
On connaît depuis longtemps les propriétés tinctoriales d'une autre substance qui, comme la noix de galle, se rencontre sur les chênes, y vit et s'y développe. C’est le kermes dont nous avons déjà parlé.
La belle couleur de ces animalcules, dit M. G. Planchon, a dû frapper de bonne heure, et le moyen de la fixer sur les étoffes tenta les populations qui l'avaient sous la main. Théophraste ne dit rien du xoxxoc onvixos des yeuse. Le coccus baphica était employé dans la teinture au temps de Dioscoride, car, un peu plus tard, Pline vante la graine d’écarlate, dont la pourpre était réservée aux généraux et aux empereurs.
La teinture par le kermes devint au moyen-âge une
branche importante d'industrie, à Marseille, Lucques, Gênes, Montpellier, etc.; l'usage de la graine d’écarlate était entourée de formalités : les étrangers ne pouvaient, à Montpellier, en faire usage, et l’ouvrier prètait serment d'employer cette précieuse matière dans des conditions déterminées.
. En vain, les règlements prescrivirent l'emploi du kermes, pour la couleur rouge nommée écarlate de Venise, et tolérérent-ils l'addition de la garance aux kermes pour les demi-écarlates de Venise; cela suffit peut-être pour empêcher la substitution des bois du Brésil à la graine, mais non la cochenille.
La récolte du kermes du chêne n'était pas localisée sur
un seul point de la région méditérranéenne : la Galatie, l'Arménie, la Cilicie, la Sardaigne, l'Espagne et le Portugal, etc., avaient assez de Quercus coccifera ou de chênes verts pour que le kermes y füt recherché. L'Afrique même en fournissait une certaine quantité, mais peu estimée.
La récolte, dit M. Planchon, était l’occupation des femmes et des enfants dans le Languedoc et la Provence. Ils profitaient des premiers moments de la journée, alors que les’ feuilles imprégnées de rosée étaient moins piquantes. Leurs outils habituels, dans cette chasse singulière, étaient des ongles très-longs, avec lesquels ils séparaient la graine de la branche où elle adhérait. Ils pouvaient, dans une matinée, ramasser jusqu’à deux livres de kermes.
Il fallait que le kermes fût très-abondant pour qu’une récolte pareille pût être faite en aussi peu de temps. Le produit d’une seule année dans les garrigues d’Arles était estimé à 11,000 sous d’or par Quiquéran; et l’année 1774 en aurait donné, dit M. Tricou, cent quintaux au moins, aux environs de Montpellier.
D’après les observations de M. Planchon, les localités les plus riches autrefois en graine d’écarlate, en possèdent peu aujourd'hui, l’insecte a diminué parallèlement à son emploi. Cela tient, sans doute, au peu de soin que l’on prend des chênes qui le portent.
Au siècle dernier, le kermes du chêne se SO 30 à 40 sous la livre prête à être employée.
LE CHÊNE ET LA PHOTOGRAPHIE. è
Au nombre des services que nous devons aux chênes, nous ne pouvons oublier qu'un certain nombre des substances qu’ils renferment, ou dont ils sont l’origine, sont employées par cet art merveilleux, source de tant de jouissances, la photographie.
Les premières images sur plaques étaient développées au moyen des vapeurs de mercure, mais celles que doivent recevoir les glaces ou les papiers ne peuvent apparaître que sous l'influence des acides gallique et pyrogallique combinés à d'autres réactifs.
Si l’on verse de l’azotate d'argent dans deux verres placés dans l’obscurité, quelques gouttes d’iodure de potassium y produisent un précipité jaune.
Si l'on expose pendant quelques secondes l’un de ces verres à la lumière, on constate, quand on replace ce verre près de celui qui est resté dans l'obscurité , qu'aucun changement ne s’est manifesté. Quant on verse ensuite dans ces verres quelques gouttes d'acide gallique, celui qui a vu la lumière noircit tandis que l’autre reste jaune. La lumière avait commencé la modification de l'iodure d’argent, l’acide gallique la continue, en vertu de ses propriétés réductives.
Voyons dans quelles circonstances cette action précieuse se produit.
Les glaces, bien nettoyées, sont revêtues d’une couche de collodion humide, à l’iodobromure de cadmium. La sensibilisation du collodion ioduré se fait en plongeant la glace dans un bain d’azotate d'argent, à l'abri de la lumière blanche. On peut dès lors livrer cette plaque de verre à l’action mystérieuse de la lumière dans la chambre noire de l’appareil. Comme dans l’expérience relatée plus haut, l'exposition à la lumière ne semble avoir apporté aucun changement ; il faut, pour faire apparaître l’image, verser sur la surface collodionnée ce que les photographes appellent le réductif négatif au sulfate de fer, dans lequel l'acide gallique entre pour une part.
