FAITS PARTICULIERS
Symptômes; — rapports des cas individuels avec l’épidémie, considérée comme entité; — identité du choléra dans Marseille, aux mois de juillet-août 1835 , et au mois de décembre 183 4. — Signes positifs diy choléra ; périodes de réaction. — Tableau différentiel des diverses espèces de choléra. — Ouverture des cadavres ; — mode de propagation de l’épidémie à Marseille. — Quelle est la nature du choléra. — Du traitement du choléra par l’homœopathie. — Tableau officiel des décès, depuis le 4 juillet jusqu’au lerseptembre 1855. — Observations. — Mission d’Arles,
Pour se faire une idée exacte du cltoléra-morbus asiatique , il faut ctudier en lui deux choses fort distinctes: l’une, c’est la maladie sur les individus qui en sont frappés, sous le rapport de ses symptômes et de ses manières d’être diverses*, l’autre, c’est l’épidémie considérée dans son ensemble, ainsi qu’une entité composée de l’ensemble des individualités , comme une maladie unique qui a son caractère , sa marche , et des périodes d’évolution fort distinctes. Si l’on se borne à recueillir des observations dans les hôpitaux ou au lit des malades , à une époque donnée de la durée de l’épidémie , on ne peut faire du choléra qu’une histoire fort incom-
plète, et, malgré toute l’attention possible, il devient difficile d’éviter de graves erreurs dans l’interprétation des faits.
Voici un malade que le choléra asiatique vient d’atteindre , vous interrogez successivement les fonctions et vous prenez note exacte de leurs anomalies. Aucun symptôme n’échappe à vos recherches et vous les inscrivez dans leur ordre. Ainsi la diarrhée, qui précède ordinairement la maladie , les crampes , les vomissemens et les évacuations alvines de matière blanche particulière, la chute soudaine du pouls, le froid glacial de la peau , la suppression brusque de l’urine , la voix et le faciès cholérique , la cyanose enfin , viennent caractériser par leur réunion l’ensemble de désordres pathologiques auxquels on a donné la dénomination de choléra-morbus asiatique. Ce n’est pas tout; cependant , votre observation sera incomplète; si vous n’indiquez pas soigneusement l’age de l’épidémie, au moment où vous examinez votre malade.
C’est que l’épidémie n’est pas dans tels ou tels malades ; elle existe , comme entité , dans l’ensemble des malades , depuis le premier qui a été frappé jusqu’au dernier qui succombe. Ces deux points extrêmes constituent sa durée ; pendant qu’elle marche de l’un à l’autre elle imprime à la maladie des modifications particulières, qui correspondent à ses évolutions successives. On ne voit pas les symptômes du choléra se présenter dans le même ordre, et surtout avec la même intensité, au commencement , au milieu et à la fin d’une même épidémie.
L’oubli de cette considération importante a fait commettre des erreurs déplus d’un genre ; ainsi , il est ar-
rivé que des médecins venus dans une ville infectée , à Toulon , par exemple , pour y observer le choléra , trouvaient certaines différences entre la maladie , et celle qu’ils avaient observée à Paris en 1832. Ces différences existaient sans doute , mais non dans un sens absolu ; on avait vu l’épidémie de Paris à son apogée et celle de Toulon pendant sa saison décroissante. Au fond c’était la même maladie ; mais les deux épidémies de choléra avaient été étudiées à une période de leur durée qui n’était pas la même.
Trois jours avant notre arrivée à Marseille (29 juillet) , rien déplus commun que les cholériques à l’état bleu. Les crampes étaient atroces ; l’on observait trèsfréquemment le vomissement cholérique , et la cadavérisation du visage. C’était alors la saison de progression du choléra.
Mais notre service commença le surlendemain du jour où l’épidémie avait atteint son époque de décroissance, et, quoique le chiffre des cas et des décès fût encore énorme , ce n’était déjà plus, en général , la même intensité dans les symptômes. Nous étions accourus à P Hôtel- Dieu auprès des cholériques de MM. Cauvières et Pinel , et notre étonnement fut grand, en ne rencontrant pas, ce jour-là, parmi eux, un seul cas de cyanose , un seul faciès cholérique bien dessiné.
