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Histoire du choléra asiatique

Le choléra asiatique avait paru pour la seconde fois à Marseille, dans la même année, et s’y montrait plus intense et beaucoup plus meurtrier qu’à l’époque de sa première invasion. Il n’y avait pas assez de médecins pour le combattre ; plusieurs étaient allés offrir , à Toulon, leurs services aux cholériques; d’autres se devaient tout entiers à une clientelle nombreuse; tous étaient zélés et dévoués , mais ils ne pouvaient répondre aux immenses exigences de la situation , et l’administration dut penser à pourvoir à l’insuffisance des secours publics.

Une dépêche télégraphique adressée de Marseille à M. Rivet, préfet du département du Rhône, lui demanda l’envoi immédiat, dans( cette ville , d’une commission composée de

médecins, d’élèves, et de pharmaciens et élèves en pharmacie. Il y avait urgence; en effet, le choléra avait atteint dans le chef-lieu du département des Bouches-du-Rhône, son plus haut degré d’intensité, et frappé de mort, en trois jours ( 24, 25 et 26 juillet), près de quinze cents personnes.

Lorsque cette épidémie désolait Toulon , l’un de nous avait sollicité une mission dans cette ville ; il fut délégué par M. Rivet pour celle de Marseille, et chargé de s’adjoindre des collègues. A. peine les élèves de l’école secondaire de médecine connurent-ils l’appel que le préfet des Bouches-du-Rhône faisait à leur dévoùment , qu’un grand nombre vint s’offrir pour le voyage. On ne pouvait les accepter tous ; douze furent choisis; deux autres firent de telles instances auprès du préfet du Rhône , qu’ils obtinrent l’inscription de leur nom sur la liste. Une colonie composée de trois médecins, dixsept élèves et un pharmacien, partit de Lyon le 27 juillet, et, le 29, commença son service auprès des cholériques de Marseille.

Elle se nomma un président qui se chargea de l’organisation et de la direction des secours, du soin de recueillir des notes sur l’épidémie et les documens statistiques, et du traitement des malades réunis dans les ambulances.

Cette commission de vingt et un médecins

et élèves s’était mise, sans conditions, à la disposition des autorités de la ville de Marseille ; la durée de son service devait être celle de l’épidémie , et elle avait accepté , par l’organe de son président , la mission de pourvoir aux besoins des cholériques pauvres delà banlieue , et de toutes les communes du département des Bouches-du-Rhône : cet engagement d’honneur, elle croit l’avoir fidèlement rempli.

Appelés à combattre un fléau , non moins mystérieux dans sa nature, que terrible dans ses effets , nous n’avons rien négligé pour ajouter quelques lignes à son histoire. Au nombre de nos devoirs était celui de faire tourner au profit de la société la déplorable conjoncture qui nous réunissait à Marseille , si nous en trouvions le moyen. Grand nombre de mourans et de morts entouraient chacun de nous , et présentaient de riches matériaux à nos recherches ; mais la commission lyonnaise ne s’était nullement flattée d’expliquer le monstre, et surtout de découvrir une méthode de traitement rationnelle et certaine. Ce qu’elle avait promis c’était son temps , du zèle et un dévouaient absolu.

Depuis 1832 , plus de cent quatre-vingts ouvrages ont été publiés en France, en Angleterre, en Russie et surtout en Allemagne, sur la nature et sur le traitement du choléra. Qu’on ajoute à ce nombre celui de l’immense quantité d’arti-

clés, sur le mal asiatique, qui ont paru dans les journaux de médecine de l’Europe, et on ne pourra certainement évaluer à moins de trois cents le chiffre absolu des volumes dont cette épidémie a été le sujet en moins de trois années. C’est une bibliothèque entière , à laquelle on peut donner pour devise ces mots : « luxe et indigence. »

Il seraitfacile, en effet, de résumer en un bien petit nombre de pages tout ce que les sciences médicales possèdent de positif sur la maladie asiatique; quelques lignes suffiraient s’il ne devait être question que du traitement. Voici comment la littérature médicale s’est appauvrie d’une si grande quantité de volumes sur le choléra : il n’est pas de médecin qui ne se soit fait un devoir de le décrire ex professo , après avoir vu quelques malades; pas de commission médicale qui, ayant observé l’épidémie pendant un temps plus ou moins long, ne se soit imposé la tâche d’en faire une histoire raisonnée et dogmatique, comme si rien encore n’avait été écrit sur sa nature et sur son traitement. La littérature du choléra devait fournir une preuve nouvelle à la démonstration de cette vérité , que la maladie la moins connue est , à coup sûr, celle sur laquelle on écrit le plus.

Nous ne croyons pas que notre mission nous donne le droit de publier à notre tour une

monographie du choléra. Ce que nous devons dire , c’est ce que nous avons vu de spécial à l’épidémie de Marseille; les seuls points sur lesquels il nous soit permis d’insister, ce sont ceux qui peuvent servir à une intelligence plus parfaite de son histoire. Il y avait néanmoins, dans l’étude du choléra asiatique, quelques sentiers peu battus à explorer: l’un , c’est celui des recherches statistiques, pierres d’attente sur lesquelles la science bâtira certainement un jour ; l’autre, c’est l’étude de l’organisation des secours publics pendant l’imminence d’une épidémie de choléra. Si le temps n’est pas venu encore d’entrer dans le premier, qui a été si bien frayé récemment par le précieux recueil dont nous devons la publication au ministre du commerce, nous avons pu, du moins, pénétrer dans le second , et au récit de ce qui s’est fait , à Marseille, pour l’administration de ces secours, joindre notre avis sur ce qu’on pourrait faire ailleurs, si une conjoncture semblable venait à s’y présenter.

La commission lyonnaise a trouvé appui et bienveillance auprès du maire de Marseille , M. Consolât, dont la belle conduite, pendant l’épidémie , doit être proposée comme un modèle aux administrateurs. Tous les présidens de bureaux nous ont entourés d’égards; l’un d’eux, M. Hyppolite Rey , a prodigué à la colonie

des vingt et un les soins les plus empressés, et nous a suivis de ses bons procédésau-delà même du jour où nous avons quitté Marseille ; dans notre rapport, nous aurons plusieurs fois occasion de citer les services et l’admirable dévouement de cet excellent citoyen.

