PAYS DIVERS
Epoque tertiaire.
Kirguizus.
Alüm-Bai.
Smaland.
Angleterre, Islande.
Van-Couver.
Groëuland Idem.
Idem.
En somme, le bassin de l’Aude avait encore une flore tropicale où les chênes coudoyaient des palmiers, des dracæna, des laurus et des cinnamomum.
Le terrain aquitanien, dernière formation du miocène inférieur, est représenté en Provence par les lignites de Manosque (Basses-Alpes), et les lits à poissons de Bonnieux (Vaucluse). M. Heer considère ces deux localités comme faisant partie du même étage, et offrant, au point .de vue des plantes, un parallélisme représentant les deux termes d’une même époque.
M. G. de Saporta signale à Manosque le Q. elaena, qui traverse seul, depuis l’éocène, tous les étages du miocène inférieur. D’autres chênes peuplaient avec lui les verdoyantes forêts de cette région tertiaire.
C'étaient : 1° le Q. singularis, tenant à la fois des espèces du Mexique et de celles du Népaul ; 2 le larguensis, voisin des chênes de l'Amérique équinoxiale ; 3° le Q. advena, qui reproduit exactement le type de quelques espèces des îles de la Sonde ; 4° le Q. linearis, de la bastide des Jourdans, que M. de Saporta rapproche d’un chêne vivant du Guatemala, le Q. longifolia Lieb., et d’un fossile de Brognon (Côte-d'Or), le Q. provectifolia.
Ces chênes de Manosque ressemblent à ceux des contrées chaudes du globe; ils se mélaient à de nombreux lauriers.
A Bonnieux, nous retrouvons encore l’antique Q. elaena, déjà vieux de bien des siècles, et qui subsiste à travers toutes les vicissitudes géologiques : il a pour associé dans ce dernier gite le Q. palaeo-coccifera, espèce fort rare qui rappelle le Q. coccifera. Nous renvoyons pour plus de détails sur les chênes tertiaires au Tableau E, qui donne un ensemble de cette partie de l’histoire du Quercus, et la
résume.
A l’aide de tous ces matériaux, M. Heer refait avec imagination et poésie les perspectives du pays tertiaire du midi de la France, où croissaient les précurseurs des chênes verts et des chênes liéges. — « On peut maintenant, dit-il, voguer en pensée le long des bords de cette lagune immense, qui s’étendait de Peyruis à Bonnieux sur une longueur de plus de 50 kilomèt., et mesurait une largeur de 20 kilomèt. au moins. En sillonnant les eaux tranquilles, on aurait vu se déployer sur la plage sinueuse un rideau de grandes laurinées aux feuilles d’un vert obscur; des cannelliers au port élégant, au feuillage lustré, s’y ajoutent, et forment des massifs qui prolongent leur ombre jusqu'au sein des ondes. Les endroits marécageux sont peuplés de Glyptostrobus aux rameaux grêles et érigés, et les Sequoia dressent sur d’autres points leur verte pyramide. Au loin, tant que la vue peut s'étendre, l'œil s’égare sur une verte prairie aquatique ; les eaux disparaissent sous une foule immense de VNénuphars, qui viennent étaler à la surface leurs grandes feuilles planes bordées de fines dentelures. Sur la rive, c’est un autre spectacle ; là se pressent des figuiers aux feuilles entières, de grandes Proteacées aux branches tortues ; des Casses couvertes de fleurs dorées qui brillent au travers de leur feuillage ailé. Au sein de l’onde humide, les Aspidiwm , les Lastraea, les Pteris développent leurs frondes élégantes dont les longues pennes dentelées se’ détachent chaque année et livrent aux vents leurs débris. Au pied des grands escarpements, la scène change encore : les pins se dressent sur les hauteurs et couronnent la cime des rochers ; une forêt touffue couvre les pentes, ce sont des chênes aux feuilles persistantes. »
Nous avons parlé plus haut des analogies des chênes tertiaires avec ceux qui peuplent les forêts actuelles. On distingue trois degrés dans ces ressemblances : les Quercus anciens peuvent être identiques, homologues ou analogues à ceux d'aujourd'hui.