Deux caractères appartiennent au choléra asiatique épidémique: l’un, c’est l’extrême intensité des symptômes et la marche rapide de la maladie ; l’autre, c’est la faculté que possède l’épidémie de frapper à la fois grand nombre d’individus, et de se multiplier avec une inconcevable célérité. Tous deux se montrent réunis au plus haut degré pendant la saison de progression du choléra;
mais lorsque la décroissance du fléau épidémique a commencé , le mal de l’Inde perd chaque jour quelque chose de sa. puissance de propagation , tout en conservant ordinairement sa violence chez les individus qu’il frappe encore. Ainsi aujourd’hui même (15 septembre ) le choléra grave donne la mort à Marseille en quelques heures au petit nombre de personnes qu’il atteint , mais sa force épidémique s’est évidemment usée.
Lorsqu’on veut comparer une épidémie de choléra à une autre , il faut donc prendre en considération leur âge ; en procédant autrement, on établit nécessairement des différences qui réellement n’existent pas. Nous avons rarement vu , pendant notre séjour à Marseille , cette complication typhoïde qui a été si souvent remarquée à une époque donnée du choléra épidériiïque de Paris en 1832 ; devons-nous tirer de ce fait la conséquence que le choléra de Marseille différait de celui de Paris par l’absence à peu près complète de la complication typhoïde? Non , sans doute; le fait serait évidemment mal interprété. La différence est dans l’époque à laquelle les observations ont été recueillies.
Cette nécessité de prendre toujours la date de l’épidémie en considération sérieuse a une grande importance, sous le rapport thérapeutique.
Lorsque le choléra épidémique est dans sa saison de progression , on voit beaucoup de choléras graves et peu de choléras incomplets; presque tous les malades meurent, et l’impuissance de la médecine paraît absolue. On n’a pas recueilli , alors , une seule observation de guérisond’un cholérabien complet, par l’action constatée d’une médication quelconque.
Mais au contraire , dès que l’épidémie entre dans sa
saison de décroissance, il y a chaque jour, d’une part moins de cas nouveaux , moins de choléras graves , et de l’autre, infiniment plus de choléras incomplets et de guérisons. Alors toutes les méthodes de traitement réussissent à peu près dans la même proportion , et il est vraisemblable que bon nombre de malades guériraient par les seules ressources de la nature. Cette observation explique le très-grand nombre de méthodes thérapeutiques qui ont été données comme excellentes par des médecins de très -bonne foi ; toutes étaient mauvaises ou bonnes, suivant la date de leur application.
Le choléra de Marseille, aux mois de juillet et août 1833, était bien celui qui avait déjà visité celte ville au commencement de l’année ; il y avait identité complète dans les symptômes, dans leur ordre de progression, dans les résultats des nécropsies et dans ceux des méthodes de traitement auxquelles on avait eu recours. Il était impossible de méconnaître, au tableau de la maladie, le fléau épidémique qui venait de désoler Toulon ; celui qui deux années auparavant avait exercé tant de ravages à Paris et à Londres 5 en un mot, le choléramorbus de l’Inde.
C’est, en effet, l’un des caractères principaux du choléra asiatique, d’être en tous lieux le même, quelle que soit la variété des constitutions individuelles et des climats. Parti de Jessore en 1817, bientôt arrivé à Malacca et à Java, où, sur quatre millions d’habitans,il en frappa de mort quatre cent mille en moins de trois mois, le mal indien ravagea , en 1818 , Bornéo, Benarès , Dacca , Dinapore , Calcutta ; se montra , en 1819, aux îles Ceylan , Moluques et de Bourbon ; traversa l’em-
pire des Birmans el la Chine, de Canton à Pékin, dans l’année 1020 ; visita Schiraz , Mascale, Ispahan , toute l’Arménie , en 1821; s’avança de plus en plus au Nord et à l’Ouest, gagna Bassora et Bagdad; remonta le cours du Tigre et celui de l’Euphrate en 1822; atteignit l’année suivante le pied du Caucase et la Sibérie; franchit ces portes de la Russie, fit une pause de plusieurs années; puis, apparaissant tout-à-coup , en 1829, à Tiflis et dans la ville d’Aslracan , s’élança à Moscou et à Orembourgen 1830 ; frappa St-Pétersbourg et Varsovie en 1831; el, delà, marquant tous les points de son passage par des milliers de cadavres , franchit les mers , dévasta Londres , passa le détroit en 1831 , couvrit Paris de funérailles, évita Lyon , éclata dans Arles , parvint à Marseille au mois de décembre 1834 , quitta cette ville au mois d’avril , et y revint plus terrible au mois de juillet 1835 , après avoir désolé Toulon, ayant ainsi parcouru plus de trois millions de lieues cariées , et donné la mort, pendant ce gigantesque voyage, à un nombre d’hommes et de femmes, que les calculs les plus modérés portent à plus de six millions. Il continue aujourd’hui sa marche par l’Italie , toujours semblable à lui-même , toujours tel qu’il était au point de son départ , en 1817. Ainsi , l’épidémie de Marseille est un épisode d’une grande épidémie parvenue déjà à sa dix-huitième année , sans que la science puisse désigner l’époque à laquelle le monde en sera délivré; et n’est qu’un anneau d’une chaîne effroyable, étendue sur une partie considérable de la surface du globe, et qui , fixée à Jessore par l’un de ses bouts , court de l’est à l’ouest , sans qu’aucun indice fasse prévoir encore le point du globe où viendra se fixer l’autre.