Toutes les sciences dont la santé publique est l’objet ont fait d’immenses progrès depuisun siècle, surtout dans les grandes villes. Des règlemens de police , fruits d’une expérience intelligente et de longues méditations, sont chargés d’assurer la propreté des rues ; les eaux débordées sont bientôt ramenées dans leur lit , et celles qui stagnent aux alentours des lieux habités ne tardent pas à disparaître. Une administration éclairée veille sur la bonne qualité des alimens et des boissons; des commissions sanitaires toujours en permanence , guettent , s’il est permis de s’exprimer ainsi , toutes les causes d’insalubrité au moment où elles apparaissent , les signalent à l’autorité, et parviennent promptement à les détruire. Nos rues sont mieux percées, et l’air et la lumière y circulent à grands flots ; nos maisons sont construites avec plus de goût et de soin , et, jusqu’à celles de l’ouvrier laissent peu à désirer, sous le rapport de la commodité, et des conditions nécessaires au maintien'de la santé. C’est une science positive, une belle et riche science que celle qu’on nomme hygiène publique; la société , qui en est si fière , ne devait-elle donc pas espérer d’être exempte enfin , et pour toujours , de ces épidémies meurtrières , dont les annales de nos principales cités rap-

pellent si vivement la mémoire? Oui , sansdoute , l’Europe savait <[ue le choléra sévissait avec violence dans les contrées brûlantes de l’Inde. Elle n’ignorait pas la peste du Caire et de Constantinople, et les ravages de la fièvre jaune sur le littoral des deux. Amériques ; mais elle se rassurait, en se demandant ce qu’il y avait de commun entre son ciel tempéré et celui de la Vera-Crux , d'Alexandrie et de Calcutta. Son climat, ses lois de police, ses sa vans, son code sanitaire, ses lazarets ne la protégeaient-ils pas contre l’invasion de ces fléaux , qui désolent des contrées barbares, où l’on voit l’action d’un soleil de feu, sur des amas de matières organiques, en putréfaction dans des eaux stagnantes,, infecter l’air d’effluves empoisonnés? Vanité des connaissances humaines ! la savante Europe n’a pas su mieux se garantir du choléra que l’Inde ignorante. Elle lui a vainement opposé ses cordons sanitaires si rigoureux , ses règlemens de police si parfaits , ses conseils de salubrité si éclairés ; le choléra est venu camper au milieu de ses villes les plus belles, non moins terrible que sur les rives du Gange. 1! remplissait son atmosphère de miasmes délétères, et tout l’art si perfectionné de la chimie n’a pu l’y saisir. Soumis sur cent points divers aux investigations les plus actives, il s’est joué et des observateurs qui essayaient de découvrir le mystère de sa nature , et des médecins , dont la science déconcertée s’efforcait de lui assigner une cause , un mode île propagation et une méthode de traitement. Le choléra est une énigme dont nous n avons pas trouvé le mot, et l’Europe n’a pas mieux réussi , en dépit de l’hygiène publique, à garantir les populations des atteintes de ce fléau ; sous ce rapport , il faut l’avouer, nous ne sommes point en progrès.

Le choléra asiatique s’estmontrédeux fois, à Marseille, dans la même année. La première invasion eut lieu au moment oit les liabitans de cette ville devaient le moins s’y attendre; c’est le 7 décembre 11)34 que le premier cas fut signalé. Quelques autres se déclarèrent le lendemain , mais l’épidémie avait peu d’intensité, montrait beaucoup d’analogie avec le choléra indigène , et faisait très-peu de victimes. Elle prit plus de gravité au mois de janvier; son caractère devint dès lorssi positif qu'il n’était pas possible d’élever le moindre doute sur sa nature. On la voyait peu à cette époque sous le toit du pauvre ; c’est aux familles riches qu’elle paraissait s’adresser de préférence. Sa puissance de propagation se ralentit et parut épuisée à la fin de la première quinzaine de février ; on ne publia plus de bulletin. Mais le choléra n’était qu’assoupi , il se réveilla avec fureur pendant la dernière semaine de février , attaqua les classes pauvres , et prit chaque jour des forces nouvelles. Marseille espérait dans l’action salutaire du mistral ; vaine illusion ! ce vent souffla et la mortalité s’accrut. Enfin l’épidémie cessa complètement, le 31 mars; elle avait duré trois mois et vingt jours, frappé 18 1 7 personnes , et causé 854 décès.

Il n^ avait eu aucune régularité dans ses évolutions ; languissante pendant cinquante-deux jours , puis stationnaire , la maladie asiatique eut ensuite une recrudescence et disparut. L’état civil déclara 01 décès, le 2 mars ; ce fut le chiffre le plus élevé. Une sécheresse très-forte , pendant les années 1831 et 1832, avait précédé les pluies abondantes du mois de septembre 1834 ; on crut remarquer quelque coïncidence entre les recrudescences et les vents du nord-ouest , mais on ne peut déduire encore aucune conséquence certaine des données météo-

rologiques. Quand ces coïncidences de modifications atmosphériques, avec l’apparition ou les recrudescences ducholéra asiatique, ont été signalées comme desrapports de l’effet à la cause , on a oublié que les mêmes altérations de l’air, les mêmes anomalies dans la direction des vents , précisément dans les mêmes contrées , avaient eu lieu bien souvent sans avoir été jamais suivies des mêmes résultats.

Cependant délivrée du choléra , à qui elle avait payé un tribut abondant de victimes , Marseille devait se croire pour long-temps à l’abri de ses atteintes. Son beau ciel la rassurait ; elle se confiait à ces brises de la Méditerranée qui rafraîchissent son atmosphère; aux présages, si certains dans ce climat, d’un printemps magnifique. Rien ne menaçait pour l’avenir sa sécurité ; tous les rapports des médecins avaient constaté la cessation de l’épidémie, et trois mois s’étaient écoulés, depuis que le redoutable fléau avait disparu de la ville pour aller visiter d’autres lieux. La peur n’existait plus, le commerce, quelle avait si long-temps compromis, avait repris toute son activité, et, encombréde navires, le port avait retrouvé son mouvement et sa vie. Marseille est la ville de la grande industrie ; sa position topographique, etl’heureuse situation de sonbassin, lui présagent un rapide accroissement de sa population et de son opulence. Aucune de nos cités ne réunit autant d’élémens de grandeur, et n’est appelée à de plus belles destinées ; mais le choléra devait interrompre deux fois le cours de ses prospérités (I).