L'identité entre des êtres ayant vécu à ces époques reculées et ceux qui habitent maintenant la terre, est une question de la plus haute importance, car l'identité n’a pu être constatée parmi les animaux tertiaires et les nôtres que chez quelques espèces marines inférieures que l’on retrouve dans la molasse Suisse, et qui vivent encore dans nos mers.
Quant aux êtres d’une organisation supérieure, comme les amphibies, les poissons, et toute la faune terrestre d'alors , ils n’ont point survécu aux cataclysmes qui ont fermé l’époque tertiaire , leurs espèces sont irrévocablement éteintes.
La solution de cette question était plus difficile pour les plantes, et particulièrement pour les chênes. Juger sur une empreinte que telle feuille a appartenu à un Quercus, distinguer ces empreintes les unes des autres, et baser sur elles des espèces, c’est chose difficile, nous l’avons vu : mais déclarer, sans les fruits, l'identité ou la non identité de ces chênes d'autrefois avec ceux qui existent maintenant, cela semble presque impossible. Cependant on y est arrivé. — « Toutes les fois, dit M. Heer, que j'ai pu me procurer les fleurs ou les fruits, une comparaison attentive m'a révélé des différences que d'après les règles actuellement en vigueur on peut considérer comme des caractères spécifiques. Ce fait rend probable l’opinion que, dans tous les cas où nous ne possédons que des organes isolés, ou même de simples fragments de feuilles que l’on ne peut distinguer de ceux des plantes vivantes, il sé manifestera
des différences spécifiques dès que nous serons parvenus à une connaissance plus parfaite de ces mêmes végétaux. Je n’ai pu démontrer l'identité complète d'aucune espèce avec telle autre aujourd’hui vivante. »
Ce fait n’est. pas seulement vrai pour la Suisse, la flore entière du pays tertiaire, et avec elle tous les chênes d'alors, est éteinte. Là même où croissent aujourd’hui les Quercus les plus ressemblants avec les chênes tertiaires, il n’y a plus identité d'espèces. Ainsi M. Lesquereux a signalé dans les formations tertiaires de l’île de Van-. couver, les empreintes du @. gaudini , l’une des espèces miocènes de l’Europe, et spécialement du val d’Arno, en Italie. Les feuilles de chêne trouvées sur les bords de l'Ohio, et qui semblent identiques avec celles du Q. rubra actuel, seraient beaucoup plus jeunes, et peut-être à la limite du monde tertiaire supérieur.
Les recherches de M. Gæppert ont montré que les Iles de la Sonde étaient à l’époque tertiaire peuplées de chênes comme aujourd'hui; mais il n’a pu ‘établir que des analogies, et pas une seule identité. |
Les grands chênes qui nous versent leurs ombrages ne séraient donc pas les descendants des lointains Quercus du pays tertiaire, de la même facon qu'ils le sont de ceux sur lesquels, à l’époque Gallo-Romaïne, les Druides coupaient le gui sacré. C’est à regret, je l'avoue, que je verrais n0s chênes perdre l'honneur dé cétte lointaine généalogie, qui faisait remonter leurs quartiers de noblesse bién au-delà de céux de espèce humaine.
« L'air de parenté est cependant si frappant, dit M. Heer, que l’on peut se demander s’il n'existe pas uri lien génétique entre les espèces tertiaires et les nôtres. » Et. plus
loin : « Quand on songe aux rapports intimes qui frattachent les unes aux autres les espèces vivantes et les espèces éteintes, on ne peut repousser l’idée d'une parenté. »
Allons-nous voir renaître, à propos des chênes, la fameuse idée des cousins-germains ? Rassurons-nous. Il ne s’agit d’abord de rattacher aux chênes anciens qu’un petit nombre des modernes, ceux que M. Heer nomme homo- Jlogues, et qui seuls, d’après lui, descendent en ligne droite des espèces tertiaires. Aussi le Q. neriifolia, dont on a retrouvé les feuilles et les fruits, a pour homologue dans la flore actuelle, le Q. phellos L. Le Q. ilicoïdes peut encore être considéré comme homologue du @. ilicifolia Wild.