La marche de l’épidémie dans celte immense excur sion n’a point été régulière. Souvent le choléra est revenu sur ses pas , souvent encore , quittant sa ligne , il s’est dirigé vers le nord ou le midi , en s’irradiant dans toutes les directions. Aucun calcul des savans n’a pu soumettre ses caprices à des lois; ses bizarres anomalies se sont partout jouées de nos prévisions et de notre vain savoir. On l’a vu, tantôt suivre les rives d’un fleuve, tantôt les respecter et marcher au travers des terres. Quand il parcourait un long cours d’eau , quelquefois il le remontait , d’autrefois il le descendait , se promenant d’une rive à l’autre , ou n’en suivant qu’une, pour revenir quelque temps après à celle qu’il avait d’abord respectée. Ainsi, dans Marseille, l’épidémie ne s’est quelquefois montrée que sur l’un des côtés d’une même rue , de l’une à l’autre de ses extrémités ; aucune des maisons placées du côté opposé n’était frappée par le fléau.
On a inutilement cherché à déterminer pourquoi , dans son long trajet , le choléra asiatique avait franchi de grandes villes, placées, cependant, directement sur son passage. C’est avec aussi peu de succès qu’on s’est efforcé de rattacher son apparition, dans certaines villes, à des conditions atmosphériques déterminées ; ce qui avait été observé sur un point affecté, n’avait point été vu sur un autre. Beaucoup d’observations météorologiques ont été faites à Toulon et à Marseille ; elles n’ont rien expliqué. Tout ce qui a été dit de l’apparition préalable et insolite de brouillards à odeur spéciale manque d’exactitude, et n’a pas conduit à des résultats plus satisfaisons que l’analyse chimique , bien faite cependant , d’air recueilli dans des villes où le choléra
de l’Inde exerçait d’afi’reux ravages. Pourquoi , à Marseille , lorsque cette ville était placée dans la sphère de l’infection , telle rue et non telle autre a-t-elle fourni les premiers malades? Pourquoi certaines rues si larges et si bien percées de son quartier neuf, ont-elles été violemment frappées par l’épidémie „ qui semblait épargner les alentours de son port fétide? El combien d’autres problèmes insolubles dans l’histoire de la marche du choléra asiatique ?
Etudions-le , sous le rapport de ses signes , et tel que nous l’avons vu.
La plupart des auteurs qui ont décrit le choléra asiatique établissent , dans la succession de ses symptômes, des divisions ou coupes dont la base manque ‘presque toujours de vérité. Ceux-là reconnaissent trois périodes , ceux-ci quatre , quelques-uns cinq •, chacun caractérisant, suivant son opinion particulière sur la nature de la maladie , le groupe de signes auquel il impose arbitrairement le nom de période.
Lorsque ce morcellement des symptômes repose sur des faits toujours les mêmes dans tous les temps et dans tous les lieux , il facilite l’intelligence de la maladie, et la détermination des indications thérapeutiques. Ainsi on a parfaitement bien fait de partager en périodes l’ensemble des signes de la petite-vérole ; ici tout est positif 5 après les préludes, l’éruption qui parcourt elle-même des phases constantes; au développement progressif des pustules succèdent leur suppuration et leur dessication. Rien n’est donc donné à l’arbitraire.