Il y eut d’abord beaucoup d’incertitude sur la véritable nature de la maladie. On vit quelques hommes tomber brusquement malades , et mourir, après avoir présenté

(1) 6 — 12 juillet 1835.

des symptômes étranges, plus ou moins semblables à ceux qui avaient caractérisé le choléra dans Toulon. Quelques médecins reconnaissaient le mal indien; d’autres voyaient dans les crampes et dans les vomissemens qui tourmentaient les malades un accident commun, pendant la saison d’été, sous le ciel brûlant de Marseille. Cependant les symptômes extraordinaires de la maladie préoccupaient tous les esprits; des ouvriers, dont la santé était fort bonne, se sentaient pris tout-à-coup de crampes violentes aux mollets , et quelquefois , mais plus rarement , aux bras : telle était la violence de la douleur qu’ils se roulaient sur la terre, et demandaient avec de grandes , instances qu’un chirurgien leur coupât la jambe. D’autres, comme frappés par la foudre , tombaient soit en marchant , soit en travaillant , ceux-là dans la rue , ceux-ci dans l’atelier . Le plus grand nombre avaitéprouvé , depuis quelques jours, une diarrhée plus ou moins forte, à laquelle ils avaient peu fait attention , et dont l’usage des fruits de la saison paraissait une explication naturelle. Aux crampes atroces succédaient bientôt des vomissemens abondans de matière blanchâtre en grumeaux , délayée dans beaucoup d’eau , une sorte de mélange de petit-lait et de lait caillé ; des selles liquides et de même aspect se joignaient à ces vomissemens. En même temps le corps devenait froid , les mains étaient glacées ; en les touchant, on eût dit du marbre, ou plutôt un corps sans vie, depuis plusieurs jours. Il n’y avait plus de pouls , et la main placée sur le cœur y découvrait à peine quelques battemens obscurs, lents et désordonnés. Un cercle livide et noirâtre dessinait les orbites ; spectacle étrange ! le globe de l’œil s’enfonçait profondément sous son arcade osseuse , comme s’il eût été tiré fortement en arrière , et

ne laissait, apercevoir qu’une portion de son diamètre ; tout son éclat s’était éteint, et quelques heures avaient suffi pour lui donner un aspect terne et vitré (I). Contracté, amaigri et devenu cadavre, le visage présentait dans son ensemble une expression indéfinissable , une sorte de calme comme celui du tombeau. Son expression habituelle avait si fort changé, que le père méconnaissait son fils , le frère sa sœur, l’enfant sa mère. Il fallait peu d’instans à la maladie pour transformer la beauté en laideur , et substituer aux contours gracieux et arrondis du visage d’une jeune fille , à ses fraîches couleurs , à ses traits si purs , un masque hideux sur lequel la mort avait profondément gravé son empreinte. On voyait des plaques livides , puis bleues , puis d’un brun noirâtre , se dessiner sur les pieds, les jambes, les cuisses, les bras, le ventre $ la poitrine, le cou; se développer, se rapprocher et s’unir enfin, de telle sorte que la peau tout entière paraissait teinte en bleu, d’un noir plus foncé sur le dos du pied et de la main qu’ailleurs. Adressait-on la parole aux malades , ils remuaient leurs membres , s’agitaient et répondaient, mais de quelle voix? d’une voix éteinte , tremblante , sans accentuation , sans timbre , comme si elle fut sortie d’un sépulcre. Ces morts vivans conservaient cependant toute leur intelligence , sentaient leur état, et, d’un regard morne et éteint, épiaient avec avidité, sur la physionomie de ceux qui les questionnaient, l’arrêt redouté de leur condamnation. Si un fils au désespoir approchait ses lèvres des lèvres

(1) Horace Vernet a peint avec vérité cet aspect extraordinaire des yeux , dans son beau tableau d’un épisode du choléra à bord de la frégate la Melpomène. Le visage de son jeune matelot est bien celui des cholériques au moment où le choléra foudroyant les a frappés.

bouffies et pendantes de son père ainsi mourant , il reculait d’effroi, frappé du contact d’une haleine glacée. S’il essayait de lui presser la main , il sentait avec terreur dans la sienne des doigts ridés , desséchés , froids , et recouverts à leur bout d’ongles recourbés et presque entièrement noirs. On remarquait chez tous l’impossibilité de remplir quelques fonctions naturelles; il n’y avait plus d’urine , plus de chaleur ; si le médecin invitait ses malades à lui montrer leur langue , ils faisaient sortir péniblement de leur bouche un lambeau de chair glacée et aplatie. Cette inconcevable métamorphose s’accomplissait avec une grande rapidité , et bien peu d’heures séparaient la vie de la mort absolue.

La mairie de Marseille reçut bientôt sur l’état de la sanité publique des avis , cl’abord confus et contradictoires , puis plus motivés et venant de sources diverses , et enfin si nombreux, si évidens , qu’il n’y eut plus pour elle possibilité de douter du retour du choléra . Il y eut d’ abord aussi, dans la population, beaucoup de méfiance et d’incrédulité sur la véritable nature du mal; des bruits sourds , de vagues rumeurs circulaient d’ateliers en ateliers. On citait quelques prédictions sinistres de médecins, au déclin de la précédente invasion; plusieurs avaient, en effet, annoncé le retour du choléra , mais ils en avaient fixé l’époque aux premiers jours de l’automne. La rareté des cas maintenait l’état de doute dans lequel flottait l’opinion publique. Bon nombre d’incrédules tournaient en dérision les averlissemens et les nouvelles donnés par des médecins bien informés ; ils accusaient ceux qui croyaient au retour du choléra de préventions , de crédulité , et d’une odieuse spéculation sur la terreur publique. L’accroissement rapide du nom-

lire des malades mit bientôt fin à ces hésitations ; il y eut quinze décès causés par l’épidémie asiatique , le 12 juillet ; seize, le 13, et vingt-sept, le 14.

La peur du choléra est grande chez toutes les populations ; elle a été portée au plus haut degré dans le mqli de la France, et surtout à Marseille. On connaît l’organisation mobile et si facilement impressionable des habitans de cette ville ; des circonstances particulières contribuaient encore à augmenter leurs terreurs. Cent quinze ans s’étaient écoulés depuis la fatale année qui vit une épidémie lui enlever quarante mille de ses habitans , et cependant, le souvenir de la peste de 1720 n’avait rien perdu de sa puissance. Nulleiradilion n’a autant de force, elle est consacrée par les chefs-d’œuvre des arts et par les pompes de la religion. Lorsque le choléra s’était montré pour la première fois , à Marseille , l’annonce de sept ou huit décès par jour avait causé l’effroi dans toutes les classes de la société; qu’on juge de la consternation générale lorsqu’on vit le fléau atteindre, dès son début, trente personnes en vingt-quatre heures, et dépasser bientôt ce chiffre.