Ce qui est difficile, c’est d'expliquer comment les chênes actuels descendent de leurs homologues tertiaires : ou plutôt comment se sont produites les différences qui distinguent les fils des pères. Est-ce l’action lente des siècles ? ou, comme le soutient M. Heer, les anciens types ont-ils été frappés à une nouvelle effigie, sans retour possible des descendants à la forme primitive. « Qu'on suppose la nouvelle espèce issue d’un type déjà créé, ou ayant pris naissance d’une autre manière, ce sera toujours un mystère impénétrable que de savoir comment pareille espèce peut prendre naissance. »
M. Agassiz, après avoir sondé cette énigme avec le profond savoir et l'autorité que personne ne lui contestera, admet que l'intervention du Créateur peut seule la résoudre. Oswald Heer, fils aussi comme Agassiz de la féconde et libre Helvétie, termine le débat par ces simples mots: « À mon sens, des lois supposent un législateur, et, je le déclare, je partage l’opinion de mon célèbre compatriote. »
Tous les savants, on le voit, ne sont pas Darwinistes, et
parmi les adversaires nombreux de la célèbre théorie se comptent ni les moins indépendants ni les plus obscurs : avant d'admettre comme article de foi scientifique le transformisme des espèces , ils demandent des preuves. De quel côté est l'esprit de progrès ? « Douter des théories humaines, disait M. Dumas dans l’éloge de Faraday, c’est ouvrir la porte aux découvertes; en faire des articles de foi, c'est la fermer. »
Il n’y a plus donc de chênes identiques aux Quercus tertiaires, et leurs homologues s’y rattachent d’une facon mystérieuse, nous ajouterons que les simples analogies ne supposent aucune parenté, et que la plupart des chênes, par conséquent, sont contemporains de lapparition de - l’homme sur la terre.
Les chênes d'autrefois jouaient le même rôle, remplissaient les mêmes fonctions qu'aujourd'hui dans la nature, leurs glands nourrissaient des ruminants, tels que le cervus lanatus Myr, et les espèces de la nombreuse tribu des paleæomeryx. Desrongeurs, un titanomys, des lagomys, des théridomys portaient dans leur greniers souterrains les fruits des chênes tertiaires, comme le font encore nos campagnols. Voici la lourde et majestueuse tribu des pachydermes, des mastodontes et des dinotherium, le listriodon splendide, le tapir helvétique, les microtherium et les chalicotherium,; voici les précurseurs de l’animal encyclopédique de Grimold de la Reynière, la gent. fouissante et grognante des anthracotherium, et un peu plus près parent encore, le Sus- Wilensis, dont les jambons auraient sans doute fait les délices de gourmets tertiaires,
Alors, comme aujourd’hui, les chênes étaient habités par de nombreuses tribus d'insectes, qui mangeaient leurs feuilles, ou produisaient sur leurs diverses parties des excroissances analogues! à nos galles. Sur 1332 insectes de la faune tertiaire, on compte 166 espèces d'hyménoptères, et ces derniers étaient assez nombreux pour que les collections du seul gite d’OEningen comptent 598 échantillons ou représentations d'hyménoptères.
Nous relevons d’ailleurs, parmi les espèces tertiaires, les suivantes dont les analogues vivent aujourd’hui sur les chênes : buprestides, prionides, cérambycides, hylésinides, brachydérides, cossonides, forficulides, scolides, cynipsides, tenthrénidides, bombycides, pyralides, gallicoles, xylophagides. Plus d’une fois la présence d'insectes a dénoncé les plantes qui les nourrissent.