Deux ordres de mouvemens organiques opposés nous frappèrent chez les cholériques de Marseille: l’un, c’est la concentration des forces et de la chaleur de l’exté-
rieur à l’intérieur ( période algide, action du principe cholérique sur l’organisme ) \ l’autre, c’est l’expansion de la chaleur et des forces de l’intérieur à l’extérieur ( réaction de l’organisation contre le poison cholérique). A la période algide se rapportent les crampes , les vomissemens et évacuations alvines de matière blanche , le froid glacial de la peau , la chute soudaine du pouls , la cadavérisation du visage , le retrait du tissu cellulaire des orbites, et la dépression profonde du globe de l’œil, la voix cholérique , la suppression de l’urine et la cyanose. A la période de réaction se rattachent le reflux du sang des viscères vers les parties extérieures , l’accélération de la circulation, l’apparition du pouls, qui a bientôt dépassé son rhythme normal , et les formes diverses de la concentration du sang et des forces sur le cerveau et les méninges ( encéphalite, arachnoïdite ) ; sur les organes thorachiques ( pleurésies , pneumonies , ou sur l’abdomen ( entérites , gastrites ) ; maladies secondaires , qui peuvent s’adjoindre ou non la complication typhoïde. Tout le choléra est dans ces deux périodes , dont l’ordre de succession est invariablement fixé.
En dehors des deux grands mouvemens organiques, à direction inverse, dont la maladie indienne est composée, se trouvent les préludes qui y tiennent plus ou moins , sans en faire jamais partie intégrante ( vertiges , nausées, lassitudes spontanées , diarrhées) , et les maladies consécutives à la réaction , dont le nombre et l’espèce sont très-variés.
A les bien prendre, tousles symptômes caractéristiques de la maladie indienne, tous ceux dont la présence constitue nécessairement le choléra , ne composent qu’une seule période , l’algide , et ne se trouvent que là. Il n’y
a plus , en effet , (le choléra] asiatique si la réaction commence : dès qu’elle est établie , les phénomènes qu’on observe sont exactement ceux qui existent, dans les étals pathologiques , appelés fièvre inflammatoire , méningite, entérite, gastro-entérite, et, sous le rapport, thérapeutique et théorique , on est rentré dans le domaine ordinaire de la médecine. Il n’y a plus de spécialité.
Si celte seconde période n’est pas elle-même un élément nécessaire du choléra asiatique ( beaucoup de malades succombent avant de l’avoir atteinte ) , elle n’en est pas moins une conséquence obligée de la première , et se présente chez tous les cholériques qui survivent à l’attaque du fléau.
Signes positifs. Les signes positifs de la maladie que nous avons étudiée , ceux sans lesquels le choléra de l’Inde ne saurait exister, sont les suivans :
1° Crampes. Leur siège ordinaire est le mollet ; elles sont très-violentes et horriblement douloureuses ; telle est leur intensité que nous avons vu des malades , frappés comme d’un coup de foudre , se rouler sur la terre , demandant à grands cris la mort , ou l’amputation immédiate de la cuisse. Deux malades , reçus dans l’ambulance de la rue Turenne , les présentaient aux muscles de la main et de l’avant-bras, en même temps qu’à la jambe. Quelques cholériques ont été pris de mouvemens convulsifs au début de la maladie ; chez beaucoup, nous avons remarqué la saillie des tendons et la raideur des lignes musculaires sous cutanées.
2° Vomissemens et évacuations alvines de matière blanche. Ils se succèdent avec une grande rapidité, après avoir été précédés d’ordinaire de nausées et de syncopes;
l'abondance des liquides , expulsés ainsi du corps , est très-considérable. C’est une sérosité lactescente et trouble, souvent d’un jaune cilrin, qui tient en suspension des grumeaux blanchâtres, qu’on a comparés , avec raison , à des grains de riz crevés dans l’eau bouillante.
3° Froid glacial de la peau , et spécialement des extrémités. La peau a perdu sa couleur , son élasticité , son ressort , sa chaleur ; elle donne au toucher la sensation du froid des cadavres.; la vie paraît l’avoir abandonnée. C’est d’abord aux mains et aux pieds que le refroidissement se manifeste ; il s’étend rapidement aux jambes, aux cuisses , aux bras , au visage et au corps entier. Ce signe est F un des plus conslans, il correspond à un phénomène cadavérique singulier , sur lequel nous appellerons bientôt l’attention de nos lecteurs ; le refroidissement de la peau existe très-fréquemment sans la cyanose.
4° Chute du pouls , asphyxie artérielle. Nous arrivions auprès d’un malade que le choléra venait de frapper, et nous cherchions en vain le pouls aux artères radiales. Il fallait beaucoup d’attention , et quelque habitude , pour découvrir, sous une peau plissée, et dans l’artère presque entièrement vide que pressaient nos doigts , quelques pulsations sourdes , filiformes et intermittentes. La main , placée sur le côté gauche de la poitrine , s’étonnait de ne pas y percevoir les battemens du cœur ; si l’oreille s’aidait du stéthoscope , elle avait grand’peine à saisir quelques contractions obscures des ventricules et des oreillettes. Cette grande anomalie de la circulation , est l’un des signes capitaux du choléra asiatique.
