CHAPITRE IX
Les Chènes d'autrefois.
À la vue de cette branche de chêne, nous voilà replongés dans une histoire qui précède toutes les histoires.
E, Quinert. La Création.
Au fond des lacs de la Suisse, on trouve encore les pilotis en bois de chêne, faconnés avec les haches de silex, et sur lesquels les premiers hommes qui habitèrent l’Europe établirent leurs demeures lucustres. Dans les tourbières de l'Irlande on a retrouvé avec leurs feuilles les trones entiers de grands chênes identiques aux nôtres, et associés aux ossements d'animaux qui semblent avoir été les précurseurs immédiats de l’homme.
Il paraissait difficile de remonter plus haut dans le lointain des âges, et de savoir la place que tenaient les chênes aux époques du globe qui ont précédé les derniers cataclysmes dont les traces sont partout gravées, et dont le déluge fut une des phases les plus certaines.
La paléontologie moderne a cependant soulevé ces voiles, et nous savons aujourd'hui qu'au troisième âge du monde , à l’époque tertiaire, des forêts de chênes couvraient les parties de la terre alors émergées ou mêlaient leurs nombreuses espèces aux autres plantes de la 1 flore de ces temps.
C’est grâce à quelques empreintes laissées sur les tufs par les feuilles des chênes d’alors, et par les plantes et les animaux qui vivaient avec eux, que le monde tertiaire à pu être reconstitué, et que nous savons quelle figure y faisaient les chênes.
Nous aurions perdu la prudence et l’impartialité de l'historien , si nous nous laissions aller sans mesure à l'enthousiasme d’un pareil résultat. La science moderne, et même celle qui se croit la plus positive, est parfois d'une crédulité rare.
Comment dirons-nous : Baser d’une manière un peu certaine les attributions d'espèces sur des empreintes de feuilles. Pour quelques groupes de végétaux, c’est facile ; on reconnaîtra toujours une feuille des melastomacées, des laurinées ou des nymphéacées : cela semble plus difficilé pour les Quercus.
N’avons-nous pas vu que la feuille était un des organes, susceptibles de plus de modifications de la même espèce quercienne, dans l’yeuse par exemple ? Et Michaux n'’a-t-il pas montré combien les chênes d'Amérique variaient au point de vue de la découpure des bords de leurs feuilles ? Et d’ailleurs, lorsque cette découpure disparaît elle-même comme dans les chênes saules et le chêne laurier, il semble impossible de distinguer les empreintes de leurs feuilles de celles des mêmes organes appartenant à des plantes bien différentes.
Aussi quelques savants ont-ils eu de grandes répugnances à prendre au sérieux ces attributions d'empreintes. M. Dalton-Hooker dit à ce sujet : — « Sans mettre en doute le savoir et la bonne foi des auteurs, je ne puis m'empécher de protester contre une méthode qui consiste à présenter de simples suppositions comme des faits scientifiques
démontrés. Comment admettre que de simples fragments. de feuilles puissent être rapportés à des espèces actuelles ? »
Les géologues qui ont le plus étudié ces empreintes, comme M. G. de Saporta, reconnaissent eux-mêmes ces difficultés ; il faut, d’après eux, tenir un compte très-exact du pétiole, de la forme générale, de la disposition des nervures principales, du réseau veineux, de la dentelure, du mode de terminaison des nervures vers le bord de la feuille, etc.
« Sans doute, dit M. Heer, plusieurs espèces, tenues pour des chênes, appartiennent à d’autres genres; mais pour le plus grand nombre, le caractère de la feuille de chêne est clairement exprimé et confirmé dans plus d’un cas par des fruits appartenant évidemment au genre Quercus. »
M. Alph. de Candolle, qui connaît si bien les chênes vivants, admet aussi que la nervation du limbe varie peu dans leurs feuilles, et que l’on peut baser sur elle la spécification des individus fossiles.