Si l’épidémie n’eût frappé que des hommes du peuple, si elle eût porté un nom vulgaire, elle eût inspiré bien moins de crainte, alors même qu’elle eût fait un nombre de victimes beaucoup plus considérable. Mais c’était le fléau de l’Inde, une maladie caractérisée par des symptômes étranges et la mort la plus prompte ; mais c’était le choléra ; mais il n’épargnait pas plus les classes aisées de la société que le peuple; il frappait des têtes élevées, des hommes dont le nom fort connu était répété par toutes les bouches; mais les médecins eux-mêmes n’étaient pas à l’abri de ses coups; Fleury et Lassis mouraient à

Toulon; Reymonencq succombait , àMarseill©, et d’autres encore devaient y périr dans les mêmes étreintes; qui donc devait espérer d’être sauvé , si la richesse , la puissance et le savoir ne pouvaient rien contre l’épouvantable fléau?

Qu’on ajoute à ces réflexions celles qu’inspirait au peuple l’inconcevable rapidité de la mort ; tel dînait aujourd’hui avec un ami en santé parfaite , qui le lendemain apprenait ses funérailles. Combien de pères ont embrassé, le matin, un fils plein de vie, et assisté à son agonie , le soir ! Combien de personnes qui écrivaient à leurs amis de Paris ou de Lyon , pour leur donner des nouvelles de Marseille , ont été saisies du choléra , avant d’avoir achevé leur lettre, qu’une main étrangère terminait, et cachetait d’un signe dedeuil !On vit des ouvriers tomber, en allant gais et bien portans à leur travail, et mourir en moins de deux heures ; d’autres, qui conduisaient des malades à l’hôpital, se sentaient saisis, chemin faisant, du mal indien, et périssaient auprès des malheureux commis à leur garde ; tant la mort se montrait sous des formes variées , mais toujours soudaine et toujours horrible !

L’émigration commença, et dépassa en peu de jours tout ce que l’on pouvait attendre de la terreur générale. Ce furent les citoyens de la classe aisée qui s’enfuirent les premiers; leur départ sembla péniblement affecter le peuple, qui se borna, toutefois, à faire entendre quelques huées et des menaces autour des voitures de voyage. Cependant , ce besoin de sortir de la ville gagnait de proche en proche , et s’étendait aux ouvriers eux-mêmes.. Il n’y eut bientôt plus assez de chevaux de poste, ni de voitures publiques et particulières pour la masse des

fuyards. Touslesmoyensdetransportétaientbons; de longues files de cabriolets , de calèches , de berlines et de charrettes chargés de bagages et de fuyards embarrassaient les grandes routes. Des bandes d’ouvriers étrangers sortaient à chaque instant des portes de la ville ; grand nombre d’hommes du peuple fuyaient aussi , portant des enfans et des provisions , et s’en allaient camper sur les collines qui environnent Marseille, ceux-là dans des creux de rochers , ceux-ci sous les pins , beaucoup sur la terre nue. On eût dit une ville au moment d’être saccagée par l’ennemi.- en moinsdequinzejours, soixante mille Marseillais avaient émigré. Plus de dix mille allèrent à Lyon , d’autres s’enfuirent au nord ; toutes les villes des départemens du Gard , des Basses-Alpes et des Hautes- Alpes en avaient reçu un grand nombre, et, dans un rayon de cinquante lieues , les hôtels et les auberges étaient tellement encombrés qu’aucun étranger ne pouvait y obtenir un lit.

Ceux qui ont vu Marseille en d’autres temps savent combien cette ville a d’industrie , de mouvement et de vie. lisse rappellent ses belles rues St-Féréol , Paradis, de la Cannebière et de la Darse; ses allées de Meillan et sa place Roy ale si bruyantes ; ses vastes hôtels où se rendent , dans toutes les saisons , des étrangers en si grand nombre ; ses marchés où se presse la population des campagnes voisines, et que les produits du sol et de la mer encombrent de leur abondance; son théâtre, ses cafés si fréquentés ; son port, l’un des plus beaux de l’Europe, l’entrepôt du commerce du midi, est le rendezvous, à toutes les heures du jour, d'une multitude de matelots, à la veste écourtée et au chapeau ciré, se croisant en tous sens, avec une foule compacte et mobile

INTRODUCTION . 2 ï

de promeneurs, parmi lesquels on distingue, pressés et coudoyés à chaque pas , des Grecs à la veste éclatante et au bonnet brodé , le Lévantin au turban en cachemire et au large pantalon, des Américains, des Anglais, des Italiens, en un mot, les représentans desprincipalesvilles du monde. Mais le choléra a bien changé ce tableau. Marseille a vu fuir la moitié de sa population et tous les étrangers ; ses places et ses rues magnifiques sont désertes ; son théâtre est fermé. Ces mille barques, qui conduisaient chaque jour en mer une si grande quantité de curieux , empressés de jouir du spectacle du château d’If etdelacôted’ Arène, sont, maintenant , immobiles le long du quai sur leurs amarres, et abandonnées même de leurs bateliers. Il n’v a plus dans les marchés ni femmes de campagne ni provisions , et la rareté des vivres est si grande que les restaurans qui sont ouverts encore sont obligés de congédier leurs pensionnaires , nepouvant plus les nourrir. On ne rencontre dans les rues qu’un petit nombre de passans à la démarche précipitée, au visage inquiet, qui se couvrent la bouche d’un mouchoir, comme s’ils voulaient respirer la plus petite quantité possible d’un air empoisonné. Tous les magasins sont fermés, et l’on aperçoit sur leurs portes, ainsi que sur celles d’un grand nombre de maisons entièrement vides, des affiches à la main qui ne contiennent que ces paroles expressives: absent pour cause de choléra.

Aux premières nouvelles du retour de l’épidémie dans Marseille , les pays voisins s’empressent de fermer toute communication entre leurs rivages et le port infecté. La Sardaigne interdit son territoire aux bateaux à vapeur qui, après avoir achevé leur quarantaine dans un port d’Italie, conservaient encore à bord des prove-

nances de Marseille. Ces mesures ne suffisent pas aux états romains; ils imposent dix jours de quarantaine aux marchandises qui viennent de la Toscane. Un cordon sanitaire garde la frontière sarde , et des navires croiseurs bien armés qui stationnent à l’embouchure du Var, ont reçu l’ordre de foudroyer les bateaux pêcheurs qui franchiraient la ligne sanitaire maritime. Vaines précautions, inutiles pour empêcher la propagation du choléra, et désastreuses pour le commerce.