5° Cadavérisation du visage , faciès et voix cholé-
riques. L’un <Jes noms indiens du choléra , exprime l’idée de la cadavérisation 5 il a été fort Lien appliqué. Cette expression du visage amaigri des cholériques , n’est pas celle des malades qui se meurent de la péritonite , ou d’une entérite ; elle ne reproduit pas précisément la face hippocratique , c’est quelque chose de spécial .• ce n’est plus la vie, et cependant le cholérique se meut , sent, parle et pense encore. Tout le tissu cellulaire du fond de la cavité des orbites , semble avoir été soudainement résorbé ; l’œil , qui n’est plus soutenu , se retire profondément en arrière , et s’y fixe. Un cercle noirâtre dessine son contour ; la conjonctive perd son éclat , la cornée sa transparence et une partie de sa convexité ; elle se plisse comme si l’humeur aqueuse et l’humeur vitrée avaient aussi été absorbées. Bientôt les lèvres se tuméfient et s’écartent 5 l’haleine est glacée. Il y a dans la physionomie des cholériques , le calme et l’immobilité de la mort ; invités par le médecin à montrer l’état de la langue ils poussent péniblement en avant, au travers des arcades dentaires, un petit morceau de chair, rosé sur ses bords et à sa pointe, blanchâtre au milieu , et froid. La voix est étrange , elle n’a ni timbre , ni accent , ni force ; on dirait qu’elle est soufflée. Cette profonde altération des traits est fort prompte ; elle est complète quelquefois en deux heures.
6° Coloration bleuâtre de la peau , cyanose. Des plaques violacées , ou d’un brun plus ou moins noir, se montrent aux pieds , aux jambes , aux mains, aux bras , sur le ventre , la poitrine , le visage ; s’élargissent , deviennent plus foncées en couleur, se rapprochent , se confondent , cl teignent alors la surface entière du corps en bleu noir. L’état cyanique présente beaucoup
de variétés sous le rapport de la manière dont il se constitue et de l’intensité de la nuance ; il est commun pendant la saison de progression du choléra , assez rare dans celle qui suit , et ne doit pas être placé parmi les signes positifs de la maladie asiatique , car il manque souvent. C’est , selon moi , un phénomène secondaire.
7° Suppression de l' urine. Ce signe est constant, nous l’avons observé chez tous nos malades ; la transpiration continue.
0° Diminution de la sérosité , et augmentation de l' albumine du sang ; diminution des substances salines tenues en dissolution par ce liquide dans l’état normal.
Le sang qui circule chez les cholériques a subi une altération profonde , qui , si elle ne constitue pas un signe , à proprement parler, n’en est pas moins un caractère positif de la maladie asiatique , et doit être à ce titre indiquée ici. On la remarque sur le vivant; c’est la chimie qui en a déterminé la nature.
Si l’on ouvre une veine au pli du bras , au début de la période algide , on n’en obtient qu’un sang noir , épais , visqueux, et dont l’écoulement est difficile. À une époque un peu plus avancée , on n’en fait sortir que quelques gouttes , et les lèvres de l’incision demeurent béantes. Lorsque la cyanose est complète , il n’y a plus de liquide dans les vaisseaux cutanés, soit artériels , soit veineux ; cet état de la circulation veineuse correspond à la chute du pouls. Les artères sont presque entièrement vides , pendant que le sang des veines est devenu épais et visqueux , par la diminution d’une portion considérable de sa sérosité , et l’augmentation de son albumine , dans la proportion de plus d’un tiers.
àO
Examiné après la phlébotomie, le sang des cholériques se présente plutôt sous l’aspect d’une masse noirâtre coagulée , que sous celui d’un liquide ; il contient , pour une quantité de sérum donnée, deux fois plus de caillot.
11 a sur le cadavre un caractère spécial , analogue à sou étal chez le vivant. On le trouve en grande quantité dans le système veineux cérébral , dans les veines jugulaires , caves et azygos , et dans les cavités droites du cœur: ce sang est noir, brillant, poisseux , épais; on dirait un vernis. Nous l’avons trouvé toujours ainsi.
La chimie a constaté une autre modification bien importante dans le sang des cholériques : ce liquide a perdu près d’un tiers des substances salines qu’il contient dans son état normal, et quelquefois la totalité de son carbonate alcalin . Il estéviclemmentbeaucoup moins oxigéné .