Poursuivons donc l’étude des chênes d'autrefois, puisque la science la plus autorisée nous assure que nous avons entre les mains des matériaux qui, consultés avec une scrupuleuse attention, ne peuvent nous tromper.
Les géologues reconnaissent trois grandes divisions dans les terrains qui se formèrent pendant la période tertiaire ; ce sont les époques Eocène, Miocène et Pliocène. Chacune de ces époques présente en outre plusieurs étages.
Les chênes nese montrent pas dans toutes ces formations tertiaires, et le nombre de leurs espèces varie aux différents étages où ils apparaissent.
Ils font leur entrée dans le monde à l’époque de l'Éocène
supérieur, se mêlent à la végétation tertiaire pendant toute sa durée, deviennent rares dans le Pliocène et disparaissent avec lui.
Partout où les terrains du pays tertiaire ont été accessibles aux recherches paléontologiques, partout on à retrouvé les vestiges des chênes d’autrefois. Certaines espèces sont caractéristiques de quelques étages, et leur ensemble est aussi caractéristique de la végétation tertiaire moyenne. Unger, en Allemagne ; Oswald Heer, en Suisse ; le comte Gaston de Saporta, en France ; Ch. Gaudin, en Italie, ont étudié les chênes des formations tertiaires de ces contrées, déterminé et nommé leurs nombreuses espèces. Aïnsi dans les pays les plus éloignés les uns des autres, les Quercus attestent leur présence à l’époque de la flore tertiaire, et nous les retrouvons ainsi, non-seulement en Europe, mais en Asie, en Amérique : toujours cependant dans l'hémisphère Nord.
En Suisse, dont les formations tertiaires ont été fouillées avec tant d'intelligence par M. ©. Heer, les chênes ne se montrent que dans les cinq étages suivants :
Miocène supérieur... OEningien. ....... 5 ie HÉIVEHEN.... n.. 4 Miocène moyen...... | EE 4 LE + HU Aquitanien ....... 2 Miocène intérieur... HART RANIRENEME
La flore tertiaire suisse compte 41 espèces de Cupuliféres, dont 35 chênes, sur 736 phanérogames : c’est 5 1/2 p. 0/0 de la flore totale. Nulle part aujourd’hui les cupulifères ne présentent cette proportion, dans la prédominance des
amentacées, si ce n’est en Amérique du Nord et au Mexique.
À chaque étage du pays tertiaire suisse, les Papillonacées l'emportent sur les cupulifères ; au premier et au quatrième, celles-ci viennent de suite après, tandis qu’au second et au troisième, elles se tiennent à l’arrière-plan.
Au point de vue de la fréquence des individus, sans distinction d'étage, la première place appartient aux lauriers, la seconde aux chênes.
76 p. 0/0 de plantes ligneuses, toujours vertes, existaient alors, tandis qu'aujourd'hui la flore contemporaine compte à peine {1 p. 0/0 d'arbres à feuilles caduques.
— « Malgré cette multitude de chênes, dit M. Heer, nous ne retrouvons aucune trace de nos types indigènes ; ces débris appartiennent presque toujours à des chênes à feuilles coriaces, au bord parfois entier, d’autres fois denté en scie où épineux, comme il en croît en Amérique et dans la région méditerranéenne. Des vingt chênes que l’on peut comparer à des espèces vivantes, treize peuvent être désignées comme formes américaines, Cinq Comme méditerranéennes, et deux comme analogues à celles de la Perse. Les types américains sont non-seulement les plus riches en espèces, mais encore les plus répandus. Chose . remarquable, aucune espèce n’est commune dans son gisement, et la plupart ont dü être indiquées comme très-rares. Il est probable que nos forêts de chênes d'alors étaient éloignées du bord des ruisseaux et des lacs, et que leurs feuilles n’y arrivaient que rarement. »
Le savant auteur de la Flore tertiaire suisse nous montre ensuite la distribution des espèces les plus remarquables. Les Q. furcinervis, lonchilis et Drymeia, très-voisins pour les caractères botaniques, ont une grande importance ; ils sont rares en Suisse, le premier ne s’est rencontré qu’à Rallingen ; quelques feuilles des deux autres ont été
recueillies dans la Molasse inférieure et supérieure. Ces trois chênes, au contraire, se trouvent fréquemment en Italie. "
Le Q. furcinervis domine dans le Miocène inférieur, en Piémont. Le Q. lonchitis abonde à la Superga, et le 0. Drymeia est des plus communs au Val-d’Arno.
