CHAPITRE XXII
= Le Chêne et le Cuir.
La disparution des chênes est aussi menaçante pour la grande industrie des cuirs que pour les autres branches de l’activité humaine. La rage des déboisements a satisfait, dans une certaine mesure, les besoins de la tannerie: tous les taillis, toutes les futaies qui tombaient donnaient une certaine quantité d’écorces. Mais le chêne cultivé en taillis, en taillis sous futaie et en futaie, est d’un rendement très inférieur en écorces. À un certain âge, celle du chène a perdu la plus grande partie de ses propriétés astringentes ; puis, l’époque convenable pour l'abattage des bois de construction est différente de celle des arbres à écorce. L’enveloppe des chênes abattus l'hiver est diflicile à lever et a perdu une partie de ses propriétés. Il en résulte qu'une superficie sous chênes, ne peut à la fois réunir les maximums de rendements en bois d'œuvre et en écorces.
Cette situation fit naître, au commencement du xvu* siècle, une singulière réglementation en Angleterre, et montra combien les gouvernements sont malhabiles quand ils veulent, en industrie comme en commerce, mettre des entraves à la liberté.
En 1603, la préparation des cuirs à l’aide des écorces de
EE
chêne avait pris un grand essor, et les propriétaires abattaient leurs arbres en hiver pour profiter à la fois des écorces et du bois dont la valeur est plus grande quand il a été coupé à cette époque.
Jacques I‘ défendit, sous peine de confiscation des arbres où d’une amende montant au double de leur valeur, l'abattage en hiver, excepté pour les bois marqués pour les constructious navales, les moulins, ou les bâtiments de la couronne.
Eh bien, l’édit royal eut peu d'effet. On préféra couper en hiver. A cette époque de l'année, en effet, on utilise hommes et bêtes dans les fermes, les autres travaux étant interrompus. De plus, les routes durcies sont favorables aux charrois. Donc, malgré le prix de 2 schelling la charrette des écorces du printemps, on ne cessa pas de couper en hiver.
Mais le prix des écorces croissant toujours, il vint un moment où l'intérêt renversa les usages ; on se mit à raser les chênes au printemps ; aussi l’amirauté, dans l’intérêt des constructions navales, fut obligée d’offrir une prime de 5, 6 et 7 livres sterling pour cent, sur les chênes abattus en hiver avec leur écorce.
Ce fut en 1686 que Plott découvrit un terme moyen, en proposent d’écorcer au printemps et d’abattre en hiver. Cette manière de faire fut accréditée par l’idée courante que les arbres, longtemps écorcés avant leur coupe, étaient excellents pour les constructions. Ce système ne pouvait satisfaire entièrement l’industrie des cuirs, puisque l'écorce des chênes propres aux constructions était de peu de valeur comme substance astringente.
La consommation croissante des peaux préparées, la diminution de la quantité des écorces fournies par l’exploitation des taillis ou l’érodement des forêts, amena la culture spéciale du chêne à écorces. Dans nos départe-
He
ments du Nord, la Belgique, les provinces rhénanes, on créa ce que l’on appelait les haies à écorces.
Nos deux espèces principales conviennent à la production des écorces ; aussi, les trouve-t-on mêlées dans les cultures du département des Ardennes et de la Belgique. Il faut dire cependant que l’on préfère le chêne à fleurs sessiles qui, plus rustique, résiste aux gelées et donne des écorces plus riches en tannin.
Les sols marécageux ou épuisés, les sables secs ne lui conviennent pas : il réussit, au contraire, parfaitement, dans les sols profonds, bien divisés, argilo-sablonneux, un peu humides, mais perméables et privés de calcaire.
La cépée, fréquemment répétée des chênaies à écorces, permet de les établir sur des sols moins profonds que ceux qui seraient nécessaires aux futaies. Les racines ne pénètrent pas à de grandes profondeurs ; aussi les troupeaux qui piétinent le sol sont-ils très-préjudiciables à ces cultures.
Quand un taillis n’est pas formé d’arbres trop âgés, il est facile de le convertir en chénaie à écorces. Le chêne a la propriété, quand il est coupé ras, de reproduire des jets d'autant plus vigoureux qu'il se trouve en meilleur terrain ; dans les sols épuisés ou médiocres, il serait inutile de couper des chênes de 40 à 50 ans, ils ne donneraient pas de souches suffisamment fécondes.
Quant à la création de taillis à écorces, nous renvoyons à ce que nous avons dit de la culture du chêne ; toutes les règles que nous avons décrites peuvent s'appliquer à ce cas spécial.
