‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la nature; ses applications à l'industrie, aux constructions navales aux sciences et aux arts, etcChapitre 49 sur 156 · EUROPE ASIE AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EUROPE ASIE AMÉRIQUE

Ce schéma indique, vers l'occident et l’orient de l'Asie, deux centres de création pour les chênes, desquels les

migrations d'espèces ont dû se produire dans le sens des flèches.

En résumé, peut-on dire que les trois vastes régions, Europe, Asie, Amérique, soient caractérisées par quelque groupe spécial de chêne : oui!

L'Europe n'a pas un seul chêne à ovuies avortés supères (1).

L’Asie seule a des Pasania, des Cyclobalanus, des Chlamydobalanus (où les ovules avortés sont toujours supères).

L'Amérique seule à des Lepidobalanus à ovules avortés supères.

M. Alph. de Candolle qui à fait entrer la considération de la place des ovu'es avortés dans la classification des chênes, a rencontré là un caractère très-important, et qui nous semble primer toutes les autres. La discussion précédente augmente encore sa valeur.

L'Europe, avec l’Asie-Mineure qui lui appartient par ses rivages méditerranéens, avec la Perse contiguë encore à l'Europe par les rivages de la mer Caspienne, est dévolue aux chênes à ovules avortés infères. Is lui sont venus des montagnes du nord de l'Inde, où seuls les chênes offrant ce caractère se mêlent aux Quercus asiatiques Pasania, etc.

L’Asie proprement dite n’a que des chênes à ovules avortés supères, sauf sur les ailes, Népaul et Japon, centres de création, rendez-vous général, où les espèces asiatiques

(1) L'Afrique n’est qu’une annexe de l'Europe pour les chênes, el, comme elle, n'a que des Lepidobalanus à ovules avortés infères. Elle ne possède pas un Seul des chènes de sections asialiques Pasania, etc.,

ce qui prouve bien que sa population quercienne est toute européenne d'origine, el venue par Gibrallar, \ 9

à Ovules avortés supères coexistent avec les Lepidobalanus à ovules avortés infères.

A ces deux centres de création, il faudrait en ajouter un troisième pour les Lepidobalanus à ovules avortés supères. L'Amérique les possède exclusivement; ils n’ont pu lui venir du Japon qui n’en a pas, ni de l’Europe qui en est totalement dépourvue.

1° Lepidobalanus à ovules avortés infères ; 2° Lepidobalanus à ovules avortés supères ; 3° Chênes de l’Asie méridionale à ovules avortés supères.

Voilà les groupes vraiment naturels des chênes, au point de vue de la distribution géographique des espèces.

Origine et migration des espèces du genre Quercus. Indications géologiques de leur habitat actuel.

Ce que nous venons de dire plus haut nous permet de parler, avec plus de certitude, de ce problème difficile de l'origine des chênes et de leurs migrations.

La comparaison des caractères botaniques, avec la distribution géographique, nous fait entrevoir trois centres d’origine : 1° le massif montagneux placé dans l’est de la mer Caspienne ; 2 le Japon; 5° l'Amérique septentrionalé. Rigoureusement ces trois centres pourraient se réduire à deux : 1° plateau et montagnes de PAsie centrale du Népaul au Japon; 2° Amérique.

Les chênes d'Europe nous viennent évidemment des hautes montagnes de l'Asie centrale, où ils existaient avec ceux de l'Asie méridionale. Comme pour la grande migra-

tion humaine, deux courants sont partis de ce centre, l'un s’est dirigé vers l'occident, l’autre vers lorient ; c'étaient les Lepidobalanus à ovules avortés inferes, qui ont peuplé l'Europe et lAmérique. Un troisième courant descendit vers le sud de l'Asie, il était formé des chênes des quatre dernières sections.

Les choses ont dù se passer ainsi : les Lepidobalanus à ovaire infère n’ont pu venir d'Amérique par le continent supposé par Édouard Forbes, l’Atlantide. Par là, en effet, seraient venus aussi en Europe les Lepidobalanus à ovules avortés supères qui caractérisent l'Amérique, et nous n'avons aucun chêne de cette catégorie, malgré la similitude des climats.