L’Autriche, dans les terrains du même âge, nous offre le Q. furcinervis à Altsattel et dans les environs de Haering où il est aussi fréquent qu'en Piémont. Les Q. Drymeia et lonchitis les accompagnent.
Ce dernier existe dans les formations Eocènes supérieures, à Alum-Bay, île de Wight, ainsi qu'en Asie- Mineure, dans la vallée du Taurus. Ce chêne était donc fort répandu ; le Q. Drymeia avait une aire tout aussi vaste, on en a trouvé les traces dans les steppes des Kirguises.
Les trois espèces querciennes dont nous venons de parler ressemblent surtout aux chênes mexicains actuels ; il en est de même des Ælaena, Hamadryadum et Tephrodes, c'est sur les flancs des Sierras du Mexique et parmi les arbres à feuilles coriaces quil faut aller chercher leurs analogues.
Les Q. nerüfolia Heerii, myrtilloïdes, ilicoïides Delosii, ont aussi leurs sosies en Amérique, mais plus au nord, dans les provinces de l'Union.
Il est surtout intéressant pour nous de savoir de quels chênes la France était peuplée; à cette époque. Disons de suite que la flore de ce temps reculé était plus riche en Quercus qu'elle ne l’est aujourd’hui. Comme en Suisse et dans le reste de l’Europe, les chênes manquèrent dans les premières assises tertiaires. On n’en rencontre pas à l'étage éocène représenté en Provence par les lignites inférieurs de Fuveau d’Auriol et de Nans. Les chênes furent précé-
dés par une végétation à laquelle les Restiaicées et les Eriocaulées donnaient beaucoup d’analogie avec celle de la Nouvelle-Hollande actuelle.
Un peu plus tard les Quercus se montrèrent; les plus anciens ont été signalés dans les calcaires marneux, et les couches siliceuses et bitumineuses supérieures au lignite de Saint-Zacharie (Var). Le Q. Elaena se montre là en compagnie de plantes qui ne vivent aujourd’hui en communauté avec les chênes que sous des climats bien différents de celui de la Provence actuelle. Un palmier, le Flabellaria mycrophilla des Ficus et des Protéacées vivaient dans cette localité, autour d’un bassin d’eau douce isolé.
Aux environs d'Aix existent des gypses postérieurs aux formations de Saint-Zacharie. Des chênes fort remarquables avaient trouvé là une station privilégiée ; c’étaient : 1° le Q. salicina, Sap., qui retrace fidèlement, par la forme et la nervation de ses feuilles lancéolées-linéaires, celles du @. Skineri du Mexique, et des Q. Spicata Smith, Q. Cuneaia Roxb. des Indes; 2° le Q. elliptica, Sap. du type du @. virens de la Floride; 3° le Q. aeuleata, Sap. voisin, et des grandes formes du @. Iler dont il diffère par les détails de sa nervation, et du Q. acutifolia du Mexique, qu'il FADDGEE par sa dentelure acérée.
Les plantes qui croissaient parmi ces chênes donnaient à la flore d'Aix le même cachet austro-indien qu'aux précédentes, quoiqu'un peu moins accusé. Toutes ces plantes se pressaient aux environs d’une vaste lagune de 12 à 15 kilomètres, tantôt calme, tantôt gonflée par les eaux qui amenaient les sédiments et les débris organiques, tels que. les feuilles de chênes arrachées aux forêts profondes où cette essence était mêlée aux Laurinées, aux Acacias et aux Protéacées.