L'action du réductif doit être rapide; prolongée elle aménerait un dépôt qui masquerait l'image. Lorsque le
temps de pose a été bien mesuré, l’image apparait en quelques secondes avec de grandes variétés de tons; le linge blane est noir, la figure brune.
Pour donner plus de fini à l’image, en harmonisant la transition des clairs aux ombres, on verse à ia surface du cliché une nouvelle préparation dont l’agent principal, l’acide pyrogallique, dérive de l'acide gallique par Paction de la chaleur.
L'acide pyrogallique harmonise les tons et ne saurait les renforcer lorsque le cyanure de potassium a produit son action ; si l’on voulait lui demander ce service, il faudrait lui soumettre l'épreuve immédiatement après l'emploi du réductif négatif à l'acide gallique.
Une solution pyrogallique argentique est employée pour produire les images positives et négatives sur glaces préparées au collodion see sensibilisé.
Lorsqu'on remplace le collodion par l’albumine, les services de l’acide gallique sont les mêmes et à la même place dans la série des opérations pour l'obtention des épreuves po:itives ou négatives.
L'acide gallique et l'acide pyrogallique jouent donc un ile analogue en photographie ; ce sont des agents réducteurs qui continuent et développent l’action de la lumière.
C'est de la noix de galle que l'on retire l'acide gallique, et celle-là, nous le savons, n’est autre chose qu’un bourgeon de chêne transformé par la piqûre d’un insecte.
En 1786, Schècle, constata la formation de l'acide gallique, lorsqu'on laissait les noix de galle humectées et concassées pourrir à l’air libre. Il pensait que la décomposition amenait simplement la mise en liberté de cet acide. En 1833, M. Pelouse prouva que l'acide gallique n’était pas tout formé dans la noix de galle.
Liébig, en 1840, émit l'opinion qu'un ferment pourrait bien intervenir.
Les choses en étaient là, lorsque M. Ph. Van Tieghem, en 1867, pénétré des idées de M. Pasteur, sur la nature vivante des fermentations, reprit l'étude de la fermentation gallique.
Voici ce qu'il a découvert : « Pour que le tannin se transforme, il faut et il suffit qu'un mycelium de mucédinée se développe dans sa dissolution. »
Toutes les fois qu’il se forme de l’acide gallique dans une infusion de noix de galle, deux champignons apparaissent isolément ou simultanément; ce sont les penicillum glaucum et aspergillus niger.
Lorsque dans les ballons, où depuis plusieurs années les liqueurs galliques restent inaltérées, on sème les spores de l’un de ces champignons, rien ne se produit; mais si en même temps l'air peut avoir accès dans ces vases, aussitôt des flocons de mycelium apparaissent et les cristaux d’acide gallique se forment.
Comme tous les champignons, les penicillum dont nous venons de parler ont besoin, pour leur développement, de principes minéraux et azotés. Voilà pourquoi la transformation du tannin de la noix de galle est très rapide, tandis que celle de la dissolution de tannin pur est lente.
Pour transformer 1,000 gr. de tannin, il suffit d’un gramme de mycelium. Ces 1,000 gr. produisent, sous l'influence de la vie, 802 d'acide gallique et 282 de glycose.
Quand l'action des aspergillus, au lieu de se produire dans la profondeur des dissolutions , s'exerce à leur surface, le tannin est alors totalement brülé, et le peu de glycose et d'acide gallique formés disparaît. Il faut donc, dans la transformation industrielle du tannin de la noix de galle en acide gallique, avoir soin de remuer chaque jour la masse. La noix de galle contient 40 à 66 p. 0/0 de tannin, qui doivent donner, si on évite la combustion, 32 à 53 p. 0/0 d'acide gallique cristallisé.
Ces faits expliquent comment les feuilles de chênes riches en tannin, et qui, en pourrissant à terre, se couvrent de penicillum et d’aspergillus, retournent si promptement à la nature minérale. La décomposition des écorces et des fruits est également hâtée par la végétation comburante des mycodermes.
Tout ce qui tue le mycoderme arrête la fermentation : c'est donc la vie, et la vie seule, qui agit ici; jamais la force n'avait paru plus indépendante de la matière.
Ce n’est pas un des faits les moins intéressants de l’histoire du chêne que ces transformations successives d’un bourgeon en noix de galle, et de la substance de celle-ci en acide gallique par ‘le travail inconscient d’un insecte d’abord, d’un champignon ensuite.