M. Heer indique d’une façon plus précise quelques-uns des habitants des chênes d’autrefois. Le trichius lugubris, par exemple, homologue avec le érichius variabils actuel, qui hante les chênes et-les châtaigniers, le pseudophana amatoria homologue du pseudophana europæa, le lachnus pectorosus homologue du lachnus Quercus L., habitaient sans doute les chênes.
Le formica occultata, fourmi tertiaire, est homologue de notre fourmi fuligineuse, qui grimpe aujourd'hui en longues processions sur le tronc des chênes pour s'élever jusqu'aux pucerons et profiter de leur miel : il est permis de croire que la fourmi tertiaire exploitait aussi sur les chênes de son temps le lachnus pectorosus.
Enfin, pour compléter la ressemblance, de même que les feuilles de nos chênes se couvrent de sphæria punctiformes, les mêmes petits champignons existaient sur les feuilles des chênes tertiaires.
Voyons maintenant ce que les chênes tertiaires vont nous dire du climat du beau pays qu’ils habitaient. Un jour on a découvert, sur un même morceau de pierre, les empreintes des feuilles du Q. gmelini associées à celles des chatons mâles du salix varians, espèce très-voisine de notre saule fragile. Ailleurs, les fleurs du même saule se
trouvent représentées de la même facon près de fleurs de cannelliers ou de platanes.
Voilà des faits gravés sur la pierre, depuis des siècles, et qui nous disent qu’au temps ou les chênes étaient feuilles, les saules, les cannelliers étaient en fleurs, et les platanes verdoyants.
Où voyons-nous aujourd’hui ces synchronismes de floraison et de frondaison ? A Madère, dit M. Heer, les platanes se couvrent de feuilles, lorsque les saules et les camphriers fleurissent.
Le climat, sous lequel vivaient les chênes tertiaires, avait donc la douceur et la beauté de celui de Madère. Sa température moyenne était de 18°-19 centigrades ; son ciel était celui de Malaga, de la Sicile méridionale, du sud du Japon et de la Géorgie, ces arbres étaient, comme les Quercus du Centre-Amérique, des arbres à feuilles toujours vertes, auxquels se mêlaient des palmiers des genres chamerops, sabal, flabellaria, etc.
L’étonnement que ces associations nous causent est moindre quand nous les constatons sous le climat de lItalie, de la Grèce et de la Provence; il augmente quand nous les trouvons autour des lacs de la Suisse et en Allemagne.
Les chênes tertiaires s’élevaient encore plus loin en latitude : à Smaland et sur les bords de la Baltique, ils s'associaient à cette végétation que l’on a nommée flore de l’ambre, parce que, parmi les végétaux qui la four-
nissent, quelques-uns laissaient couler cette matière précieuse.
Nous les retrouvons en Angleterre, et jusque sous les neiges et les glaces de l’Islande. Là, les chênes tertiaires à feuilles toujours vertes, formaient, avec les pins, les bouleaux, et même les platanes, de belles forêts trèsdifférentes de la végétation rabougrie qui couvre aujourd’hui les mêmes lieux, mais très-analogues aux grands bois actuels des Carolines et de la Géorgie.
Plus au nord, la végétation devient encore plus chétive, et c'est à peine si l’on en trouve des traces sur les plages glacées du Spitzberg, du Groenland, des îles Melleville et de la terre de Banks.
Eh bien! là encore la végétation tertiaire étala ses merveilles. Sur 156 dicotylédons, 128 étaient ligneux, et sur ce nombre, 78 étaient des essences forestières dont les troncs, changés en lignites ou silicifiés, ont laissé l'empreinte de leurs feuilles ou de leurs fruits sur des grés et des schistes ensevelis aujourd’hui sous les neiges.
Les chênes étaient nombreuxidans ces forêts du Groenland : les uns étaient toujours verts, tels que les Q. drymeia, furcinervis, sleenstrupiana ; les autres perdaient leurs feuilles comme le Q. olafseni, groenlandica, platania.
Les feuilles de quelques-unes de ces magnifiques espèces querciennes, dont les analogues ne se retrouvent aussi qu'en Amérique, atteignaient 1/2 pied de longueur; qu’on juge de l’aspect de ces forêts immenses où les sequoias, les peupliers, les magnolias, les houx, les ostryas se mélaient à ces beaux chênes d'autrefois.