D'une autre part, les Lepidobalanus à ovules avortés infères ne sont pas allés, par lAtlantide, d'Europe en Amérique. Les îles Madère, Canaries, du Cap-Vert, Acores, vestiges de lAtlantide, s’il a existé, ne contiennent aueune espèce quercienne. Lorsque les chênes sont arrivés sur les bords de l'océan Atlantique, la communication était donc rompue entre l’Europe et l'Amérique.

C'est donc du Japon en Californie que les Lepidobalanus à ovules avortés infères ont dû passer pour arriver en Amérique. Les flores de ces régions, malgré l'énorme masse d’eau qui les sépare aujourd'hui, ont, suivant la remarque de M. Oliver, les plus grandes analogies.

Quelle que soit l'opinion que l’on se forme de la façon dont s’est opérée la dissémination des chênes, celle-ci ne peut être comprise sans une continuité parfaite des continents. C’est ici surtout que l’histoire du chêne se lie à la géologie, et vient fournir à cette science les indications les plus précieuses et les plus précises.

M. Alph. de Candolle insiste sur ce fait, qu’on n’a pas une seule fois constaté la naturalisation spontanée d’une

espèce phanérogame au delà d’un bras de mer, les vents, les courants ou les oiseaux aidant. Cette naturalisation serait encore plus difficile pour le chêne dont les semences sont tellement altérables que c’est avec les plus grandes difficultés que nous pouvons introduire chez nous les chênes du Japon; notons bien que nous ne voulons pas parler ici du transport accidentel d’un individu qui périra peut-être avant de s'être reproduit..

Que les chênes soient descendus du continent dans les îles de la Sonde, ou qu’ils aient suivi une marche inverse, ce passage indique que le détroit de Malacca n’a pas toujours existé, et qu’il est postérieur à l’arrivée des chênes sur ses bords. Il faut en conclure encore qu’il y a eu continuité entre Sumatra, Java, Bornéo, les Philippines, la Chine et le Japon. Sur toutes ces terres, les montagnes

sont orientées de la même façon, de manière à former une chaîne qui a dû être continuée avant l'établissement des détroits ; si l’on ne peut comprendre le passage des chênes au delà d’un bras de mer, à plus forte raison une solution de continuité dans une montagne arrêterait leur migration. Un gland peut bien être entraîné par les eaux jusqu’au pied des hauteurs où l'arbre qui le portait habitait; mais ce gland ne saurait remonter sur la montagne voisine ; s’il germe dans la plaine, le jeune plant y trouvera des conditions d'existence qui ne sont pas les siennes : il périra.

En Amérique, les Antilles étaient séparées du continent avant l’arrivée des chênes, car ceux-ci n’ont pu passer ni à Cuba, ni à Saint-Domingue, etc. Il se pourrait cependant que l’absence de chêne des Antilles fût plutôt due à quelque dépression ou solution de continuité des montagnes, car, d'après M. Eugène Fournier, la flore des Antilles a 136 espèces mexicaines. Ces espèces sont venues

aux Antilles pendant que la communication existait avec le continent, et si les chênes ne les ont pas suivies, c’est que sous ces latitudes ils ne peuvent cheminer que par les montagnes continues ; ce qui prouve d’ailleurs qu'il n'y à rien aux Antilles de contraire à l'existence et au développement du chêne, c’est que le Quercus robur pedunculata est représenté par deux beaux arbres de cette espèce au Macouba, sur les montagnes de la Guadeloupe.

L'existence du Quercus robur en Europe est antérieure à la séparation de l'Islande et de la Grande-Bretagne, et à la formation du Pas-de-Calais. Quand cette espèce arriva dans nos contrées, la Corse, la Sardaigne et la Sicile tenaient encore à l’Europe continentale ; mais l'Algérie et l’île de Chypre en étaient déjà séparées.

M. Alph. de Candolle pense que le Ouwercus robur est venu d'Asie, à l’époque où le soulèvement de la région Caucasienne, vers la fin de l’époque tertiaire, fit communiquer l’Asie et l’Europe, jusque-là séparées par une mer. Si le Q. robur ne s'étend maintenant que jusqu’en Perse, il y à en Asie, plus loin, des formes très-analogues aux siennes, et que l’on n’en distinguerait peut-être pas avec de bonnes observations. Tels sont les Q. macranthera, (). mongolica, Q. mac-cormikü. Les mêmes ressemblances existent avec quelques chênes du nord de l'Amérique : O0. Douglasii, ©. lobaita, Q. Drummondii; notre 0. robur n'est-il qu'un descendant de ces espèces américaines ? Vient-il enfin de la Scandinavie, dont le climat, avant l'époque glaciaire, était le même que celui de l’Europe moyenne ? Ce sont là des questions posées, mais non résolues.