Cependant la mortalité avait fait, àMarseille, d’effroyables progrès, du 23 au 24 juillet, et la terreur était devenue si profonde qu’elle avait éteint, dans un grand nombre de familles , tous les senlimens de la nature et du devoir. Le frère abandonnait son frère , la femme son mari , la mère son enfant ; tout lien d’amitié paraissait rompu, et, préoccupé de l’imminence du danger, chacun ne pensait qu’à soi. Il y avait tant de malades que la disette des secours ne tarda pas à se faire cruellement sentir; on cherchait en vain des serviteurs , très-peu se présentaient, quoiqu’on leur promît de gros salaires. Grand nombre de pauvres gens succombèrent, sans avoir été vus des médecins; ceux-ci mouraient sans secours sur les chemins ; ceux-là dans la rue , d’autres entièrement délaissés dans leur demeure. Il arriva plusieurs fois qu’on s’aperçut qu’on n’avait pas vu un voisin depuis plusieurs jours ; on entrait dans sa chambre, et l’on n’y trouvait qu’un cadavre. D’autrefois, c’était une odeur insupportable de putréfaction , qui décelait la maladie et la mort dans un galetas ignoré. Quelques maisons perdirent là totalité de leurs habitans : tous avaient été victimes du choléra.

Il y avait tant de morts qu’il était impossible de rendre

à tous les derniers devoirs: plus de chants aux convois, plus de prêtres, plus de cérémonies funèbres. On voyait sans cesse dans les rues qui se terminaient au cimetière , de longues fdes de porteurs soutenant de leurs bras tendus un brancard chargé d’un cercueil ; maïs ce mode d’enterrement fut bientôt insuffisant , et la force des choses en fil adopter un autre plus expéditif. On jetait trois ou quatre cadavres , et quelquefois davantage, dans un chariot, que son conducteur recouvrait ensuite, et souvent trop mal pour cacher la vue des corps aux passa ns. La fatale charrette transportait à une fosse commune des morts ramassés pêle-mêle d’étage en étage, et de maison en maison. Quelquefois une croix , un prêtre et un cercueil traversaient une rue , puis d’autres cercueils les rencontraient et se mettaient à leur suite, de telle sorte , qu’un prêtre et un mort, partis seuls d’une maison, arrivaient au cimetière accompagnés de sept ou huit cadavres ^11 n’y avait plus assez de charpentiers pour fabriquer des bières ; l’administration des inhumations fut dans l’impossibilité de remplir ses engagemcns, et, ne pouvant compter sur elle, M. Consolât dut autoriser publiquement les citoyens de Marseille à se pourvoir de cercueils comme ils l’entendraient. Quelques morts privilégiés étaient portés à leur dernière demeure, précédés d’un convoi d’amis ou de serviteurs, dont les pas précipités trahissaient la pensée. On conduisit au cimetière le supérieur des frères de la doctrine chrétienne, habillé des vêtemens de son ordre, et le visage découvert; on eût dit que le lion religieux dormait.

Des fosses longues et profondes avaient été creusées dans le cimetière; chacune pouvait contenir cent quatrevingts cadavres, disposés par quatre. Le grand nombre

des corps à inhumer, ei la précipitation avec laquelle ce service était fait, avaient déterminé l’administration à recouvrir les tranchées d’un lit de chaux. Cette mesure déplut au peuple , que sa terreur rendait accessible à toutes les impressions , et bientôt le champ du repos devint le théâtre d’un tumulte effroyable. Des attroupemens se portaient aux tombes des riches et menaçaient de les briser ; un fossoyeur fut saisi par la populace , traîné sur la terre, et frappé avec tant de violence qu’il eut un œil crevé d’un coup de pierre; ce malheureux faillit perdre la vie. Une foule de forcenés se chargea de rendre aux morts le dernier devoir; elle entassa dans une'fosse cent cinq cadavres qu’elle ne recouvrit que de quelques pouces de terre. Ces corps, à demi ensevelis, exhalèrent bientôt une odeur insupportable , et l’autorité dut prendre des mesures promptes et actives pour prévenir l’infection de l’air. Avertie des excès que le peuple commettait dans le cimetière , elle dirigea sur ce point un détachement nombreux d’infanterie et de cavalerie; la multitude céda à la force et se retira. Dès le lendemain , un poste considérable de troupes de ligne garda les portes clu cimetière , que nul , dès-lors , n’eut la facilité de franchir sans permission. M. Henri de Lescazes , dont la fermeté et l’active intelligence rendirent tant de services à la ville de Marseille dans ces tristes circonstances , eut la haute police du cimetière , et s’acquitta avec le plus grand dévouement de cette fonction. Il y avait deux manières de prévenir les inconvéniens qui devaient résulter des inhumations faites, avec si peu de soin, par le peuple: exhumer les cadavres en putréfaction , et les faire placer dans des fosses creusées à la profondeur convenable, ou couvrir la fosse d’une grande quantité de chaux, et exhaus-

ser le sol par un remblais. Ce dernier procédé élail moins dangereux et devait coûter beaucoup moins; il fut préféré par M. de Lescazes , qui veilla sur son exécution.

Aux grandes scènes de deuil qui épouvantaient Marseille, s’en mêlèrent d’autres dont le caractère est singulier. Un cortège nombreux se présente à la porte du cimetière, et n’obtient pas la permission de la franchir; l’ordre est formel. Sept ou huit jeunes gens ont, seuls, reçu l’autorisation d’entrer , ils portent un cercueil sur leurs bras, et le déposent dans la fosse commune. Avant de s’en séparer pour toujours, ils F ouvrent et prodiguent leurs embrassemens au cadavre d’une femme décrépite , qu’entourait un linceul en soie rouge , fixé par une ceinture noire. Ils disaient le dernier adieu , non pas à leur mère , mais à une adepte de leur communion politique.

Incessamment perfectionnée par la marche des siècles et le progrès rapide des connaissances humaines , la raison publique a-t-elle fait de grands pas en avant? l’histoire du choléra de Marseille l’apprendra. Lorsque la peste noire éclata en Europe au milieu du quatorzième siècle, le peuple crut à l’empoisonnement de l’air et des eaux ; une apparence frivole devint à ses yeux la plus convaincante des preuves, et grand nombre de victimes furent sacrifiées à sa vengeance.

Qui pouvait y être plus exposé que les juifs, peuple d’usuriers , vivant en étrangers parmi les chrétiens, qu’ils haïssaient autant qu’ils en étaient liais? On crut généralement qu’ils avaient empoisonné les puits ou infecté 1 air, et que l’affreuse mortalité qui désolait la chrétienté devait leur être attribuée. Ils furent en conséquence poursuivis avec une impitoyable cruauté ; tantôt livrés immédiatement à la rage du peuple , et tantôt abandon-

nés à des tribunaux clesang, qui les envoyaient légalement à l’échafaud. Dans ces temps-là il était question, non point d’innocence ou de culpabilité, mais de haine et de vengeance. Ces scènes sanglantes, qui souillèrentl’Europe, rappellent les persécutions dirigées, dans les temps antérieurs, contre les sorciers et les magiciens. Chez tous les peuples , le fanatisme associé à la haine et mêlé aux plus viles passions, est plus puissant que la religion et l’ordre légal ; il l’est d’autant plus , qu’il prend leur masque, pour abreuver de sang l’épée de la vengeance, retenue depuis long-temps dans le fourreau.