Lorsque les taillis ou haies à écorces sont créées, il faut savoir les conserver, sans quoi leur rendement s’affaiblirait. Plusieurs souches s’éteignent chaque année et forment des vides que le couvert protége encore trop pour
permettre le réensemencement naturel.
Une remarque fort importante a éte faite, c’est que le chène seul ne pouvait former de taillis bien productifs ; quand il est mélangé de hêtre, de charme ou d’autres essences, le rendement en écorces est plus considérable. Ainsi, un taillis de chêne, exploité à 20 ans dans une plaine fertile, a produit 4,278 kilogr. d’écorces par hectare ; un autre taillis, où le chêne était mélangé à un tiers de charme, a fourni 4,563 kilogr.; enfin, dans un ‘troisième taillis, où le bouleau remplaçait le charme dans la même proportion, le rendement a été de 3,554 kilogr. d’écorces de tiges.
Les forestiers expliquent ces différences par l’appauvrissement du sol par le chêne seul, appauvrissement qui tient en partie à ce que les feuilles et les fruits riches en tannin empêchent la croissance des graminées , livrent le sous-bois aux mousses et autres végétations cryptogamiques.
Lorsque le taillis à écorces est fait, il faut régler pour une ou plusieurs révolutions son mode de culture, la marche et le nombre de ses exploitations ; c’est ce qu'on appelle l'aménagement.
I1 est d'observation que la valeur des écorces de chêne, au point de vue de la richesse en matière astringente, croît pendant un certain nombre d'années, devient stationnaire et diminue ensuite sans disparaître entièrement, même chez les vieilles écorces.
Un caractère physiologique permet de reconnaître le moment où le maximum de ‘richesse est atteint : c’est quand l'écorce perd sa surface unie et commence à se crevasser. C’est au bout de 12 ans que les écorces se modifient ainsi chez les chênes replantés ; un peu plus tard, vers 18 ans, chez les chênes de semis, qui croissent plus lentement.
C’est donc entre 12 et 18 ans qu’il faut couper les taillis. On divisera donc la chênaie en quinze parties égales. La révolution sera de 14 ans, c’est-à-dire que tous les 15 ans la coupe ramènera sur la même parcelle de l’exploitation.
Deux raisons déterminent à couper les taillis aussitôt que la poussée du printemps se fait sentir: la première, c’est que les rejets profiteront encore d’une partie de la sève du printemps et seront aoûtés quand l’hiver viendra ; la seconde, c'est que c’est à ce moment que les écorces présentent leur maximum en tannin. Plus tard, en hiver surtout , elles auraient perdu de leur valeur. Biggen a trouvé que. dans le chêne coupé en hiver, si la proportion du tannin est représentée par 0,1, elle sera de 9,6 chez celui qu'on coupera au printemps ; l'acide gallique sera comme 8 à la première saison, comme {0 à la seconde.
Les vieux chênes sont abattus avant l’écorcement. Des incisions annulaires, espacées.d’un mètre, divisent l’écorce en cylindres. Des incisions dans le sens de la longueur forment ensuite sur ces cylindres des lanières plus ou moins larges. A l’aide de l’écorceur, on soulève et on détache ces lambeaux. Il est parfois nécessaire de battre les écorces avec un marteau en bois pour pouvoir vaincre la résistance qu'elles offrent. Les vents humides, ainsi que les pluies fines et tièdes, favorisent l'opération.
Les écorces sont ensuite disposées de facon à se dessécher. On les dresse contre les arbres restés debout ou contre des perches supportées horizontalement. Lorsque la pluie menace, on couvre le faîte des sortes de toits ainsi formés avec de plus larges écorces.
Les chênes déjà vieux fournissent des écorces de médiocres qualités : celles-ci ont une partie intérieure crevassée, couverte de lichens, qui ne contient plus de tannin. Si à l’aide d’une doloire on les râcle avant l’écorcement,
le déchet produit par cette opération peut s'élever de 20 à 40 pour cent, suivant l'épaisseur de la superficie enlevée et suivant l’âge des arbres.
L’écorcement des jeunes chênes se fait très-facilement : il ne faut cependant abattre le matin que ce qui peut être dépouillé dans la journée. : |
Quelquefois l’écorcement des jeunes chênes se fait sur pied. On souleve alors les lanières d’écorces de bas en haut, et on les détache par une incision annulaire, ou bien on les laisse sécher suspendues encore à l’arbre par leur extrémité supérieure.