Le miocène débute en Provence avec les gypses de
Gargas, avec les assises de la vallée du Sault, de Saint- Jean-Garguier et des bassins du Carénage à Marseille.
A Gargas, M. de Saporta a trouvé les empreintes d’un chêne remarquable, le ©. cuneifolia, très-voisin des €. cruciala, À. Br., et iicoïdes Heer, ses contemporains ; et du Q. confertifolia H. B. du Mexique. Là encore le chêne mariait son feuillage à celui des Flabellaria, des Cinnamonuwm et des Protéacées (1).
À Saint-Jean-Garguier, le Q. elaena, signalé à Saint- Zacharie, se représente, mais accompagné de nouvelles espèces querciennes. C’est d’abord le Q. nervosa aux feuilles coriaces, un peu ondulées sur les bords, et dont la nervation et le contour extérieur rappellent les chênes asiatiques actuels, à feuilles entières, comme les €. cuneata des Indes, argentala et lineata des îles de la Sonde. |
Le Q. affinis est encore de la même localité ; il est voisin du Q. goeppert, mais encore plus de tout un groupe de chênes mexicains, dont les feuilles, caractérisées par la forme obovale élargie au sommet, sont entières, ou le plus souvent garnies de dentelures peu profondes. Les Q. rugosä Née, Tomentosa Liebm., Ambigua H. B. K., etc., sont de ce groupe.
Speebach, en Alsace, Armissan, dans le bassin de Narbonne, appartiennent à la même époque géologique. Les Q. lonchitis et trilobeti peuplaient le premier gite. Le €. elaena signalé dans la plupart des flores antérieures établit, entre Armissan et les localités précédentes, une liaison manifeste. Le bassin de l'Aude s’en distingue cependant
(1) A Ronzon, près du Puy, il existe des calcaires marneux de l’âge des gypses de Gargas (Vaucluse). M. Marion y a signalé le Q. elaena dont l’extension géographique est comparable *à la longue durée. Là se trouve aussi un nouveau chêne tertiaire, le Q, velauna, Mar,
par les nombreuses et nouvelles espèces de chênes qui ont laissé là leurs empreintes. M. de Saporta a décrit les suivants :
(. nertüifolia, très rare à Armissan, l’est beaucoup moins à Oeningen, en Suisse. M. Heer le compare au 0. imbricaria d'Amérique.
Q. magnoliaeformis, c'était un des beaux arbres du pays tertiaire ; tous ses caractères de forme et de nervation le rapprochent encore du @. imbricaria. M. de Saporta le trouve surtout très-voisin du Q. undulata Benth.
O9. sinuatiloba, c'était aussi une espèce à facies américain, et qui semble se placer entre les chênes à feuilles caduques, et ceux à feuilles persistantes. Ses analogies les plus frappantes le posent près du ©. aquatica de Michaux. « Il est probable, dit M. de Saporta, que le Q. sinuatiloba d'Armissan constituait une espèce très-voisine de celle qui habite de nos jours les sables humides des bords du Mississipi, dont les feuilles tantôt membraneuses, tantôt fermes et presque coriaces, revêtent un caractère particulier, suivant le climat plus ou moins chaud de la région où elles croissent. »
Q. armata, le même auteur rapproche cette espèce des chènes tertiaires Q. buchii, cruciata, cuspiformis, ilicoïdes. Quant à ses analogies avec les chênes vivants, c’est encore parmi les arbres américains qu’il faut les chercher : ce sont les Q. falcata, ilicifolia qui lui ressemblent le plus.
Q. oligodonta, presque identique au Q. cuncifolia de Gargas, et voisin de certains chênes de la Louisiane et du Mexique, tels que les Q. triloba, falcata, cinerea, heterophylla de Michaux, etc.
Q. spinulosa, cette dernière espèce d’Armissan rappelle un beau chêne du Mexique, le Q. acutifolia Nees, grand arbre à feuilles persistantes.