Les persécutions contrôles juifs commencèrent à Chillon , près du lac de Genève, aux mois de septembre et d’octobre 1348-, ils étaient accusés depuis long-tempsd’avoir empoisonné des puits. Des excès semblables eurent lieu en 1349 , à Berne et à Fribourg. Vaincus par la douleur, les malheureux juifs avouaient leur crime au milieu des tortures ; il devint pour toute l’Europe un fait généralement établi , lorsque du poison eut été réellement trouvé dans un puits. Dès-lors, la persécution contre les objets de la haine publique parut justifiée.

Déjà, dans l’automne de l’année 1348, une terreur panique d’empoisonnement s’était répandue , surtout en Allemagne , où l’on s’empressa de murer les puits et les fontaines, afin que personne ne bût de leur eau ou ne s’en servît pour préparer des alimens. Les habitons d’un nombre incalculable de bourgs et de villages n’employèrent long-temps pour cet u§age que de l’eau de pluie; on garda aveclamême sollicitude les portes des villes, où les personnes connues avaient seules la permission d’entrer. Trouvait-onsurun étranger des médicamens ou d’autres substances qu’on pouvait regarder commedu poison, quoi-

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qu’il ne les eût ordinairement que pour se préserver luimême de la maladie , il était contraint aussitôt de les avaler. Ce pénible état de restrictions , de soupçons et de défiance, augmentait nécessairement la haine contre les empoisonneurs présumés ; elle dégénéra sur beaucoup de points en mouvement populaires , excites par le combat des passions les plus sauvages. Grands et petits conspirèrent pour exterminer les juifs avec le fer et le feu, et les arracher à leurs protecteurs, dont le nombre fut, au reste, si peu considérable, qu’il y eut à peine quelques lieux dans toute l’Allemagne où ces malheureux ne fussent pas proscrits, torturés et bannis. De solennelles invitations furent faites par la ville de Berne aux cités de Bâle, de Fribourg et de Strasbourg, pour les déterminer à poursuivre les juifs connue empoisonneurs. Une diète eut lieu à Bennefeld , en Alsace; les évêques , seigneurs et barons , de même que les députés des comtés et des villes , délibérèrent en forme sur la conduite à tenir envers les juifs. Lorsque les députés de Strasbourg firent entendre quelques paroles en faveur des persécutés ( l’évêque montra une fanatique fureur) , et dirent qu’ils ne savaient rien de défavorable contre eux, un cri général de mécontentement s’éleva , et on leur demanda : Pourquoi donc couvrez-vous vos puits et en avez-vous enlevé les seaux ? Un arrêt sanguinaire fut rendu et accueilli par le suffrage unanime des grands , du haut clergé , et du peuple, déjà si disposé à en être l’exécuteur. Dans les lieux où les juifs ne furent pas torturés, on les chassa!; lorsque, errans çà et là, ils tombaient dans les mains des paysans , ceux-ci les massacraientou les dévouaient au feu, sans ménagement et sans crainte d’aucune loi. A Spire, ces malheureux , réduits

au désespoir, s’enfermèrent dans leurs maisons, s’y brûlèrent, et le petit nombre de ceux qui survécurent fut contraint à recevoir le baptême. Des amas de cadavres couvraient les rues de la ville. On remplit de ces corps morts des tonneaux vides que l’on précipita dans le Rhin, afin de prévenir l’infection de l’air, et l’on empêcha le peuple de pénétrer dans les maisons incendiées, où le conseil de la ville fit chercher et trouva des sommes considérables. Deux mille juifs furent brûlés à Strasbourg sur un immense échafaud ; on laissa la vie à ceux qui promirent de se faire chrétiens, et l'on arracha leurs enfans au bûcher ; ceux qui essayèrent de se dérober aux flammes par la fuite, périrent massacrés dans les rues. Le conseil annula tous les titres de créances, lous les billets qui appartenaient aux proscrits, et fit distribuer l’argent comptant aux ouvriers; beaucoup n’acceptèrent pas cet argentteinlde sang, et le portèrent aux couvens, sur l’invitation de leurs confesseurs. Ces massacres se renouvelèrent dans toutes les villes sur le Rhin pendant les mois suivans; et, lorsque le repos fut un peu établi, on crut faire une œuvre agréableàDieu en réparant, avec les pierres des tombeaux des juifs et celles des maisons brûlées, les clochers abattus, les églises démolies.

À Mayence seulement , douze mille juifs périrent d’une mort cruelle. Les flagellans firent, au mois d’août, leur entrée dans cette ville ; un combat s’engagea entre les juifs et les chrétiens. Beaucoup de catholiques succombèrent; mais les juifs, accablés par le nombre toujours croissant, furent obligés de céder; rien ne put les préserver de leur ruine , le peuple les brûla vifs eux et leurs familles dans leurs maisons. De pareils excès furent commis en beaucoup d’autres lieux, à l’instigation des

flagellons ; rien n’égalait la rage sanguinaire et le zèle convertisseur des bourreaux , si ce n’est le fanatisme qui portait les juifs à mourir martyrs de leur antique foi. A Esslingen, tous les juifs en masse furent brûlés dans leur synagogue ; des mères juives précipitaient elles-mêmes leurs enfans dans les flammes pour les sauver du baptême, et, furieuses, se jetaient aussitôt sur le bûcher.

Ces événemens se passèrent dans l’année 1349, nonsenlement par toute l’ Allemagne, jflais encore en Italie et en France, impunément et aux yeux de tout le monde. Presque tous les Juifs qui consentirent au baptême pour échapper à la mort , furent massacrés plus tard , car on ne cessa pas de les accuser d’empoisonner l’eau et l’air. Beaucoup de chrétiens périrent avec eux, pour les avoir secourus, soit par humanité, soit par amour de l’or; des juifs, qui avaient abjuré, déplorèrent leur manque de foi , et , fidèles à leur croyance , cherchèrent eux-mêmes la mort (I).

Des scènes aussi déplorables, au nombre des victimes près , eurent lieu pendant cette peste de Florence , que Boccace décrit si éloquemment (2). On les retrouve dans l’histoire de la plupart des grandes épidémies, et

(1) Dcr schwarze Tod ira vierzehnlen Jahrhundert , von J. -F. -C. Iteckcr, Berlin 1832. 8.