Le Q. ileæ, et ses variétés, est très-ancien dans la région méditerranéenne. On trouve ses feuilles ou leurs empreintes dans les tufs de Lipari. Le Q. ilicoïdes, signalé par

Heer dans une ancienne couche miocène de la Suisse, ressemble beaucoup à l’ilez agrifolia actuel. Le chêne vert existait avant la séparation des Baléares de l'Afrique, avant celle de l’île de Chypre de la côte voisine. On peut faire sur l’origine du Q. ilez les mêmes suppositions que pour le Quercus robur, car, comme celui-ci, il a des sosies asiatiques, les @. baloot de l’Affghanistan, le Q. phyllireoïdes du Japon ; et des sosies américains, les Q. wirens, Q. chrysolepis, Q. lutescens.

Toutes les espèces africaines sont antérieures dans cette région à la séparation d'avec l’Europe : tous les Quercus «ont passé de celle-ci en Afrique; le ©. mirbeckiü, qui lui semble spécial, ne saurait être distingué, d’après Alph. de Candolle, du @. Lusitanica mirbeckii d'Espagne. Le savant que nous venons de citer résume ainsi les indications géologiques fournies par la distribution des chênes :

« Pendant l’époque tertiaire, les chênes appartenaient à des espèces très-voisines des espèces actuelles du Mexique et du midi des États-Unis, et aussi du midi de l’Europe, et de l’Asie occidentale, sans qu’on ait pu prouver lidentité d'aucune forme, peut-être parce que les fruits ne se rencontrent pas dans les fossiles. Cela est aisé à constater en jetant un coup-d’œil sur les plancties de la Flora tertiera Helveticæ de M. Heer. À l’époque du tertiaire miocène, l’'Andalousie touchait à l'Afrique, et un bras de mer étroit la séparait du centre de l'Espagne ; la Corse et la Sardaigne, réunies, touchaient aux deux continents actuels d'Europe et d'Afrique; la Sicile touchait à lItalie, et il y avait peut-être d’autres communications terrestres qui ont disparu dans les parties larges ou profondes de la Méditerranée actuelle. Vers la fin de l’époque tertiaire, pendant un temps plus ou moins long, la végétation,

caractérisée par des formes plutôt américaines, qui régnait dans la région méditerranéenne, et qu’une température plus élevée faisait avancer jusque vers le centre de l’Europe, a été troublée par le soulèvement des Alpes et du Caucase, par lexhaussement de l’Anatolie orientale, à la place de la mer qui séparait à cet endroit l’Europe de l'Asie, et par l’abaissement probable d’un continent qui se prolongeait de l’Europe dans l'Atlantique. Beaucoup d'espèces ont dù s'étendre. Il serait resté cà et là, d’un côté et de l’autre de la mer Méditerranée et dans ses îles, les espèces les plus répandues et les plus robustes, par exemple, les @. lusitanica, humilis, suber, lex, coccifera, avec d’autres probablement qui ont cessé d'exister. L’in-

vasion des glaciers autour des Alpes et en Italie, vers le milieu de l’époque subséquente, effet et cause d’un abaissement de température, a pu faire périr quelques espèces du côté septentrional de la mer’ Méditerranée ; mais il semble qu’elle aurait eu plutôt pour effet de les refouler sur le littoral ou de les parquer dans quelques localités exceptionnelles, comme Nice, Sarzane, etc.

« Le Q. robur, le OQ. cerris seraient arrivés dans le midi de l’Europe lorsque la mer séparait déjà l'Afrique de Gibraltar, et les îles de Sardaigne et de Sicile, toutefois avant la séparation de ces îles d'avec le continent européen. Ils seraient un cas particulier du grand phénomène conçu par M. Heer, d’une substitution aux formes tertiaires Européo-Américaines de formes asiatiques, lorsque la communication terrestre fut détruite du côté de l'Amérique, puis ouverte du côté oriental de l’Europe, et que la température s’abaissa par l'effet, soit de causes locales, soit de causes générales, qu’il a très-bien analysées. »

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