Tels sont les phénomènes caractéristiques du choléra asiatique , mais ils n’ont pas tous la même importance ni la même valeur. Ainsi quelques malades s’aperçoivent à peine des crampes qui , lors même qu’elles sont violentes , disparaissent assez vite , et doivent être considérées comme un signe passager. Beaucoup d’autres cholériques ne présentent pas la cyanose, quoiqu’ils soient mortellement frappés. Nous avons bien rarement rencontré la cadavérisation du visage au degré où elle vient d’être décrite ; il n’en existait souvent d’autres traces , à l’époque où nos observations ont été recueillies,que le retrait, à des degrés variés, du tissu cellulaire des orbites , et assez souvent elle a manqué tout-à-fait. Enfin si nous avons rencontré communément lesvomissemens abondans et les fréquentes évacuations alvines, ce n’est pas toujours la matière blanche que les déjections
nous ont montrée. Mais il n’en est pas. de même de la chute du pouls , du refroidissement glacial de la peau et de la suppression de l’urine : nous avons trouvé chez tous les malades les signes non équivoques de ce mouvement organique de concentration des forces et de la chaleur de l'extérieur à l’intérieur, et c’est en eux, c’est dans la profonde altération du sang qui s’y joint , que nous sommes disposés à placer les caractères essentiels du choléra asiatique.
Ce transport du calorique des parties extérieures du corps aux internes se décèle sur le cadavre par un phénomène bien singulier. On sait avec quelle rapidité le froid s’empare de tous les tissus , après la mort , dans les cas ordinaires. On se rappelle à quel haut degré il existe chez les cholériques , depuis l’invasion de la maladie jusqu’à sa dernière période. Leur peau est glacée en quelque sorte , et , chez eux , la langue ellemême est froide. Cependant , quand on fait l’ouverture des cadavres , douze heures , quinze heures et même dix-huit heures après la mort , on est étonné de la chaleur très-forte que les organes intérieurs ont conservée ; elle est telle quelquefois sous le paquet intestinal , par exemple , que la main qui en est désagréablement affectée , a peine à la supporter. L’occasion de faire cette remarque s’est présentée plusieurs fois à notre observation.
Nous serons brefs sur les signes de la période de réaction , ils n’ont rien de particulier au choléra asiatique. La transition de l’un des mouvemens organiques à l’autre , est plus ou moins franche , plus ou moins sensible; elle manque quelquefois entièrement, ou ne se fait que d’une manière fort incomplète. Pendant la saison
de progression du choléra asiatique, la plupart des malades succombent avant de l’atteindre ; ce sont les cas de choléra foudroyant. Ainsi donc cette période de réaction , n’est pas , comme nous l’avons déjà fait observer, une partie intégrante et nécessaire du choléra indien , qui existe fort souvent sans elle. Quand le malade a franchi la période algide , le froid de la peau cesse , et il est progressivement remplacé par la chaleur , dont l’intensité s’accroît de plus en plus. La sécrétion urinaire se rétablit ; les vomissemens et les déjections deviennent moins fréquens , et ne se composent plus de la matière blanche. On voit , par degré , disparaître la cyanose , et lui succéder une rougeur de la peau plus ou moins foncée, et comme érésypélateuse dans certains cas. Long-temps imperceptible , le pouls reparaît , se développe , prend de la force , devient dur , plein , accéléré. Cet aspect cadavérique du visage, qu’on a nommé cholérique disparait graduellement , et ici , comme ailleurs , tout rentre dans l’état normal. Un grand nombre de cholériques , la plupart de ceux que nous avons vus , se plaignent , à cette époque de la maladie , d’une soif intense, d’une douleur très-vive à l’épigastre, ou dans la direction du colon , d’une diarrhée accompagnée de coliques , et d’une céphalalgie violente. Ils ne tardent pas à demander des alimensavec de pressantes instances.
La réaction ne s’arrête pas toujours là ; assez souvent elle se termine par une congestion cérébrale , une encéphalite , ime bronchite , une pneumonie , une gastro-entérite , états pathologiques qui sont ici ce qu’on les voit être partout ailleurs. Il en est de même de la fièvre typhoïde, qui s’est montrée assez fréquemment en 1832 , à Paris , pour avoir usurpé la qualification de période,
dans quelques histoires de cette épidémie. Si on admettait cette dénomination, il faudrait au même titré reconnaître une période éruptive , pneumonique , encéphalique, etc., etc., car la réaction peut aboutir à l’une ou à l’autre de ces formes. La scarlatine , la rougeole, la fièvre typhoïde, la bronchite, les congestions cérébrales , sont des maladies consécutives possibles , mais qui n’appartiennent pas nécessairement, comme état pathologique obligé , à l’histoire du choléra asiatique.