(2) Il Deccimeron , Gi or nata prima. Manzoni , dans le XXXII chapitre de ses Promessi Sposi , a raconté l’histoire des prétendus empoisonneurs de l’eau des puits et des fontaines, pendant la peste de Milan , etdes excès auxquels l’erreur populaircdonnalieu à cette occasion.

Si les mêmes erreurs , dans des circonstantes données , se reproduisent toujours, en dépit des progrès des lumières, il faut avouer cependant qu’elles se prolongent beaucoup moins longtemps, et qu’elles ne conduisent pas les masses égarées à d’aussi déplorables excès qu’elles le faisaient, avant la découverte de l’imprimerie.

représentées toujours sous les mêmes couleurs , malgré la différence des climats et des temps. Tantôt la religion dissidente, tantôtla politique des gouvernemensest accusée de la calamité publique , et tout ce que l’esprit humain gagne à passer des siècles de ténèbres à l’âge des lumières , c’est de changer d’erreur. Le peuple de Moscou, de Londres et de Paris, en 1032, n’accusait pas de l’épidémie les maléfices des juifs , mais il n’en croyait pas moins à l’empoisonnement des puits et des fontaines. Trois années s’étaient écoulées depuis 1032, lorsque Marseille fut frappée du choléra, mais l’expérience de la veille devait être perdue pour le lendemain.

Pendant la première invasion, le peuple avait cru aux empoisonnemens. La marche extraordinaire de la maladie, la difficulté ou plutôt l’impossibilité de la guérir, tout enfin excitait la plus profonde surprise. On se demandait, parmi les ouvriers, d’où pouvait venir un tel fléau et quelle était sa nature ; il n’y avait aucune analogie entre cette épidémie et les maladies ordinaires; quelle pouvait donc être sa cause ?sans doute quelque chose d’étrange et d’inconnu comme elle, un poison subtil mêlé aux eaux ou répandu dans l’air. Nos mœurs avancées ne permettaient plus d’ajouter foi aux sorcelleries ni aux opérations cabalisles, et cependant, la raison publique n’avait rien gagné. De toutes les explications d’un fait, la plus invraisemblable est celle qui aura toujours le plus de partisans parmi le peuple, qui y croira précisément parce qu’elle est bien absurde. Des hommes sans lumières et sans jugement prétendirent que des barils remplis d’un venin extrêmement actif étaient renfermés dans les caves des Tuileries , et envoyés secrètement aux préfets des départemens du midi. Des politiques, privés de sens

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virent dans les ravages du choléra, la preuve d’un vaste complot organisé par le gouvernement, .pour diminuer la population, et suppléer aux conséquences d’une paix générale trop long-temps prolongée. Des prolétaires égarés soupçonnèrent les classes aisées de cet attentat, jusqu’au jour où ils les virent décimées ellesmêmes par le choléra. Comme des témoins oculaires ne manquent jamais aux fables les plus ridicules , ceux-là avaient vu des hommes saupoudrer adroitement de poison les farines et les viandes ; ceux-ci , des émissaires jeter des drogues suspectes dans les puits , et répandre des poudres inconnues sur la voie publique. Beaucoup pensèrent qu’il avait été au pouvoir des maires de hâter ou de retarder l’explosion de l’épidémie, suivant le degré de soumission de ces magistratsàla politique des ministres.

11 est surtout une classe de citoyens que les préventions populaires poursuivent avec acharnement pendant les épidémies du choléra , ce sont les médecins. L’ouvrier qui voit si souvent leurs soins inutiles , les accuse de mauvaise volonté, et explique le grand nombre de décès par la nature des remèdes, dans lesquels il s’obstine à trouver un poison violent. Moins sauvages que le peuple d’autres pays, les Marseillais ne se portent pas à des actes de barbarie contre les médecins, et se bornent à des insultes et à des menaces dont l’intervention de la religion interrompt bientôt le cours . Cependant la croyance aux empoisonneurs a passé de la ville dans les communes voisines, et disposé la population à de graves excès. Ainsi, au hameau des Camoins, à St-Marcel, à St-Loup, des étudians en médecine sont injuriés, maltraités et poursuivis à coups de pierres. L’un d’eux tombe au pouvoir d’une troupe de forcenés; il a dans sa poche du lau-

danum , et comme il se refuse à boire le flacon , le peuple voit dans celte résolution la preuve du crime, et dans le narcotique le poison dont l’action subtile fait naître le choléra. A Endoume , une multitude furieuse envahit le bureau de secours, malgré la résistance de l'élève qui le garde , se fait délivrer, par la violence , des bons de pain et de viande, et met dans le péril le plus imminent les jours d’un médecin dont elle s’est emparé. A Arles, les médecins de Lyon sont accueillis avec beaucoup de défiance ; bientôt ils sont l’objet des soupçons du petit nombre d’habitans qui n’ont pas émigré \ des menaces se font entendre sur leur passage , et leur départ prévient seul une émeute. A Beaucaire, les désordres les plus graves viennent de la même cause \ une population fanatisée poursuit de ses insultes un étranger qu’elle prend pour un médecin , et comme cette foule égarée se voit frustrée de sa vengeance, par l’intervention de quelques soldats , elle menace l’autorité (heureusement en vain) d’incendier la ville si on ne lui abandonne pas sa proie. Et qu’on loue maintenant le siècle de la diffusion des lumières !

Marseille est une ville dont le peuple aime avec pas sion les cérémonies religieuses ; elles sont pour lui le spectacle le plus attrayant. La foi est chez les classes inférieures , dans le midi , une antique tradition qui a peu perdu de sa puissance. Si le choléra de l'Inde était un instrument du courroux céleste, ne fallait-il pas le combattre par des prières publiques et une procession solennelle? telle fut l’opinion du haut clergé de Marseille. Mais beaucoup d’objections s’adressaient à cette pieuse pratique 5 n’était-il pas à redouter que le grand concours des fidèles ne devînt, pour l’épidémie, un