Telle était la flore qui se développait alors par 70° de latitude nord. D’après M. Heer, la température moyenne y était analogue à celle des bords du lac de Genève, ou même de la Provence, d’après M. de Saporta.
Les chênes à feuilles caduques, renfermées dans des bourgeons écailleux, indiquent que l'été devait être chaud, et que les saisons étaient bien marquées et offraient un temps de repos pour la végétation.
Aussi ces empreintes enfouies dans les glaces d’un climat implacable, et sur lesquelles plusieurs milliers de siècles ont passé, éveillent dans notre imagination de féériques perspectives ; ce n’est pas seulement la notion d’une espèce perdue du genre chêne que nous apporte cette image d’Outre-Monde, à son aide, nous soulevons le linceul funèbre qui recouvre ces contrées désolées : voici les plaines et les coteaux couverts de forêts ombreuses; l'hiver s'éloigne, le printemps lui succède sans SeCOuSse, et les chênes peuvent épanouir, sans crainte, ces fleurs que des feuilles ne protègent pas encore ; l'été sera long et chaud, c’est à ces conditions que les fruits des chênes arctiques müriront et perpétueront l’espèce sur cette terre féconde et luxuriante du Groenland tertiaire.
La flore tertiaire offre des aspects très-variés, suivant les étages. À l’époque Eocène les chênes manquent presque totalement et ne viennent pas se mêler aux types indo-australiens qui peuplaient la terre à cette époque et dont la flore fossile de Monte-Bolca, en Italie, est un exemple si remarquable.
Au-dessus du terrain Eocène, dans le Miocène inférieur, la flore précédente se modifie et les types américains s’y montrent. Nous pouvons citer les Q. cyri, Ung., Q. Urophilla, Ung., à Sotzka, en Hongrie; les Q.' gooperti, à Bonn, dans les lignites du Rhin ; le Q. vegronia, en Italie; le Q. kochlini, à Speebach, en Alsace, etc., etc. Ces chênes, avec leurs feuillages toujours verts, nous rappellent ceux des provinces méridionales des Etats-Unis.
À l’époque du Miocène moyen et du miocène supérieur, les chênes sont encore plus nombreux et donnent aux flores de ces temps un cachet américain décisif.
Lorsque l’on compare entre elles la flore miocène et la flore européenne actuelle, au point de vue des chênes particulièrement, on reste frappé des analogies de l’une avec l'Amérique, des ressemblances de l’autre avec l’Asie.
L’uniformité de température sur le globe, à l’époque tertiaire , peut-elle rendre compte de ces analogies entre l'Europe et l'Amérique ? M. Heer ne le pense pas: à l'heure actuelle, beaucoup de régions méditerranéennes possèdent un climat semblable à celui des États du Sud de l’Union américaine , et n’ont pas les mêmes chênes.
« J’estime donc, dit le savant que nous venons de citer, que cette énigme ne peut-être résolue que par l'admission d’une jonction qui aurait existé à l’époque miocène entre l'Europe et l'Amérique. »
Nous venons de voir plus haut que les régions les plus septentrionales de l'hémisphère nord de l'Islande, le Spitzberg, le Groënland, les îles Melleville, la terre de Banks, les bords du Mackenzie, dans le haut Canada, avaient été habités par des chênes à l’époque tertiaire , et que tous ces Muercus avaient le faciès américain. Ainsi, sur une zone complète en longitude, puisque 1800 séparent le Spitzberg du Mackenzie, et du 15° au 65e degré en latitude des terres qui, très-certainement, communiquaient entre elles, ont été peuplées à l’époque tertiaire par des chênes américains.