Nous avons observé , sur un assez grand nombre de convalescens et sur quelques cholériques , chez lesquels le mal avait beaucoup d’intensité , un exanthème d’un aspect particulier. Il consistait dans une multitude de petites taches rouges , assez vives , semblables à des morsures de puces , disséminées sur toutes les parties du corps, et abondantes surtout à l’avant-bras. Leur apparition coïncidait avec le retour de la sécrétion urinaire , et était ainsi d’un favorable augure (I). Plus nombreuses , elles auraient donné à la peau l’aspect qu’elle présente dans la rougeole : ces pétéchies rouges ont alterné quelquefois avec l’éruption de grosses pustules ou de furoncles.
La période de réaction ne parcourt pas toujours ses phases avec régularité. Plusieurs de nos cholériques gravement atteints en montraient les premiers indices ; leur pouls se relevait , ils avaient moins froid , et les vomissemens s’étaient arrêtés. Mais bientôt le pouls s’affaissait et disparaissait , les mains étaient de nouveau glacées , et la mort ne tardait pas à survenir. Ces oscil-
(1) J’ai fait remarquer cette éruption aux élèves, sur la plupart des convalescens que j’avais réunis dans mon ambulance de la rua Turenne.
lations des deux mouvemens organiques , peuvent se répéter plusieurs fois.
Peu de cholériques se plaignent de souffrir beaucoup , la douleur n’est pas vive ( celle des crampes au début de la maladie exceptée ) ; rien dans l’aspect du visage , ne trahit de fortes angoisses intérieures , au contraire , plus la mort approche, plus le malade paraît tranquille; au calme de son agonie, on dirait qu’ilrepose. Quelquesuns meurent après des mouvemens convulsifs , la plupart conservent leur raison jusqu’au dernier instant.
Nous avons vu plusieurs fois le hoquet , et un hoquet obstiné , se manifester pendant la période de réaction ; ce symptôme n’a pas toujours été d’un sinistre augure ; quelques malades , chez lesquels il avait persisté pendant deux ou trois jours, n’en ont pas moins guéri.
Beaucoup des médecins, qui n’ont pas eu occasion d’observer le choléra asiatique , ne se font pas une idée nette de sa nature , et établissent entre lui et le choléra sporadique des différences ou des analogies inexactes. Ce choléra sporadique s’est montré lui-même épidémiquement à différentes époques , était-ce alors le mal indien tel que celui qui voyage aujourd’hui en Europe ? En quoi le choléra décrit par Hippocrate et Sydenham , diffère-t-il de celui de Paris en 1832, et de Marseille en 1835? Pour résoudre avec netteté ces questions importantes , j’ai cru devoir placer en regard les unes des autres , sur un même tableau et sous les mêmes divisions , les descriptions que les auteurs ont faites de ces diverses épidémies; il sera facile de saisir, d’un seul eoup-d’œil , les analogies et les différences (I).
(1) J’aurais ajouté la peste noire du quatorzième siècle, à ses colonnes , s’il y avait eu quelque possibilité de la confondre avec le choléra de l’Inde.
Une première question se présente: ie choléra né spontanément dans nos climats, est-il au fond la maladie de l’Inde , moins la différence du plus ou moins d’intensité , et la faculté de se propager en même temps à un plus ou moins grand nombre d’individus? non sans doute. L’un est presque toujours subordonné à l’influence de causes locales ou d’écarts de régime ; l’autre en est indépendant , et n’a rien laisser deviner encore de sa cause première. Celui-là présente les signes les plus évidens d’une irritation violente de l’estomac et des intestins , et doit être placé parmi les phlegmasies , quoique ce ne soit pas certainement une gastro-entérite ordinaire; celui-ci a des phénomènes qui lui sont spéciaux, et dont F ensemble n’est nullement l’expression d’un état inflammatoire , des caractères étranges et si fortement dessinés , qu’il n’est pas possible de s’y méprendre. Il n’y a, entre les deux états pathologiques , aucune analogie dans la nature des matières qui sont vomies ou rendues par les évacuations alvines , dans la constitution du sang , dans les résultats que fournit l’examen attentif des lésions cadavériques Enfin , tandis que le choléra indien épidémique fait le désespoir de la médecine, pendant la durée de sa saison de progression , celui qu’on voit naître de loin à loin dans nos climats guérit assez souvent , et guérit par des moyens dont l’emploi , dans le traitement delà maladie asiatique , est toujours inutile, pour ne pas dire pernicieux.