moyen de propagation? Cette procession ne serait-elle pas un prétexte d’attaques , soit contre la paix de la cité , soit contre l’ordre public, soit contre la religion ellemême? D’autres croyaient qu’elle exercerait une puissante influence morale sur le peuple , et leur avis prévalut. L’évêque, M. de Mazenod, annonça que la statue de la Vierge de la Garde, cette auguste protectrice de Marseille , serait transportée avec toutes les pompes de l’église , de la forteresse dans l’antique cathédrale. Un autel fut élevé à l’extrémité de la promenade du cours, du côté de la porte d’Aix , et , à huit heures du matin , M. de Mazenod y dit la messe, en présence d’une immense multitude. Mais un accident faillit être l’occasion de graves désordres : au moment où l’évêque achevait la sainte cérémonie, l’échafaudage qui le portait, ainsi que l’autel , s’écroula à grand bruit, et au même instant le vénérable évêque disparut sous les décombres. A ce spectacle , de grandes rumeurs s’élevèrent de la foule ; elle crut à une tentative politique , ù une insulte faite à l’église, et, de toutes parts retentirent ces cris : « vive la religion, vive la croix ! »; mais cet incident était l’œuvre de la maladresse du charpentier de l’évêché, et la malveillance n’y paraissait en rien. On transporta M. de Mazenod au bureau de secours du Mont-de-Piété, et les premiers soins que reçut l’évêque lui furent donnés par les médecins de Lyon. Cependant le peuple demandait avec instances à voir son pasteur; M. de Mazenod parut sur le balcon, et calma, par sa présence, les craintes qui agitaient si vivement la multitude.

La procession eut lieu, le soir ; elle fut magnifique ; toutes les pompes du clergé s’étalèrent en présence de vingt mille Marseillais ravis de ce spectacle. De nom-

breuses bannières se déployaient dans les airs ; puis venaient de longues files de pénitens bleus, gris, blarics, noirs , la tête enveloppée d’un capuchon percé de deux ouvertures au niveau des yeux. Après eux, marchaient les capucins , et au-devant de l’évêque se déroulait une double ligne de prêtres revêtus d’ornemens éclatans. La procession parcourut les principales rues de la ville , et déposa la statue de la Vierge dans le sanctuaire de la cathédrale.

Des mesures d’un autre ordre avaient été prises par l’administration municipale , dans l’intérêt de la santé publique. Dès que la mairie fut certaine de l’existence du choléra , dans Marseille , elle organisa les secours avec intelligence et activité. La ville vota une somme considérable, pour parer aux dépenses occasionnées par la maladie , et d’autres sommes furent promises par la chambre de commerce et l'intendance sanitaire. Des listes de souscriptions se couvrirent , en peu de jours , de signatures ; le roi avait donné vingt-cinq mille francs. Le maire de Marseille , M. Consolât , était allé, dans un établissement d’eaux minérales , rétablir sa santé altérée , lorsque l’épidémie se déclara. A peine eut-il connaissance du danger dont ses concitoyens étaient menacés , qu’il interrompit aussitôt son traitement pour se rendre au milieu d’eux. Ce digne magistrat se dévoua , sans réserve , aux immenses besoins de ses administrés , toujours à son poste , toujours accessible, constamment occupé des moyens de diminuer les ravages de l’épidémie et de secourir les pauvres malades. Le secrétaire-général de la préfecture , M. Vaïsse , le seconda de tout son pouvoir ; le préfet des Bouches-du- Rhône , M. Thomas, était retenu à Paris par une mala-

die grave , qui ne lui permit de se rendre à Marseille qu’au déclin de l’épidémie. De généreux citoyens organisèrent les bureaux de secours, et s’y constituèrent en service permanent ; aucun d’eux n’apporta autant de zèle et d’activité, dans ces honorables fonctions , que M. Hippolyle Rey.

Les infirmiers manquaient , beaucoup d’indigens étaient abandonnés sans secours 5 des jeunes gens , qui appartenaient aux meilleures familles de la ville, se firent gardes-malades , et eh remplirent tous les devoirs avec un admirable dévoûment. Rien ne les détourna de cette noble tâche , ni le danger , ni le dégoût inséparable de ce service , ni d’incroyables fatigues. M. Henri de Lescazes et plusieurs de ses généreux amis avaient rendu de grands services, à Toulon, pendant que le choléra y sévissait avec le plus de. violence ; ces jeunes gens servaient les malades pendant le jour , et les veillaient pendant la nuit. Ils faisaient, de leurs mains , les frictions ordonnées par les médecins , donnaient à boire aux cholériques , et enveloppaient quelquefois eux-mêmes les morts du linceul. Dès que les Toulonnais eurent moins besoin de leurs soins , ils s’empressèrent d’aller les offrir aux malades de Marseille ; de telles actions n’ont pas besoin d’éloges, les raconter c’est les louer assez.

L’épidémie décrût sensiblement pendant les premiers jours du mois d’août ; quelques recrudescences légères avertirent la population d’user de prudence , mais il y eut moins de malades , et surtout moins de décès de jour en jour. Cette progression du bien eûtété régulière, sans doute , si les nombreux émigrans ne se fussent trop hâtés de rentrer dans la ville , malgré l’invitation que leur adressa M. Consolât , pour les engager à demeurer

quelque temps encore à la campagne. Cependant.bientôt les magasins se rouvrirent , quelque activité reparut sur le port; toute celte population , qui s’était enfuie , revint animer les rues de sa présence; le 31 août, il n’y eut que sept décès causés par l’épidémie , et, délivrée du fléau qui l’avait ravagée pour la seconde fois dans une année , Marseille se remit enfin de sa terreur (I).

(1) Il n’est pas de nom qui soit plus populaire que celui du choléra, aucun n’a pénélré plus avant dans tous les rangs de la société , depuis la demeure du riche jusqu’à la plus humble chaumière. On connaît les chalets de la Suisse et de la Savoie ; ce sont des cabanes en bois qu’habitent , pendant les trois mois d’été de l’année , des gardeurs de bestiaux. Ces pâtres y vivent de fromage , de petit lait aigre, et d’un pain sec et noir, cuit depuis une année , et dur comme du granit. Ils n’ont avec les autres hommes que des communications courtes et rares; rien ne les émeut; rien de ce qui passionne les grandes villes ne pénètre jusqu’à leur cabane. Cependant ces pauvres paysans sont fort préoccupés de l’épidémie ; lorsque , au retour de notre mission de Marseille , nous traversions les Hautes-Alpes , toujours, quand nous prenions un instant de repos dans les chalets du Galibier, leurs sauvages habitans accouraient à nous, et se bâtaient de nous adresser ces paroles: vous avez passé la montagne , que fait l A-bas le choiera? croyez-vous qu'il vienne ici ?

Depuis le 31 août, deux recrudescences du choléra, légères heureusement , ont eut lieu dans Marseille , qui n’a conçu aucune alarme de ce retour passager de l’épidémie; elles étaient expliquées par la rentrée trop brusque et en trop grande masse des Marseillais émigrés. D’ailleurs, jamais le choléra épidémique ne disparaît complètement; des cas isolés se montrent pendant un temps assez long.

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