Cette flore arctique a-t-elle été la mère de la flore tertiaire européenne ? Les chênes qui s’y montraient sont-ils descendus vers la Méditerranée. Cela n’est pas probable,
Une partie des espèces querciennes septentrionales, comme les Q. olafseni groenlandica, steenstrupiana, etc., ne se montrent que dans l'extrême nord; la marche générale de la végétation avait certainement la direction nord et sud au début de l’époque tertiaire ; si le contraire avait eu lieu, au temps où la température était si uniforme, les végétaux équatoriaux de l'Asie, de l'Amérique, auraient fini par converger vers le Pôle, ce que rien ne prouve.
Il est donc nécessaire d'admettre que le centre et le midi de l’Europe se sont trouvés d’une autre manière en communication avec l'Amérique. Ici se présente l’idée que Platon émettait déjà dans le Critias et le Timée, et que Edouard Forbes a rajeunie, l'hypothèse de l’Atlantide. Un grand continent aurait existé là où l'Atlantique roule aujourd’hui ses flots agités.
Des faits nombreux, bien analysés et sérieusement discutés, donnent à cette supposition une grande probabilité. M. Heer admet cette communication entre les deux continents, et c’est par là que les chênes américains sont venus chez nous. L'Europe, séparée de l’Asie par des mers, était alors , suivant l’expression de Humboldt, une presqu'île américaine.
A la fin de l’époque tertiaire, les flores changent presque subitement de caractère : les types américains sont remplacés par des types asiatiques; aussi les chênes de l’Europe actuelle ont-ils des affinités profondes avec ceux de la Perse, du nord de la Chine et du Japon.
Pour que les Quercus à type américain aient disparu de l'Europe et ne soient pas mêlés aux nouveaux venus, il a fallu un cataclysme détruisant la communication entre l'Europe et l'Amérique, anéantissant les espèces querciennes existantes, et du même coup établissant une continuité entre l’Asie et l’Occident-de l’ancien monde.
L’affaissement de l’Atlantide, le soulèvement dés Alpes, du Caucase et de PArménie, de vastes terres surgissant à la place de la mer intérieure qui faisait communiquer la mer Aralo-Pontique et la Méditerranée, tels sont les changements grandioses qui, modifiant la configuration de la surface terrestre, anéantirent les espèces tertiaires des chênes américains et rendirent leur retour impossible.
L'Europe était devenue ce qu’ellé est encore, une presqu’ile de l'Asie; la migration des chênes suivit dès lors la même route que les migrations humaines ; ils trouvèrent vers l'Occident des terres nouvelles à peupler, sous un climat bien différent de celui que connurent leurs prédécesseurs.
C'est grâce à ces empreintes, parfois incomplètes, des chènes d'autrefois, et de quelques autres plantes, que les géologues ont pu remonter le cours des âges, faire luire quelques rayons dans l’obscurité des temps anciens, restaurer les flores, se rendre compte du bouleversement de la croûte du globe et du changement des climats (1).
Il n’y a pas dans l'observation de la nature de fait si mince qui n’ait son importance ou ne puisse en acquérir. Cette empreinte d’un chêne est un livre ouvert où nous lisons les annales d’un monde dont les splendeurs n'étaient pas destinées par le Créateur au regard de l’homme.
Sa pensée peut cependant y pénétrer et s'avancer de surprises en surprises. Notre raison peut être fière de ces conquêtes de la science , mais sachons aussi rapporter de ce voyage au pays tertiaire la mesure de notre taille.
Témoins attardés des merveilles de l'univers, nous arrivons à ce grand spectacle quand les astres pâlis, la terre
(4) Le tableau suivant résume ce chapitre.
glacée, la vie amoindrie, nous apprennent que le dernier acte du grand drame se joue, et que le rideau va tomber sur la dernière scène. Atômes perdus dans le temps et dans l’espace, est-ce donc pour mêler à ces grands débris une poussière qui tiendra moins de place que celle des plus infimes rhizopodes, que nous venons en ce monde ? Non : l'humanité, conviée à cette heure avancée, est là pour comprendre l’œuvre et pour acclamer au dernier jour le nom que tous les échos de la terre ont répété d’un siècle à l’autre, celui du Créateur !