On a vu quelquefois, quoique assez rarement, le choléra épidémique en Europe. Les anciens ne font aucune mention de cette forme de la maladie qui paraît avoir été observée pour la première fois par Lazare Rivière, à Nîmes en 15 44. Sydenham , le premier, a donné une
bonne description du choléra épidémique , citée dèslors comme un modèle , et que notre tableau reproduit en entier. M. Desgenetles a fait revivre un tableau fort complet du même choléra fait par Vander Heyden. On peut citer encore quelques autres épidémies de choléra plus ou moins bien caractérisé , celles par exemple qu’ont décrites Fischer , A ugustini , Lentin , Sims et Yaulevier. On s’est rappelé ce terrible trousse-galant , qui , suivi bientôt de la peste , couvrit l’Europe de deuil de 1528 à 1534 , suivant Mézeray , et qui emporta le quart de la population (I). Cependant il n’est pas moins constant qu’avant 1817 les épidémies de choléra avaient été fort rares en Europe , ordinairement de courte durée, et peu meurtrières. Prenons leurs descriptions tellés qu’elles existent, étudions celle que Sydenham a donnée, et voyons si ce choléra épidémique est bien la maladie asiatique dont l’Europe supporte aujourd’hui les cruelles atteintes ; quels sont ses symptômes ? les voici : vomissemens énormes , déjections alvines d 'humeurs corrompues , violentes douleurs de l'estomac et des intestins $ distension tympanique de V abdomen , cardialgie , soif , pouls accéléré et fréquent , et assez souvent petit et inégal , peau tantôt chaude et sèche , tantôt baignée de sueur , contracture des bras et des
(t) Quelques médecins ont cru retrouver le choléra asiatiqne épidémique dans l’histoire de l’une des pestes qui ont autrefois désolé Lyon. Si l’on compare les symptômes, si l’on cherche à préciser le caractère du mal, on ne peut plus s’y tromper, et il devient évident que la peste dont on parle , n’était ni la maladie asiatique, ni même le choléra épidémique d’Europe. On n’a jamais vu encore le choléra à Lyon , et j’ignore d’après quels reneeignemensM. Dalmas a pu dire qu’il s’y était montré , en 1822 , avec quelque intensité. ( Du choléra en général, Dictionnaire de médecine, tome VII, page 456, Paris 1834 J.
cuisses , défaillance , froid des extrémités. Voilà bien des symptômes qui sont étrangers au choléra asiatique, et combien en présente celui-ci dont on rechercherait en vain l’indication dans la description de Sydenham ! le tableau met en relief les immenses différences qui séparent l’un de l’autre les deux états pathologiques.
Ainsi le choléra asiatique épidémique de Marseille et de Paris , celui qui voyage depuis dix-huit années et désolait naguère Alger et Gênes , est une maladie spéciale, sans analogie avec notre choléra indigène, et avec le choléra qu’on a déjà vu régner en Europe.
Une dernière question d’identité se présente. Ce choléra asiatique de Marseille est-il précisément le même que celui qu’on observe maintenant sur les bords du Gange, son berceau? En d’autres termes, le choléra indien s’est-il modifié depuis qu’il est parti de Jessoreen 1817, et un Marseillais, qui en est frappé aujourd’hui, présentet-il identiquement les mêmes symptômes qu'un cholérique de Bombay et de Calcutta? La solution de cette question est donnée par les bonnes histoires qu’ont faites les médecins anglais du choléra endémique de l’Inde. Evidemment la maladie asiatique, n’a reçu aucune influence de son contact avec les climats si divers de la Perse , de la Sibérie , de la Russie , de la Pologne , de la Prusse , de l’Angleterre , de la France et de l’Italie : l’un de ses caractères les plus dignes de remarques, c’est, ainsi que la petite-vérole , de se montrer absolument sous les mêmes traits , toujours elle , constamment annoncée par les mêmes signes , à Bénarès , à Calcutta , à Ispahan , à Moscou , à Berlin , à Londres , à Paris , à Toulon et à Marseille (I).
(1) Le choléra sporadique de l’Inde, n’est point, par conséquent, la même maladie que le choléra sporadique d’Europe.