EXPÉDITION EX TERRE-NEUVE. — 169CJ-1G
L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude : elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de largeur.
Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux : le Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.
Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.
En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, Fran-
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rois loi* y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui présenta Jacques- Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap (pli avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.
Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même point : d'une part, le Saint- Laurent vient précipiter ses glaces dans la mer: de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou " icebergs," et vont s'attiédir dans une région tempérée ; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orien-
Vie du ohevuliev cl' Iber ville. 14-:-!
talc île l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.
Au contact «les eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et s'élèvent «l'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre- Neuve est la principale partie.
Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur ; ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent leur résister.
Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraor-
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dinaires, ne peuvent nous étonner lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent «les cent milliers d'oeufs, et la mon", des millions. La plus grande partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des auteurs prétendent «pie. sans cette dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à rendre la navigation presque impossible.
Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une nourriture forte et substantielle : appréciée du riche et du pauvre, elle est demandée dans tous les pays : son huile est abondante et précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus richesque les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.
Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications faciles, par des chemins coupés dans les bois. Les rives étaient cou-
YkiIii chevalier d 'Iberville.. I4.r)
vertes des habitations des pêcheurs; en arrière, des fermes d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.
M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les conséquences «le ce monopole. Il les avait signalées à M. de Frontenac, et, d'après l'injonction du gouverneur, il représenta à lu cour que le commerce des A ngla is tin us Terre-Neu ve p<>a vait les rendre assez puissants ponr s'emparer tir la colonie française.
Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.
Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de marine : ils avaient deux vaisseaux.
Il «levait trouver réunis une centaine de Canadiens,
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qu'il avait formés, les années précédenteSj aux entreprises les plus périlleuses.
A si m arrivée, il Les enrôla avec d'autres v< ilontaires qui trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve : on les appelait les coureurs de bois, mais ils axaient à rencontrer tant d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on devait plutôt les appeler «les " coureurs de risques."
M. d'Iberville, ayant choisi Besgens, fit annoncera M. de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu «le ses préparatifs, Lorsque survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur général, inquiet «les progrès des Anglais dans l'Acadie, demanda à d'Iberville «l'aller prendre part à l'attaque du fort de Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà «lit. avaient établi au centre «lu pays des Abénaquis, amis dévoués de la France. De là. les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.
M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, arrivèrentà la baie «les Espagnols le 26' juin L 696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire
lr;, du ohevalit r d'Ibi rville. 147
arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques
Bauvages et qui voulait se joindre à M. d [berville. M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce
récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi II
entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M.
Tronson ; ensuite, il vint en Acadie, où il évangélisa 1rs
sauvages.
Il était allé chercher des ressources en France, l'année
précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre- Neuve.
M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que de La Pothene et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.
M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières lignes de son journal:
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" Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnol», des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y aller trouver."
Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés : d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus grand des vaisseaux, le New-Port, et l'enleva à l'abordage sans perdre un seul homme. 11 se dirigea ensuite vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, grâce à une forte bruine.
M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait, M. d'Iberville avait fait fermer les sabords du Profond, et avait fait coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui vint sans défiance aborder le Profond. Aussitôt les sabords sont ouverts, les hommes commencent la mouaqueterie sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens,
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qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.
Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M.
de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans l'Âcadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait comme chapelain.
M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.
Le 15 août, jour de 1 Assomption, les troupes assistèrent à la sainte messe, et ensuite M. d'IberviUe fit débarquer les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation que " quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins d'y être forcé."
Dans la nuit. d'IberviUe mit le temps à profit : il fit entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant
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qu'il ne pouvait ]>;ts résister, demanda à capituler, ce qui fut accorde.
Le fort avait une très belle apparence : il était défigure carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé dans le roc, et une vaste place d'armes : les murailles avaient \'2 pieds d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.
On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.
Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, et M. d'IberviUe, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de nouveau.
Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'IberviUe partit pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, mécontent de voir d'IberviUe à la tète de l'expédition et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre
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à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer L'attaque il,.s possessions anglaises de Terre-Neuve.
C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait faite à d'Iberville : (•'•'•tait méconnaître imprudemment les Bages avis que lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.
Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner la place : mais il ne put se maintenir dan- la rade, et fut entraîné par les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.
C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après .M. Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était
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d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.
M. d'IberviUe, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais ne seraient plus sur Leurs gardes et ne seraient pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que l'abord des côtes était impossible, à cause «les courants, ainsi que M. de Brouillai) avait pu le reconnaître lui-même : que les récifs étaient nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.
Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.
Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'IberviUe, il lui déclara qu'il ne reconnaissait
Vie du chevalii r d'Iberville. 153
qu'une seule manière d'enlever la place : c'était par mer et par les ressources que lui offraient Les vaisseaux dont il disposait. M. de Brouillan termina en «lisant à d'Iberville d'agir à sa guise, niais qu'il lui enlevait le commandement <lcs Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine «les Muys.
Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrit d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se s« mu lettre, par respect pour l'autorité : niais il n'en fut pas «le même «les Canadiens. A peine eurent-ils connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne «levaient pas l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs foyers.
M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations ; niais voyant qu'il ne devait rien obtenir «le ces braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya M. des Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.
I ô4 Vie. du citevalier d'Ibewille.
De plus, il consentit à ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut <jue le butin «le Saint-Jean 'levait être partagé, non par moitié, mais en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette expédition : ce qui était tout à fait juste.
Ils partirent chacun de son côté : M. de Brouillan par mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint- Jean. M. l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens ;il fit tout le voyage à pied, en canot, en raquettes, comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans lf récit si intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. 'le La Potherie et du Père Charlevoix.