L’abattage des chênes est une des parties les plus délicates de l’exploitation. Il faut qu’il se fasse de manière à assurer la reproduction du taillis par rejet. On laisse sur les souches vigoureuSses quelques centimètres seulement de vieux bois ; mais si la vieille souche ne semble pas devoir produire de nouveaux jets, on coupe dans le bois vert.
I faut que la surface de section soit inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux, et qu'elle soit unie, sans fentes ni mâchures ; l'usage de la scie doit être proscrit.
Quand les écorces ont été desséchées à l'air libre ou sous des hangars, on les met en bottes ou en fagots de un mêtre à deux mètres de long, sur un mètre de circonférence. Les écorces des branches, et toutes celles qui n’ont pas les dimensions précédentes, sont réunies sous forme de nœuds.
Les écorces prennent alors le nom de tan; elles peuvent être livrées directement aux tanneurs ou entreposées dans des magasins bien secs; humides, elles perdraient rapidement une partie de leur valeur.
Le bois des chênes écorcés a une valeur qu’il ne faut pas négliger; ces bois pelés sont très-recherchés, leur surface, ayant pris de la consistance, résiste mieux aux
agents atmosphériques. Certaines tiges longues et minces pourront être utilisées pour tuteurs, échalas, clôtures, etc. Le gros bois sera cordé, le menu mis en fagot ou en tas, : pour débarrasser le taillis de tous ces débris qui pourraient nuire aux rejets des souches. |
Le rendement, en matière, d’un taillis de chênes à écorces, sera très-variable, suivant la nature du sol et aménagement.
Scheider-Pfeil apprécie de la facon suivante le revenu de l’hectare de taillis de chêne convenablement denses :
Dans un taillis de 24 ans, 145 stères de bois récoltés dans un bon sol donneront 18 stères d’écorces sèches.
120 stères de bois, récoltés à 23 ans, dans un sol de 2° qualité, donneront 15 stères d’écorces, etc.
L'exploitation de vieux chênes ne donne pas les mêmes produits ni en qualité, ni en quantité. Ainsi, par 6 stères de bois de chênes couronnés, de 100 à 200 ans, il faut compter, d’après Koltz, un stère d’écorce raclée, ce qui constitue une perte de 14 p. cent du produit total.
4 stères de bois de chênes, de 50 à 100 ans, donnent un stère d’écorce raclée; perte, 20 p. cent du produit total.
Le revenu d’un hectare de taillis à écorces dépendra des circonstances que nous avons énumérées et de la valeur locale des écorces et du bois.
Koltz estime de la manière suivante le produit en argent d’un hectare de taillis ; la botte coûte 1 fr. 50, ou 6 fr. les 100 kilogr. L'hectare des meilleurs terrains du taillis de 20 ans produit 600 bottes, à 1 fr. 50, soit 900 fr. de revenu net ; les frais d’écorcement, qui sont à la charge de l'acquéreur, s'élèvent de 40 à 60 centimes par botte.
Pour que les écorces aient cette valeur, il faut qu’elles soient lisses, argentées, sans végétation cryptogamique et à liber épais ; il faut encore que leur cassure soit blan-
che, nette et que la dessiccation soit parfaite. La meilleure écorce est celle du milieu du tronc; au-dessus et au-dessous, le tannin diminue.
La quantité des écorces nécessaires à la fabrication des cuirs, représente, en France, par exemple, une valeur considérab'e. Supposons la population de quarante millions d'habitants, et que chaque individu consomme 1 kil. 1/2 de cuir par an, il faudra, pour chausser cette masse, 60,000,000 de kilogr. de cuir. Comme il faut au moins 10 kilogr. de bonnes écorces pour tanner un kilogr. de cuir, la préparation des peaux exigera 600,000,000 de kilogr. de tan, à raison de 6 fr. les 100 kilogr.; la France dépensera donc, pour ses tanneries, 6,000,000 de francs d’écorces.
Comme chaque hectare de taillis donne en moyenne 2,000 kilog. d’écorces par an: pour produire les 600,000,000 de kilogr. de tan nécessaires, il faudra donc une superficie de 300,000 hectares de taillis de chênes pour préparer nos cuirs.
Nous ferons observer que nous n'avons pas compris dans ces évaluations la quantité très-considérable de cuirs demandés par diverses industries importantes : la sellerie et la carrosserie, etc.
Dans les pays où existent des taillis aménagés pour la production spéciale des écorces, dans les Ardennes francaises et belges, dans le Luxembourg belge, dans le Grand-Duché et dans l’Eifel prussienne, des cultures accessoires, entre les rejets de souches, donnent plus de valeur à ces exploitations.