M. d'Iberville partit «le Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés : niais ce trajet avait aguerri ses "-eus et 1rs avait habitués à la marche. Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui voulut essayer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de Saint-Jean.
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Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ue se retirât avec si 's gens, qui voulaient le suivre à tout prix. Il changea alors de Langage, et il déclara qu'il se désistait.
Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir pris les provisions du Profond, il le rit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.
Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le Profond étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent ; alors il déclara que tous les Canadiens seraient sous ses ordres' et que les volontaires iraient où ils voudraient avec M. d'Iberville.
Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul dans son tort, Il ne craignait qu'une chose : c'était de
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n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se révolter après tant de palinodies.
Cette modération fit réfléchir M. île Brouillan, et. très inquiet «le ce qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha encore nue fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur sa décision. (Jetait la troisième ou quatrième réconciliation.
M. Beaudoin fait cette réflexion: " J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont t'ait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela, j'aurais eu au moins autant de peine (pie le sieur d'Iberville à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais j'appréhende <[ue cela ne dure pas. '
Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de Saint-Jean,
Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc. L'éuuipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.
\'i, du chevalier d'Iberville. 157
M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de \ ingt hommes, avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit- Eavre. Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi corps une rivière très rapide,et emportèrent des retranchements tout à pic. où ils mirent hors de combat trente-six Anglais. C'était le 28 novembre.
Ils se mirent alors eu marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin oculaire :
M. 'h' M m itigny marchait à trois cents pas en avant avec trente Canadiens ; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps principal.
Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny ht arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes: il les excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis chacun jeta ses bardes et se tint prêt à s'élancer.
M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança
158 Vie du chevalier d'IberviUe.
à la tête pour attaquer les ennemis au centre : M. d'Iberville devait les prendre par la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la. rapidité des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après 'les pertes énormes, durent aller se réfugier dans deux redoutes i|ui couvraient la porte de Saint- Jean, et la fusillade recommença : mais voyant qu'ils étaient encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était bastionné et palissade. Ce fort renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute mer: mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort.
M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une «ai deux campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus
Vif tin chevalier d' 'Iberville. 1">!*
aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à Leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à l'aventure; qu'il vaut mieux su faire tuer que de rester blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.
Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.
Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.
Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commenta la canonnade.
Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient en haute mer, envoya, 1»' 30
160 Vie du chevalier d'IbervUle.
novembre, jour de saint André, un parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute espérance de secours, se décida à signer la capitulation.
M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M. d'IbervUle. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut tout à t'ait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de Brouillan.
M. d'Iberville ne lit aucune observation. Il se réservait de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards.
Voici quels étaient les ternies «le la reddition de la place :
On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi ; 2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux : 3 qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en Angleterre.
T,\ du chevalier d'IbervUle. Mil
Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux.
Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée de fusil ; elle est dominée par deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.
Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.
Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait transporter.
Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.
Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.
" Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin.
Iti2 Vie dv. chevalier d'Iberville.
étant auprès du feu, avec M. (Alberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans 1rs meilleurs termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui (levaient lui battre le chemin."
( )n était arrivé à la tin du mois de décembre.
Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire célébrer la grand.' fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est ainsi (pie l'on arriva au mois de janvier 1697.
D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se
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disposa à continuer sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes: Kividi et Portugal Cove. Il se saisit aussi d'une chaloupe qui venait de Carbonnière, et il Ht cent prisonniers.
Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint- François, à l'extrémité «le la baie de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal : il prit 80 chaloupes, et se rendit maître de 'Aô lieues de pays sur le côté sud de la baie de la Conception.
Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de hauteur.
Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les nommait ainsi parce quelles avaient à peu près la forme
164 Vie du chevalier d'Iberville.
des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui part du centre «le la raquette et qui rixe le pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer, et avec une singulière rapidité.
On partit le 13 janvier, de Montignv marchant toujours en axant: et deux jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance, sur la côte uord, près du fort «le Carbonnière et en face «le l'île «lu même nom. C'est là que se trouvait lune des stations les plus importantes des Anglais.
On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment favorable pour débarquer.
Le chevalier s'empara d'abord «le plusieurs chaloupes «les habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.
Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette expédition. L'île était inabordable: toute la côte est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture qui est pleine «le périls pour les embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île.
Vie dm du valu r d'Ihnrrillc. 165
Voyant ce* difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de la Conception.
Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue ; Mosquetti, le poste de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de morue ; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit ■S0 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus haut, à Colicôve, il trouva encore un grand nombre d'animaux.
Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie sui-
16b" Vie du chevalier (Alberville.
vante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avecleurs femmes et leurs entants.
Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, tut établi avec dix hommes de garnison.
Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche de plus de deux cents lieues ; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent pas moins de 190,000 quintaux «le morue.
Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles. " On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison," dit M. Beaudoin. En effet, <>n était au 10 février. Mais à
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Carbonnière, les gens se dédommagèrent de Leurs fatigues eu Baisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce,
où, coiunic nous l'avons dit, il y avait «les bestiaux «m grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête de toute l'île, songea «lès lors à se rendre à Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière.
Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce qu'elle fut éludée par les Français.
Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons d'armes. " Ils nous apprirent, dit M. Beaudoin, que M. de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint- Jean, se trouva tellement accablé de fatigue et découragé,
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qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il n'avait (|ue 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer à Bayeboulle.ee qui faisait une différence de plus de 100 lieues à parcourir par mer."
M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillas " et à messieurs les Plaisantins," ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en marchant d'un bon pas." M. d'Iberville voulait, avant de continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir îles nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson. Enfin, " il axait peut-être à prendre «les munitions, et moi des hosties," nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet de quelques jours.
Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources de ce pays : ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs, la distance (pli les séparait «les possessions françaises et les voies praticables qui y conduisaient.
Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville